CHAPITRE XV
Triple Alliance. — Alliance franco-russe. — Affaires d*Orient.
/. — L'Europe après le traité de Berlin.
Le traité signé à Berlin le 13 juillet 1878 a été Tévénement diplomatique le plus important du xix"" siècle depuis le traité de Francfort. Il n'a pas seulement mis fîn à une guerre sanglante et opéré des remaniements territoriaux considérables dans la péninsule des Balkans; il a créé une situation politique nouvelle, grosse de conséquences pour l'avenir.
C'est à indiquer sommairement ces remaniements territoriaux en Europe, à étudier cette situation politique nouvelle, à exposer ces conséquences, soit dans l'exécution même du traité, soit, depuis lors, dans la politique générale européenne, que nous allons nous attacher.
Turquie. Roumanie. Serbie. Monténégro. Bulgarie. — Avant la guerre, la Turquie, soit directement, soit par ses vassaux, touchait aux Garpalhes, au Danube et à la Save. Après la campagne, elle en était violemment écartée et rejetée vers le sud. Non seulement l'indépendance de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro était formellement reconnue, et leur territoire considérablement agrandi, mais encore l'Au-
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triche-Hongrie s'installait en Bosnie et en Herzégovine, en vertu d*un droit d'occupation et d'administration, et était autorisée à faire de même, le cas échéant, dans le district de Novi- Bazar. Par la création d'une principauté de Bulgarie autonome et tributaire et d'une province privilégiée de la Roumélie Orientaie, la véritable frontière nord des Etats du sultan était même reculée jusqu'en deçà des Balkans, tandis que, au sud, le congrès € suggérait » l'idée d'une rectiflcation qui faisait reculer les limites ottomanes, au profit des Hellènes, en deçà de Larisse et de Janina.
La Roumanie, nous l'avons vu, devenait indépendante. Elle le payait, assez cher, par l'échange de la fertile Bessarabie contre les marais de la Dobroulcha.
La Serbie, reconnue, elle aussi, indépendante, obtenait à l'ouest Mali Zwornik et Sakhar, au sud-est le cours supérieur de la Morava jusqu'à Vrania, les districts de Pirot et de Nisch.
Le Monténégro jouissait déjà de l'indépendance; celte indépendance était reconnue formellement, le territoire de la principauté augmenté de près du double, notamment de Podgoritza. Enfin il obtenait un large accès à la mer par Antivari, sous condition toutefois de n'avoir ni bâtiments ni pavillon de guerre.
Par l'article 1" du traité; « la Bulgarie est constituée en principauté autonome et tributaire sous la souveraineté de Sa Majesté Impériale le Sultan ; elle aura un gouvernement chrétien et une milice nationale 9. Mais la Bulgarie, telle qu'elle était délimitée par l'arlicle suivant du traité, était bien loin de comprendre tout le territoire auquel prétendaient les Bulgares. En fait, la principauté nouvelle n'était formée que des pays compris entre la Roumanie, la mer Noire et les Balkans, et du pachalik de Sofia. Une aulre partie des pays revendiqués par les Bulgares, le versant sud des Balkans jusqu'au pachalik d'Andrinople, devait être placée sous un régime spécial. « Il est formé au sud des Balkans, disait l'article 13 du traité, une province qui prendra le nom de Roumélie Orientale et qui restera placée sous l'autorité politique et militaire directe de Sa Majesté Impériale le Sultan, dans des conditions d'au-
tonomie administrative. Elle aura un gouverneur général chrétien » *.
Conséquences morales du traité de Berlin. — En
somme, la situation territoriale créée en Europe par le traité de Berlin se résumait dans deux faits essentiels : un recul considérable delà Turquie; Tentrée de rAutriche-Hongrie dans la péninsule des Balkans. Des efforts prodigués et du sang versé, la Russie ne semblait avoir profité en Europe que pour acquérir la Bessarabie. L'Autriche, restée spectatrice de la luttct paraissait en avoir recueilli le principal bénéfice.
Ce point de vue semblait encore plus juste quand on examinait, après la situation territoriale, la situation morale créée par le traité de Berlin.
Personne n'en était satisfait. La Turquie d'abord, qui espérait que l'héroïsme de ses soldats lui vaudrait au moins quelques ménagements. Tous les Etats des Balkans ensuite.
Nous avons dit plus haut les raisons que croyait avoir la Roumanie de se trouver lésée. La Serbie aurait préféré l'exécution pure et simple du traité de San Stéfano en ce qui la concernait. Le Monténégro regrettait d'avoir été obligé de laisser Spizza à l'Autriche et Dulcigno aux Albanais. Les Grecs, mécontents de ne pouvoir qu'espérer une rectification de frontières, craignaient pour leurs prétentions en Macédoine doublement menacées par les ambitions des Autrichiens et des Bulgares. Ces derniers enfin, à la place de la Grande Bulgarie indépendante qu'ils avaient rêvée, voyaient leur pays divisé et placé sous trois dénominations différentes, depuis la Bulgarie du traité presque complètement indépendante, jusqu'aux parties de la Bulgarie restées provinces turques, en passant par le système de transition adopté pour la Roumélie Orientale, à laquelle on n'avait même pas voulu laisser le nom de Bulgarie Méridionale.
La Russie. — La Russie enfin acquérait en Europe la Bessarabie, ce qui la refaisait riveraine du Danube, et des avantages appréciables en Asie (Ardahan, Kars et Batoum); mais,
1. « Nommé par la Sublime Porle, avec Tassenlimenl des puissances, pour un terme de cinq ans » (art. 17).