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PROVINCES DU CAUCASE

locaux, suscités par un essai prématuré* d^imposer le service militaire aux indigènes, il n'y a pas eu d'insurrection à réprimer. Les seuls faits d'armes à mentionner sont ceux accomplis pendant la guerre de 1877-4878, et dont la conséquence a été l'annexion du Lazistan et d'une partie de l'Arménie turque, avec le port de Batoum et la forteresse de Kars. A la vérité, ces acquisitions étaient grevées de charges : Batoum, déclaré port franc par le Congrès de Berlin, ne devait jamais être fortifié. Par un oukaze de 1885, l'empereur Alexandre III a déchiré l'engagement pris à Berlin : aujourd'hui Batoum, entouré de forts, serait le point d'appui d'une nouvelle marche en avant des Russes dans l'Asie Mineure.

L'histoire des provinces caucasiennes, pour ces trente dernières années, se réduit donc à celle de leur administration, de leur développement économique et de la russification des populations indigènes.

Administration et russification. — La principale modification des cadres administratifs a été la suppression, après l'avènement d'Alexandre III, de la Lieutenance générale du Caucase. Les provinces caucasiennes, jusqu'alors espèce de pachalik autonome, sont devenues des gouvernements analogues aux provinces d'Europe. Il va sans dire, d'ailleurs, que dans les détails d'administration, elles continuent à en différer beaucoup.

A l'égard des populations musulmanes, l'attitude du gouvernement n'a pas changé. Elles ont continué à jouir de la même tolérance. D'une façon générale, on peut dire que la Russie est infiniment plus sûre de ses sujets musulmans du Caucase que nous ne le sommes, nous, Français, des musulmans algériens. Les musulmans sujets russes, les uns chiites, les autres sunnites, sont moins unis, moins fanatiques que les nôtres. D'autre part, il existe parmi eux une aristocratie à laquelle les cadres de l'armée et de l'administration russe s'ouvrent largement. Beaucoup de Tatars, de Lesghiens, etc., élevés à Pétersbourg et passés par la Garde, sont devenus des pristaf (commissaires de police), ou même de brillants officiers. Le colonel Alikhanof( Ali-Khan), un des conquérants du Turkestan, descend d'un des compagnons de Schamyl.

Enfia les Russes ont trouvé dans les populations chrélieunes ou semi-chrétiennes du Caucase de précieux points d*appui. Svanes, Ossëtes, Géorgiens même, s'assimileront par Técole, Téglise ou le régiment, à la race dominante. Pour les Arméniens, cette assimilation sera sans doute plus difficile et plus lente. Eux-mêmes nouveaux venus au Caucase (sauf dans la province d*Erivan), actifs, intelligents, maîtres des capitaux et de la vie économique des villes, attachés profondément à leurs rites et à leurs souvenirs nationaux, ils offrent à la russification une résistance que plusieurs oukazes, sous Alexandre III, n'ont pas réussi à briser. Leurs écoles ont été russifiées ; le gouvernement s*est arrogé le droit de choisir leur patriarche, le catholicos ; enfin, la plupart des fonctionnaires arméniens, qui pullulaient au Caucase, ont été transférés dans Tintérieur de TEmpire. Il est difficile de dire, quant à présent, quelle a été Tefficacité réelle de ces diverses mesures.

Enfin la russification s*opëre par l'immigration directe de colons russes. Comme dans notre Algérie, cette immigration a été quelquefois l'œuvre des autorités; c'est ainsi que dans l'Abkhazie, vide de ses habitants, l'autorité militaire a établi des colonies cosaques. D'une façon générale, cette colonisation officielle a donné de maigres résultats, à cause soit de l'incurie des autorités, qui ont parfois établi les colons dans des localités malsaines, soit du manque d'initiative et de ressources des colons eux-mêmes. Les colonies libres ont mieux réussi : beaucoup de villages de sectaires, memnonites de race allemande, molokhanes ou doukhobores de race russe, ont atteint une remarquable prospérité malheureusement compromise, dans ces dernières années, par les vexations des autorités.

Transformation économique. — Le principal agent de russification du pays, c'est, beaucoup plus que les efforts du gouvernement, la transformation économique qui s*est opérée depuis une vingtaine d'années. En 1870, Bakou ne donnait encore de pétrole que pour quelques milliers de roubles; aujourd'hui le pétrole russe inonde l'Europe, l'Asie; des usines colossales se sont fondées à Bakou, une nombreuse population d'ingénieurs et d'ouvriers européens a immigré ; l'isthme cauca-

sien a été traversé, dans toute sa longueur, par un chemin de fer (Bakou-Batoum) qu'un embranchement terminé récemment a mis en communication avec le réseau russe du nord du Caucase (Bakou-Petrovsk). Tout le long des voies ferrées, au nord comme au sud du Caucase, des industries se sont créées, des mines ont été mises en exploitation. En même temps les cultures, notamment celle de la vigne, ont pris un nouvel essor. Qu'un remède soit trouvé à la malaria qui depuis quelques années a beaucoup étendu ses ravages, même parmi les populations indigènes; que les communications soient améliorées p9.r le percement du tunnel du Caucase et le prolongement des voies ferrées jusqu'en Perse et en Turquie, et les provinces caucasiennes, si péniblement conquises, deviendront le plus beau fleuron de la couronne de Russie.

///. — La conquête et la colonisation russes

en Asie centrale.

La conquête. — On a déjà vu qu'en 1870, après les campagnes de Tchernaief, de Romanowski et de Kaufmann, une province russe de l'Asie centrale était déjà constituée, avec Tachkent pour capitale. Les khans de Boukhara et de Khokand étaient réduits en vasselage. Le khan de Khiva seul restait libre, avec les populations turcomanes des confins persans et afghans.

En 1873, le gouvernement russe, arguant des vieux griefs qu'il avait contre le khan, violation du traité de 1842, secours donnés, en 1868, aux Kirghiz révoltés, etc., résolut d'en finir avec ce gênant voisin. Trois colonnes furent organisées : la première, sous le général Verevkine, à Orenbourg; la seconde, à Tachkent, sous Kaufmann; la troisième, à Krasnovodzk, sur les bords de la Caspienne, sous le colonel Markozof; elles devaient se réunir sous les murs de Khiva. Verevkin arriva le premier au rendez-vous, battit les Khiviens, mais laissa à

794 LA GOLOxMSATION RUSSE : LES RUSSES EN ASIE

Kaufmann, arrivé le dernier, Thonneur d'imposer au khan le traité par lequel il dut céder la partie du Khanat placée au nord de TOxus, payer une contribution de 2220000 roubles, reconnaître aux Russes le privilège exclusif de la navigation de rOxus, et s'engager à gouverner suivant les conseils d'un résident russe. En fait, c'était l'annexion de Khiva.

En 1876, ce fut le tour des Khokandiens. Révoltés contre leur Khan Koudaïar, ils le forcèrent à se réfugier à Tachkent, près de Kaufmann. Les Russes intervinrent. En une courte campagne ils conquirent le Khanat, mais au lieu de le rendre à Koudaïar, ils en firent une nouvelle province, sous le nom historique de Ferganah. Le khan dépossédé devint le pensionnaire du gouvernement russe.

Restait à conquérir les oasis des Turkmènes (ouTurkomans). La soumission de ces belliqueux écumeurs de frontières devait offrir de bien autres difficultés que celle des Khanats. En 1879 une première expédition fut tentée par le colonel Lomakine. Parti de Tchikisliar, sur les bords de la Caspienne, avec 6000 hommes et un immense convoi, il atteignit, sans avoir rencontré d'obstacles sérieux, la forteresse de Denghil-Tépé. Il aurait pu en obtenir la soumission sans combat. Il préféra attaquer sans négocier, donna l'assaut, fut repoussé avec de grosses pertes, et ne regagna la Caspienne qu'après une pénible retraite.

Une nouvelle expédition fut organisée, en 1880, sous les ordres du héros de Plevna, Skobelef. Assuré sur ses derrières et ravitaillé par le chemin de fer que construisait le général Annenkof, il atteignit Geok-Tépé, la principale forteresse des Turkmènes, l'assiégea suivant les règles, et, la brèche ouverte, donna l'assaut. La forteresse fut emportée; plusieurs milliers de Turkmènes périrent; les survivants firent leur soumission quelques jours plus tard. Les unes après les autres, les oasis firent leur soumission.

Plus à Test, dans les bassins de l'Heriroud et du Mourghab, se trouvaient d'autres oasis; la principale était Merv. En 1883, le colonel Alikhanof s'y rendit, déguisé, avec une mission commerciale; des négociations furent entamées avec les

anciens des tribus, et leur résultat fut, en 1884, Toccupalion de Merv, sans coup férir, par une colonne russe. La conquête du Turkestan était achevée; il ne restait plus qu'à en déterminer les limites exactes du côté de la Perse, de TÂfghanistan et de la Chine.

Délimitation des frontières. — Du côté de la Perse, complètement soumise à l'influence russe, celte délimitation ne devait guère présenter de difficultés. Les Persans cédèrent sans protester les quelques postes, Lutfabad, Askhabad, qu'ils possédaient sur le trajet du chemin de fer transcaspien.

Avec la Chine, les négociations furent longues et laborieuses. A la suite de la révolte du Turkestan chinois, les Russes avaient occupé, en 1870, la province de Kouldcha, voisine de leur province de Viernoié, et importante par la route qu'elle ouvre vers la Chine. Redevenus maîtres de leur Turkestan, les Chinois réclamèrent Kouldcha. Un accord survint par lequel les Russes rendirent la ville, mais conservèrent la partie ouest de la province.

Avec les Afghans les négociations furent encore plus longues. C'est qu'en effet, de ce côté, les difficultés locales se doublaient d'une question de politique générale, la rivalité des Russes et des Anglais, protecteurs des Afghans.

Le conflit commença le jour où les Russes voulurent déterminer les possessions de leurs nouveaux sujets les Turkomans voisins de Merv. Il leur vint des soumissions, plus ou moins volontaires, contre lesquelles les Afghans protestèrent. De part et d'autre, on se contestait la possession de Pendjdekh, point stratégique fort important sur la route du Hérat. Les Anglais, intervenant, demandèrent que la frontière russe ne dépassât point Pouli-Khatoum, au nord de Pendjdekh. On décida, entre Londres et Pétersbourg, qu'une commission mixte se rendrait sur les lieux, mais les commissaires russes se firent attendre au rendez-vous, et, pendant qu'on les attendait, sous les yeux des commissaires anglais, et peut-être à leur instigation, un conflit éclata entre les Afghans et le détachement du général Komarof; le 30 mars 1885, les Afghans furent complètement battus. Quand la nouvelle en arriva en Europe, on put se

croire à la veille d*une grande guerre; mais, en réalité, personne ne la désirait. Un accord fut conclu, en 1886, aux termes duquel la plus grande partie du territoire contesté, autour de Pendjdekh, resta aux Russes. Par compensation, ils abandonnèrent à TAfghanistan le territoire que leur protégé, le khan de Boukhara, possédait ou était censé posséder au sud de rOxus. L*année suivante, de nouvelles difficultés, à propos de Kodcha-Salé, sur TOxus, aboutirent à un nouvel agrandissement des possessions russes.

Enfin, à partir de 1891, il y eut une question du Pamir. Russes, Afghans, Chinois, Anglais, se rencontraient sur le « toit du monde ». Malgré Taccord intervenu en 1895, la frontière y reste mal déterminée, et pourra donner encore Heu à des conflits.

L'administration et la colonisation. — L*Asie centrale est aujourd'hui partagée en deux gouvernements généraux : celui des steppes, qui comprend la région du Nord, depuis longtemps rattachée aux possessions russes, et celui du Turkcstan, formé, en totalité, de territoires récemment conquis. Sa capitale est Tachkent, qui est en même temps le chef-lieu de la subdivision du Svr-Daria. Deux autres subdivisions corn-

plètent le gouvernement général, celle de Ferganah, dont la capitale est Novi-Mai^helan, et celle de Serafchan, capitale Samarkande. Il faut y ajouter enfin l'annexe de TAmou-Daria, autour de Pelro-Alexandrovsk, et la t province transcaspienne », formée de toutes les oasis turcomanes, avec Askhabad pour chef-lieu. Les autorités sont uniquement militaires; les chefs de province, de districts, etc., sont toujours des officiers. Le gouverneur général élail, récemment encore, le général Kouropatkine, aujourd'hui ministre de la guerre.

La russification, par établissement dans le pays de colons russes, n'a guère donné de résultat, jusqu'à présent, que dans la région du Nord. Dans le district de Viernoié, jusqu'au Syr- Daria, les villages russes sont nombreux et assez prospères, surtout ceux fondés par les memnonites venus du Caucase. Il n'en est pas de même dans le Turkcstan proprement dit. Là, les moujiks se trouvent en présence d'indigènes (Sartes) plus

intelligents, plus travailleurs, plus sobres qu'ils ne le sont euxmêmes ; la concurrence serait impossible à soutenir. De même, dans les villes, il y a peu de place pour le commerçant ou l'artisan russe.

En somme, malgré les désordres et les vexations inséparables d'une conquête, surtout à ses débuts, ce sont les indigènes qui ont bénéficié et bénéficieront le plus, à l'avenir, de la domination russe. Elle les a débarrassés de leurs tyranneaux turcomans ; là même où il existe encore des khans, à Khi va, à Boukhara, Aeur pouvoir est restreint; les supplices barbares d'autrefois ont disparu; le fameux trou aux punaises^ dans lequel les khans de Boukhara faisaient jeter les victimes de leur justice sommaire, n'est plus qu'une curiosité archéologique. Finies aussi les guerres de khan à khan, les révoltes, le& razzias des Turkmènes pillards dans les villages sartes ou persans, la chasse aux esclaves.

A ce premier bienfait de la « paix russe » les conquérants' en ont joint d'autres. Le chemin de fer transcaspien, œuvre du général Anncnkof, prolongé maintenant jusqu'à Tachkent au nord, Novi-Marghelan à l'est, et Kouchk au sud, a réuni les oasis les unes aux autres et leur a permis d'exporter leurs productions en Russie. La plus importante jusqu'à présent est le coton; l'exportation en a décuplé, en quelques années, grâce au chemin de fer, à l'introduction dans le pays, par les Russes, des machines américaines à décortiquer, et de nouvelles et plus productives variétés de graines. D'autres cultures se sont développées, celles de la vigne, du tabac. L'étendue du terrain cultivable a augmenté, grâce à la construction de barrages, à la réfection des aryks (canaux d'irrigation). D'autres grands travaux sont projetés : irrigation du désert de Mirsa-Rabat, près de Tachkent, avec les eaux du Syr-Daria, mise en valeur des rives de l'Oxus, creusement d'un canal de l'Oxus à Boukhara,. agrandissement des cultures de la vallée du Serafchan, construction de digues à Merv, etc. On peut croire que ces lra« vaux rendront au pays la richesse dont il a joui, au moyen âge, avant les invasions turques,. et l'attacheront au pouvoir qui lui a restitué paix et sécurité.

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