Voir ci-dessus, p. 4i
diriger la politi<jue fr^nérale de TEspagne, intriguant avec le parti anglais pour faire pièce à son successeur Saavedra, qu'il espérait bien remplacer un jour ou Tautre.
En février 1799, Godoy se crut assuré du succès : Saavcdra, malade, dut quitter le ministère; mais ce ne fut pas Godoy qui recueillit son héritage; ce fut don Luis Mariano de Urquijo, un jeune chevalier de bonne mine, que la reine avait distingué, comme elle avait distingué jadis Godoy lui-même. Très voltairien, le nouveau ministre resta Tallié de la France, refusa de recevoir en Espagne le pape Pie YI chassé de ses Etats par les armées françaises, et envoya Tamiral Mazaredo à Brest 'avec dix-sept vaisseaux (8 août 1799). Le tsar Paul I" déclarait qu'il avait en vain montré à TEspagne le chemin de Thonneur; hurke appelait TEspagne « le fief du régicide » ; et Godoy, rejeté dans l'opposition, continuait, bien malheureusement pour lui, à se montrer hostile à la France.
Politique intérieure de l'Espagne. — La politique intérieure de l'Espagne n'était pas moins capricieuse que sa diplomatie. Assez intelligents pour voir le bien, les minisires n'avaient ni les ressources, ni l'énergie, ni surtout la ténacité nécessaires pour l'accomplir. Le roi était sans volonté, mais, s'il laissait tout faire, son indifférence paralysait en même temps tout effort utile et suivi.
Avec Floridablanca, la réaction avait été toute-puissante. Les journaux avaient cessé de paraître; la Gazette de Maétiil, seule maintenue, avait reçu défense expresse de parler des affiiires de France ; les Universités durent se borner « au strict nécessaire » en fait d'instruction. Les capitaines généraux furent invités à dissoudre les sociétés académiques de fondation récente; celles qu'on n'osa supprimer furent étroitement surveillées.
Aranda n'eût pas mieux demandé que de rapporter les mesures réactionnaires prises par son prédécesseur; mais il n'était sûr ni du roi ni de la reine; il avait tout à craindre du Jeune favori : il n'osa pas abroger formellement les lois édictées par Floridablanca, et se contenta de se montrer moins sévère dans leur application.
Godoy, poussé par Tindignation publique et obligé de tirer parti des forces aveugles qu'il avait déchaînées pour la guerre contre la France, dut suivre le courant réactionnaire qui entraînait TEspagne catholique et royaliste; ennemi des Jacobins français, il était forcément Tallié du clergé et de la golilla cVEspagne. On doit cependant lui savoir gré de ne pas s*èlre livré à eux sans défense. Il tira le vieux comte d*Aranda des griffes de Tlnquisition, et fit comprendre aux gens du Sainl- Office qu'il ne leur permettrait pas de reprendre leur ancien pouvoir. Il ne se montra pas, comme Floridablanca, systématiquement hostile à la science. Les savants, les littérateurs et les artistes trouvèrent toujours bon accueil auprès de lui. La conclusion de la paix avec la France semblait devoir fortifier encore les dispositions libérales de Godoy, d'autant plus que la paix était hautement blâmée par le parti réactionnaire, et qu'un courant d'opinion favorable aux idées françaises se dessinait dans quelques provinces et dans quelques grandes villes.
Toute la vieille Espagne considérait la paix de Bàle comme un scandale et comme une honte. Les émigrés français, toujours bien vus de la noblesse espagnole, ne désarmaient pas. Le régiment de la reine, entièrement formé d'émigrés, se battait dans les rues de Cadix avec les marins du capitaine Richery. Madrid comptait 6000 émigrés. Saragosse et Barcelone fourmillaient de nobles, de prêtres et de déserteurs français. L'évêque d'Orense nourrissait 4000 prêtres réfractaires. Pérignon, se promenant dans les jardins d'Aranjuez, avait la mortification d'y rencontrer des officiers royalistes qui le toisaient avec insolence et ne lui rendaient pas son salut. L'ambassadeur d'Angleterre donnait-il un banquet, il invitait à sa table les ducs d'Havre, de Luxembourg, de Melfort et de Piennes, le prince de Bauffremont, les comtes de Sabran, de Malvau et de Caumont. La grandesse, les titrés de Castille, les prélats, les magistrats, les gens pieux et bien pensants étaient de cœur avec les gentilshommes français. Le duc d'Ossuna se mettait à la tête de la conjuration qui devait renverser Godoy, rompre la paix de Bàle, et recommencer la guerre contre la République.
La nation était demeurée foncièrement monarchique et clé-
ricale; si Godoy eût é\é renversé, elle eût suivi très docilement rimpulsion de TAngleterre, de la noblesse et du clergé. 11 nV avait pas en Espagne à cette époque de parti réformiste. Cependant de nombreux symptômes permettent de croire que ce parti eût pu se former rapidement si Godoy avait eu assez de clairvoyance et d*audace pour l'organiser. Pérignon fut très bien accueilli par les Madrilènes; beaucoup d*officiers contre lesquels il avait combattu, ou qu'il avait faits prisonniers, vinrent lui témoigner leur estime et lui offrir leurs hommages; des femmes lui firent souhaiter la bienvenue ; la foule s'amassa sous les fenêtres de son hôtel et le salua du cri, jusqu'alors inouï en Espagne, de < Vive la liberté! • Les prêtres euxmêmes commençaient à se lasser des émigrés : « De trente mensonges qu'ils nous débitent, disait l'un d eux, nous n'en croyons plus qu'un. » Mangourit, secrélaire de l'ambassade française à Madrid, réveillait le zèle des francs-maçons espagnols. On commençait a s'occuper de questions politiques, on attaquait les préjugés. On portait à Madrid des camisoles à la guillotine, des rubans rouge de sang, des cravates révolutionnaires. <r II n'y a pas un boutiquier qui ne témoigne tout haut son mécontentement, disait Sandoz-RoUin, ambassadeur de Prusse. L'opinion publique devient une force dont la police elle-même ne peut plus venir a bout. » On disait : < Il est temps que les Français viennent et chassent les messieurs qui ne savent pas gouverner, j^ Un pamphlet virulent, presque une œuvre littéraire, circulait dans Madrid; il avait pour titre : Pan y toi'os! Il dénonçait courageusement les vices de la société, et voyait l'origine des malheurs publics dans l'indignité du clergé, presque païen, dans la dépravation morale du peuple, dans la corruption de toutes les idées fondamentales.
Si Godoy se fût fait résolument libéral, il eût pris une excellente position de combat et eût constitué assez vite un parti nombreux et puissant qu'il eût attaché à sa fortune; mais son irrésolution ne lui permit pas d'utiliser des chances extraordinaires de succès qui s'offraient à lui. Il n*eût pas demandé mieux que de bannir les émigrés, qui le gênaient, mais il craignait le déchaînement des idées révolutionnaires, et il ne savait pas
jusqu*où le roi consentirait à le suivre. Il payait les Français (le bonnes paroles, promettant toujours et n*agissant point. Les mouvements confus qui se produisaient sous ses yeux le troublaient sans Téclairer. Il ne savait que se livrer a un jeu de bascule aussi puéril que dangereux, s'aliénant ceux dont il aurait pu se faire des alliés sans regagner pour cela ses adversaires.
Il se vante, dans ses Mémoires^ d'avoir acheté la neutralité du Directoire au prix de Talliance de TEspagne; il déclare avec emphase c que la propagande révolutionnaire reçut Tordre de s'arrêter aux Pyrénées, et ne les franchit pas ». Celte assertion est inexacte, et, fût-elle conforme à la vérité, il n'en resterait pas moins vrai que la France révolutionnaire considéra toujours le pusillanime Godoy comme un très douteux allié,, et que cette conviction, partagée plus tard par Napoléon, fut le point de départ de tous les malheurs de l'Espagne.
D'ailleurs. Godoy fut renversé par les intrigues du Directoire, moins de deux ans après la signature du traité de Saint-Ildefojise, et le pouvoir fut exercé, jusqu'à son retour aux affaires (décembre 1800), par des ministres très favorables aux idées françaises, comme Saavedra, Urquijo et Gevallos; et, quoique rien n'ait été changé à l'ordonnance extérieure de la monarchie espagnole, quoique les institutions soient demeurées intactes, le seul fait d'une alliance intime et prolongée avec la France amena graduellement un grand changement dans l'esprit public. En somme, à partir de la chute de Floridablanca, la réaction ne redevint jamais pleinement maîtresse de l'Espagne, et quelques tendances philosophiques commencèrent à s*y manifester.
Le mouvement philosophique. — Il faut tout d'abord s'entendre sur la valeur particulière du mot philosophe dans l'Espagne du xvni° siècle. Les philosophes espagnols étaient de bien inoffensifs voltairiens : leur esprit n'était qu'à demi émancipé; ils étaient restés au fond du cœur catholiques et absolutistes. On avait créé pour eux le joli terme de despreoeupados. Us ne pensaient pas tout le jour à l'enfer et au paradis, et jouaient volontiers de mauvais tours au clergé; mais, à la moindre alerte, leur libéralisme tombait et ils se retrouvaient
Histoire otninALt. Vlil. i i
aussi bons catholiques que leurs dévols ancêtres. En politique, ils n'entrevoyaient rien au delà d'un sage despotisme, et voulaient concentrer tous les pouvoirs dans les mains du roi, pour lui permettre de faire plus sûrement le bonheur de TEtat. C'étaient plutôt des philanthropes que des philosophes et des politiques.
Deux noms dominent toute cette époque : Campomanès et Jovellanos. Ce sont leurs œuvres qu*il faut étudier si l'on veut 80 faire une idée du degré de culture qu'atteignaient en Espagne les esprits les plus cminents à la On du xvni* siècle.
Campomanès est un merveilleux exemple de la précocité et do In souplesse du génie espagnol. Né en 1723 à Santa-Eulalia de Sorriba, dans la province des Asturies, dès Tàge de onze ans et demi il traduisait Ovide en vers castillans; à dix-neuf ans, il avait terminé ses éludes philosophiques; à vingt-quatre, il était déjà Tun des avocats les plus renommés de Madrid. Successivement assesseur de l'administration des postes, membre du Conseil des finances, fiscal, puis président du Conseil de Castille, il a laissé un grand nombre d'ouvrages sur les sujets les plus divers : une Histoire des Templiers^ une Histoire de la marine des Carthaffinois, une Traduction d'un traité arabe sur V agriculture,
un Mémoire sur les conciles d'Espagne, etc. Economiste distingué, il à composé, sous le titre de Discours sur rindustrie et l'éducation populaire, un des ouvrages les plus précieux pour l'histoire des classes laborieuses en Espagne. 11 aimait à s'entretenir avec les artisans et les ouvriers les plus habiles, visitait leurs ateliers, les voyait au travail, recommandait au roi les plus adroits et les plus méritants. Ses Lettres politico-économiques peuvent être considérées comme le résumé de ses travaux et de son expérience. Découvertes il y a quelques années sur le marché aux chiffons de Madrid par M. Antonio Rodriguez Villa, de l'Académie de l'histoire, elles ont été publiées par lui en 1878 et constituent l'œuvre la plus piquante, la plus originale et la plus forte qui soit sortie d'une plume espagnole au xviii* siècle. Le vieux magistrat connaît à fond la bureaucratie de son pays, la plus prolixe, la plus solennelle, la plus lente de toutes les bureaucralies. Sa verve satirique s'exerce cruellement aux
dépens des gratte-papier*, et il est aisé de voir, par la rancune qui ranime, tout ce que son activité a eu à souffrir de leurs résistances. 11 n'est pas beaucoup plus tendre pour le clergé : tout en protestant de son respect pour la religion, il se montre grand partisan de la vente des biens ecclésiastiques. Les nobles ne lui imposent pas davantage : il n'est pas plus ami des majorats que de la mainmorte. Les gens de justice lui paraissent • former une « séquelle » redoutable quand on les laisse parler, et très facile à conduire quand on sait les prendre. 11 n'est point favorable au régime parlementaire; mais, s'il veut que le roi soit vraiment roi, il n'entend pas que le roi règne sur un peuple d'esclaves :c L'autorité royale, dit-il, n'existe que là où elle est indispensable à l'ordre public; la liberté du sujet s'étend à tout, excepté à ce qui est contraire à l'ordre public. » Excellente définition qui fait de la liberté le droit commun, et de l'autorité Texception. Dans un autre passage, Campomanës a marqué, par une boutade hardie, son horreur de la dépendance : « Si nous sommes des bètes de somme, dit-il, eh bien ! qu'on nous mette un licou et qu'on nous mène au marché. » Ce royaliste est un libéral; il voudrait opérer de grandes réformes dans tous les ordres de la nation et dans tous les services publics. Il réclame une division rationnelle du territoire» une refonte complète du système financier, q\i\l juge avec raison insuffisant, oppressif, arbitraire. Il veut briser les entraves mises au commerce, rapporter les mesures vexatoires, supprimer les règlements inutiles, c que les employés eux-mêmes ont bien de la peine i comprendre ». Il demande une réforme complète du système judiciaire, critique avec amertume la diversité des lois, la vénalité des gens de justice, Tabus de la procédure par écrit. Il caractérise ea quelques mots le défout capital de la législation espagnole, l'esprit de minutie poussé au delà de toute limite : c A force de chercher le juste, dit-il, nous avons perdu de vue le raisonnable. » Non content de signaler le mal, il trace le plan de toute une nouvelle organisation financière et judiciaire. Jovellanos, né à Gijon en 1744, était, comme Campomanès,
!. 11 les appelle caga tintas, expression intraduisible en français.
un magistrat de carrière; il avait été auditeur de TAudience Je Séville et membre du Conseil des Ordres. Exilé à Gijon en 1790, ministre de grâce et justice en 1797, exilé de nouveau en 1798, il devait être un peu ^us lard interné à Majorque par ordre de la reine, dont il avait voulu dévoiler les désordres au roi. Les Espagnols le regardent comme leur plus grand économiste. Il a certainement été un grand homme de bien. A la fois poète, auteur dramatique, jurisconsulte et homme d'Etat, il fut avant tout un émancipateur, un adversaire infatigable de la routine et des préjugés. Penser par soi-même, raisonner ses idées, se former un jugement, prendre une décision, ce sont là des choses presque insupportables à Tesprit d*un Espagnol, et c'est à quoi Jovellanos s'appliqua toute sa vie. Il eut peu de disciples, mais il en eut assez pour que son influence n'ait pas été tout à fait perdue, pour qu'il ait contribué largement à la renaissance de son pays. Il avait plus d'imagination et plus de lettres que Campomanès; il n'avait pas son génie acerbe, sa verve endiablée; il est plus classique et moins intéressant; mais ses ouvrages, plus graves, plus conformes à la modération nationale, ont eu plus d'influence que ceux du fougueux président du Conseil de Castille. Son chef-d'œuvre est le rapport qu'il soumit, en 1795, à la Société économique de Madrid sur le projet de législation agricole présenté à la Société au nom du roi. Jovellanos constate l'état arriéré de l'agriculture espagnole; il no pense pas que la loi seule puisse remédier au mal : la loi n'a, suivant lui, qu'un rôle de protection; elle doit se borner à supprimer les obstacles qui s'opposent au libre développement de l'agriculture, et il s'efi'orce de signaler ces obstacles, de les dénoncer au législateur. Ils dérivent, suivant lui, de trois sources : de la loi, de l'opinion, de la nature elle-même. La loi entrave l'agriculture en empêchant la culture des terres vaines -et vagues, en prohibant la clôture des héritages, en contrariant la circulation des produits, en les frappant d'impôts exagérés. Les privilèges de la Mesia, l'inaliénabilité des biens d'Église et de majorât, font obstacle au progrès agricole. L'opinion publique se trompe souvent à l'égard de l'agriculture; le gouvernement connaît mal ses besoins; les propriétaires con-
naissent mal leurs intérêts; le paysan est ignare et paresseux. La nature s'oppose, en plus d*un lieu, à la mise en valeur des terres, Teau manque, les routes manquent; il n'y a pas assez de canaux, pas assez de bons ports. Après avoir constaté les vices de la loi, les lacunes de l'éducation publique, les difficultés provenant de la nature elle-même, Jovellanos entreprend de donner à chacun sa tâche. Il trace le plan d'une nouvelle législation économique, comme Gampomanès a tracé le plan, d'un nouveau système financier et judiciaire. Il détermine la part qui doit revenir à l'Etat, aux provinces, aux municipalités dans l'exécution du nouveau plan qu'il propose. Si les sages idées émises par Gampomanès et Jovellanos avaient été mises en pratique, l'Espagne eût pu s'en promettre autant de bien que la France s'en promit un moment des réformes de Turgot.
Si rien de sérieux ne fut tenté, la faute en est surtout au gouvernement, car Gampomanès et Jovellanos n'étaient pas absolument isolés. Les questions qui les occupaient tenaient d'autres hommes attentifs, et parmi eux il y en avait de grandement intelligents. Godoy lui-même, qui craignait les réformes, n'en était pas ennemi en théorie. 11 eut toujours la tête pleine de projets, et, quoiqu'il ait peu agi, la liberté qu'il laissa aux écrivains contribua dans une large mesure à fomenter la culture générale de la nation.
Traductions d'ouvrages étrangers. — Les bons livres étaient rares en Espagne. Godoy fit traduire les meilleurs ouvrages étrangers. Les Espagnols purent lire désormais les œuvres de David Hume, d'Adam Smith, de Rumford, de Necker et de Daubenton. On traduisit le Dictionnaire d'agriculture, de Rozier; VArt de la teinture, de Berthollet; le Traité de la taille des pierres, de Simonin. Les véritables principes de la science juridique étaient méconnus : on eut des traductions de Domat et de Pastoret; on mit en castillan le Droit canonique de Van Espen, et les Institutions de droit ecclésiastique de Beraudi. Les militaires eurent à leur disposition les traités techniques de MontecucuUi, du marquis de Quincy, de Vauban, de Leblond. Les médecins étudièrent leur art avec Spallanzani, Bell, Ward,
Plenck, Bergmann et Lafont; ils apprirent la chimie avec Lavoisier, la pharmacie avec Baume.
Les livres classiques étaient incomplets ou surannés. Godoy fit réimprimer tous les classiques espagnols, publier des grammaires et des dictionnaires. On donna de nouvelles éditions de Xénophon, de Cicéron, de César, de Tacite, de Velleius Palcrculus, de Phèdre et de Quintilien. On traduisit le Cours raisonné de belles-lettres y de Le Batleux; la Logique^ de Baldinotti; les Éléments de l'art de penser, de Borelli, professeur d'éloquence au Collège des nobles de Berlin.
Godoy fit traduire Y Histoire romaine, de Crevier, et eût voulu faire traduire aussi les Voyages du jeune Anacharsis, de Barthélemy ; mais il eût fallu un coup d'Etat pour surmonter toutes les difficultés qui s'élevèrent à ce sujet, et le ministre dut se contenter d'en faire paraître à Madrid une édition en français. Quelques œuvres de Florian et de Fénelon, les fables de La Fontaine, les contes de Berquin firent connaître aux jeunes Espagnols un petit coin de la littérature française.
Mouvement littéraire. — Le mouvement littéraire commencé sous Charles III s'accentua encore sous Charles IV.
L'économie politique compta quelques belles œuvres. Don Ignacio de Asso publia son Histoire de VÉconomie politique d'Aragon; Cabanilles, ses Observations sur le royaume de Valence; don Eugenio Larruga continua ses Mémoires politiques et économiques sur les produits naturels, le commerce, les fabriques et les mines d'Espagne. Le roi fit publier à ses frais et distribuer aux sociétés économiques VArt de fabriquer les sels de potasse, de Munarriz. Le Journal hebdomadaire d'agriculture, fondé par Godoy et dirigé par don Juan Melon, enseigna à reconnaître les terroirs, à employer les meilleurs instruments et les meilleurs modes de culture, à soigner les troupeaux. Les évêques et les curés furent invités à recommander le journal; on en permit l'achat au numéro et à la série.
Les recherches d'érudition furent encouragées. UEspam Sagrada, du P. Florez, fut continuée par Risco et Fernandez Rojas. Condc écrivit son Histoire de la domination des Arabes en Espagne; Masdeu, son Histoire critique d'Espagne; Rodriguez
Je Castro, sa BUdiolhèque des rabbins espagnols; Latassa, sa Bibliothèque des écrivains aragonais ; Capmany, son Recueil des coutumes maritimes de Barcelone. Don Luis dcl Caslillo fut envoyé en Russie, aux frais du roi, et en rapporta les cléments «le son Abrégé chronologique de Chisloire de Russie, Un journal, le Semainier érudit de Salamanque, offrait aux curieux une revue encyclopédique, dont la méthode laissait sans doute à désirer, mais qui faisait passer sous leurs yeux un grand nombre (le faits et d'idées.
Le clergé lui-même se laissa pénétrer par le nouvel esprit : des prêtres traduisirent les ouvrages théologiques d^Ueydeck et de Slume; un autre osa écrire un Traité sur l'autorité, Vusage et Vabus des reliques. La chaire espagnole compta quelques bons prédicateurs, comme Ta vira, Amat, Tragia, Quevedo, Banqueri et Posadas, Uubin de Celis. Cependant, TËglise resta en général soupçonneuse et défiante. Don Pablo Olavide, converti, fit paraître un livre intitulé l'Évangile en triomphe^ où il reniait ses anciennes erreurs et glorifiait la foi; Tlnquisition trouva encore à son ouvrage « une certaine saveur philosophique », et'Godoy dut intervenir pour empêcher le malheureux d*êlre de nouveau poursuivi.
La jurisprudence fit de sérieux progrès. Le droit national fut mieux étudié, et ne fut plus délaissé au profit du droit romain. Le Théâtre Universel de la législation d'Espagne fut continué. Aso et Manuel travaillèrent à leurs Institutes Castillanes. Posadilla publia ses Principes de la pratique criminelle, La refonte générale des lois de Castillo fut décidée, et on commença à préparer la Novislma recopilacion.
La littérature d'imagination fut moins brillante : on sortait à peine de Timitation servile des modèles français. Don Thomas Iriàrte disait plaisamment : c Tel Espagnol vous récitera cinq cents vers de Boileau ou du Tasse, et il se peut bien qu*il ne sache plus en quelle langue écrivit Garcilasso. » Cependant, les vieux poètes retrouvaient des lecteurs, et le public recommençait à s'intéresser à la littérature. Malheureusement le goût était mauvais et allait aux genres les plus faux, comme le poème philosophique et la poésie pastorale. Melcndez était Batilo
744 L^JSPAGNE ET LE POHTIGAL
Gonzalez Delio^ Jovellanos lui-môme Jovrno. Tout ce que cetle poésie comporte de convenu et d'artificiel, fausse sentimentalité, faux brillant, fausse grandeur, dépare les meilleures œuvres des poètes de ce temps. Ce sont des rhéteurs habiles et instruits; ils ont à leur disposition une langue merveilleusement sonore; ils savent en tirer de jolis effets; mais on sent trop vite qu'ils n'ont rien à dire et que Tàme espagnole ne s'est pas encore réveillée. C'est dans la poésie populaire, dans les chansons galiciennes, andalouses et catalanes, que Ton trouverait sans doute les ])ièces les plus fraîches, les plus originales et les plus sincères.
Le théâtre, mal vu du clergé et du roi, était de plus en plus goûté du public. La plupart des grandes villes avaient une salle de spectacle, où l'on pouvait, pour un prix presque dérisoire, voir dans une même soirée un drame ancien au titre truculent, comme A secrel affront secrète vengeance; une comédie à la Q mode| comme Céder sa fiancée et donner encore de Vargent; des saynètes; des chansons {tonadillas)^ des danses, comme le boléro ou ïaHemande. Fidèle au vieux génie national, le public aimait surtout la variété et se souciait fort peu d'Aristote et des trois unités. De savants auteurs travaillaient à épurer son goût et à lui imposer la méthodique correction des pièces françaises; ils avaient fort à lutfer pour lui faire agréer leurs théories : aux comédies les plus régulières le public préférait les drames extravagants, mais pleins de vie et de mouvement, d'Antonio Yalladares, de Gaspar Zabala y Zamora et de Francisco Comella.
Cependant Leandro Moratin finit par faire applaudir quelques comédies écrites dans le goût classique : le Vieillard et la jeune fille (1790), le Café (1792), la Comédie nouvelle (1792). Il osa même essayer d'adapter Tartuffe à la scène espagnole, mais sa Mogigata, écrite en 1791, ne put être représentée qu'en 1804, et, sans l'intervention du Prince de la Paix, Tauteur aurait eu maille a parlir avec l'Inquisition.
Mouvement scientifique. — Les sciences se trouvèrent
• mieux que les lettres de la demi-liberté où vivait l'Espagne sous
Charles IV. Elles effravaient moins les conservateurs, et leurs
applications pratiques leur mérilaient Tattention et la bienveillance des hommes d*Ëtat.
Aux créations du règne précédent — observatoire royal, cabinet d'histoire naturelle, jardin botannique — vint s'ajouter, en 1796, Tlnslitut des ingénieurs cosmographes de TElal. Ils eurent pour mission d'étudier l'astronomie théorique et pratique et les sciences mathématiques et physiques dans leurs rapports avec la géographie, la navigation et l'agriculture. Onze chaires furent créées et confiées aux savants les plus distingués du pays. Ils devaient dresser une statistique complète et raisonnée du royaume, dont on aurait connu pour la première fois avec certitude les ressources et les besoins. Il y avait bien à dire à ce plan trop vaste, qui ne fut jamais exécuté : ces dessoins gigantesques étaient do vrais châteaux en Espagne. Le nouvel établissement n'en fut pas moins un centre d'études sérieuses comme on n'en avait pas encore vu dans le pays; des livres intéressants, des ouvrages considérables furent publiés par les professeurs; l'activité scientifique du pays s'en accrut.
La géographie profita une des premières des progrès des sciences mathématiques. Tomas et Juan Lopez, géographes du roi, François Casado, Juan Dalmau publièrent des traités de géographie physique et historique, des allas, des cartes régionales de l'Espagne. Un officier de marine, don Cosme Damian de Churruca, édita une Carte sphérique des Antilles, qui fut bientôt adoptée par la marine française. Un cabinet géographique, un dépôt hydrographique centralisèrent les documents d'étude et permirent de suivre les progrès de la science. Des caries, des plans, des dessins, des vues de toutes les parties du monde furent mis à la disposition du public. Une publication populaire, le Voyageur universel, d'Eslala, contribua à répandre le goût des études géographiques et détruisit plus d'un préjugé, par les comparaisons qu'il suggérait au lecteur. Publié par petites livraisons, le Voyageur universel trouva des milliers de souscripteurs, mais il excita de violentes colères, et Godov dut encore intervenir pour protéger l'éditeur contre ses ennemis.
L'art militaire et la nautique firent aussi de grands progrès.- Penalosa publia son Traité de t artillerie légère; Mazaredo, son<
:t6 L'ESPAGNE ET LE PORTUGAL
Rudiment de tactique navale; François Ciscar, ses Réflexions sur les manœuvres à bord; Galiano, son Mémoire sur le calcul de In latitude par deux hauteurs solaires.
L*histoire naturelle était en honneur en Espagne. Don Ca:>imiro Gomez Ortega écrivit, par ordre du roi, ses Fondements df^ la botanique et son Cours élémentaire de botanique, Ruiz et Pavoo publièrent leur Prodromus florae peruviensis et chilensis; Cabanilles, sa Description des plantes natives de l'Espagne. La médecine se dégagea de plus en plus du formalisme de Técole. Le Collège royal de médecine de Madrid, fondé en 1795, (it une large place à la physiologie, à la clinique et à la chimie, malgré Topposition forcenée des théologiens, qui voyaient, dans ces nouvelles études, des sciences maudites, plus dangereuses même que la magie : « Nos jours sont comptés, disaient-ils ; aucun médecin, Hippocrate lui-même, ne saurait ajouter un instant de plus à ceux qui nous sont destinés de toute éternité... Maté* rialisteou médecin moderne, c'est tout un. Arrachons le masque à rimpiété, rejetons cette peste loin de nous. » L*altrait de la science fut plus fort que les menaces des fanatiques. L'Espagne eut réellement de grands médecins, comme Antoine Galb\ François Carbonell et Joseph Yberti, qui publia dès 1796 sa Méthode artificielle d'élever les enfants nouveau-nés. Les médecins eurent leur revue savante : le Journal des nouvelles découvertes -des sciences physiques qui se rattachent à Vart de guérir. Supprimé par Floridablanca en 1791, le journal fut rétabli par Oodoy en 1793.
Une école supérieure d'art vétérinaire fut installée à Madrid le 18 octobre 1793, et ne tarda pas à former de bons praticiens, qui allèrent exercer leur art dans les provinces, au grand profit des propriétaires de troupeaux.
Madrid et les grandes villes ne furent pas seules à proûter des progrès scientifiques. Soixante- trois sociétés économiques pro- ,pagèrent les méthodes rationnelles dans tous les coins de TEs- ,pagne. La presse commençait à naître : Godoy avait donné Tordre à la censure de laisser passer tout ce qui n'attaquerait «ni la religion, ni le principe monarchique. Madrid, Saragosse, Barcelone, Valence, Séville, Cadix avaient leurs journaux et
leurs gazettes, insignifiantes au point de vue politique, mais remplies de renseignements pratiques, et offrant parfois à leurs lecteurs de bonnes chroniques scientifiques ou littéraires.
En résumé, malgré les scandales de la cour, la médiocrité des ministres, les malheurs de la guerre, le désarroi des fmances, le mouvement progressiste commencé sous Charles III s*accentua sous Charles lY d'une façon très appréciable. Il n'entraînait encore qu'une minorité, qu'une élite; mais cette minorité se faisait chaque jour plus nombreuse, et sa poussée allait ilevenir irrésistible.
Godoy le comprenait vaguement et n'osait aller contre le courant. Ses enthousiasmes subits, ses accès d'énergie suivis de longs repos, son activité capricieuse, son irrésolution, ses terreurs instinctives, l'espoir naïf qu'il avait de pouvoir maintenir toutes les anciennes institutions en chan&reant radicalement leur esprit, toutes ces contradictions ne sont que l'image de ce qui se passait dans la nation tout entière. Elle naissait à la vie moderne, et, inconsciente encore, marchait à la Révolution.
Le Portugal de 1789 à» 1799. — Tandis que l'Espagne, engagée dans des guerres terribles et mal gouvernée, travaillait cependant au rajeunissement de son intelligence, le Portugal, moins directement menacé et moins mal gouverné, restait plongé dans la léthargie la plus profonde.
La reine doua Maria régnait depuis 1777 ' et avait brusquement arrêté les réformes de Pombal. Son confesseur la gouvernait entièrement. Le clei'gé et la noblesse étaient les maîtres du royaume.
Dès les premiers symptômes de la Révolution française^ la reine s'alarma. Un ordre royal du 19 décembre 1789 défendit aux officiers et matelols des navires français de se montrer à terre avec la cocarde tricolore. Au mois de mars 1790, une lettre pastorale du cardinal-patriarche de Lisbonne enjoignit à tous les curés de prémunir leurs paroissiens contre les doctrines révolutionnaires de la France. Au mois de janvier 1791, Tambassadeur de France annonça officiellement à la cour portugaise le chan-