‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 10 sur 203 · LA PIN DU PREMIER MINISTÈRE GLADSTONE · texte numérisé non relu

LA PIN DU PREMIER MINISTÈRE GLADSTONE

de prison. Par ces termes empruntés à Tancienne législation et maintenus dans la nouvelle parce qu*ils étaient vagues et se prêtaient à toutes les interprétations, on visait surtout la propagande faite par des grévistes pour engager leurs camarades à cesser le travail. Une loi de 1859, qui avait déclaré permise la persuasion pacifique pour faire entrer les travailleurs dans les syndicats, était observée. L*amendement aux lois criminelles fut immédiatement appliqué; on punit un usage traditionnel des grèves anglaises, le picketing, c'est-à-dire le fait de poster un ou plusieurs ouvriers à la porte d'une usine ou d'un chantier dont le patron n'accepte pas les conditions du syndicat, pour engager, sans violences, les camarades à cesser le travail. Dans une grève, sept femmes d'ouvriers furent condamnées à la prison pour avoir crié c Bah! » sur le passage d'un homme qui n'avait pas cessé le travail. L'établis* sèment d'une semblable jurisprudence inquiétait les chefs du mouvement ouvrier. Ils firent de pressantes démarches auprès du gouvernement libéral pour empêcher l'amendement à la loi criminelle d'être voté, et, plus tard, pour en obtenir le rappel. Gladstone leur opposa un refus obstiné. Le chef des radicaux, John Bright, affirmait que les syndicats feraient autant de tort aux ouvriers qu'aux patrons. La coalition libérale, radicale, restait attachée au laisser-faire manchestérien et professait que le salaire des ouvriers devait être réglé par les lois naturelles, comme le prix du blé. Les ouvriers prétendaient au contraire atténuer pour eux les effets de ces lois en réglant les conditions de travail collectivement par le moyen d'un syndicat. Ils étaient soutenus et guidés par quelques radicaux revenus du manchestérisme, comme le philosophe Stuart Mill, et par des positivistes, qui leur conseillèrent les uns et les autres, après 1871, de voter contre les libéraux. Aux élections générales de 1874, les syndiqués abandonnèrent le parti Gladstone et leur intervention contribua à la victoire, un peu inattendue, des conservateurs.

Le cabinet Disraeli, dès sa première année de pouvoir, accorda aux trade-unions tout ce qu'elles demandaient. La loi maUreet sermleuvy modifiée en 1867, fut remplacée par la loi

patron et ouvrier (1875), doùt le titre indique une innovation juridique. Désormais les deux parties traitèrent sur un pied d*égalité, et la rupture de contrat par Tune ou par Tautre n*amenait qu'un procès civil et n*entrainait pas d'autre peine que des dommages-intérêts. L'amendement à la loi criminelle fut abrogé. Les trade-unions conservaient la personnalité civile, mais toutes les restrictions par lesquelles on leur avait fait payer cet avantage étaient supprimées. Tous les procédés pacifiques des syndicats, y compris le picketingy étaient tolérés. Les violences tombaient sous le coup du code criminel ordinaire; il n'y avait plus de crimes spéciaux pour les unions. Tout acte commis par elles n'était pas punissable si le même acte, commis par un particulier, n'entraînait pas de poursuites. Le droit de remplacer le contrat individuel par un contrat collectif, était définitivement accordé jaux ouvriers avec toutes les conséquences qu'il entraînait (1875).

Pendant cette période d'efforts, les trade-unions s'étaient donné l'organisation qu'elles ont encore aujourd'hui. Les syndicats, d*abord isolés par métiers, s'étaient groupés, aux environs de 1860, dans chaque centre industriel, et avaient formé des comités locaux dont le plus important fut le conseil des syndicats de Londres. En 1868, les comités de Birmingham et de Manchester prirent 4*initiative du premier congrès général de toutes les trade-unions du royaume, qui fut tenu à Man* chester. Dès lors, le congrès national se réunit tous les ans et nomma à chaque session un Comité parlementaire composé de membres influents des unions. Ce comité, chargé de mettre les syndicats en rapport avec les pouvoirs publics, est, en pratique, l'organe directeur du mouvement ouvrier dans le Royaume-Uni. Les syndiqués ont réussi à faire nommer quelques-uns des leurs à la Chambre des communes dans des circonscriptions ouvrières et industrielles. Les deux premiers députés ouvriers {labour members) passèrent aux élections générales de 1874. Députés ouvriers, comité parlementaire et congrès annuel des unions se sont bornés longtemps à réclamer des réformes de détail destinées à améliorer la situation des travailleurs. Leur formule était « un juste salaire pour un

juste travail ». Ils reconnaissaient donc le régime du salariat, loin de vouloir Tabolir comme les socialistes. La propagande d'Owen et des chartistes était oubliée; Karl Marx, réfugié en Angleterre après 1849, avait pour disciples surtout des étrangers; Y Association internationale des travailleurs, inaugurée par lui à Londres le 28 septembre 1864, laissa peu de traces dans le mouvement ouvrier du Royaume-Uni après sa dissolulion (1872). Les salariés anglais étaient donc à la fois les plus fortement organisés et les moins révolutionnaires du monde. Ils formaient l'aile gauche de la coalition libérale radicale, avec laquelle ils s'étaient réconciliés après 1875; les labour members à la Chambre ne formaient pas un groupe spécial et ne se considéraient point comme les représentants d'une classe. Tous les partis, même les anciens manchestériens , s'habituèrent aux trade-unions et se mirent à vanter leur action bienfaisante et modératrice.

//. — Le ministère conservateur de Disraeli

(Lord Beaconsfield) .

Disraeli et le nouveau torysme. — Le retour des conservateurs au pouvoir fut un événement; coupés en deux par la conversion de Peel et de ses amis au libre-échange, ils n avaient plus occupé le pouvoir depuis 1847, sauf pendant trois courtes périodes (1852; 1858-59; 1866-68), avec des majorités indécises. Leur chef, Disraeli, était âgé de soixante-neuf ans et faisait partie du Parlement depuis 1837; mais, avant 1874, il n'avait été premier ministre que pendant quelques mois, après la retraite de lord Derby (1868). Benjamin Disraeli était né dans une famille juive convertie à la religion anglicane. Il avait débuté comme romancier et publiciste, puis était entré à la Chambre, dans les rangs du parti tory, après plusieurs tentatives infructueuses. Ce fut un conservateur d'une espèce originale. Il n aimait pas laristocratie, dont les dédains l'avaient fait souffrir à ses débuts dans la vie publique; il écrivait que le gouvernement du royaume de 1688 à 1832 ressemblait à la

constitution de Venise. Il affirmait qu'une des lois fondamentales de la Constitution anglaise était d*anoblir les hommes de talents et de ne tenir aucun compte de Thérédilé. Il parlait avec sympathie des revendication ouvrières. A ses débuts dans le Parlement, il avait rencontré Tagilalion des chartistes et avait approuvé plusieurs de leurs revendications. Trois romans de Disraeli, publiés de 1844 à 1846, et dont le plus connu est Sybily mettent en scène de jeunes nobles conservateurs qui descendent dans le peuple, comprennent sa misère et les moyens de la soulager. Le futur ministre adoptait ainsi une sorte de torysme social comparable à celui de Thomas Carlyle et de son disciple, le pasteur Kingsley. Pour Disraeli, le souverain devait exercer une action individuelle, cesser de régner sans gouverner, < s'émanciper » de son entourage aristocratique, de la tutelle parlementaire, et s*appuyer directement sur le peuple qu'il attacherait à lui par des réformes sociales. Le contact immédiat entre la nation et le roi, la réduction au minimum du rôle des représentants est un des thèmes favoris de Disraeli; selon lui, la presse est, entre le peuple et le souverain, un intermédiaire préférable au Parlement. Il disait en 1874 à ses électeurs : « Je crois que le parti tory occupe aujourd'hui la position la plus satisfaisante qu'il ait jamais prise depuis la mort de ses plus grands hommes d'État, M. Pitt et lord Grenville. Il s'est débarrassé d'excroissances qui étaient étrangères à son développement naturel... Nous sortons maintenant de la période fiscale... Mais il y a d'autres questions... qui vont bientôt occuper le pays : les prérogatives de la monarchie constitutionnelle, — la question de savoir si le principe aristocratique sera reconnu dans notre constitution, — si les communes d'Angleterre continueront à être un des États du royaume ou dégénéreront en une multitude confuse ; — si l'Église nationale sera maintenue ». Disraeli s'est toujours fait le champion de l'anglicanisme orthodoxe contre les dissidents, et particulièrement contre les catholiques irlandais et contre les ritualistes de la Haute Eglise, soupçonnés de préparer, sans le vouloir, un rapprochement avec Rome. Il a flatté le nationalisme anglais sous toutes ses formes; il a inauguré une politique d'armements, d'expan-

sion coloniale, d*inlervenlion, qui fut exactement le contre-pied de celle de Gladstone. Ses idées se résument dans une de ses déclarations, suivant laquelle le parti conservateur a trois objets principaux : conserver TEglise nationale, maintenir FEmpire britannique, élever la condition du peuple. C*est ce qu'on a appelé le nouveau torysme, amas de vieilleries parmi lesquelles on ne rencontre de neuf que les déclaralfions démocratiques et la disposition aux réformes sociales. La grande création de Disraeli, c'est d'avoir reconstitué le parti conservateur; il s'en fit le régénérateur aux Communes pendant que lord Derby en était le leader à la Chambre des lords. La retraite de Derby permit enfin à Disraeli de diriger l'Angleterre.

LêSl politique impérialiste. — Disraeli resta premier ministre six ans et demi (1874-1880) et fut pendant ses fonctions créé pair par la reine sous le titre de lord Beaconsfield (1876). On a vu plus haut que son gouvernement accorda aux syndicats ouvriers ce que le cabinet Gladstone leur avait refusé. Il fît voter d'autres lois pour améliorer la condition des classes inférieures. Le fameux Ten hours Ad de 1847, qui avait fixé un maximum de dix heures de travail par jour pour les femmes et les enfants employés dans l'industrie, déjà amendé sous le précédent ministère Disraeli (1867), fut complété en 1874 par une loi qui interdit d'employer dans l'industrie les enfants avant dix ans, et qui les oblige jusqu'à quatorze ans à partager leur temps entre l'école et la fabrique. En 187o, la loi sur la santé publique {Public health A et) codifia toutes les prescriptions sur la matière depuis 1847 et les compléta par d'autres mesures; les municipalités étaient autorisées à acheter les habitations malsaines des villes pour les démolir et construire à leur place des maisons à petits logements et à loyers peu élevés. < La santé du peuple, avait affirmé Disraeli dans un discours à Manchester (1872), est la question la plus importante qui puisse attirer Tattenlion d'un homme d'Etat. » Toutes ces mesures occupèrent la première année du cabinet. Mais après elles il ne fit aucune innovation dans la politique intérieure. Un député libéral pouvait dire que depuis la chute du ministère réformateur il régnait dans la Chambre « un calme presque sacré ».

D'autres opposaient la < magistrale inactivité > de Disraeli à l'ardeur novatrice de Gladstone.

A l'extérieur, par contre, la politique du nouveau ministère était infiniment plus remuante que celle du précédent. Gladstone avait maintenu le statu quo dans les colonies; si dans sa dernière année de pouvoir il avait ordonné une expédition contre les Achantis, c'est qu'il fallait absolument détruire ce peuple de pillards ou perdre les établissements de la côte.

Sous le ministère Disraeli, le prince de Galles visita les Indes en cérémonie et y reçut les hommages des princes vassaux (1875). Deux ans après, la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes dans une réunion extraordinaire de princes tenue à Delhi, l'ancienne capitale du Grand Mogol. En 1878, l'émir d'Afghanistan ayant refusé de recevoir une ambassade anglaise, alors qu'il avait accueilli une ambassade russe, trois colonnes anglaises envahirent son pays et le chassèrent de sa capitale. La guerre éclatait aussi en Afrique. Froude avait été

envoyé au Gap avec mission de décider les Etats boersà entrer dans une fédération de l'Afrique australe sous la direction britannique; son échec eut pour conséquence l'annexion du Transvaal (1877) et la révolte des Boers (1880) : en même temps Disraeli faisait entreprendre l'expédition contre les Zoulous. Toutes ces guerres et les dépenses qu'elles entraînaient étaient dénoncées à l'opinion par les libéraux; ils disaient que le prétexte de l'intervention en Afghanistan était aussi misérable que celui dont la France s'était servi pour prendre Alger. Ils réclamaient, suivant un mot célèbre de Gladstone, la politique des mains nettes.

L'attaque de l'opposition fut vive surtout contre l'intervention de lord Beaconsfield en faveur de la Turquie dans la guerre d'Orient. Lord Beaconsfield voulait recommencer la politique de 1855 et barrer le chemin de Gonstantinople à la Russie. Les libéraux répliquaient que l'Angleterre n'avait pour le moment aucun intérêt à lutter contre la Hussie, et que le gouvernement du Sultan était si barbare qu'un Etat civilisé se déshonorait en le protégeant. Un correspondant du Daily NewSj journal libéral, révéla les massacres de Bulgarie, où le gouvernement turc,

pour prévenir une révolte» avait lâché des bandes de bachibouzouks avec liberté de brûler, de tuer et^de violer à leur gré. Ce fut à cette occasion que Gladstone sortit de sa retraite et publia contre Tattitude turcophile du cabinet une brochure intitulée Atrocités de Bulgarie, L'opposition réunit, dans plusieurs grandes villes, des meetings d'indignation. Lord Beaconsfield ne se laissa pas ébranler; il avait pour lui le sentiment populaire, heureux de voir renaître la lutte traditionnelle contre la Russie. On chantait dans les cafés-concerts de Londres des couplets patriotiques et belliqueux; le passage d'une chanson de circonstance,

Nous ne voulons pas la guerre, Mais, par Jingo! s'il faut la faire...

a introduit dans le jargon politique anglais deux nouveaux mots : jingo eijingoîsmey pour désigner les chauvins et le chauvinisme. Le ministère jouait très habilement de Tenthousiasme national contre la Russie. Lord Beaconsfield se sépara de son ministre des Affaires étrangères, qui était favorable à la paix, et le remplaça par lord Salisbury, jusqu'alors secrétaire d'Etat pour les Indes. Il se fît accorder un crédit extraordinaire de 150 millions, convoqua les réserves, concentra des troupes indiennes à Malte. On sut plus tard que toutes ces démonstrations étaient une comédie pour amuser l'opinion anglaise, et que lord Beaconsfield, tout en feignant de préparer la guerre, traitait secrètement avec la Russie et l'assurait de ses sentiments pacifiques. Le règlement de la question d'Orient eut lieu à Berlin. Lord Beaconsfield s'y rendit en même temps que le ministre des Affaires étrangères, lord Salisbury. Il obtint le maintien de l'Empire ottoman, fit perdre aux Russes une partie du terrain gagné par eux au traité de San Stefano et réussit à annexer Chypre à l'Angleterre. A son retour, il fut reçu en triomphe à Londres, ville chauvine; une foule immense accompagna sa voiture et se pressa devant son hôtel : le premier ministre parut au balcon, harangua le peuple et déclara au milieu des applaudissements : c Lord Salisbury et moi, nous vous apportons la paix, et, je l'espère, la paix avec l'honneur! » C'était le triomphe du

nouveau torysme, au moins dans la capitale. On conseillait à lord Beaconsfield de dissoudre immédiatement la Chambre; c'élait une belle occasion de conserver la majorité inespérée acquise en 1874. Il attendit encore deux années, pendant lesquelles sa popularité baissa. Les frais de la politique d*intervenlion étaient considérables, le déficit avait fait son apparition dans le budget qui, sous Gladstone, avait donné des excédents. h'incometax, impôt provisoire en théorie et dont Gladstone avait promis Tabolition, dut être augmenté. Pendant que les charges devenaient plus lourdes, la prospérité de TAngleterre diminuait. L'activité de l'industrie et du commerce faiblissait depuis 1873. Les prix des produits agricoles baissaient depuis 1874 a cause de la concurrence des pays d'outre-mer; alors commençait la crise agraire dont la Grande-Bretagne, comme tous les pays européens, souffre encore aujourd'hui; elle fut très grave en 1879- 1880, l'année de la plus mauvaise récolle du siècle en Grande- Bretagne et en Irlande. Quand lord Beaconsfield se décida à dissoudre le Parlement (24 mars 1880), le mécontentement élait à son comble. Les électeurs donnèrent aux libéraux une grosse majorité (349 libéraux, 235 conservateurs, 68 Irlandais), lord Beaconsfield se retira; il mourut en 1881. On lui a élevé une statue à Westminster, en face du palais du Parlement, et chaque année, ses admirateurs, ornés de la primevère, fleur préférée de Beaconsfield, font une démonstration solennelle autour de celle statue. Beaconsfield est honoré à juste tilre comme le restaurateur du torysme.

///. — Parnell contre Gladstone (i88o-85).

La paix, sauf en Egypte. — Après la victoire des libéraux en 1880, la reine offrit le pouvoir à lord Hartington, puis à lord Granville, qui le refusèrent tous deux en déclarant qu'il revenait à Gladslone, rentré dans la lutte depuis trois ans. La reine n*aimait guère Gladstone, qui tenait pour les prérogatives du Parlement avec autant de fermeté que Beaconsfield pour celles du souverain. On prétend qu'elle aurait dit du leader libéral :

PARNELL CONTRE GLADSTONE 6î>

« C'est le seul ministre qui ne m'ait jamais traitée ni comme une femme ni comme une reine. » Elle dut se résoudre pourtant à le mettre à la tète du nouveau cabinet. Gladstone reprit, suivant ses promesses, la politique de la paix. Il offrit un armistice aux Boers révoltés, et, sans chercher à tirer vengeance d'une défaite qu'ils venaient d'infliger à l'armée anglaise de Natal, il leur rendit l'autonomie en ne gardant pour le Royaume-Uni que le droit de contrôler leur politique étrangère (1880-84).

En Afghanistan, il réussit à sortir sans dommage d'une situation très embrouillée; il ne voulut pas annexer l'Afghanistan et se borna à faire observer par l'émir le traité de 1878 qui donnait à l'Inde une partie des frontières scientifiques réclamées par Beaconsfield. A Calcutta, il remplaça le vice-roi Lytton par lord Ripon, homme de paix et de réformes, qui réduisit les dépenses militaires, rendit la liberté à la presse indigène et fit faire une enquête sur Tinstruction. Naturellement cette politique était critiquée âprement par les impérialistes. Gladstone finit par leur accorder une intervention en Egypte, où les résidents européens étaient menacés par une insurrection militaire et nationale.il fit bombarder Alexandrie, battre Arabi- Pacha à Tell-el-Kebir par les troupes anglo-indiennes de Wolseley (1882). Il y perdit le concours de quelques radicaux opposés à toute guerre, notamment de John Bright, qui sortit du cabinet Gladstone après le bombardement. Les impérialistes ne furent pas satisfaits; ils reprochaient à Gladstone de ne pas poursuivre ses avantages; le plus grand sujet de plaintes était l'abandon de Gordon, qui était assiégé par les derviches à Khartoum. Gordon était au service du khédive et n'avait reçu aucune mission officielle du gouvernement anglais, mais il était extrêmement populaire en Grande-Bretagne, à cause de sa bravoure et de son idéalisme chrétien. Après beaucoup d'hésitations, Gladstone se décida à faire préparer une expédition pour secourir Khartoum : elle était à peine prête quand on apprit que celte ville avait été prise et tous ses défenseurs massacrés (1885). Cette nouvelle causa une émotion profonde et un mécontentement contre le ministère. Une motion de blâme contre le gouvernement faillit êlre votée à la Chambre des com-

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6^ LA GUANDK-BUKTAiiNK KT L IRLANDE DEPUIS 1873

munes. Dans la même année, une contestation de frontière amenait un combat entre les Russes et les Afghans devenus les alliés des Anglais. La guerre parut imminente entre la Russie et TAngieterre. Ces complications extérieures contribuèrent à la retraite volontaire du cabinet libéral, dont la cause principale se trouve dans les embarras suscités par la question irlandaise.

La question Irlandaise. Land act de 1870. — Les Irlandais étaient toujours représentés au Parlement par des nationalistes, mais n'avaient plus de députés influents. La Grande-Bretagne les avait oubliés quand ils furent brusquement rappelés à son souvenir par les révolutionnaires fenians (1865-67). Le parti fenian avait été décimé par les exécutions et il ne subsistait plus en Irlande que sous forme de sociétés secrètes, à Dublin et dans quelques autres villes; il avait son centre aux Etats-Unis; les fenians étaient partisans de rétablissement d'une république par une insurrection à main armée, et ne s'intéressaient pas à l'action parlementaire. La masse des paysans catholiques irlandais avait toujours à peu près la même situation : la propriété du sol appartenait à des Anglais protestants, généralement absents et représentés dans le pays par des agents; ils ne se souciaient pas de mettre eux-mêmes leurs terres en valeur et en tiraient comme revenus les fermages payés par les paysans irlandais qui louaient de petits lots.

Une famille irlandaise pouvait demeurer pendant pluBÎeurs générations sur le même morceau^ si elle satisfaisait le landlord ou son agent; mais son chef était tenant at will, tenancier a la volonté du propriétaire, qui pouvait à tout moment le faire expulser. L'Irlande est un pays de grande propriété et de petite culture avec les inconvénients des deux systèmes : tyrannie du landlord, ignorance et misère du cultivateur. La pauvreté de l'Irlandais est extrême pour plusieurs raisons : le sol est trop morcelé et les fermes sont trop petites pour pouvoir à la fois nourrir une famille et payer la rente; le climat e&t trop pluvieux pour les céréales; l'Irlandais ne peut faire pousser pour sa subsistance que des pommes de terre; l'usage d'expulser sans pitié (éviction) ceux qui ne payent pas la redevance augmente la détresse précisément dans les années où les

PARNK^L CONTRE GLADSTONE ft7

récoltes sont mauvaises. Or ions ces paysans censitaires irlan* dais sont d*nne race et d*nne religion différentes de celles des propriétaires : leurs rancunes contre les landlords en sont d'autant plus violentes. Il y a dans le pays des associations secrètes, les c gens du clair de lune » {jnoonltffhters), les « garçons blancs » {white boys) et d'autres qui se vengent des évictions en mutilant le bétail, en brisant les clôtures, en mettant le feu chez les propriétaires et leurs agents, parfois en assassinant ces derniers. C'est ce que l'on appelle les c crimes, agraires ». Ils n'ont été en général que des actes isolés et n'ont jamais menacé la domination anglaise aussi sérieusement que l'essai de révolution des fenians.

La situation n'est pas la même dans la partie nord-ouest de l'Irlande, l'UIster, colonisée par des Anglais et des Écossais. Les fermiers de l'UIster sont protestants et attachés à la domination britannique, orangistes^ comme on les appelle par allusion aux événements de 1688. Belfast, capitale de l'UIster, est le centre de l'orangisme. En Ulster la grande propriété existe comme dans les autres provinces, mais le tenancier ne peut être évincé au gré du landlord; celui-ci ne peut le renvoyer qu'en lui payant une indemnité et en lui remboursant le prix des améliorations apportées à la terre. Par le Land ad de 1870, ces dispositions avaient été étendues à toute l'Irlande; mais Gladstone n'avait pas rendu le Land act obligatoire ; on pouvait faire des contrats en dehors de la loi, et les landlords en profitaient pour contraindre leurs tenanciers à renoncer à sa protection. Les réformes irlandaises de 1810 avaient été décidées à la suite de la crainte qu'inspiraient les mouvements des fenians. Elles étaient accompagnées de mesures de coercition spéciales à l'Irlande et destinées à réprimer les actes de rébel* lion. Après la dispersion du fenianisme, le régime d'exception avait été maintenu. La députation irlandaise à Westminster protestait, mais elle n'avait aucune influence ; sur les 103 députés de l'Ile on comptait, après les élections de 1864, 36 tories, élus presque tous par l'UIster, et 67 nationalistes; on disait par plaisanterie que parmi ces derniers il n'y en avait pas deux qui fussent assez amis pour s'adresser la parole. Les Anglaifs

se moquaient de Taccent, du costume, des manières communes de plusieurs d*entre eux; les nationalistes jouaient un rôle ridicule entre les deux partis dont chacun avait été jusqu'alors assez puissant pour se passer d'eux. Du reste ils n'avaient pas de programme précis, depuis les réformes de 1870; les plus avancés réclamaient le Home rnle (gouvernement indépendant), c'est-à-dire le rappel de l'acte d'Union de 1798 et l'institution d'un Parlement irlandais à Dublin.

Parnell et l'obstruction parlementaire. — Le H orne rule ne fut pris au sérieux par les chefs des partis anglais qu'après les efforts de Parnell. Parnell était né en 1846 dans une famille de landlords protestants et anglais, mais dévoués à la cause nationale. Son grand-père, membre du Parlement de Dublin et ministre des Finances, avait refusé de voter l'union en 1798. Sa mère, d'origine américaine, soupçonnée de cacher des fenians en 1807, avait eu sa maison envahie et fouillée par la police. Parnell se présenta deux fois aux élections, débuta si mal en réunion publique qu'on le baptisa single-speech Parnell, « Parnell au discours unique », et vint en 1875 siéger parmi les home rulers. C'était un gentleman anglais, froid, correct, la fleur à la boutonnière, très différent des Irlandais, brouillons, tapageurs, négligés, à l'espèce desquels appartenaient plusieurs de ses collègues. Il tenait son rang avec eux : on rapporte que l'un d'eux, lui apportant une grande nouvelle, l'interpella simplement par son nom. « Monsieur Parnell, s'il vous plaît», interrompit le leader irlandais. Par ces attentions à ne pas choquer le snobisme anglais, Parnell s'imposa au Parlement. Par ses qualités de tacticien, il sut faire une force du parti nationaliste. Soi! plan consista d'abord à ne s'allier ni aux conservateurs ni aux libéraux et à les empêcher les uns comme les autres de gouverner tant qu'ils mépriseraient les revendications irlandaises. Son procédé fut l'obstruction parlementaire, vieux fhoyen très facile à pratiquer avec les habitudes de la Chambre anglaise : la clôture n'existait pas et l'on pouvait toujours s'inscrire pour parler sur un sujet; au moment des votes un seul député pouvait réclamer la division^ c*est-à^dire la sortie par une porte des membres favorables, par une autre

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