SEDAN
par Wimpffen que Palikao avait appelé d* Algérie et chargé de remplacer le malheureux Failly, servait de réserve.
Les Français étaient dans une souricière. Pendant qu'ils se concentraient à Sedan, Moltke prescrivait une série de mouve* ments qui devaient les enserrer entre la Meuse et la frontière belge : Tarmée d*Albert de Saxe, marchant par la rive droite, venait leur fermer les débouchés de Test, et Tarmée du prince royal de Prusse, marchant par la rive gauche, les débouchés de Touest. Dès le soir du 31 août, une avant-garde poussait a Pourru-Saint-Remy et à Francheval; une autre, à Donchery, à Frenois, à Wadelincourt, — d*où, le lendemain, les obus passant par-dessus Sedan, prenaient les Français à revers, — et déjà les Bavarois s'emparaient du pont de Bazeilles.
Le l""' septembre, 140 000 Allemands s'ébranlaient contre 90 000 Français. Les Bavarois et les Saxons commencent Taction; ceux-là entrent dans Bazeilles et engagent avec Tinfanlerie de marine un combat acharné; ceux-ci se saisissent de la Moncelle et du bois Chevalier. A six heures et demie, Mac- Mabon, blessé et arraché par cette heureuse blessure à la res-* ponsabilité de la catastrophe finale, remet le commandement de larmée à Ducrot. A huit heures, Ducrot, craignant d'être cerné, ordonne aux troupes de se rassembler sur le plateau dllly et de se replier vers Mézières. Déjà se dessine ce mouvement de retraite. Mais à neuf heures, Wimpffen, persuadé que Topéi^ation est impraticable, tire de sa poche une lettre de Palikao qui lui défère, en cas de malheur, la succession de Mac-Mahon, et il enjoint à tous les corps de conserver leurs positions et de lutter sur place. Il était préférable de laisser faire Ducrot, qui eût sauvé sans doute une partie de Tarmée, soit en lui ouvrant la roule de Mézières, soit en la jetant sur le territoire belge. A une heure, malgré leur bravoure, les Français perdirent Bazeilles et Balan, perdirent Daigny, perdirent Givonne : Bavarois, Saxons, garde prussienne les refoulaient vers Sedan *.
I. Sur l'incendie de Bazeilles et les cruautés reprochées aux Bavarois, il faut lire Gabriel Monod, Allemands et Français, Souvenh's de campagne (p. 55) : « J'ai vu rincendie de Bazeilles; Je me suis informé avec le plus grand soin de la manière dont les faits s'étaient passés. J'ai questionné des soldats français, des soldais bavarois^et des habitants présents à ce drame terrible; je ne puis y
Tandis que Tarmée d'Albert de Saxe interceptait ainsi le chemin de Carignan, les Wurlembergeois, passant la Meuse à Dom-le-Mesnil, occupaient la roule de Mézières, et deux autres corps de Farmée du prince royal de Prusse, le Y* et le XI', traversant la rivière à Donchery, puis tournant à droite par le défilé de la Falizetle, arrivaient à Saint-Menges, à Fleigneux, à Floing. Les Français étaient définitivement entourés. A Sedan, comme à Sadowa, et plus brillamment encore, les armées allemandes, après avoir marché séparées, faisaient leur jonction sur le champ de bataille même.
L'artillerie du XP corps, Tartillerie du V' corps, rarlilleric de la garde prussienne accablèrent le corps de Douay, qui dut abandonner le calvaire dllly et s'abriter dans le bois de la Garenne. Vainement Douay lança son infanterie renforcée sur le calvaire d'IUy et engagea Tartillerie de réserve. Vainement, sur l'ordre de Ducrot, la division Margueritle fit plusieurs fois de suite sur le plateau de Floing une charge héroïque. La fusillade, habilement dirigée, des tirailleurs prussiens décima la cavalerie. Le feu convergent des pièces allemandes écrasa l'artillerie. Peu à peu refoulée, l'infanterie recula vers Sedan. Toute l'armée, confuse, éperdue, finit par s'entasser sous le canon de la citadelle dans la ville, qui, selon le mot d'un témoin, était pour elle un irrésistible aimant.
Désespéré, Wimpffen tenta de se frayer un passage vers Carignan et à deux reprises se jeta sur Balan avec une poignée de braves. Mais, dès deux heures et demie, sans consulter personne, et dans la pensée d'arrêter l'effusion du sang, l'empereur avait fait hisser le drapeau blanc sur le donjon de Sedan. Wimpffen donna sa démission ; elle fut refusée par Napoléon : le général avait revendiqué le commandement et l'avait exercé pendant la bataille; c'était à lui de sauver l'armée comme il pourrait. Au soir, à dix heures, dans une maison de Donchery,
voir qu^une cl es conséquences affreuses, mais inévitables de la guerre. 1-a plus grande partie du village avait été détruite par les obus; beaucoup d'autres mai* sons furent incendiées pour en chasser les soldats d'infanterie qui s*y étaient retranchés; le reste fut brûlé, parce que les habitants, cachés dans les caves, tirèrent sur les Bavarois après la fin de la bataille. Onze d'entre eux furent fusillés. Quelques malheureux périrent asphyxiés, soit alors, soit pendant le combat. • Cf. H. von Helvig, Ludwig Freiherr von dcr Tann, p. 159-160.
Wimpffen conférait avec Moltke. « Vous- n'avez plus de munilion et de vivres, lui dit le chef d'état-major des armées allemandes, toute résistance est vaine, et si vous ne concluez surle-champ, nous vous écraserons demain dès l'aurore. »
Le 2 septembre, après avoir tenu un conseil de guerre et reconnu que la défense était impossible, que les ennemis occupaient déjà la barrière de Sedan et que leurs canons — au nombre de 690! — installés sur toutes les hauteurs d'alentour et braqués sur les élroites avenues qui conduisent à la place, produiraient dans l'armée française, si elle voulait combattre encore ou sortir de vive force, un affreux et inutile carnage^ Wimpffen signait la capitulation.
Les Allemands n'avaient eu dans cette bataille de Sedan, la plus grande bataille d'artillerie du siècle, que 6000 hommes hors de combat. Les Français avaient 3000 tués et 14 000 blessés; 3000 d'entre eux purent franchir la frontière belge ; 82 000 furent, avec l'empereur, emmenés en captivité.
Moins de deux mois après, l'armée de Bazaine subissait le même sort que l'armée de Mac-Mahon.
Bazaine. — Plein de bravoure et de sang-froid, mais volontiers inerte, peu capable de mouvoir et de manier des masses, dépourvu d'énergie et de fermeté, intrigant, finassier, très ambitieux, cachant sous une apparence de rondeur et de bonhomie le plus profond égoïsme, ne pensant qu'à lui-même et sacrifiant à son propre intérêt l'intérêt de la patrie, Bazaine avait résolu de ne plus s'exposer en rase campagne et d'attendre les événements sous le canon de Metz. Il jugeait la partie perdue sans retour. Mac-Mahon, pensait-il, serait une seconde fois battu, les Allemands pousseraient sans obstacle sur Paris et la paix était prochaine. Or, cette paix, qui la garantirait, qui la signerait, sinon Bazaine, le glorieux Bazaine dont l'armée, la seule qui resterait au pays, était, en somme, invaincue et
demeurait intacle? Il se flallait ainsi d'être le héros de la France, rhomme de la situation, et il ne prévoyût pas que la nation se lèverait contre Tenyahisseur, que Paris résisterait lon^mps, plus longtemps que Metz.
Sortie du 26 août. — Au lendemain de Saint-Priyat, il avait quitté la ligne des hauteurs et ramené dans le carop retranché sa vaillante armée, cette armée du Rhin qui, déjà investie, n*était plus que Tarmée de Metz. Mais le 23 août, une dépèche lui apprenait que Mac-Mahon se dirigeait sur Montmédy. Il ordonna que les troupes marcheraient le 26 sur Thioiiville. Celte tentative n'était pas sérieuse. Pendant que les soldats traversaient la Moselle et se traînaient dans la boue sous une averse torrentielle, les chefs de corps que Bazaine avait convoqués en conseil de guerre au château de Grimont pour rejeter sur eux une part de sa responsabilité, décidaient de rester sous les murs de la ville. Bazaine avait objecté le mauvais temps, le manque de munitions, la faiblesse des forts de Metz, et il n'avait pas soufflé mot de la dépèche de Mac-Mahon.
Sortie du 31 août. — Le 31 août, après avoir reçu la veille une autre dépêche de Mac-Mahon, il fît un nouveau simulacre de sortie vers Thionville. Mais, au lieu de se dérober durant la nuit ou de partir de grand matin, il donna le signal du combat à quatre heures du soir après avoir manœuvré tout le jour sous les yeux des Allemands. Il n'y eut que six divisions d'infanterie, sur quatorze, qui donnèrent. Elles s'emparèrent de plusieurs villages, notamment de Servigny qu'il fallait emporter pour forcer le blocus. Mais Servigny fut repris deux heures après, les troupes s'arrêtèrent, et le lendemain, 1*' septembre, lorsqu'elles recommencèrent la lutte sans avoir d'instructions précises de Bazaine, sans s'appuyer mutuellement, les Allemands, enhardis, regagnèrent le terrain perdu; à onze heures du matin, le maréchal faisait cesser le feu.
Fourrages et coups de main. — Il employa le mois de septembre à exécuter ou à terminer des travaux qui consoli-dèrent la défense de Metz et du camp retranché. Mais il avait négligé de vider les villages et d'enlever toutes les denrées des environs. Bientôt les subsislances commencèrent à manquer.
Depuis Rezonvilie, Tarmée consommait les vivres destinés à la garnison de Metz. On dut, dès le 15 septembre, réduire la ration du pain, et, dès le 18, abattre chaque jour deux cent cinquante chevaux pour la nourriture des hommes. De petites expéditions entreprises dans les alentours, des coups de main sur Lauvallier, la Grange-aux-Bois et Nouilly, sur Chieulles et Vany, sur Peltre et Mercy-le-Haut, sur les Maxes et Bellevue (22, 23 et 27 septembre) n'augmentèrent que faiblement les ressources.
Calculs politiques. — Les Messins reprochaient à Bazaine de mêler la question politique à la question militaire, et chez le maréchal les préoccupations personnelles dominaient en effet les devoirs du soldat. Il avait appris la défaite de Sedan, la captivité de Napoléon III, le départ de Timpératrice-régenle qui s'était réfugiée en Angleterre, à Hastings, la formation d'un gouvernement de la défense nationale présidé par le général Trochu et composé des députés de Paris. Après quelque hésitation et surtout parce qu'il était jaloux de Trochu, il se prononça, non pas hautement, mais en son particulier et dans ses conversations avec ses intimes, contre le nouveau gouvernement, qu'il qualifiait d'insurrectionnel. Le 16 septembre, il demandait à Frédéric-Charles des renseignements sur la situation. Le prince lui répondit le jour suivant que la République n'était reconnue ni par la France entière ni par les puissances monarchiques; il ajoutait qu'il était prêt et autorisé à faire toutes les communications que désirait le maréchal, et il lui envoyait en même temps une note de Bismarck, insérée àdinsV Indépe7idant rémois : cette note portait que l'Allemagne traiterait, non avec un pouvoir qui ne représentait qu'une partie de la gauche de l'ancienne Chambre, mais avec Napoléon ou avec la régence ou avec Bazaine qui tenait son commandement de l'empereur. Bazaine tomba dans le piège. Il noua des relations avec l'ennemi. Le 18 septembre, Bismarck savait que Bazaine restait fidèle à la dynastie impériale : « Le maréchal, disait-il à Jules Favre, ne vous appartient pas », et trois jours plus tard, on racontait dans l'entourage de Moltke que Bazaine était l'adversaire décidé des gouvernants de Paris et que dans une lettre adressée au grand
quartier général, il regrettait que sa pauvre patrie fût en proie à l'anarchie * !
L'affaire Régnier. — A ce moment, un nommé Régnier qui voulait à tout prix jouer un rôle, offrait à Bismarck de ménager la paix. Il avait inutilement tenté de voir Timpératrice à Hastings, mais il avait obtenu par Tentremise du précepteur Filon une photographie de Fendroit, revêtue de la signature du prince impérial. Bismarck avait pour maxime d'essayer un homme au moins une fois et d'employer, pour arriver à ses fins, tous les moyens, même les plus invraisemblables. Il donna un laisser-passer à Régnier. Le 23 septembre au soir, l'aventurier, guidé par un parlementaire prussien, franchit les lignes françaises, entre chez Bazaine, lui montre la photographie de Hastings, lui expose son plan : neutraliser Tarmée de Uetz et l'établir dans une ville ouverte, où se réuniraient, avec l'impératrice régente, le Sénat et le Corps législatif. Bazaine répondit que chaque jour qui s'écoulait diminuait la force matérielle et morale de ses troupes, qu'il était dans une impasse, qu'il traiterait dès qu'on voudrait, non pour Metz, mais pour son armée, qu'il consentait à sortir de la place avec armes et bagages pour maintenir l'ordre dans l'intérieur. Régnier regagna le quartier général de Frédéric-Charles après que Bazaine eut mis sa signature à côté de celle du prince impérial sur la photographie de Hastings. Mais il revint le lendemain pour annoncer que Bismarck autorisait un général à se rendre auprès de l'impératricerégente. Sur le refus de Canrobert, Bourbaki quitta Metz. L'impératrice lui déclara qu'elle ne connaissait pas Régnier et qu'elle ne se prêterait à aucune négociation pour ne pas entraver le gouvernement de la défense nationale qui pouvait, après tout, opérer un miracle.
Mais Bazaine avait révélé qu'il n'avait de vivres que jusqu'au 18 octobre et le mot de reddition, de capitulation était déjà prononcé. Le 29 septembre, dans une dépêche, Bismarck demandait si le maréchal accepterait, pour la reddition de l'armée de Metz, les conditions qui seraient stipulées par