‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 5)Chapitre 136 sur 176 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

De 1848 à 1870.

La littérature française au temps du second Empire, comparée à ce qu*clle était de 1815 à 1848, est un commencement de décadence qu'il ne faut nullement dissimuler parce qu'il est tout naturel après un siècle littéraire que Ton peut mellre en parallèle avec le siècle de Louis XIV. Cette époque est le déclin du romantisme et le retour du réalisme. II s'est passé vers 1850 exactement ce qui se passa en 1660, avec cette différence qu'en 1660 ce sont les réalistes qui ont été plus grands que leurs prédécesseurs, tandis que vers 1850 ce sont les réalistes qui ont été de beaucoup inférieurs à leurs devanciers et qui les ont fait éclater en une plus vive lumière, de telle sorte que, quoique les choses se soient passées de la même façon dans les deux siècles, le xvu* siècle n'en est pas moins resté dans l'esprit des hommes le siècle des classiques et le xix"" siècle celui des romantiques.

Les poètes. — La poésie, grâce aux derniers romantiques, a brillé encore d'un vif éclat, de 1848 à 1810. C'est en 1853 qu Émaux et Camées furent publiés, dont nous avons parlé en traçant la carrière de Théophile Gautier dans toute sa suite. Hugo, du reste, non seulement nous restait, mais était à l'apogée de son génie. L'exil l'avait rendu tout entier aux lettres; la maturité, d'autre part, était favorable à ce génie robuste et

patient, comme la jeunesse à des génies plus instinctifs. De 1850 à 1860, il donna ses œuvres les plus fortes. Ce furent les Contemplations en 1856, recueil de poésies tantôt purement personnelles, et élégiaques, comme les admirables Pauca meœ, tantôt plus objectives, regards jetés sur les souffrances et les héroïsmes humains, sortes d*élégies collectives de Thumanité. C*étaient les Feuilles d'automne ou les Voix intérieures élargies, agrandies par une conception plus vaste des choses et une puissance de sentiment qui s*élait accrue dans la souffrance. — Dans la colère de ses espérances trompées et peut-être de ses convictions blessées, il avait en 1853 lancé les terribles et souvent admirables ChâtimentSj qui à côté de vulgarités et de trivialités injurieuses peu dignes de Tart et peu relevées par lui, contiennent des morceatix de haute, satire d*une beauté merveilleuse et nous rendaient la satire lyrique, oubliée depuis d'Aubigné. Ils nous rendaient mieux encore. Comparant les grandeurs du premier Empire et les pauvretés du second, antithèse qui est le fond du livre tout entier, Hugo était amené à raconter les événements les plus saillants du premier Empire, à faire des récils en vers, ce qu*il n'avait jamais fait, et il se révéla à lui-même grand poète épique. On ne fait pas de ces découvertes sans en profiter, et Victor Hugo s'en souvint plus tard. C'est à V Expiation des Châtiments que nous devons la Légende des siècles.

Celle-ci parut en 1859. C'était un renouvellement définitif de la manière d'Hugo et c'était la plus grande œuvre qu'il eût écrite. Comme il arrive presque toujours, on ne s'en aperçut pas tout d'abord. Le public dépaysé crut à une décadence du génie. Seul M. Montégut salua l'œuvre nouvelle comme le chefd'œuvre de l'auteur et comme un chef-d'œuvre.

Hugo donna encore en 1865 les Chansons des rues et des bois. Œuvre de jeunesse, à ce qu'affirmait l'auteur, ou excursion passagère dans un domaine qui n'était pas le sien le moins du monde, ce livre est très faible. On v trouve encore la virtuosité qui n'abandonne jamais Hugo, et çà et là quelques croquis assez frais; mais en général un badinage lourd et sans grâce.

Hugo a écrit en prose plus à cette époque qu'à aucun moment

de sa vie. Il publia en 1862 les Misérables, roman à tendances socialistes, mais où son nouveau talent épique se déplo3^it magnifiquement, surtout dans l'épisode de Waterloo, dans la mort de Jean Valjan, le héros du livre, etc. — Les Travailleurs de la mer^ roman très ennuyeux, contenant des pages prestigieuses et quelques-unes vraiment belles, parurent en 1866, et une fantaisie pittoresque et lyrique, sous couleur de critique, intitulée William Shakespeare, en 1864. Enfin un roman sans aucun intérêt, et qui même comme style n*a que les défauts de Hugo, Quatre-vingt-treize y parut en 1869. A partir de ce moment la décadence véritable commença pour le grand poète, et quoi* qu il ait écrit jusqu'à sa mort, arrivée en 1885, et laissé des œuvres posthumes qu'on n'a pas fini de publier, nous indiquons ici les principales de ces dernières œuvres pour ne pas revenir à lui dans le chapitre suivant. V Année terrible (1870-1871) parut en 1872, et, parmi beaucoup de verbiage, contient des choses très fortes, et même, à notre avis, quoique trop rares, les morceaux lyriques les plus puissants de Hugo. La seconde et la troisième Légende des siècles ont quelques beaux poèmes, comme le Cimetière d'Eylau. L'Art d'être grand'père et les Quatre vents de l'esprit sont quelquefois agréables. — Ce grand poète, à qui n'ont réussi à nuire ni l'insupportable satisfaction qu'il manifestait de lui-même ni l'indiscrète admiration de ses amis, reste un des plus grands noms de notre histoire littéraire. Il est surtout grand écrivain. Il a connu toutes les ressources et tous les trésors de la langue française et il y a ajouté. C'est le plus puissant, le plus habile, le plus prodigieux artiste littéraire, c'est-à-dire le plus excellent manieur de mots, de sonorités et de rythmes, que nous ayons jamais eu parmi nous.

Les autres poètes paraissent bien petits auprès de celui-ci. Cependant le second Empire en a vu naître quelques-uns de très estimables. Un élève de Lamartine, et le plus original de ses élèves, Victor de Laprade donnait en 1852 des Poèmes évangéliqueSy qui attirèrent l'attention sur lui. Il la fixa par Psyché, grand poème mythique d'une assez belle ordonnance, et quelques pièces détachées, comme la Mort du chêne, qui sont d'un grand art. Une excursion, assez peu heureuse, dans la poésie politique

satirique fit du bruit autour de son nom vers 1860. Il a occupé un rang très distingué dans le monde des lettres.

Leconte de Lisie, au moins par la perfection de sa forme, est un plus grand poète. Ses Poèmes antiques (1854) et ses Poèmes barbares (1863) sont des œuvres un peu monotones, où il n*a pu ou voulu mettre que des effets de couleur, de relief et de rylhme, mais qui sont d'une incontestable beauté. Ce sont comme des harmonies plastiques. D'une des manières de Victor Hugo, Leconte de Lisle avait fait tout un genre, qu'il ne faudrait pas, à notre avis, s'appliquer à cultiver trop, mais qui ne manque ni de dignité sévère ni de grandeur. Leconte de Lisle, en ces années de 1850 à 1865 environ, était à la tète d'un groupe de jeunes poètes qui prit successivement différents noms, mais qui finit par choisir ou accepter celui de Parnasse et de Parnassiens. Ces jeunes poètes affectaient principalement l'absence de sensibilité et l'extrême soin de la forme. La double influence de Leconte de Lisle et de Théophile Gautier se marque par ces deux tendances. Ils ne détestaient pas qu'on les traitât d'Impassibles. Ils formèrent une petite école assez en vue sous le second Empire. Des poètes distingués en sortirent que nous trouverons en leur lieu, qui du reste, comme il arrive toujours, ne gardèrent rien des tendances et des instincts collectifs de leur école quand ils eurent pris conscience de leur originalité personnelle. En dehors d'eux, l'aimable Autran, soit qu'au théâtre il fit applaudir la Fille d'Eschyle, soit que dans ses volumes il peignît, souvent avec force, presque toujours avec grâce, les beautés des champs et de la mer, arrivait à une notoriété fort enviable et qui suffisait à la délicate modestie qui était le fond de son caractère. Dans un demi-isolement assez hautain, Charles Baudelaire se composait, avec un très faible talent, une originalité laborieuse dont quelques jeunes gens de son temps et aussi quelques-uns du nôtre ont été dupes un peu plus qu'il ne fallait. Quelques vers de haute allure, quelques autres exprimant avec finesse une pensée rare ou d'une excentricité intéressante, quelques sentiments maladifs, qui ne sont pas toujours de pure affectation, exprimés avec un certain air de langueur et d'énervement, font que le mince volume de Bau-

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delaire doit être lu par les curieux et le sera quelque temps encore avec iqtérèt. Mais c'est imiter un trait de son caractère, qui était Tentètement dans la mystification, que de vouloir faire de lui une des gloires de la littérature française. — Vers la fin de l'Empire se déclarèrent Sully Prudhomme et François Coppée, et noième déjà José Maria de Hérédia, que nous retrouverons à la date de leur succès, c'est-à-dire sous la troisième République.

Le théfttre. — Le théâtre, sans rien donner de très remarquable comme drame tragique — car on ne peut que citer de Ponsard le Lion amoureux en 1866, et Galilée en 1861, de Louis Bouilhet Madame de Montarcy (1856) et la Conjuration d'Amboise (1866), — fut, par la grande comédie et même parla petite, extrêmement éclatant pendant tout le second Empire et les premières années qui le suivirent. Deux rivaux qui furent toujours amis, Emile Augier et Dumas fils, produisirent pendant ces vingt ou vingt-cinq années un théâtre comique comme on n'en avait point vu depuis cent cinquante ans, et sont déjà des comiques classiques au même titre que Molière, Regnard, Le Sage et Beaumarchais. Tous les deux, surtout le premier, ont subi l'influence de Balzac et du retour au réalisme dont Balzac a au moins donné le signal. Tous les deux ont cherché à se débarrasser de l'élément romantique qu'ils apportaient avec eux, le premier à un très faible degré, et à observer et à peindre avec force la réalité qui les entourait. Tous les deux ont réussi chacun selon son tempérament et la nature particulière de son talent, ont rompu, sans le mépriser et en sachant en profiter, avec le théâtre adroit mais superficiel et conventionnel de Scribe, et ont rendu au théâtre français toute sa gloire des grandes époques.

Augier fonda en France le théâtre réaliste. Il partage cette gloire avec Dumas fils, mais si l'on tient à la considération rigoureuse et superstitieuse des dates, c'est à Augier que Thonneur en revient, Gabrielle étant de 1849 et fc Defni-Monde de 1855, et môme la Dame aux camélias, si l'on veut 1^ tenir pour drame réaliste, de 1852. Il n'avait pas commencé par le réalisme. Il avait continence par chercheur sa voie« Anti-romantique, sans savoir par quoi le romantisme devait être remplacé, grand ami

de PoDsard, il avait songé d abord à une petite restitution de l'antiquité. De là celte Ciguë (184S), jolie pièce, du reste, mais qui sentait un peu Texercice scolaire; puis il avait tenté quelque chose du côté de la comédie purement psychologique dans t Homme de bien (1845), pièce très intéressante parce qu'elle donne beaucoup de mal et demande beaucoup de pénétration pour la comprendre, mais, pour les mêmes raisons, peu destinée à faire le bonheur du public. Puis, dans V Aventurière, il abordait enfin le drame réaliste, mais indirectement et en biaisant. L Aventurière était un drame réaliste devant la crudité duquel Augier avait reculé. Voulant montrer un vieillard conquis et maîtrisé par une courtisane et sauvé brutalement par son fils, il n'avait pas osé montrer ces personnages sous des costumes modernes, et, par exemple, avec le pantalon à la hussarde de Philippe Brideau ; et il dépaysa le sujet. Il le transporta dans le XVI* siècle. G^étaitun drame réaliste transposé. — Avec Gabrielle (1849), Augier fit franchement une comédie moderne, en réaction décidée contre le romantisme, bourgeoise, à sentiments bourgeois, à conclusion bourgeoise. Il s'établit dans la famille française du xix* siècle pour en être le peintre et l'historiographe. Désormais il pourra, pour se délasser, faire de temps en temps des Joueur de flûte et des Philiberte (qui du reste sont des pièces exquises), mais son rôle et son office sont tracés ; il peindra les mœurs du temps, et principalement le contrecoup des vices et des travers des hommes et des femmes sur la vie de famille et les orages qu'ils y provoquent et les ruines qu'ils y font. Il suivit cette voie, très bien compris du reste, applaudi du premier coup, et soutenu par d'illustres amitiés littéraires, comme celle de Mérimée, qui devait voir avec plaisir la comédie s'engager dans les voies où il avait lui-même engagé le roman. Alors se succèdent le Gendre de M. Poirier (1854), le Mariage d'Olympe (1855), les Lionnes pauvres (1858), les Effrontés (1861), le Fils de Giboger (1862), Maître Guérin (4864), Paul Forestier (1868), jusqu'à Madame Caverlet (1876) et aux Fourchambault (1878). Tout ce théâtre peignait la famille française de la bourgeoisie moderne sous ses différents aspects, montrant l'homme d'affaires, l'homme de loi provincial, le bohème de lettres, le salon poli-

tique, la bourgeoise née courtisane et ce qui en advient, la courtisane devenue c femme honnête » et ce qui s*en suit; metlait face à face, par une trouvaille de génie qu'il a trop transformée en procédé, Thonnêteté intransigeante et rigide du garçon de vingt-cinq ans avec la défaillance morale, confuse et rougissant d*elle-mème, du père et chef de famille de cinquante ans ; faisait comme le tour de la société contemporaine et la représentait avec cette vérité un peu grossie qui sera toujours celle du théâtre, mais avec fidélité cependant et quelquefois profondeur. Tout ce théâtre est très vivant, très actuel, et en même temps contenant une assez forte part de vérité générale et durable pour survivre longtemps à Tépoque qui Ta inspirée. Si Ton compte par types créés, ce qui n*est pas une mauvaise manière de compter, il faut se rappeler Gabrielle (la c femme incomprise » nouvelle alors, ou du moins dont il était nouveau de se moquer); M. Poirier, — la lionne pauvre, — Giboyer, — d*Estrigaud, — Navarelte (la courtisane femme d'affaires, attrapée pour la première fois au théâtre), — Maître Guérin — et le séduisant M. Lestiboulois, préfet du second Empire. C'est une très belle galerie. Augier avait, avec cela, une très grande habileté dans l'agencement d'une pièce de théâtre, et d'une longue pièce de théâtre, car les siennes sont très étendues pour des comédies. II avait beaucoup d'esprit. Ses mots étaient très jolis, d'un tour très français et qui rappelait les causeurs de la fin du xvni® siècle. Il avait quelques manies qui complètent sa physionomie de grand bourgeois français du milieu du xix* siècle. Il croyait aux jésuites et aux journalistes , à leur colossale influence. C'étaient ses deux troupeaux noirs. Il y voyait deux associations redoutables contre chacune desquelles il était presque inutile d'essayer quelque résistance quand on tombait dans leurs sombres trames. A cet efifroi du jésuite on reconnaît le bourgeois de Louis-Philippe, â celte terreur du journaliste l'élève de Balzac, qui aussi a attribué au journaliste une puissance de strangulation un peu exagérée. Somme toute, c*est un très grand théâtre que celui d'Emile Augier. On peut lui reprocher un peu de sécheresse et un soin presque constant d'éviter toute sensibilité, défaut commun â tous ceux que la déclamation

romantique avait excédés et qui réagissaient contre elle. Mais c'est un monument solide et éclatant, qui, plus encore dans vingt ans qu'aujourd'hui, attirera Tattention et Tadmiration des hommes, — je dis des hommes.

Dumas fils est aussi grand et peut-être plus original. Il hésita un peu plus longtemps sur sa direction, étant (ils de romantique, aimant le romanesque d*un goût qu'il n'a jamais tout à fait perdu, et ayant une sensibilité, d'un genre particulier, plus nerveuse qu'attendrie, mais encore une sensibilité très vive qui devait le tenir rattaché un peu plus longtemps à l'école qui régnait avant 1850. Il commença par des romans, les uns sentimentaux, les autres comiques, tous assez faibles. L'un d'eux, la Danie aux camélias^ se trouva être un chef-d'œuvre. Il en fît une pièce romanesque, ayant déjà certains aspects réalistes, en

1852. Il était entré dans la gloire. Diane de Lys succéda, en

1853. Moitié romanesque encore, moitié réaliste, elle était moins profonde que la Dame aux camélias et aussi moins touchante. Elle confirmait cependant l'opinion que la France avait du talent de l'auteur. En 1855, le Demi-Monde révéla que non seulement un homme de talent, mais un grand dramaliste était né. Dumas avait vu un des grands aspects de la société moderne. Il s'était aperçu que les barrières, autrefois presque infranchissables entre le monde des femmes honnêtes et celui des autres, s'étaient abaissées, que des communications s'étaient établies entre les deux, que sur les frontières de l'un et de l'autre un monde intermédiaire s'était formé, un demi-monde équivoque que le vrai monde ne savait pas assez repousser et exclure, et que cela était grave, et en tout cas très intéressant. Il avait fait ce tableau, et de ce tableau il avait fait une pièce 1res forte, admirablement disposée, précise et juste, et qui n'était ni romanesque ni sentimentale à aucun degré. Le succès fut très grand. Dès lors Dumas fils poursuivit une carrière qui fut toujours glorieuse. Il eut comme parallèlement deux manières, auxquelles, vers la fin, il en ajouta une troisième.' Tantôt il faisait la simple comédie de mœurs, comme Emile Augier. C'étaient le Père prodigue (1859), VAmi des femmes (1864), les Idées de madame Aubray (1867), Une visite de noces (1871),

Monsieur Alphonse (1813). Dans ces pièces il étudiait les vices éternels de Thumanité toujours avec le tour particulier qu ils ont pris de nos jours : dans le Père prodigue le ridicule charmant, mais dangereux, du vieillard resté invinciblement jeune homme; dans les Idées de madame Aubray le désaccord entre nos théories et nos actes, et nos cruelles tortures quand les circonstances nous obligent à conformer ceux-ci à celles-là; dans Cne visite de noceSy merveilleux drame en un acte, Thorrible déboire qui reste de Tamour sensuel qu*on appris un moment pour Tamour vrai; dans Monsieur Alphonse, un chef-d'œuvre, Tamour chez la femme du peuple, Tégoisme masculin, la précocité effrayante, châtiment des parents coupables, de Tenfant né et élevé dans une situation irréguliëre; dans VAmi des femmes, la pièce la plus profonde de Dumas et peut-être du théâtre moderne. Tincohérence, la nervosité, le défaut d'équilibre, Textrème dans la susceptibilité pudique et tout à Theure dans Tabandonnement moral, « Tètre absurde » enfin qu'ont créé chez une femme, bien née du reste, Téducalion sentimentale et le tour d'esprit romanesque. — Tantôt, comme son grand ancêtre Molière fit si souvent, Dumas écrivait la pièce à thèse, posait une question et chai^eait des personnages placés dans telle situation de la résoudre par une leçon de choses. Ainsi dans la Question d'argent (1857), le Fils naturel (1858), il plaidait pour telle ou telle des idées qui lui étaient chères et laissant entrevoir la solution qu'il donnait personnellement au problème posé. C'est ainsi que dans la Question d'argent il flétrissait comme un vice et montrait qu'on devrait frapper d'un impôt comme une sécession incivique le parasitisme social, la richesse oisive et improductive; c'est ainsi que dans le Fils naturel il montrait la cruauté de la loi qui permet à un homme d'abandonner exactement sur le pavé l'enfant dont il est manifestement et de son aveu le père, et qui laisse à l'auteur dramatique le soin de punir ce père indigne par le seul ridicule. — Enfin, vers le terme de sa carrière dramatique, Dumas, revenant par un détour à ses premières tendances, a fait quelques pièces purement romanesques, tenant même un peu du mélodrame, très pathétiques ou très amusantes, comme la Princesse Geoi'ges, la Femme de Claude^

satire emportée contre 4es mauvaises femmes plutôt que drame, rÉtrangèrey la Princesse de Bagdad, et la charmante comédie sentimentale Denise. — Dumas fils, en son théâtre, a remué beaucoup d*idées, soulevé beaucoup de questions, étudié des régions un peu particulières et comme des coins de la société contemporaine, mais en les choisissant bien, en s'avisant bien de ceux qui étaient singulièrement intéressants à explorer et en y portant une vive lumière. Si Ton compte, comme tout à Theure pour Augier, par types créés, on en trouve peut-être moins que chez rillustre rival; mais encore : le roué moderne, plus ou moins généreux, plus ou moins sec (de Ryon, Charzay, de Jalin); Tintrigante usant sa vie et déployant du génie pour passer du monde malhonnête à celui qui Test moins (Baronne d'Ange); l'homme d'affaires intelligent, point méchant, presque généreux, absolument dénué de sens moral (Jean Giraud); le père prodigue, la femme du peuple amoureuse (madame Guichard), enfin M. Alphonse, sont des caractères vrais, très bien attrapés et marqués de traits qui resteront. Et l'art avec lequel ces pièces sont conduites est souvent admirable. Le mouvement rapide, la sûreté et la précision des effets, quelque chose de vigoureux dans la façon de poser la scène et de nerveux dans la manière de conduire le dialogue donnait à ce théâtre la solidité qu'il faut pour qu'il survive longtemps aux circonstances dont il est né et â la société qu'il a peinte. Le milieu de notre siècle a produit deux de ces dramatistes qu'une généralion lègue à la génération suivante pour que celle-ci y reconnaisse celle-là et elle-même.

Il en a même vu naître deux autres, au moins, beaucoup moins grands, aussi bien doués au point de vue purement technique, sachant construire une comédie avec un art consommé, intéresser ou amuser toujours, ouvriers excellents dans l'art le plus difficile qui soit. Victorien Sardou, au commencement de l'Empire, avait étudié Molière, Beaumarchais et Scribe avec passion. Il s'exerçait par exemple, assure-t-on, à lire un premier acte de Scribe, à fermer le livre et à imaginer la suite de l'intrigue et le dénouement, tout heureux, et ce bonheur ne laissait pas de lui arriver souvent, quand la pièce qu'il construi-

sait se trouvait être presque exactement celle que Scribe avait faite. Du reste, ce qui fait le tout de cetle affaire, il était doué. La combinaison dramatique se faisait d'elle-même dans son cerveau. Ses premières pièces (la Perle noire, la Papillonne) sont des merveilles d*ingéniosité et d*adresse, supérieures même, en cela, aux suivantes. A cet art, qu*il a toujours gardé, il ajouta plus tard des qualités d'observation un peu superficielle, portant sur les travers passagers, les ridicules du jour, les modes et manies courantes. C'est ce qui fit le succès de Nos Intimes, la Famille Benoiton, Séraphine^ Daniel Rochaty RaOagas, Enfin, en sa qualité de vaudevilliste, il était bon mélodramiste quand il le voulait, et la Haine et Patrie sont des drames pathétiques et éloquents, comme Madame Sans-Géney d'une part, et Théodora, d'autre part, sont des reconstitutions historiques habiles, très curieuses, soutenues d'une action intéressante. Au milieu de tout ce théâtre, si varié, dénotant une incroyable fécondité de ressources et souplesse de talent. Divorçons! petite pièce en trois actes courts, avec toutes les qualités ordinaires de l'auteur, révèle une finesse d'analyse morale d'une qualité supérieure et mérite de rester longtemps en possession non seulement du sulTrage de la foule, mais du suffrage des délicats. Sardou, comme Scribe, auprès duquel la postérité le placera, parce qu'elle relèvera Scribe du discrédit où il est tombé, a gardé, chose infiniment rare au théâtre, dans un âge déjà avancé, toute l'adresse de son talent, en y ajoutant peut-être plus de sûreté. A l'heure où ceci est écrit il produit encore d'excellentes choses, et rien n'annonce que sa carrière soit près d'être close. C'est un des plus extraordinaires tempéraments dramatiques qui aient été. Labiche avait de l'imagination et le don de la gaîté; une imagination comique intarissable, féconde en incidents, en surprises très naturelles, en revirements inattendus et logiques, en histoires divertissantes se développant comme d'elles-mêmes et devenant du dernier bouffon sans cesser d'être vraisemblables; une gaîté franche, directe, qui ne se cherche jamais, qui ne sent jamais l'artificiel, qui s'amuse elle-même en amusant les autres, qui n'est jamais méchante, jamais même amère, et qui semble remercier les hommes d'être si comiques. Avec lui la raillerie

perd le caractère de malignité que, même atténuée, elle a toujours; elle semble une forme, seulement un peu piquante, de la bienveillance. Cetle joie, faite de bonté gaie, répandue sur toute cetle œuvre légère, cache même un -peu la vérité, sinon la profondeur de l'observation. < Il ne lui faudrait, a dit de lui Augier, qu'un peu plus d'amertume pour paraître profond. » Rien n'est plus juste. Labiche avait tout ce qu'il fallait pour êlre un censeur redoutable de nos travers et de nos vices. Il a préféré les trouver très réjouissants et les montrer tels. Il a laissé un théâtre plein de belle humeur, saine et réconfortante, des comédies qui sont comiques, chose rare non seulement en son temps; de petits chefs-d'œuvre de vivacité joyeuse, de mouvement et d'allégresse spirituelle. Il faudra quelque temps pour trouver son successeur.

Les romanciers. — Les romanciers du second Empire sont très distingués, et il est un d'eux qui est un grand romancier : c'est Gustave Flaubert. Flaubert avait en lui, comme Balzac, un romantique et un réaliste. Le réaliste était le meilleur des deux et celui qu'il aimait le moins, comme il arrive. Il écrivait Madame Bovary avec ennui et la Tentation de saint Antoine avec enthousiasme. Le romantique, élève direct de Chateaubriand, aimait d'abord la belle prose, nombreuse, équi-» librée, sonore et éclatante. Il s'y entendait du reste, et a écrit des pages descriptives d'une largeur, d'une couleur et d'une beauté souveraines. Il aimait de plus la restitution des époques disparues et se plaisait à donner la sensation du monde barbare de l'Afrique du temps des Scipions {Salammbô)^ du monde du moyen âge (Saint Jean C Hospitalier) ^ du monde juif au temps de Jésus {Héi'odias)j etc. — Le réaliste avait un œil admirable pour voir nettement les choses et les gens, surtout les choses médiocres et les.petites gens. Il rendait non seulement les ridicules, mais le naturel tout entier des hommes et des femmes de petites villes, pénétrait leurs sentiments et les raisons lointaines, la génération lente de leurs sentiments, les démarches successives de leurs passions aux longs acheminements et aux traînantes évolutions. Ou bien il saisissait très nettement l'esprit d'un temps peu éloigné du nôtre {^Éducation sentimentale)^

Fensemble des préjugés, des tendances, des manies d*une génération, et montrait les hommes gouvernés par ces forces, souffrant par elles, secoués par elles, ou languissants et comme stupides sous leur molle et invincible étreinte, toujours passifs même quand ils paraissent le plus agités. Tout cela avec une vérité plus minutieuse, plus rapprochée de Tobjet que dans Balzac, sans intervention de Timagination grossissante ou déformante, sans trait forcé, sans brusque écart dans la fantaisie ou seulement dans l'exagération.

Avec ces qualités merveilleuses il fit un chef-d*œuvre. Madame Bovary^ qui, par ses tendances, est presque en même temps une bonne action; car il peignait ce que Augier n'avait qu'indiqué dans Gabrielle et dans les Lionnes pauvres^ la femme assez bien douée et presque intelligente, mais détraquée par l'éducation sentimentale, les lectures romanesques et romantiques, le goût du luxe^ l'admiration sotte de la haute vie, tombant ainsi dans les pires égarements et n'y pouvant pas être plainte parce qu'elle y reste ridicule, ce qui est la grande leçon de l'ouvrage. L'Éducation sentimentale^ plus fournie d'idées, plus remplie aussi de personn^es différents, serait supérieure, si elle n'était pas ennuyeuse. Mal composée, traînante, abondante en longueurs inutiles, elle supporte mal la lecture. Il faut l'avoir lue une fois, puis, ayant marqué les parties qui sont les chefs-d'œuvre d'observation et de réflexion^ y revenir souvent et ne pas se lasser de les goûter. Cet homme de pensée laborieuse et d'exécution pénible, torturé du désir de ne pas laisser une ligne qui ne fût excellente de précision, de clarté et de pureté de langue, a peu produit. Il n'est rien de ce qu'il a donné au public qui ne soit au moins digne d'un grand intérêt. Il a eu la plus grande influence sur le mouvement de littérature réaliste commencé avant lui, mais qu'il a accéléré et auquel il a donné sa direction définitive.

Assez loin de lui, dans tous les sens qu'on voudra donner à ce mot. Octave Feuillet, très délicat, très distingué, connaissant bien les hommes du monde et les femmes du monde, les aimant un peu trop et aimant trop à leur plaire, ce qui l'a empêché de les peindre aussi complètement que son observation très attentive

lui permettait de le faire, les idéalisant toujours même quand il racontait leurs fautes, écrivait dans un style très pur, uu peu trop élégant, un peu coquet, sinon maniéré, de belles histoires de jeune homme pauvre et fier et de jeune fille fière et riche; de jeune fille profondément pieuse séparée de celui qu'elle aime par Tabsence de religion chez celui-ci; d'homme du monde loyal et de haute allure, très gentilhomme, mais de cœur sec et dur, répandant à cause de cela le malheur autour de lui et finissant par souffrir lui-même et par mourir des infortunes qu'il a semées. Ces romans romanesques avaient leur vérité particulière. Ils peignaient les états d'àme d'une partie de la société française de 1860. Ce monde spécial, un peu trop restreint, hésitant entre le franc égoïsme et sensualisme moderne et certaines traditions et hérédités de sentimentalisme, d'esprit religieux et de générosité chevaleresque, se reconnaissait, très embelli, ce qui ne lui déplaisait pas, dans ces peintures, et y prenait un intérêt qui avait quelque chose du plaisir que l'on éprouve à se voir deviné par un homme très poli et discret. La foule ne laissait pas de prendre intérêt à ces révélations apprêtées d'un monde supérieur à elle, qu'elle admire toujours vaguement tout en se consolant de ne pas en être pour en médire. Feuillet eut un succès grand, et du reste mérité. Il a fait un peu de théâtre, soit en tirant de ses romans des pièces assez bien disposées, soit en abordant la scène de plain-pied (Dalila). Son théâtre, absolument romanesque, fut goûté précisément parce que, comme nous l'avons dit, les réalistes décidés qui occupaient la scène, Augier et Dumas, et aussi Sardou pour d'autres raisons, et à plus forte raison les vaudevillistes comme Labiche, lequel sacrifie absolument les rôles de femmes, donnaient très peu de place à la sensibilité dans leur théâtre. Or, si c on a honte de pleurer au théâtre », comme dit La Bruyère, on aime assez y avoir envie de pleurer, et sauf les mélodrames populaires, les pièces de Feuillet étaient les seules qui donnassent satisfaction à ce légitime désir. C'était un homme de talent et d'esprit, de peu d'imagination, d'une certaine puissance de pathétique, et d'une observation restreinte, mais assez juste. Il a eu la grande habileté de remplir tout son mérite, et c'était

assez pour lui faire un succès 1res honorable et très enviable, qu*il a eu.

Edmond About avait tant d^esprit que dès ses premiers pas

on rappela fils de Voltaire et même Voltaire tout court, ce qui

était un excès de concision. Elève de TËcole normale et de TEcole d*Athènes, il rapporta d'Athènes en 1855 cette fameuse Grèce contemporaine, d'une gaieté si malicieuse, qui fil son nom célèbre en huit jours; puis Tolla, roman des mœurs italiennes, trop spirituel, et les Mariages de Paris, et le Roi des Montagnes, souvenir de Grèce qui pourrait être intitulé la Grèce picaresque, puis Germaine, roman parisien se terminant en Grèce, où TAbout de Paris et FAbout de Grèce se donnaient la main, firent au jeune écrivain une brillante réputation. Il ne la perdit point, mais l'augmenta peu dans la seconde partie de sa carrière. Le Nez d^un notaire, V Homme à roreille cassée et Trente et quarante sont encore des romans comiques très amusants; mais le Cas de maître Guérin est d'une fantaisie un peu pénible; Madelon, après une première partie très brillante et assez forte, est un roman qui paraît bien long; les Mariages de province contiennent encore quelques nouvelles assez piquantes, mais d'autres d'un médiocre intérêt. About s'était du reste jeté dans le journalisme, et, d'abord au Figaro, puis au Gaulois, puis au XIX^ siècle, dont il fut le directeur depuis 1872 jusqu'à sa mort, arrivée en 1884, il avait dépensé beaucoup de talent et acquis la réputation d'un polémiste redoutable, sans grand profit pour la véritable littérature. Esprit très léger, écrivain d'une pureté, d'une clarté, d'une vivacité sans pareilles, doué d'une faculté d'assimulation étonnante qui en faisait {Progrès, A. B. C. du travailleur) un vulgarisateur incomparable, Edmont About pensait peu par lui-même et n'aurait pas été capable d'une attache prolongée au même objet. De là vient qu'il a été surtout regardé comme un amuseur de qualité rare. Il était plus que cela. Mais le degré de vigueur lui a manqué qui fait d'un homme très intelligent un homme de pensée.

La philosophie. — L'époque du second Empire a été presque une grande époque philosophique. Elle a vu décliner

el s*éteindre l'école éclectique des Cousin, Jouffroy, Damiron, etc. Elle a vu s'accuser Técole positiviste, en même temps que naître un groupe d'idéalistes très distingués et très puissants d'esprit. Il y a donc là comme une dispersion des esprits et une divergence des tendances; mais c'est précisément ce qui marque un travail général de la pensée et signale à l'historien une époque philosophique essentielle. Le plus brillant des élèves de Cousin, élève très indépendant du reste, entré très jeune dans la réputation, ce qui aurait pu lui faire craindre que sa vie ne fût courte, et ce qui l'aurait en cela absolument trompé, Jules Simon, sentant peut-être que la métaphysique de l'école à laquelle il appartenait était très faible, et suivant son goût, du reste, s'était à peu près cantonné dans les études de morale. Il écrivait le très beau livre intitulé le Devoir; puis, dans des études de morale sociologique, VOuvrière^ VOuvrier de huit ans, il abordait le problème redoutable de la vie matérielle dans ses rapports avec la vie morale aux temps modernes. Il était bientôt entraîné dans la vie politique et nous le retrouverons plus loin comme orateur. Un très beau style oratoire, use pensée très claire et comme transparente, une souplesse d'intelligence rare, beaucoup d'esprit et de malice qui se dissimulaient dans les commencements de sa carrière et qui devaient se cacher beaucoup moins plus tard, étaient des qualités principales de cet esprit très distingué.

Le positivisme venait de perdre son illustre et puissant fondateur, Auguste Comte, qui écrivit sous le règne de Louis-Philippe, mais qui est bien placé ici, parce que, comme tous les grands penseurs, il n'a vécu qu'après sa mort, et parce qu'il a vécu de celte façon surtout de 1848 à 1870. Il avait voulu écarter déOnitivement toute métaphysique de la pensée humaine et de la préoccupation des hommes, fonder la philosophie sur la science, tracer aux hommes un programme de devoirs, une morale, qui dérivât uniquement de leur nature en tant que leur nature dérivait elle-même des lois toutes naturelles du monde tel que la science le connaît. C'était un très bel effort, peutêtre vain, pour résoudre en nous les contradictions que nous sentons entre notre animalité et nos aspirations élevées, pour

simplifier notre conception de nous-mêmes, pour simplifier aussi notre morale sans sacrifier ce qu*elle a d'essentiel el d'éternellement nécessaire, pour supprimer le mystère fécond en inquiétudes et en angoisse qui est en nous. Il fut à peu près inconnu en son temps; mais ses disciples, Littré et Taine, attirèrent très vivement l'attention sur lui et sur eux dès le commencement du second Empire. Littré écrivit une remarquable introduction aux œuvres d'Auguste Comte, et, dans les revues pbilosophiquefi du temps, avec quelques amis, fit entrer peu à peu et obstinément la doctrine du maître dans un très grand nombre d'esprits. Puisque nous parlons de lui, nous ne pouvons pas nous dispenser de nommer la glorieuse œuvre d'un tout autre ordre qui a rendu son nom universel, le Dictionnaire historique de la langue française.

Taine était plus qu'un vulgarisateur. C'était un philosophe original. Profondément touché par le Cours de philosophie jyosù tive de Comte, mais très familier aussi avec Mill, avec Darwin, avec Spencer, qui, précisément au temps où Taine entrait dans la» vie intellectuelle, fondaient en Angleterre la philosophie scientifique moderne; ne négligeant pas, et au contraire pratiquant à fond la philosophie métaphysique des Allemands, et en particulier de Hegel et de Fichte, Taine, avec sa prodigieuse capacité de lecture et d'assimilation, savant à vingt ans, produisait sur-le-champ, et même un peu trop tôt, des œuvres philosophiques, des œuvres de moraliste, des œuvres littéraires, des œuvres pittoresques et des œuvres critiques. C'était les Philosophes français du XIX"" siècle, à la fois pamphlet cruel et œuvre de doctrine où le positivisme s'affirmait avec vigueur; Thomas Graindorge, coup d'œil souvent superficiel, mais quelquefois assez aigu, jeté sur la société contemporaine, ce qui pouvait déjà faire prévoir te misanthrope amer; Vlntelligence, vigoureuse étude de psychologie physiologique; Histoire de la littérature anglaise, œuvre très inégale, souvent supérieure, dont certaine parties, comme l'étude sur Shakespeare, par exemple, sont des chefs-d'œuvre de vision puissante et de résurrection pittoresque ; La Fontaine et ses Fables^ modèle de critique philosophique plutôt que de critique littéraire, étude

psychologique plutôt qu'esthétique, mais d'une finesse, d'un art brillant et d'une largeur de généralisation admirable ; les Essais de critique et d'histoire, recueil d'articles qui est peut-être son chef-d'œuvre, où il y a tel article sur Balzac qui est tout un beau livre, et tel autre sur Racine, quelque peu d'accord qu'on puisse être avec Fauteur, qui en est un autre. Telle était, et nous ne citons pas tout, l'aurore de la jeunesse de Taine. Plus tard, attiré de plus en plus vers l'histoire, il entreprit une œuvre considérable, l'étude des Origines de la France contemporaine, une enquête sur les dernières années de l'ancien régime, sur la Révolution, sur l'Empire et sur la façon enfin dont la France s'est constituée après ces secousses et par l'effet de ces secousses. Cette œuvre, extrêmement contestable, comme toutes les œuvres où il y a des idées, n'en est pas moins un grand monument. Elle est le résultat d'un labeur acharné, d'une réflexion soutenue, d'une faculté d'embrassement et de synthèse comme je ne vois pas qu'il y en ait eu une autre dans le XIX' siècle. Elle a fait penser, réfléchir, discuter. Elle a été une date. Jusque-là la Révolution française était ou un objet d'exécration ou de fétichisme; elle a été, depuis ce livre, un objet d'étude physiologique, pour ainsi parler.

A l'autre extrémité du monde philosophique, Renouvier et Ravaisson se distinguaient parmi beaucoup d'autres, comme restaurateurs, à divers litres, de l'idéalisme, et Garo, et Janet comme continuateurs, libres et originaux, de l'école spiritualiste précédente. Garo, très éloquent, en ses cours de Sorbonne et en ses livres, se plaçait surtout sur le terrain de la morale et s'efforçait de montrer qu'il y allait d'elle à adopter les idées positivistes et à les répandre. Ses livres sur Vidée de Dieu, sur la Fin du XVI W siècle, sur la Philosophie de Gœthe, bien d'autres encore sont d'un écrivain très pur et très chaleureux, beaucoup plus philosophe que ses adversaires voulaient le faire croire. Janet, plus savant, et très versé dans l'histoire de la philosophie, très large d'esprit et très hospilalier, du reste, sans renoncer à ses croyances spiritualistes, s'attachait à tout comprendre' et à expliquer tous les systèmes avec autant de loyauté que d'intelligence. Ravaisson, après une magnifique thèse sur Y Habitude,

aimait peu à produire, répandait ses idées philosophiques très élevées et quelquefois subtiles dans des entretiens qui ont élé féconds pour beaucoup de hauts esprits, rédigeait en 1867 un Rapport sur la philosophie au XIX^ siècU, qui est une véritable histoire, et plus qu*une histoire de la philosophie contemporaine, et finissait par se renfermer dans les études d'art dont il a la passion, comme il y a une parfaite compétence. Renouvier rajeunissait et revivifiait la philosophie de Kant dans ses Essais de critique ^énerafe (1854-1864) et dans la Critique philosophique^ pendant que Lachelier, à TËcole normale, dans son livre sur VInduction et dans de trop rares articles, soutenait des idées analogues avec une remarquable faculté d'invention dans les idées et de dialectique serrée dans l'analyse des idées des autres.

Mais, comme au centre et comme au sommet aussi du monde intellectuel, Renan, philosophe, historien, moraliste, sociologue, philologue et fantaisiste remuait avec aisance toutes les idées et attirait sur lui tous les regards. C'était une intelligence souveraine, servie par une puissance de travail aussi extraordinaire que celle de Taine. Il avait commencé par se destiner à l'Eglise, ayant été élevé, dans sa Bretagne, par des prêtres catholiques et dans une famille très pieuse. Elève du séminaire Saint-Sulpice, se livrant avec ardeur à l'exégèse, il crut voir que l'authenticilc des livres saints était douteuse, et ruineux, ainsi, les fondements de la foi catholique, et renonça à l'Eglise et a la foi. Il remplaça tout d'abord, comme il arrive toujours, une foi par une autre et crut énergiquement a la puissance de la science pour perfectionner l'homme, lui donner une règle de vie, fonder une morale et agrandir indéfiniment cette morale. Il déposa cette croyance dans un livre d'ensemble qu'il ne devait publier que beaucoup plus tard, à un moment où il n'y croyait plus guère, VAiyenir de la Science; puis il fit deux parts dans sa vie : l'une pour une vaste étude sur les origines du christianisme depuis les temps bibliques jusqu'à Marc Aurèle; l'autre pour saisir au passage, chemin faisant, toutes les idées et questions importantes que les circonstances lui apporteraient et pour les examiner et discuter devant le

public. Il remplit ses deux desseins. Au premier se rattachent toutes ses études sur les langues et littératures sémitiques, sorte de travaux d'approche préparatoires à sa grande œuvre, et V Histoire (TIsraM et Y Histoire des origines du christianisme. Un talept admirable pour faire revivre les personnages les plus obscurcis par Téloignement, une intelligence pénétrante et fine des civilisations disparues, qu*il s'agisse de Jérusalem, de la Galilée, d'Antioche, d'Athènes, de Corinlhe ou dç Rome, une perspicacité singulière à suivre une idée religieuse à travers les esprits des différents temps et des différents lieux qui la déforment, la transforment ou l'agrandissent, ou la précisent; un art, qu'il a poussé quelquefois jusqu'au procédé, de rendre sensibles les idées des hommes disparus aux hommes d'aujourd'hui en rapprochant ingénieusement celles de ceux-là de celles de ceux-ci; des qualités, en un mot, d'hislorien moraliste extrêmement rares et précieuses, font de cetle grande histoire, non seulement un grand livre de renseignements sur le christianisme, ses origines et ses premiers développements, mais un grand livre de renseignements sur la vie morale de l'humanilé, sur les façons diverses que l'humanité tout entière a de sentir, de penser, d'espérer, de désespérer, de douter et de croire. En dehors de ce monument que Renan a bâti toute sa vie durant, il remplissait comme en se jouant son autre dessein, et, sur toutes les affaires intellectuelles importantes, disait son avis. C'est ainsi que dans la Réforme intellectuelle et morale (1871) il examinait les conditions nouvelles d'existence politique et d'existence morale faites à la France par son amoindrissement en Europe; que dans les Questions contemporaines des réQexions sociologiques, littéraires, morales et politiques s'entremêlent et se complètent les unes les autres; que dans les Mélanges d'histoire et de voyages les questions d'archéologie, d'histoire littéraire et d'histoire philosophique sont tour à tour abordées; que dans les étonnants Dialogues philosophiques, d'abord la science arrêtée et précise, puis les hypothèses hardies déjà, mais vraisemblables encore, puis l'imagination à la fois poétique et philosophique de M. Renan, viennent comme se superposer l'une à l'autre pour ouvrir par degrés au lecteur le champ séduisant

H18TOIRK G^MiRALB. XI. ^7

el un peu vertigineux de Tinfini. Enfin, comme si nous avions eu tort de dire que Renan n*avait fait que deux parts de sa vie intellectuelle, il trouvait le temps et la force, en toute aisance, de se livrer a des travaux purement littéraires qui auraient a eux seuls fait la gloire d'un autre et qui n'étaient que ses récréations intellectuelles. Il écrivait ses charmants, poétiques, quelquefois éloquents et émouvants Souvenirs d'enfance et de jeunesse ; il se laissait aller a des fantaisies sous forme de dialogues {Caliban^VEau de Jouvence^ le Prêtre de Némij UAbbesse de Jouarre (1878-1886), où il mettait de la grâce, de lespril, des paradoxes, des boutades, quelquefois une profondeur philosophique, une amertume de pessimisme, plus ou moins dissimulée sous la bonne humeur, qu'il n'aurait pas voulu faire paraître dans des volumes d'allure sérieuse; toujours une souplesse de talent sans cesse renouvelée qui faisait l'étonnement du monde. EnOn avant de s'endormir sur sa lâche magnifique, il publiait, sous le titre de V Avenir de la science ^ ce livre de 1848 qu'il avait mis en réserve, comme pour montrer au dernier moment d'où il était parti et où il était arrivé. Renan historien, malgré quelque hospitalité accordée a l'hypothèse, reste admirable pour mettre en lumière les âmes des temps éloignés, et est un grand psychologue du passé; comme philosophe il n'a pas eu de doctrine arrêtée : au fond positiviste, mais trop pénétré et parfumé, pour employer une image qu'il aimait, du christianisme qu'il avait respiré avec ivresse à Tâge des impressions ineffaçables, il aurait toujours voulu sauver, non seulement la morale chrétienne qu'il recommandait comme il la pratiquait, mais la croyance en Dieu, l'amour de Dieu, et surtout l'espoir en Dieu, le sentiment qui lui tenait le plus au cœur, parce qu'il est peutêtre le plus exquis. De là des incertitudes, qui seraient pénibles chez un autre et qu'il savait rendre charmantes par un talent merveilleux d'entrelacer dans une même page, avec mille nuances et muânces, et quelquefois dans une même phrase onduleuse et captieuse, deux idées contradictoires; de là un effort aussi pour prouver sinon Dieu, du moins la présence, dans le cœur de l'homme et dans le monde, du « divin >, c'est-àdire dans l'homme le sentiment religieux, dans le monde une

vague et puissante aspiration à un monde idéal; de là enfln, avec un secours et un reflet de certaine philosophie allemande, cette idée subtile et un peu décevante, séduisante chez lui et prestigieuse, que si Dieu n*existe pas, il se crée, nous le créons progressivement par chacun de nos efl^orts vers le vrai, le beau et le bien, par chacun de nos actes désintéressés, et faisons que son règne arrive. Forme nouvelle et curieuse de Tespoir en Dieu, devenu Tespoir et le désir que Dieu existe; centre, peut-être, intime et secret, sensible et palpitant, de toute la pensée de ce chrétien amputé, qui a arraché Dieu de son cœur, qui n*en a pas arraché le goût et le désir, et qui par le goût et le désir le crée à nouveau.

L'histoire. — Alexis de Tocquevilie, que nous avons laissé un peu en arrière, avait, dès 1835 commencé, dès 1839 achevé son bel ouvrage sur la Démocratie en Amérique ^ œuvre trop touffue, mais à cette époque aussi neuve, aussi précieuse et aussi utile que possible, et où l'auteur avec une loyauté parfaite, sur un exemple vivant, à Taide d'observations sagaces et patientes, faisait d'avance le bilan des avantages et des désavantages que la Démocratie apporterait aux peuples européens le jour, inévitable et prochain, selon lui, où elle s'établirait chez eux. En 1850 il donnait C Ancien régime et la Révolution, enquête que Taine n'a fait que continuer et élargir dans ses Origines de la France contemporaine, et à laquelle il doit infiniment. Tocquevilie, compulsant avec sa conscience et son scrupule accoutumés les archives provinciales du xvn" et du xviu" siècle, arrivait à celte conclusion, nouvelle alors, que la centralisation n'avait pas été l'œuvre de la Révolution française, qu'en cela la Révolution n'avait fait que continuer et aggraver l'œuvre de l'ancien régime, et que la France contemporaine était la France de l'ancien régime plus rigoureusement ramassée et contractée qu'auparavant. Ce livre inachevé, qui aurait été achevé dans un esprit non pas plus profond, mais plus impartial peut-être et moins passionné qu'il ne l'a été par M. Taine, est un des maîtres livres du siècle. Une foule d'idées qui ont fait la fortune intellectuelle de plus d'un et qui servent de fonds aux discussions des hommes politiques viennent de lui. Les quelques œuvres pos-

thumes laissées par ce philosophe trop tôt enlevé à la science sociologique {CoiTespondance et œuvres inédites, 1860) ne sont intéressantes que pour celui qui veut connaître entièrement le tour d'esprit, le caractère et aussi les passions, dissimulées dans les œuvres didactiques de cet homme très distingué.

Au temps où Tocqueville mourait, Viclor Duruy n*éiait encore qu'un modeste professeur d'histoire dans un lycée de Paris et ne songeait pas que par un caprice très intelligent de Napoléon III il deviendrait ministre deux ans plus tard. Hais il avait déjà beaucoup écrit. Ses livres, destinés aux écoliers,, comme devraient Tètre tous les livres d'un bon professeur, étaient très goûtés, parce qu'ils étaient vivants, rapides et colorés. Son passage aux affaires guérit Victor Duruy d'un défaut qui était peut-être le seul qu'il eût, l'excès de modestie. Il s'avisa sur son propre compte de la vérilé, qui élait qu'il pouvait aspirer à être plus qu'un excellent rédacteur de livres, scolaires. Ces livres qu'il avait faits de seconde main, il les reCt patiemment sur les sources, en vrai et presque grand historien qu'il était. De ce travail sont nées sa grande Histoire Grecque et sa grande Histoire des Romains. Auprès du grand public cette façon de faire nuisit à ses livres. On s'imagina que ces nouvelles œuvres n'étaient que des rééditions, un peu remaniées,, des anciennes. Mais le monde des historiens ne s'y trompa point et sut bien voir que c'étaient des ouvrages tout nouveaux, au courant de toutes les découvertes, solides et pleins, et qui, pour révéler des qualités toutes nouvelles de leur auteur,, n'avaient rien abandonné des anciennes, aussi vivement et brillamment écrits que les livres de jeunesse du professeur du lycée Henri IV. Viclor Duruy, après une très longue vie toute consacrée au travail et à de durables institutions et organisations pédagogiques, que le nouveau régime a reçues de ses mains et a acceptées, est mort (décembre 1894) entouré de l'estime et de la vénération de tous.

Fustel de Coulangcs avait commencé, lui aussi, par l'histoire de l'antiquité. Sa Cité antique (1864) fut une révélation. L'histoire philosophique et morale, mais l'histoire philosophique et morale soutenue par une connaissance minutieuse et comme-

héroïquement scrupuleuse des faits, une diligence inOnie dans Texamen des textes, mais une puissance de synthèse et un art d'ordonnance infiniment rares avaient permis à Fustel, en un seul volume, de donner une idée nouvelle, et précise et très vraisemblable de Tessence même de la civilisation grecque et romaine, de Tessence même de la vie politique et religieuse de la Grèce et de Rome, et comme de Tâme nationale de ces deux grands peuples. Dans un autre ouvrage, matériellement plus considérable et resté inachevé, Y Histoire des institutions politiques de Vancienne France^ Fustel avec le même talent d'exposition, une érudition plus étendue encore, un esprit peut-être trop systématique, jetait une lumière vive sur une des parties restées les plus obscures de toute Thistoire, et préparait une immense tâche à ses continuateurs en leur montrant tout ce qu'il y a à découvrir dans le champ à moitié labouré par lui.

Gaston Boissier, comme les précédents, a commencé par Tantiquité ; mais il n'a presque jamais voulu en sortir. Son premier livre, Cicéron et ses amis, était moitié critique littéraire, moitié histoire anecdotique, et était charmant. Il fit sa réputation. Il s'agissait de la soutenir; l'auteur l'augmenta. L'Opposition sous les Césars, la Religion romaine d* Auguste aux Antonins, la Fin du paganisme en Occident forment une sorte d'histoire des idées morales dans la vieille Rome, complètent et éclairent l'œuvre de Renan, la complètent et l'éclairent d'autant plus qu'elles sont aussi étrangères aux préoccupations contemporaines que la pensée de Renan y était naturellement encline. M. Boissier continue à scruter curieusement les âmes antiques et à y faire des découvertes aussi intéressantes pour l'historien que pour le moraliste. De temps en temps il fait un tour aux lieux où ont vécu ses héros ordinaires et il en rapporte des Promenades archéologiques, qui, a l'intérêt de l'érudition, ajoutent le charme aimable de discrètes impressions de voyage.

Les orateurs et les critiques. — Les grands orateurs, sans être très nombreux, n'ont pas manqué dans la période du second Empire. Le gouvernement avait pour lui le disert, adroit et subtil Rouher, â la parole incorrecte souvent, mais abondante et souvent chaleureuse, et aux ressources multipliées

d*argumeatalion et de réplique. Uopposition, très faible comme nombre, très riche en grands talents, comptait le puissant et âpre Jules Favre, très grand orateur, un peu laborieux, d'éloquence un peu voulue, qui sentait parfois la rhétorique, mais d*une très belle et forte langue qui rappelait les orateurs de la Restauration ; au-<lessous de lui, le spiriluel et ironique Picard, le sombre et mélodramatique Eugène Pelletan ne manquant pas, en élève de Lamartine, d*une certaine ampleur oratoire; le souple, habile et ingénieux Jules Simon, capable de prendre tous les tons, depuis la raillerie spirituelle la plus incisive jusqu'à Téloquence la plus élevée. N'oublions pas que Thiers était venu, tout en gardant son entière indépendance, apporter à cette opposition Tappui de son expérience et de son talent oratoire qui grandissait avec les années.

Enfin Emile Ollivier, longtemps dans l'opposition, rallié au gouvernement quand il crut pouvoir le transformer en < Empire libéral », faisait admirer dans Fun et l'autre rôle son éloquence facile, harmonieuse, se déployant en larges développements, éclatante, imagée, un peu trop fleurie, charme pourtant et séduction des oreilles et de l'esprit.

Cette époque fut encore un beau temps pour la critique littéraire. Sainte-Beuve, qui écrivait depuis vingt ans en 1850, a eu cependant, de 1850 à 1869, la pleine possession de son talent, la pleine force de son influence et le plein rayonnement de sa gloire. Il avait commencé, comme tout le monde, par écrire des vers, qui pour la plupart sont détestables; puis il avait dans Volupté (1834) essayé du roman. Le roman ne valait pas beaucoup plus que les vers; mais cependant il marquait un esprit fait pour l'analyse psychologique. Il finit par se renfermer tout entier dans l'histoire littéraire et la critique et y devint un maître. Jj Histoire de PortrRoyalj qui ne fut achevée qu'en 1860, mais dont la plus grande parlie avait paru sous le règne de Louis-Philippe, était une œuvre mal composée, où l'auteur rattachait par digressions tout le xvii* siècle à l'histoire d'un couvent, donnant ainsi à ce couvent une importance peutêtre exagérée, ou au xvu"" siècle laïque un air sectaire qui ne répond peut-être pas à la réalité ; mais parti une fois pris de ce

défaut, Port-Royal est une œuvre de science immense, de psychologie profonde, de critique avisée, mesurée et juste, et presque une grande œuvre historique et philosophique à la fois. Il avait, de plus, en diverses revues, publié des articles qui sont devenus plus tard en volumes les Portraits littéraires et les Portraits contemporains. Ces articles étaient très judicieux, encore un peu gâtés peut-être par Tinfluence que le romantisme avait eue sur Sainte-Beuve, mais sans que cette influence fût excessive, minutieux et fins, pleins de ces nuances sans lesquelles la vérité n'est pas atteinte et la critique n'existe pas; mais ils étaient trop laborieux, trop lentement faits, trop refaits probablement, produits d'une enquête et d'un art qui n'étaient jamais satisfaits d'eux-mêmes, et les détails y absorbaient un peu ou y brouillaient les grandes lignes. En 1850, chargé de faire de la critique hebdomadaire dans un journal quotidien, Sainte-Beuve dut s'astreindre à écrire plus vite, à moins revenir sur ses pas et à viser plus droit au but. « Il va faire de bons articles, dirent ceux qui s'y connaissaient et le connaissaient. Il n'aura pas le temps de les gâter. » Ce fut vrai. Cet article hebdomadaire de Sainte-Beuve, écrit avec une force de travail extraordinaire pendant vingt ans, est devenu les Causeries du lundi. C'est le plus vaste répertoire de notions littéraires justes et d'idées littéraires intelligentes et quelque chose de plus. Sainte-Beuve y a fait de l'histoire politique, de l'histoire morale, de la sociologie, de Thistoire littéraire, de la critique contemporaine. Il est peu de grandes questions générales qui n'y soient au moins touchées, de grands noms littéraires, sans compter infiniment de petits et même d'infiniment petits, qui n'y soient examinés et étudiés, de questions littéraires qui n'y soient discutées à fond. Parti du sensualisme du xvni^ siècle, séduit et charmé par la forte et intense vie morale des jansénistes jusqu'à paraître devenir chrétien, revenant à une sorte de positivisme peu difi'érent de sa première disposition d'esprit, il a été au fond, sinon sceptique dans le sens grossier du mot, du moins celui qui se réserve, et qui se contente d'adhérer juste autant qu'il le faut pour bien comprendre. Son influence sur Taine, sur tous les historiens et sur tous les critiques qui sont

venus après lui, a été, comme on pense, très considérable. A tous il a appris le respect et le goût passionné de la vérité, Timportance des éludes morales dans la critique littéraire et qu*elles en sont le fond même et comme Tâmc. Autour de Sainte- Beuve, un groupe brillant de critiques, sans partager sa gloire, attiraient Taltention du public français et même européen.

Jules Janin était déjà très connu de 1830 à 1847. Entré au Journal des Débats en 1836, il y resta jusqu'en 1874 comme critique littéraire et particulièrement critique dramatique. D*une verve facile et capricieuse, de beaucoup d*esprit, d*un style souple, coloré, bigarré et bariolé, souvent du plus mauvais goût, charmant quelquefois et toujours amusant, il promena deux générations de lecteurs à travers la littérature ancienne, la littérature moderne, le théâtre et les fanlaisies de M. Janin. 11 fut très aimé, jusqu*au jour, qui arriva tard, où il perdit la facilité et le tour aisé de ses grâces et où il ne resta plus de lui que le fond, qui était faible. Ce fut une personnalité distinguée et brillante, mais un modèle très dangereux à imiter. — Pendant ce temps Montégut, à la Revue des Deux Mondes^ montrait tout au contraire son grand savoir, sa vigueur d*esprit, Toriginalilé vraie d*un penseur qui pense par lui-même, et se montrait digne successeur de Gustave Planche. Versé dans les littératures étrangères et particulièrement dans la littérature anglaise, à la fois d*une compréhension large et d*un goût arrêté sur de solides principes, il était Thomme le plus qualifié pour parler littérature a ceux qui déjà la connaissent.

J.-J. Weiss, élève de TËcole normale en 1848, quelque temps professeur de Faculté, puis journaliste politique et littéraire, était un curieux esprit. Assez instruit, avec, à ce que Ton croit voir, de grandes lacunes, plein d'imagination, comme écrivain, nerveux, rapide, vif et vigoureux et quelquefois vraiment étonnant de subite éloquence qui n'était ni fausse ni déplacée, il avait le goût le plus étrange, pour ne pas dire le plus faux, puisqu'en pareille affaire il est difficile de savoir où est le vrai, qui ait peut-être jamais été. Les jugements de Weiss étaient si excentriques qu'on les prenait presque toujours pour les paradoxes d'un brillant esprit qui se joue dans les idées et qui

s*amuse à faire Téloge de la pluie, du moustique ou de Caligula. Ce grand écrivain, car il n*élait pas moins, par suite d'une certaine nonchalance de caractère et peut-être de sa bizarrerie fondamentale d*esprit, produisit assez peu. Il eut une carrière très brillante, comme on peut croire, autant à cause de ses défauts que de ses éminentes qualités, certains lecteurs étant séduils par ces défauts mêmes, les autres aimant à lire un homme dont on ne pouvait jamais savoir à Tavance ce qu'il allait soutenir, attaquer ou défendre, et avec lequel, ce qui n'est pas sans charme, ou s'altendait toujours à de l'imprévu.

Paul de Saint- Viclor, comme Jules Janin, mais plus que lui, représentait alors la critique romantique sur son déclin. Cette critique, dont il faut écrire l'histoire; qui avait commencé par la Préface de Cromwell et la Muse française-, dont il ne faut pas oublier que Sainte-Beuve, vers 1830, avait été un représentant; qui, sous le règne de Louis-Philippe, avait eu un très grand nombre de tenants, mais relativement obscurs; qui eut comme son dernier mot, étrange et exagéré jusqu'à une sorte d'aberration, dans le William Shakespeare de Victor Hugo en 1869, procédait peu par raisonnements. Elle avait ou tâchait d'avoir d'un auteur ou d'une œuvre une impression forte, puis elle rendait cette impression par des images, des tableaux, des représentations colorées et riches, des méditations ou digressions lyriques et, trop souvent, de simples exclamations éloquentes. Saint-Victor, qui avait un pinceau dans son porte-plume, y fut expert et quelquefois très distingué.

Francisque Sarcey fonda sous le second Empire sa réputation , qu'il soutient vaillamment encore. Il était « homme de théâtre » comme il aime à dire, autant qu'on peut l'être, aimant le théâtre avec passion, le comprenant bien, et le comprenant par son essence même, c'est-à-dire comprenant et aimant en lui non pas tout ce qu'il peut comporter, admettre, emprunter des autres arts ou recevoir d'eux; mais ce sans quoi il ne serait pas, ce qui par conséquent le distingue fondamentalement des autres arts et l'en sépare. Qu'on ne dise pas par exemple à Sarcey que le théâtre est la représentation de la vie humaine : il ne l'est pas, puisque le roman et le poème épique le sont aussi. Qu'on ne

lui dise pas que le fondement de Témotion théâtrale est la sympathie de rhomme pour Thomme : ce n'en est pas le fondement, puisque c'est le fondement aussi de l'émotion que nous éprouvons à lire une élégie ou une oraison funèbre. Qu'on ne lui dise pas que le théâtre est la peinture tragique ou comique des passions particulièrement fortes de l'humanité : il ne l'est pas puisque le roman, l'épopée, la poésie lyrique le sont aussi ou peuvent l'être. Le théâtre est en son fond ce sans quoi il ne serait pas, disparaîtrait, serait autre chose. Quoi donc? Une action représentée par des acteurs sur des planches, à dessein de retenir mille spectateurs entre quatre murs pendant trois heures sans qu'ils aient envie de s'en aller. Voilà ce que n'est ni le roman, ni l'épopée, ni l'élégie, ni le lyrisme, ni la poésie didactique, ni rien, sauf le théâtre, et voilà donc ce que c'est que le théâtre. Il s'ensuit que le théâtre pourra avoir mille qualités communes avec toutes sortes d'autres arts; mais que ses qualités essentielles sortiront de la définition précédente.

Avec cette pierre de touche et la manière de s'en servir, H. Sarcey a pendant près de quarante ans, et il semble loin d'avoir dit son dernier mot, éprouvé dix mille pièces de théâtre anciennes et modernes, sûrement, fermement, soutenu de sa passion pour le théâtre d'abord, d'une conscience, ensuite, d'une force de labeur et d'une force d'attention qui étonnent ses contemporains. Gomme il arrive toujours, il a un peu trop incliné dans son sens. Ce qui est parfaitement le fond du théâtre (au moins pour les modernes) il a trop cru ou semblé croire que c'en était le tout. Quand une pièce péchait par l'intrigue, soit manque de clarté, soit manque d'intérêt, de curiosité, et avait des qualités remarquables à d'autres titres, il n'a pas assez pardonné à ses défauts en faveur de ses beautés, et l'a renvoyée un peu vite au roman, à l'épopée, ou à autre chose. Il a cependant fait œuvre de bon, consciencieux et avisé critique. A travers son labeur de critique dramatique, de journaliste quotidien et de conférencier, il a trouvé le temps d'écrire quelques livres aisés et spirituels : Souvenirs d'enfance; — Comment je suis devenu conférencier^ et l'excellent, le pittoresque et pathétique Siège de Paris. C'est d'ailleurs un des

hommes les plus droits, les plus loyaux et les plus généreux que notre génération et la précédente aient connus.

Cette époque a eu encore des journalistes d*assez grand talent pour qu'ils aient leur place marquée, et une place très honorable, dans Thistoire littéraire. Nous en avons nommé quelques-uns, Weiss, Sarcey, Edmond About, en parlant d'autres genres littéraires où ceux-ci s'étaient illustrés. Parmi ceux qui ont été surtout et presque uniquement des journalistes politiques, il faut nommer Louis Yeuillot, défenseur ardent et violent de la religion et de TEglise catholiques, et surtout satirique implacable de tous ceux qui n'appartenaient ni à cette église ni à cette religion. Admirable écrivain, qui avait à la fois le style classique, la langue classique et l'outrage populaire, et qui savait réunir tout cela dans une manière à lui, vigoureux, nerveux, succulent, passant de la phrase courte et cinglante de Voltaire à la phrase harmonieuse et pleine de Bossuet, sans difficulté et aussi sans dissonance. Prévost Paradol, élève de TËcole normale et quelque temps professeur de Faculté, comme Weiss, eut vers le milieu du second Empire un succès de journaliste politique et littéraire qui fut plus rapide et plus éclatant qu'aucun autre du même genre. La langue d'une pureté parfaite et d'une élégance soutenue, peut-être même un peu trop soutenue, qui lui était naturelle, y était pour quelque chose; son esprit et Tironie savante où il était passé maître, et qui obligeait quelquefois ses lecteurs à avoir autant d'esprit que lui pour le bien entendre, les flattant à l'endroit sensible, y contribuèrent encore plus. Un livre de politique générale, très beau, très complet, résumant toutes les doctrines du parti libéral de 1868, fut publié par lui sous le titre de la France nouvelle. Il est encore très digne d'être lu et très utile i lire. Avant qu'il se fût consacré entièrement à la politique, il avait publié en un volume un cours de Faculté sous le titre de Moralistes français. Comme « causeurs » ou « choniqueurs », quelques écrivains se sont fait une véritable réputation et très méritée. Avant 1860 brillaient déjà à ce titre soit au Figaro ressuscité par Villemessant, soit au Gaulois, soit dans les journaux illustrés les Alphonse Karr, Albéric Second, Edmond About, Sarcey,

Auguste Villemot. Le genre avait été créé dès le temps de

Louis-Philippe par M"' de Girardin, femme d*£mile de Girardin, fondateur de la Presse^ de la Liberté^ de la France, etc. Emile de Girardin, journaliste de grand talent du reste, avait fondé en France la presse à bon marché ; M""^ de Girardin avait fondé la chronique comme genre littéraire : celte maison a eu une grande influence sur les destinées de la presse française.

BIBLIOGRAPHIE

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