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CHAPITRE XIV

De 1848 à 1870.

/. — La Russie de 1848 à i8yo.

Les dernières années du règ^e de Nicolas F'' (1848'66)« — Nicolas P' apprit la chute de Louis-Philippe avec une très grande satisfaction; il préférait la République à la monarchie de Juillet. Mais sa joie fut vite diminuée par les nouvelles d'Allemagne et dltalie. Devant TEurope en feu, la Russie restait la seule force armée au service des principes qui avaient inspiré la Sainte-Alliance. Ce rôle de soldat de la contre-révolution, Nicolas Taccepta sans hésiter. A Tintérieur, il prit les mesures les plus rigoureuses pour empêcher la propagation des idées libérales : à Textérieur, il intervint partout pour maintenir le statu quo politique et territorial de l'Europe de 1815.

La réaction à l'intérieur. — Dans un pays qui n'avait pas d'institutions libérales, la réaction ne pouvait s'attaquer qu'aux doctrines, aux livres et aux journaux qui étaient supposés les propager, aux gens qui écrivaient ou lisaient, c'est-à-dire avant tout, aux professeurs et aux étudiants des Universités. Ea dehors des mesures prises contre celles-ci et des rigueurs de la

censure, la réaction russe de 1848 n*est marquée que par une seule affaire : le procès de Petrachevski et de ses amis, qui expièrent, le premier par sa condamnation à mort, les autres par leur envoi en Sibérie, le crime d'avoir discuté le problème de l'émancipation des serfs, et peut-être celui de la suppression de Tautocratie. Dostoïevski, déjà illustré par ses premiers romans, fut du nombre des condamnés : il ne revint de Sibérie qu'en 1858.

En ce qui concernait les livres et la presse, la censure, déjà si rigoureuse, ne pouvait guère se surpasser elle-même. Pourtant, 1848 ouvre une période nouvelle de son existence. Jusqu'alors les Comités de censure, isolés et indépendants les uns des autres, s'étaient attaqués, sans méthode, à des œuvres de tout caraclëre, proscrivant, par exemple, les sorties innocentes des slavophiles en faveur du port de la barbe, au même titre que les poèmes licencieux qui pullulaient en Russie. En 1848, ils sont réorganisés, étages de façon à se surveiller les uns les autres, sous le haut contrôle de la police politique, de la fameuse IIP section, et une multitude de décisions impériales — il y en a six, rien que pour le mois de juin 1848 — leur indiquent leur nouvelle direction : désormais ce n'est plus seulement aux phrases isolées, aux expressions suspectes qu'ils devront s'en prendre, mais encore et surtout aux opinions politiques, historiques, économiques, exprimées ou sous-entendues, qui pourraient donner lieu à des conclusions sur telle ou telle institution russe, sur le servage surtout -^ car le gouvernement commence à comprendre que le danger est plus dans les idées de réforme sociale que dans celles de réforme politique. Il va sans dire, d'ailleurs, que la censure est impuissante contre des idées qui se dissimulent, ne sont exprimées nulle part, et pourtant se propagent partout. Affolée par les reproches d'en haut, elle s'en prend à des niaiseries; elle empêche d'écrire la majesté de la nature, le mot majesté devant être réservé aux têtes couronnées; elle supprime des tirades patriotiques < qui pourraient être mal interprétées », mais elle laisse passer Mémoires d'un Chasseur, de Tourguenief, la satire la plus sanglante qui ait jamais été faite du servage.

Quant aux Universités, le nombre des chaires fut réduit, et aussi celui des étudiants; il ne dut plus y en avoir désormais que 300 par Université, décompte fait pourtant des étudiants en médecine. Le résultat de celte mesure fut qu*en 1853, pour plus de 50 millions d*habitants, il ne restait en Russie que 2900 étudiants, à peu près ce qu*avait, à Tétranger, la seule Université de Leipzig. D*aulre part, les professeurs maintenus furent soumis à une surveillance incessante. < Notre position devient chaque jour plus insupportable, écrit Thistorien Granovski, en 1850 : chaque mouvement en Occident a pour conséquence, chez nous, de nouvelles mesures répres^ sives. Les dénonciations pieu vent; sur mon compte, en trois mois, on a fait deux enquêtes de police.... Quant aux nouveaux programmes, les jésuites les admireraient. A Técole des Cadets, Taumônier doit enseigner que la grandeur du Christ consiste surtout dans sa soumission aux autorités; le professeur d'histoire doit exalter les mérites, trop souvent méconnus, de Tempire romain, auquel le principe héréditaire a seul manqué, etc. »

En dépit de cette compression, les idées libérales continuèrent à fermenter dans les classes instruites, tandis qu*à l'autre extrémité du monde russe, dans les campagnes inaccessibles aux idées européennes, les attentats contre les propriétaires se multipliaient, témoignages de l'urgence de cette suppression du servage à laquelle Nicolas I*' avait toujours songé, sans jamais oser l'entreprendre.

La réaction à l'extérieur. — Dès le lendemain de la révolution de Février, Nicolas projeta d'agir contre la France. « Notre commune existence est menacée d'un danger imminent, écrit-il au roi de Prusse. Il faut ne pas reconnaître le gouvernement révolutionnaire de la France, concentrer sur le Rhin une forte armée, etc. » Mais, de même qu*en 1830, Tavant-garde de l'armée russe, l'armée polonaise, s'était retournée contre le corps de bataille; celte fois-ci, l'alliée sur laquelle Nicolas comptait plus que sur toute autre, la Prusse, fit brusquement défection. En mars, éclata la révolution de Berlin, suivie bientôt par celles de Vienne et des autres capitales allemandes. Du coup, le rêve de Nicolas — reprendre le

rôle glorieux et proGlâble joué par son frère Alexandre, i la tète des armées européennes liguées contre la France — se trouva relégué aux calendes grecques. En mai, le Journal de Saint-Pétersbourg annonça que la Russie ne s'ingérerait dans lés affaires d'autrui, mais qu'elle ne laisserait modifier par personne, à son détriment, Kéquilibre et Tétat territorial de l'Europe.

C'est qu'en effet les révolutions allemandes avaient pris, dès le premier jour, un caractère plus inquiétant, pour la Russie, que celle de Paris. A Berlin, les réfugiés de la Pologne russe avaient été accueillis avec enthousiasme : le gouvernement prussien autorisait la réorganisation de la Posnanie dans le sens national polonais. En même temps le Parlement de Francfort posait la question danoise : les revendications allemandes sur les duchés de Schleswig et de Holstein menaçaient de changer Téquilibre des forces dans la Baltique. D'autre part, il était question d'une réorganisation de l'Allemagne dans un sens unitaire, ce qui ne pouvait se faire que par la destruction de la Confédération Germanique et l'exclusion d'une des deux grandes puissances allemandes, Autriche ou Prusse. En Autriche même, les revendications des diverses nationalités menaçaient d'aboutir a la dislocation de la monarchie, et à la formation, en Hongrie et en Gallicie, d*Etats dangereux pour la Pologne russe. Sur le Danube enfin, la révolution de Bucarest préparait la formalion d'un Etat roumain qui barrerait aux Russes la roule de Conâlantinople. Sur toutes ses frontières occidentales, la Russie était menacée de voir disparaître ou s'affaiblir ses alliés hérédilaires, et surgir à leur place des Etats qui seraient tous — on n'en pouvait douter au langage de la presse révolutionnaire — ses ennemis déclarés. La politique d'intervention, à laquelle Nicolas P' était porté aussi bien par ses convictions que par sa vanité un peu théâtrale, se trouva donc d'accord avec les intérêts de la Russie. Gomme jadis, en combattant Napoléon, elle avait paru tirer Tépée pour la liberté des peuples, en 1848, elle eut l'air de combattre pour l'absolutisme : en réalité, elle ser^ vait ses intérêts.

En Prusse d'abord, Nicolas h^ use de son ascendant sur

Frédéric-Guillaume pour ramener à se débarrasser de la constitution cju*il avait octroyée à ses sujets. < Je ne veux pas d'assemblée constitutionnelle à mes côtés j», lui écrit-il : et en même temps il met à sa disposition des troupes qui, réunies aux corps prussiens restés fidèles» marcheront sur Berlin pour y écraser la Révolution dans son nid. Il insiste pour que, sans attendre Imtervention russe, le gouvernement prussien se débarrasse c des instruments les plus infâmes de la révolte et de Tanarchie », c'est-à-dire des Polonais, qu'on ne les soutienne plus c dans leur soi-disant nationalité », et qu'on fasse rentrer la Posnanie dans l'ordre des autres provinces prussiennes. Il proteste contre la reconnaissance, par Frédéric- Guillaume, des droits du duc Christian de Schleswig-Holstein- Augustenborg; quelques semaines plus tard, quand les forces prussiennes, unies à celles des autres Etats allemands, ont envahi les duchés, son ministre à Berlin, Meyendorf, déclare que leur entrée dans le Jutland sera un acte d'hostilité à l'égard de la Russie, et somme le gouvernement prussien de consentir à un armistice. L'armistice obtenu, Nicolas négocie avec l'Angleterre et la France républicaine pour amener un règlement définitif de la question danoise, et le traité de Londres la réglera, en efTet, en laissant toutes ses possessions au Danemark.

Dans la question allemande, l'intérêt russe était moins clair. La puissance la plus menacée par la crise révolutionnaire élait l'Autriche : les démocrates du Parlement de Francfort travaillaient à l'exclure de l'Allemagne, et la révolte des Hongrois risquait de la démembrer. Or, depuis 1814, la Prusse avait été l'alliée fidèle, presque la vassale des tsars : l'Autriche, au contraire, avait contrecarré leur politique en Orient et, selon toute probabilité, serait contre la Russie le jour où il faudrait liquider l'héritage de < l'homme malade ». Dans ces conditions, l'intérêt russe n'était-il pas de la laisser amoindrir au profit de la Prusse? Nicolas ne le pensa pas. D'abord, une Prusse agrandie serait moins dans sa main que la Prusse des traités de 1814; ses agrandissements ne pourraient se faire qu'aux dépens des petits Etals allemands, qui subissaient docilement l'influence

russe. Ensuite, une Autriche affaiblie du côté de rAUemagne, rejetée vers TEst, n'en serait que plus gênante pour la Russie. Il fallait donc maintenir le sUilu quo. De 1848 à 1850, Nicolas multiplia les instances pour arrêter la Prusse, en même temps qu'il prêtait son armée à rAutriche pour Tenir à bout des Hongrois. Quand ceux-ci furent soumis, que Georgey eut capitulé à Yillasos devant Paskiévitch, et que la Prusse eut abdiqué à Olmutz ses prétentions à Thégéraonie allemande, alors Nicolas intervint pour empêcher TAutriche de pousser jusqu'au bout son avantage. Il proclama qu'en cas de guerre il ne laisserait pas enlever un village à la Prusse, s'entendit avec elle pour faire échouer le projet de Schwarzenberg, de renforcer le lien fédéral allemand au profit de l'Autriche, et avec la France et l'Angleterre, pour maintenir les vieilles limites de la Confédération, dans laquelle le premier ministre autrichien aurait voulu inclure les Etats non allemands de son maître. En définitive, si l'Europe centrale se retrouva, en 1852, dans son état de 1815, ce fut à l'empereur Nicolas qu'elle le dut.

A ce moment la Russie était ou paraissait être l'arbitre du continent. « L'empereur Nicolas est maître de l'Europe, écrivait le prince Albert au duc régnant de Saxe-Cobourg : l'Autriche est un instrument, la Prusse est dupe, la France est nulle, l'Angleterre moins que rien ». De son côté, le confident du roi Léopold, le baron de Stockmar constatait que Nicolas avait pris la place de Napoléon I"; c seulement l'un, pour dicter la loi à l'Europe, faisait la guerre; l'autre maintient sa dictature par la menace ». En réalité, cette apparente dictature était à la merci d'un incident. Les peuples dont la Russie avait comprimé les aspirations lui gardaient une haine sourde : les États qu'elle avait relevés, comme l'Autriche, ne lui pardonnaient pas de ne pas leur avoir livré leurs adversaires. Le gouvernement français était hostile : l'Angleterre voyait avec inquiétude l'accroissement d'influence et de prestige de la Russie. La première tentative de Nicolas pour en tirer parti devait coaliser contre lui ces inquiétudes et ces haines.

Nous n*avons pas à raconter ici la guerre de Crimée. En deux ans, Nicolas vit s'écrouler l'œuvre de son règne, La

ALEXANDRE H (i855-188i) 491

Turquie lui résisla; la France et TAngleterre, que depuis si longtemps tous ses efforts tendaient à brouiller, se trouvèrent unies pour protéger les Turcs; la Prusse resta immobile; l'empereur d'Autriche, « d'empereur apostolique devenu empereur apostat », se rapprocha des puissances occidentales. Et pendant ce temps, les armées ennemies envahissaient la Russie : la flotte était détruite : les troupes mangées en route par les maladies, le dénûment, l'impéritie et la malhonnêteté de l'administration, fondaient avant d'avoir abordé l'ennemi. A la mort de Nicolas (28 février/ 2 mars 1855), le prestige de la Russie n'existait plus, ni pour l'Europe, ni devant la Russie ellemême, et le règne finissait par une banqueroute.

//. — Alexandre II (i855-i88i).

Les débuts du règne. — Quoique âgé de trente-sept ans, le nouvel empereur n'avait jamais eu d'influence sur les affaires. Ce qu'on savait de lui était peu de chose : il avait été élevé par le poète Joukovsky, avait voyagé plus tard dans toute la Russie d'Europe, en Sibérie et au Caucase, où, disait-on, il s'était distingué contre les Tcherkesses. Malgré cet antécédent militaire, il passait pour pacifique, et sur cette réputation, les Bourses des Etats occidentaux saluèrent son avènement par une hausse générale des fonds publics.

Pourtant il se montra, par ses premiers actes, disposé à continuer la politique de Nicolas. Aux ambassadeurs réunis pour le complimenter, il déclara qu'il persévérerait dans les principes de son père et de son oncle, c'est-à-dire dans ceux de la Sainte-Alliance; que, du reste, il voulait la paix, mais seulement à des conditions honorables. Les négociations continuèrent donc à Vienne, de la même façon que dans les derniers mois de Nicolas, sans avancer. Au fond, malgré ses protestations hautaines, le gouvernement russe souhaitait un accord, que l'épuisement de la Russie rendait chaque jour plus nécessaire; mais il ne pouvait poser les armes avant un événement

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militaire décisif. « Prenez d*abord Sébastopol >, disait le prince Gortchakof, à Vienne, aux i^epi^ésentanls des puissances. Sevas* topol fut prise, et quelques semaines plus tard, un succès des Russes, la prise de Kars, vint consoler leur amour-propre et rendre les négociations plus faciles. La paix fut conclue le 30 mars 1856.

Nous n*avons pas à parler ici du Irailé de Paris. Ce que nous avons à constater, c'est qu'il ouvre une période nouvelle dans l'histoire de la Russie. Le temps de la politique d'intervention est passé : il faut de toute nécessité rester chez soi, refaire ses forces, s'efibrcer de remédier aux abus et aux faiblesses révélés par la guerre et, par conséquent, inaugurer une polir tique intérieure différente de celle de Nicolas. L'opinion publique exigeait l'abandon du système de compression : des multitudes de pamphlets couraient la Russie, sommaient le gouvernement de la mettre au niveau de l'Europe par des réformes libérales. Le terrible Kolokol (la Cloche), imprimé à Londres par le réfugié politique Herzen, franchissait la frontière à des milliers d'exemplaires, dénonçait les abus de l'administration et trouvait des receleurs et des collaborateurs jusque sur les marches du trône. II faut comparer la Russie de ce temps à la France de 1789 pour se rendre compte de la violence de ce mouvement d'opinion et de l'optimisme naïf des rêves de réforme qui transportèrent la société. Du reste, les slavophileSy épris d'un mystique et nuageux passé slave, les zapadniliiy les Occidentaux imitateurs passionnés de l'Europe, étaient loin de comprendre de même la rénovation de la Russie; mais, à cette heure unique, leurs divergences s'effaçaient dans un élan auquel le gouvernement n'était guère en état de résister.

Alexandre II n'y songea pas. Ce n'était pas qu'il fût un libéral, mais il était convaincu, comme toute la Russie, « de l'intelligence », que la Russie attardée ne pourrait reprendre son rang dans le monde que par une transformation profonde ; que cette transformation serait sa gloire à lui, et la restauration du prestige impérial. Le manifeste dans lequel il annonça au pays la conclusion de la paix, parla de conquêtes pacifiques,

de rénovation féconde. Lors du couronnement à Moscou, les proscrits de 1825, les decembristeSy furent amnistiés; les oukases qui limitaient le nombre des étudiants rapportés; les rigueurs de la censure adoucies. Peu à peu, des hommes nouveaux prirent, dans les ministères, la place des hommes de Nicolas. Hais ces premières mesures n*étaient que la préface des réformes militaires, financières, administratives, politiques, sociales, dont Taccomplissement allait occuper les années de « recueillement » imposées à la Russie par le traité de Paris.

///. — La période des réformes (i85y-i863).

L'abolition du servage. — La réforme la plus urgente, c'était la suppression du mal social qui deshonorait la Russie devant TËurope, compromettait sa sécurité et son développement économique. Nous avons déjà dit que Nicolas P' avait songé à abolir le servage; mais, pendant son règne, la question fut enterrée dans des commissions : Alexandre, plus hardi, la posa nettement devant les maréchaux de la noblesse, réunis à Moscou, au mois de mars 1856. « Vous le savez, le mode actuel de possession des serfs ne peut rester sans changement. Il vaut mieux abolir le servage d'en haut que d'attendre le moment où il commencera lui-même à s'abolir d'en bas... Je vous prie, messieurs, d'examiner comment cette réforme peut être faite. »

Les paroles de l'empereur furent accueillies avec un enthou* siasme médiocre. Les esprits avaient beau être préparés par la littérature à la libération des serfs, c'était là une accoutumance purement livresque, théorique. Les nobles, appelés par Tempe* rèur à résoudre le problème, n'avaient pas de solutions pratiques, et ne se souciaient guère d'en trouver. Il fallut que le gouvernement revint à la charge. A la fin de 1857, la noblesse des gouvernements lithuaniens ayant demandé l'autorisation de reviser les Inventaires qui, depuis le règne de Nicolas, fixaient la position respective des nobles et des paysans, on fei-*

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gnit de croire, en haut lieu, que les propriétaires lilhuaniens étaient disposés à affranchir leurs serfs. L*enipereur répondit en les félicitant de leur initiative, et en les autorisant à former un comité pour déterminer les voies et moyens de réaliser la réforme; en même temps, le ministre de Tlntérieur avisa tous les maréchaux de la noblesse, des intentions des Lilhuaniens, en ajoutant qu'il accueillerait favorablemeet les aatres demandes de même genre. Cette fois, l'opinion publique prit feu, stimulée par la presse, qui se mit à discuter avec passion les arguments des partisans du servage, des plantaleurs, comme on les appelait par allusion aux pays à nègres. D'autre part, la noblesse russe n'avait pas l'habitude de l'opposition : elle avait peur du gouvernement, peur des serfs : elle ne se sentait pas sûre des droits de propriété qui lui avaient été conférés jadis sous une condition inexécutée depuis longtemps : à savoir, le service obligatoire de l'Etat, dont Pierre III avait délivré les nobles en 1762. En définitive, les plantateurs se résignèrent à faire contre mauvaise fortune bon cœur, ne fût-ce que pour empêcher les bureaucrates de tourner la réforme à leur guise. La première, la noblesse du gouvernement de Pélersbourg demanda l'autorisation de former un comité pour Témancipation des serfs : les autres provinces suivirent lentement; celle de Moscou fut une des dernières à se décider.

Du reste, tout en appelant la noblesse à participer à la grande œuvre, le gouvernement n'entendait pas lui en laisser la conduite. Ses délégués furent simplement appelés a assister une commission spéciale, dite commission de rédaction, qui devait réunir les avis et rédiger le projet définitif. Le président de cette commission fut le général Rostovtsof, un courtisan; à côté de lui siégèrent des bureaucrates, des tchinovniks et, parmi eux, l'homme qui devait être l'âme de la réforme, Nicolas Miloutine, et enfin quelques propriétaires nobles. Il était évident que, dans cette assemblée, on avait cherché à équilibrer les tendances : il y en avait une pourtant qui dominait, la tendance slavophile, que représentaient Miloutine et ses amis et collègues Tcherkasski et Samarine. Ce n'était donc pas sur le modèle de l'Europe que la société russe allait être refaite : les

réformateurs de la Commission de Rédaction désiraient, au contraire, en supprimant le servage, maintenir et renforcer certains traits sociaux — la propriété collective du sol, par exemple — qu^ils considéraient comme caractéristiques de la race slave; et cette tendance ne devait pas peu compliquer une tâche par elle-même déjà très difficile.

Pour certaines catégories de paysans, le problème était relativement simple. Les paysans dits de la couronne, ceux des apanages, étaient considérés comme des serfs : en fait, leur servage consistait surtout en ce qu'ils payaient, soit à TEtat, soit à la famille impériale, des redevances correspondantes — quoique infiniment plus modiques — à celles que les autres serfs payaient à leurs propriétaires particuliers. Pour les affranchir, il suffisait de supprimer ces redevances, de leur reconnaître la propriété des terres qu*ils occupaient, et la faculté de circuler et de travailler librement : ce fut l'œuvre de Toukase du 20 juin/2 juillet 1858. Une autre catégorie de serfs facile à affranchir était celle des serfs employés au service particulier du maître {dvorovye). Ils étaient, en fait, de véritables esclaves, et c'était sur eux surtout que s'étaient exercés les caprices et les cruautés si souvent dénoncées par la littérature : leur affranchissement en bloc, moyennant quelques mesures transitoires, pouvait être réalisé d'un trait de plume. Mais il n'en était pas de même des véritables serfs, des paysans attachés à la globe. Pour ce qui concernait leur liberté personnelle, tout le monde était d'accord : les seigneurs consentaient sans trop de peine à abandonner des droits de tutelle, qui souvent n'étaient pour eux qu'une charge désagréable. Mais donnerait-on la liberté à ces serfs, comme le code Napoléon la leur avait conférée en Pologne, en laissant la terre aux seigneurs? Cette solution aurait ruiné les nobles qui, possédant peu de terres, vivaient surtout de Yobrok, des redevances payées par ceux de leurs paysans qu'ils avaient envoyés travailler à la ville. D*autre part, les paysans des districts purement agricoles n'auraient pas été réellement affranchis; sans terres, ils seraient restés à la discrétion des seigneurs, à peu près comme au temps du servage. Tous les paysans, du reste, auraient considéré ce

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mode d'aiTranchissemenl comme une simple spoliation. Ils se croyaient comme les vrais possesseurs de la terre, et la leur enlever eût provoqué une jacquerie. On ne pouvait pourtant la leur céder sans ruiner et anéantir la classe noble dont Texis*

tence était nécessaire à TËlat, puisqu'elle lui fournissait Tira* mense majorité de ses fonctionnaires.

La plupart des comités de la noblesse auraient voulu trancher la difficulté en attribuant aux nobles la propriété de la terre, et aux paysans son usufruit, moyennant des redevances à fixer une fois pour toutes; ils désiraient, en outre, conserver aux seigneurs une partie de leurs droits de police et de justice. Sous rinfluence de Miloutinc et de ses amis, la Commission de rédaction se rallia à des solutions plus radicales. Elle décida que les communautés paysannes seraient soustraites à Tautorité de leurs ex-seigneurs; que chaque paysan recevrait, en toute propriété, Tenclos où était bâtie sa maison; que la terre cultivée serait partagée entre seigneur et paysans; que le mu\ la communauté des paysans de chaque village, posséderait collectivement sa portion de terres : que, du reste, pour celte portion de terres, le seigneur recevrait une indemnité en argent, à laquelle TEtat contribuerait, si besoin était. Malgré cette dernière clause, les décisions de la Commission se heurtèrent, du côté de la noblesse, à une vive opposition. On leur reprocha d*ébranler le principe sacré de la propriété, d'éveiller dangereusement les convoitises des paysans, de compromettre la sécurité et la prospérité des campagnes, en donnant Tautorité dont avait joui jusqu'alors la classe instruite à des moujiks qui ne possédaient» en dépit des déclamations slavophiles, ni instruction ni moralité. Si vive et si fondée, sur certains points, que fût celte opposition, la Commission de rédaction en eut raison facilement : ceux des délégués de la noblesse dont le langage était par trop libre furent éloignés de Pétersbourg par mesure de police. Le véritable danger était du côté du souverain : Alexandre II avait pris généreusement l'initiative de la réforme; en toute occasion, il s'était montré disposé à aller jusqu'au bout; mais, malgré tout, au dernier moment, il hésitait et concédait en détail aux adversaires de là réforme, nombreux dans son entourage, ce

qu'il avait voulu leur enlever en bloc. Heureusement, la question n'était pas de celles qui peuvent rester longtemps en sust pens : le peuple attendait et l'empereur lui-même désirait que tout fût prêt pour l'anniversaire de son avènement. La Com-? mission de rédaction multiplia ses séances de jour et de nuit, rédigea à la hâte un projet, < en tatar », écrit avec humeur Ivan Aksakof, et le manifeste impérial put paraître à la date voulue, en février 1861.

Il débutait par des considérations sur le servage, les causes qui l'avaient fait établir et ensuite l'avaient a^ravé, et les efforts de divers souverains pour l'adoucir; l'empereur rendait ensuite au désintéressement de sa fidèle noblesse un hommage qui n'était pas complètement mérité, et proclamait enfin que, grâce à ce désintéressement, les serfs de toute la Russie seraient désormais libres. Mais, dans la pratique, leur affranchissement est subordonné à l'accomplissement de conditions déterminées par dix-sept règlements spéciaux. D'abord les dvorovyej les esclaves domestiques, ne seront libres qu'au bout de deux ans accomplis; des précautions sont prises, d'ailleurs, pour que,, même au bout de ces deux ans, les propriétaires ne puissent jeter sur le pavé les dvoronye vieux et infirmes. Quant aux serfs attachés à la glèbe ou soumis â Yobrok, ils recevront la liberté personnelle ; le seigneur ne pourra plus ni les vendre, ni leur imposer des redevances et des corvées, ni exercer sur eux aucune espèce d'autorité : de plus, ils deviendront proprié-: taires, chaque chef de famille, de sa cabane et de son enclos; et le mir^ d'une portion, variable selon les régions, de la terre jusqu'alors attribuée aux seigneurs. Seulement, avant d'entrer en possession, il faut que les paysans payent une indemnité à leurs anciens maîtres; ils pourront se procurer l'argent nécessaire en s'adressant au gouvernement qui, capitalisant sur un taux de 6 pour 100 leurs redevances de tout ordre, leur avan^ cera les quatre cinquièmes de cette indemnité, et se rembour-: sera de son avance en quarante-neuf annuités ajoutées aux impôts déjà supportés par le paysan. Pour prévenir toute contestation sur la valeur des terres et des redevances rachetées, il sera procédé, dans chaque domaine, à l'établissement d'un'

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inventaire. Celte tâche délicate sera dévolue à des magistrats nouveaux, des juges de paix, arbitres élus par la noblesse de chaque district, qui devront assurer le passage paisible et régulier, dans le délai de deux ans, de l'ancien état de choses au nouveau.

En somme, ces dispositions suppriment la tutelle seigneuriale, ce que des légistes d'Occident auraient appelé le doînaine éminent des nobles; par contre, elles n*entament leur domaine utile qu'avec d'infinies précautions. Le gouvernement n'avait point voulu, en effet, greffer une ré.volution agraire sur un acte d'émancipation civile, dépouiller une classe au profit d'une autre : il s'était efforcé de trouver un compromis entre des prétentions rivales, de maintenir le statu quo des fortunes privées. Celte prudence n'enlève rien à la valeur de l'initiative qui a affranchi 23 millions d'hommes; malgré toutes les restrictions, la réforme russe est encore infiniment plus généreuse que la réforme similaire des pays voisins, de la Prusse et de l'Autriche, où l'on avait donné aux serfs la liberté « toute nue >, sans la moindre parcelle de terre.

Naturellement l'enthousiasme ne fut pas universel. Il y eut des mécontents parmi les nobles, en dépit des précautions prises pour dorer leur 4 août. Quant aux paysans, leur déception fut profonde : les mémoires contemporains nous les montrent, pendant la lecture du manifeste, à l'église, baissant la tèle, demandant : « Qu'est-ce que cette liberté-là? »

C'est qu'en effet, le trait essentiel de la réforme, pour ses promoteurs, et le plus bienfaisant, l'octroi de la liberté personnelle, n'avait pour les paysans qu'une valeur médiocre. Soumis hier à l'autorité arbitraire du seigneur, ils l'étaient maintenant à celle à peu près aussi arbitraire du mir. Chacun des paysans n'y gagnait pas grand'chose. Ce qui préoccupait le plus les masses, c'était l'octroi, non d'une liberté presque illusoire, mais de la terre. Or, sur ce point, le manifeste impérial trompait cruellement leurs espérances.

Aux yeux des paysans, le noble était, non le propriétaire du sol, mais un usufruitier dont le tsar, pour certains services à lui rendus, leur avait jadis imposé Tentretien. C'était vrai pour

certaines parties de la Russie, ce ne Tétait pas pour d'autres, où le noble avait possédé la terre avant les paysans, qu'il y avait amenés et établis à ses frais. Mais quoi qu'il en fût, la conclusion du paysan était toujours la même : que l'abolition du servage, ce serait la disparition du parasite détesté, la suppression de Yobroky de la corvée, des redevances, et, pour finir, la reprise totale du sol : même le terrain sur lequel le noble avait bâti son château, tracé son jardin, creusé son étang, devrait faire retour au domaine de la commune. Les paysans en étaient si convaincus que, dans certains villages, on les vit se réunir et voter qu'en récompense de la bonté montrée par l'ex-seigneur, au temps du servage, la commune lui laisserait son château, sa vie durant.

Il est donc facile de s'expliquer leur surprise et leur colère, quand ils apprirent à quel point la réalité restait en dessous de leurs espérances. Dans beaucoup de provinces, il y eut des troubles; il fallut employer les troupes pour dissiper des bandes conduites, comme à tous les moments critiques de l'histoire russe, par des imposteurs, des samozvantzy, se faisant passer, qui pour l'empereur Nicolas, qui pour un prophète inspiré du ciel, etc. Presque partout, pendant plusieurs mois, les paysans opposèrent une résistance têtue, à tous les efforts des juges de paix pour les accommoder avec leurs seigneurs. Ils attendaient le second manifeste, le vrai. Quand enfin ils furent convaincus qu'il n'y avait plus rien à espérer, du moin« pour le moment, les arrangements marchèrent assez vite, grâce au désintéressement de beaucoup de nobles, grâce surtout au dévouement et à l'activité des juges de paix. En deux ans, les chartes constitutives de 11 000 domaines, sur 12000, furent achevées. Quant à la transformation de l'administration des campagnes, dans beaucoup de parties de la Russie, il n'y eut pas immédiatement à s'en préoccuper. Nous avons dit que la suppression de l'autorité du seigneur était subordonnée au payement de l'indemnité du rachat.

Cette immense réforme s'accomplit donc sans secousses. Elle eut pourtant de graves conséquences, mais dont la plupart ne se développèrent qu'à la longue. Les premières années, un

certain nombre de nobles furent enrichis par les indemnités, dont le montant se trouva bien supérieur à la valeur réelle des terres et des redevances qu'elles étaient censées racheter. Il est vrai qu'entre leurs mains imprévoyantes cet argent fondit vite, d'autant plus que le gouvernement, pris de court, l'avançait aux communautés de paysans en titres de rente qui furent tous à la fois jetés sur le marché et perdirent presque moitié de leur valeur. D'autres propriétaires, privés du travail servile dont ils avaient jusqu'alors usé et abusé à volonté, ne se trouvèrent pas en état d'exploiter leurs domaines, déjà grevés d'hypothèques, et furent expropriés par leurs créanciers. Beaucoup de biens nobles passèrent, et continuent à passer entre des mains roturières. Quant aux paysans, souvent leur situation s'aggrava. Du temps du servage, ils jouissaient de droits d*usage qui disparurent le jour où leur terre fut définitivement séparée de celle du seigneur. D'autre part, ils étaient habitués à s'acquitter à l'égard du seigneur, pour une bonne part, en travail et en denrées : il fallut de l'argent pour payer, en sus des impôts toujours plus lourds, les énormes arrérages des indemnités de rachat; or, l'argent étant rare dans les campagnes russes, l'usure s'y développa dans des proportions inouïes. Puis on s'aperçut vile que les lots de terre attribués aux paysans — trois, cinq, sept dessiatines de terre (la dessiatine vaut un peu plus que l'hectare), à chaque père de famille, suivant les régions — étaient insuffisants et le deviendraient de plus en plus, en raison du rapide accroissement des familles ; il aurait fallu procéder, parallèlement au partage des terres, à l'organisation d'un service d'émigration. Miloutine y avait bien songé, mais il avait été disgracié au lendemain de la réforme, et son œuvre resta inachevée. Enfin l'espèce d'autonomie attribuée aux communes trompa les espérances de ses inventeurs; il n'en résulta, trop souvent, que le désordre et la démoralisation, jusqu'au jour oii une réforme en sens inverse, sous Alexandre III, remit l'autorité dans les campagnes entre les mains de la noblesse.

Quoi qu'il en soit de ces conséquences — sur beaucoup desquelles il serait prématuré, même aujourd'hui, de porter un jugement définitif — et tout en reconnaissant leurs erreurs de

détail, il faut rendre hommage aux réformateurs de 1862. En supprimant le servage, ils ont effacé une tache honteuse, supprimé un danger chaque jour plus menaçant; et du même coup, ils ont fait faire un grand pas à cette œuvre d*assimilation de la Russie à l'Europe, qui est, depuis deux siècles, le but principal de Teffort russe.

La réforme Judiciaire. — La seconde plaie de la Russie, c*était la justice. Gomme l'administration, elle était célèbre par sa vénalité. Toutes les jnesures prises pour la rendre relativement honnête, avaient échoué. Ses enquêtes, hérissées de formalités; ses procédures, avec leur multitude de paperasses secrètes; ses jugements, toujours attaquables devant quelque instance supérieure; tout cela n'avait jamais été, pour les juges et les policiers, que l'occasion de pilleries sans fin. Longtemps, l'opinion publique avait vu ce mal avec philosophie : il était admis qu'un juge, mal payé, devait vivre de son casuel, et n'était fautif que s'il prenait, des parties en présence, plus que ne le comportait décemment sa place dans la hiérarchie. Mais, depuis le RemzoTy do Gogol, la littérature, aussi acharnée contre les concussions que contre le servage, avait changé l'état des esprits. Puis, l'émancipation des serfs, en multipliant le nombre des justiciables des tribunaux, aurait infiniment aggmvé les conséquences des vieux abus. De son côté, le gouvernement ne pouvait répugner à une réforme, qu'il avait si souvent entreprise, et on se mit à son élaboration en même temps qu'à la réforme agraire.

Seulement, les deux réformes poursuivies parallèlement s'inspirèrent de. principes tout opposés. Tandis que les idées slavophiles inspiraient la nouvelle organisation des campagnes, ce furent les idées des zapadniki, des Occidentaux, qui présidèrent à la réforme judiciaire. Il suffirait, pour expliquer cette contradiction, de rappeler le caractère ondoyant d'Alexandre II, et la variété des influences qui s'exercèrent sur lui, mais elle procède aussi d'une autre cause. En matière agraire , les réformateurs trouvèrent devant eux des coutumes populaires dont il leur fallut bien tenir compte : en matière judiciaire, les seuls modèles possibles étaient ceux de l'Europe. Ge fut donc

à elle, à la France et à T Angle terre surtout, que les réformateurs empruntèrent leurs principes : séparation des pouvoirs administratif et judiciaire; indépendance des magistrats; suppression, devant les tribunaux, des différences de caste; procédure orale et publique, enfin l'institution du jury. Du reste, ils introduisirent dans leur organisation assez de traits originaux pour qu*on ne pût les accuser d'avoir calqué servilement.

D'abord, tout en bas de la hiérarchie, il y eut des tribunaux de canton, élus par les paysans, réservés aux seuls paysans — à moins que d'un commun accord, les deux parties ne voulussent aller devant une autre juridiction — et chargés de juger, non selon la loi écrite, mais selon la coutume orale des villages. La compétence de ces tribunaux rustiques fut naturellement assez restreinte. Ils ne purent connaître, en matière civile, que des causes d'une valeur inférieure à 100 roubles, à moins d'un accord des deux parties pour leur en déférer de plus importantes, et, en matière criminelle, que des disputes, des rixes, des délits d'ivrognerie et de mendicité, des menaces, blessures légères, vols inférieurs à 30 roubles or, etc. Quant aux pénalités mises à leur disposition, ce furent les amendes, jusqu'à concurrence de trois roubles; les arrêts, jusqu'à sept jours; les journées de corvée, au profit de la commune, jusqu'à six ; les coups de verge, jusqu'à vingt.

Une juridiction plus haute fut celle des juges de paix, magistrats choisis par le conseil provincial, le zemstvo, sur la liste des propriétaires fonciers qui, dans chaque district, pouvaient justifier d'un cens, variable selon les régions, mais en général peu élevé, de fortune et d'instruction. Us étaient chaînés do juger les causes civiles dont la valeur n'excédait pas 500 roubles, et les affaires criminelles qui ne pouvaient donner lieu à des condamnations de plus d'une année de prison ou de 300 roubles d'amende. Les juges de paix de chaque district, réunis mensuellement au chef-lieu du district, comme en Angleterre, formèrent à eux-mêmes leur juridiction d'appel, soumise, du reste, au suprême contrôle du Sénat.

Enfin, à côté de cette magistrature élective, il y eut une magistrature d'État, sur le modèle de la magistrature fran-

çaise, avec son triple étage de juridictions, tribunal de première instance, cour d*appel, cour de cassation, cette dernière étant représentée par un département spécial du Sénat. Comme en France, les magistrats qui composaient ces tribunaux furent inamovibles; comme en France encore, il y eut à côté d'eux des procureurs, agents directs de TEtat et toujours révocables. Mais le système russe eut pourtant des traits particuliers. Le droit de présenter des candidats aux fonctions judiciaires devenues vacantes fut dévolu aux tribunaux eux-mêmes : il est vrai que le ministre de la Justice n'était pas tenu de nommer les candidats des tribunaux. Les juges d'instruction ne furent pas, comme en France, de véritables magistrats, mais, au moins dans les premières années qui suivirent la réforme, des sortes de greffiers révocables. Enfin le ressort des tribunaux fut très étendu : certains d'entre eux eurent tout un gouvernement sous leur juridiction; chaque cour d'appel correspondit à l'une des grandes régions de la Russie : ce qui s'explique, du reste, par la coexistence des tribunaux de paysans et des juges de paix, grâce auxquels les tribunaux d'Etat furent débarrassés d'une multitude d'affaires.

Enfin, pour les causes criminelles, le jury fut institué, et tous les citoyens purent être appelés à y siéger; à défaut du cens de fortune et d'instruction qu'on ne pouvait exiger des moujiks, un système compliqué de listes et de triages successifs détermina les noms entre lesquels le tirage au sort devait décider.

En apparence, la Russie se trouva dotée d'institutions judiciaires au moins aussi libérales que celles d'Occident. En fait, le bon fonctionnement de la réforme fut souvent entravé par le manque de personnel : on vit des tribunaux dénués de toute instruction juridique, tandis qu'à côté d'eux des jurys se distinguaient par des jugements extravagants. Pourtant, la réforme réussit : si elle ne supprima pas la vénalité, elle ]a réduisit, et peu à peu elle créa une classe de véritables magistrats. En somme, elle releva le sentiment de la justice dans la magistrature et dans la nation.

La réforme administrative. — A ces réformes, il fal-

lait ajouter une réforme administrative. La guerre de Crimée avait démontré, en effet, combien Tadministration était audessous de sa tâche : une bonne part des mécomptes et des désastres était due à ses concussions, à sa routine, à son incurie. D*autre part, le gouvernement se savait incapable de la réformer. L'empereur Nicolas, comme tous ses prédécesseurs, s'y élait appliqué, et les oukazes les plus sévères, les peines les plus dures, les moyens de contrôle les plus perfectionnés n'avaient abouti qu'à rendre la machine plus lourde, plus vexatoire, plus paperassière, sans rien ajouter à son activité et à sa probité. Le seul moyen d'obtenir un résultat appréciable paraissait être l'association, dans une certaine mesure, des administrés aux administrateurs; l'établissement, dans chaque district et dans chaque gouvernement, d'un contrôle permanent des uns sur les autres : en un mot, l'octroi de l'autonomie provinciale. Aux yeux des réformistes, cette réforme aurait l'avantage, non seulement de vivifier les provinces, jusqu'alors endormies sous la férule de leurs administrateurs, mais encore de préparer les Russes à l'usage de droits de contrôle plus importants. L'autonomie provinciale devait être, dans leur pensée, la préface de la liberté politique.

Sans regarder si loin, le gouvernement avait songé, de longue date, à faire surveiller ses propres fonctionnaires par -des fonctionnaires élus. Pierre le Grand en avait créé une multitude qui ne lui survécurent guère; plus tard, Catherine II institua des assemblées de la noblesse chargées d'élire certains fonctionnaires locaux, et de reviser les comptes des gouverneurs et sous-gouverneurs. A l'avènement d'Alexandre II, ces assemblées existaient encore avec leurs prérogatives ; mais, comme jamais elles n'avaient voulu s'en servir sérieusement, elles ne pouvaient guère être l'instrument de réforme souhaité par l'opinion et le gouvernement. D'ailleurs, elles ne correspondaient plus a l'état nouveau de la propriété et de la société. Il n'y avait plus, comme au temps de Catherine II, une seule classe de propriétaires terriens; maintenant, les roturiers pouvaient posséder la terre; à côté de la propriété individuelle la loi avait reconnu Texislenee de la propriété collective des

paysans; les villes avaient grandi. A ces intérêts nouveaux il fallait une représentation.

Dès 1860, le ministre de llntérieur, Lanskoï, ou, pour parler plus exactement, son inspirateur Miloutine, avait préparé un projet qui instituait, dans chaque gouvernement, divers cquseils élus. La disgrâce de Miloutine relarda la réforme qui n*aboutit qu*en 1864, après de longs tiraillements, au milieu des embarras causés par Tinsurreclion de Pologne. Elle créa dans les provinces, mais non dans toutes — en général, les gouvernements de Tancienne Moscovie étaient seuls appelés à en bénéficier — des assemblées, appelées zonstvo, mot qui correspond, par son étymologie, au mot allemand Landtag. Les zemstvo seraient de deux sortes, de district ou de gouvernement, les seconds élus par les premiers, qui devraient eux-mêmes leur origine à un système électoral, variable selon les catégories sociales. Il doit, en effet, y avoir dans le zemstvo des représentants de toutes les classes, des nobles, des paysans, des artisans et des commerçants des villes. Quant à ses attributions, elles sont fort multiples. Le zemstvo nomme les juges de paix, répartit les taxes, veille à Tentretien d*une partie des chemins, est chargé des œuvres d'assistance, d*hygiène, d*une partie des écoles. On peut dire que ses attributions sont celles de nos conseils généraux, plutôt plus étendues, avec cette différence encore que le zemstvo a, ce que n'ont pas nos conseils généraux, une commission permanente, avec des attributions executives, qui forme une sorte de ministère.

La création de ces assemblées fut accueillie avec enthousiasme. Pourtant, ici encore, les désillusions ne tardèrent pas à naître. On s'aperçut que certaines élections, celles des députés des paysans par exemple, étaient beaucoup trop soumises à l'influence des fonctionnaires locaux; que les décisions d'un zemstvo pouvaient être, sinon totalement annulées, du moins considérablement retardées dans leur exécution par le vélo d'un gouverneur; que leurs attributions mal définies donnaient lieu sans cesse à des conflits dans lesquels l'administration avait toujours le dernier mot ; enfin, que la loi ne leur avait pas attribué des ressources correspondantes aux charges

dont TEtat s*était généreusement dessaisi en leur faveur. Dès leur première réunion, ils se trouvèrent en déficit et durent créer des taxes qui refroidirent singulièrement Tenlhousiasme du public, d'autant plus que leur majorité rurale voulut en faire porter le poids, surtout sur la richesse mobilière et la population des villes. De là des conflits et des interventions du gouvernement qui remplissent à peu près complètement Thistoire des zcmstvo jusqu'en 1870.

Les réformes agraire, judiciaire, administrative, sont les trois grandes œuvres des dix premières années du règne d'Alexandre II. A côlé d'elles, il y en a eu d'autres moins importantes, soit qu'elles n'aient eu rapport qu'à une partie du peuple russe, soit que leurs dispositions n'aient pas duré. Elles tiennent pourtant une place considérable dans l'histoire de celte période du règne.

La réforme universitaire. — Le nouveau règne s'était ouvert par le rappel de quelques-unes des mesures les plus impopulaires de Nicolas P% en particulier de celle qui limitait le nombre des étudiants. Mais cette tendance libérale ne dura pas longtemps. Il a toujours suffi, en effet, dans la vie des Universités russes, d'une manifestation des étudiants ou des professeurs pour les désigner aux rigueurs d'un pouvoir soupçonneux, même quand il se pique le plus de libéralisme. L'occasion do la réaction fut, cette fois, l'apparition du livre de Buchner : Foret et Matière, qui souleva dans la classe instruite, dans ï intelligence, un enthousiasme hors de proportion avec sa valeur scientifique. On en prit texte pour accuser les Universités d'être des foyers de matérialisme, et le résultat de celte campagne fut la nomination d'un nouveau ministre de l'Instruction publique, le dévot amiral Poutialine : avec lui, on revit les examens de fin d'année systématiquement éliminatoires, les renvois de professeurs, la suppression de la publicité des cours, etc. ; mais on eut aussi, ce qui ne s'était jamais présenté sous Nicolas, de grandes manifestations d'étudiants, à Pétersbourg et à Moscou, des conflits avec la troupe et des arrestations par centaines. En 1863, Poutialine, usé par ses rigueurs, fut remplacé par Golovnine, qui rouvrit les Universités fermées, fonda celle d'Odessa,

LA PÉRIODE DES RÉFORMES (1857-1863) b07

et leur accorda à toutes, par le statut du 13 juin 1863, une certaine autonomie. Désormais les Universités purent faire elles-mêmes leur règlement intérieur, élire leur recteur, leur conseil de discipline, présenter des candidats aux chaires vacantes, etc. Un peu plus tard, le statut de 1864 réorganisa renseignement secondaire et divisa les gymnases (collèges) en gymnases classiques, voués à renseignement littéraire, et en gymnases réels (realschule) y le passage par les premiers donnant seul accès aux Universités.

La censure et la presse. -- Les mesures libérales prises dans renseignement public eurent pour corollaire une nouvelle législation de la presse. Déjà, au début du règne, on avait adouci Tancienne censure, celle qui défendait, comme injurieuse pour l'autorité, c toute proposition d'améliorer un service public », et la plupart des censures instituées, sous Nicolas, auprès de chaque administration, avaient disparu. Mais il fallut dix ans de tâtonnements pour arriver à la loi de 1865, qui établit pour les journaux russes un régime comparable à celui de la France après 1852. Les journaux purent paraître sans le visa de la censure, mais au risque d'avertissements pouvant entraîner la suppression. Ils eurent, du reste, la faculté de s'en tenir à l'ancien régime, plus sûr pour leurs éditeurs, et presque tous en profilèrent. Quant aux livres, une autorisation préalable ne fut plus nécessaire, mais l'administration conserva le droit de les saisir, quitte à faire décider par les tribunaux si cette saisie devait être levée ou maintenue. Ce régime, médiocrement libéral, qui constituait pourtant un progrès, n'eut qu'une existence éphémère : de nouveaux règlements ne tardèrent pas à l'aggraver.

Telles sont les principale» réformes du règne. Il y en eut d'autres par la suite, par exemple la réforme municipale de 1870 et la réforme militaire de 1874; on peut dire pourtant qu'à partir de 1866 la direction du règne change. D'une part, l'état d'esprit unanimement réformiste d'après la guerre de Crimée disparaît; l'opinion se divise : d'autre part, le gouvernement a peur de son œuvre, et l'empereur cesse de prêter aux réformes l'appui de sa volonté généreuse, mais vacillante. Une

période de réaclion commence, sous TinQuence d'abord des événements de Pologne.

L'insurrection polonaise (1862-1864). — En 1832, Nicolas V avait accordé aux Polonais, à la place de la constitulion de 1815, un statut qui établissait un conseil d*Etat, des conseils de Palatinat, des conseils urbains \ Mais ce statut n'avait jamais été appliqué, et pendant les vingt-trois dernières années du règne, la Pologne resta soumise à peu près au régime de la dictature bureaucratique. Elle n'en conserva pas moins sa vie nationale, surtout dans les campagnes. Toutes les fonctions y étaient, en effet, entre les mains de la noblesse, c est-à-dire de la classe qui conservait le mieux le sentiment national, le souvenir de la grandeur passée, l'espoir de reconstituer le royaume de jadis « d'une mer i l'autre », et la haine du Russe.

Pourtant, la Pologne ne bougea ni en 1848, ni pendant la guerre de Crimée. Au congrès de Paris, il ne fut pas question d'elle. Le bruit courut, du reste, que pour éviter une évocation de la question, les diplomates russes avaient dû faire certaines promesses d'autonomie, d'amnistie, etc. Quoi qu'il en fût de ces promesses, le nouveau régime ne pouvait avoir en Pologne une politique autre qu'en Russie, d'autant moins que la Pologne était le point faible de la frontière russe, et que la dernière guerre venait de montrer l'utilité d'un rapprochement entre Polonais et Russes, dans l'intérêt de la Russie elle-même. Quand il vint à Varsovie, en avril 1856, Alexandre II annonça donc à ses sujets polonais l'ouverture d'une ère nouvelle : < Je vous apporte l'oubli du passé... mais pas de rêverie! Dans ma conviction, vous ne pouvez être heureux que si la Pologne s'attache, comme la Finlande, à la grande famille que forme l'empire russe. » C'était, en somme, la promesse vague d'une autonomie partielle, à la finlandaise. En attendant, le tsar promulgua une amnistie, et nomma un nouveau viceroi, le prince Michel Gortchakof, l'ancien chef de l'armée de Crimée.

i. Voir ci-Uessus, t. X, p. 32S el suiv.

LA PÉRIODE DES RÉFORMES (1857-1863) 5pQ

L*opinion publique russe était favorable à une politique de conciliation; les libéraux, à cause de leurs principes, qui ne comportaient pas d'exceptions ni de restrictions; les slavor philes, parce que les Polonais sont des Slaves, et que ce peuple frère pouvait former, selon Texpression divan Aksakof, TElattampon de la Russie du côté de TEurope. Mais les Polonais étaient dans de tout autres sentiments : rouges ou blancs^ inspirés par leurs compatriotes émigrés en Occident, ou soumis à rinfluence exclusive de la noblesse et du clergé, ils ne concevaient la réconciliation qu*à des conditions irréalisables. L'autonomie, pour eux, c'était la séparation des deux Étals, polonais et russe, que rattacherait tout au plus un lien dynastique; l'État polonais, c'était, non la Pologne de 1815, la Kongressov/cUf mais la Pologne de jadis, avec ses palatînats lilhuaniens, blancs- russes , petits-russes. Pour faire réussir ces revendications, ils comptaient sur les sympathies de l'opinion russe, sur l'Europe, sur Napoléon III, le défenseur atlitré du principe des nationalités, sur l'affaiblissement du gouvernement russe, qu'ils supposaient incapable de résister, après les désastres de Crimée, et que, par une singulière contradiction, ils croyaient assez fort pour imposer aux Russes, par simple oukaze, un démembrement de la Russie. Il serait injuste, du reste, d'imputer aux seuls Polonais les difficultés que devait rencontrer un < essai loyal » de réconciliation. L'administra^ tion russe elle-même, habituée à traiter la Pologne en pays conquis, devait èlre un puissant obstacle aux velléités libérales de Pétersbourg et de Moscou.

De 1856 à 1860, le royaume resta tranquille. Toutes les espérances nationales s'étaient concentrées dans la < Société d'agriculture j» qui, sous la présidence du comte André Zamoyski, cherchait à réaliser en Pologne à peu près ce que le gouvernement faisait en Russie, sinon l'affranchissement des paysans — ils étaient déjà libres, — du moins l'amélioration de leur sort, et, de cette fagon, l'union de toute la nation dans le même mouvement patriotique. En 1860, la crise éclata. La, Société d'agriculture s'étant mise à étudier les moyens de transformer les paysans en propriétaires, le directeur de l'Inlé-»

rieur, Moukhanof, lui interdit de poursuivre son œuvre. Cette défense arbitraire produisit une agitation qui se manifesta lors de la célébration des grands anniversaires de 1830 et 1831. Le 29 novembre 1860, anniversaire du soulèvement de Varsovie, le 25 février 1861, anniversaire de la bataille de Grochov, une foule immense, en habits de deuil, se pressa dans les églises de Varsovie : quand elle en sortit, il y eut, sans qu*elle manifestât la moindre résistance, des charges de cavalerie, des morts et des blessés. Le 27 février, les mêmes scènes se reproduisirent. Le vice-roi Gortchakof rappela les troupes dans leurs quartiers, permit d^enterrer solennellement les victimes du 27, et laissa circuler dans Varsovie une adresse à Tempereur qui lui demandait le rétablissement, en Pologne, d*un gouvernement conforme aux traditions polonaises.

A Pétersbourg, la nouvelle des répressions inutilement sanglantes de Varsovie avait produit une impression plutôt favorable aux Polonais, et le résultat en fut Toukaze du 26 mars 1861 qui concéda à la Pologne un conseil d'État distinct, une direction particulière des Cultes et de Tlnstruction publique, desconseils de gouvernement, des districts, des municipalités élues, c'est-à-dire à peu près les clauses non exécutées du statut de 1832. La direction de llnstruction publique fut confiée à un Polonais, le marquis Wiélopolski, partisan de la conciliation; mais, pour atténuer l'effet de ces concessions, le 6 avril, la Société d'agriculture fut supprimée. Ce fut le système du gouvernement — si tant est que l'on puisse appeler celte indécision perpétuelle un système — que de faire alterner les apparences de concessions et les mesures de rigueur, jusqu'au jour où l'opinion russe lui imposa une conduite suivie.

La suppression de la Société d'agriculture devait forcément produire de nouveaux troubles. Le 7 et le 8 avril, des manifestations curent lieu, demandant le retrait de l'ordonnance de dissolution. Elles finirent comme les manifestations de Février, par une fusillade insensée sur une foule sans armes : la place du Château resta jonchée de morts et de blessés. Mais les manifestations n'en continuèrent pas moins : le 10 octobre, à Horodlo, sur la frontière de la Pologne et de la Lithuanie,

une foule immense, venue des deux pays, célébra l'anniversaire de leur union séculaire. L*humanité du commandant des troupes concentrées à Horodlo empêcha seule un nouveau massacre.

Pendant ce temps, le gouvernement continuait à tergiverser, effrayé successivement et de ses concessions et de ses rigueurs. Au prince Gortchakof, mort à la fin de mai, avait succédé le général Louchmanett, qui lui-même, à la suite de démêlés avec le marquis Wiélopolski, céda la place au général comte Lambert. Celui-ci, catholique, issu d*une famille française, était Thomme de la conciliation; mais on avait eu soin dé Tentourer des partisans de la répression à outrance et, le 15 octobre, Varsovie eut une nouvelle journée. La population s*était portée dans les églises pour assister à des services célébrés en mémoire de Kosciuzsko : l'autorité militaire û\ bloquer les églises, et la foule épouvantée refusant d'en sortir, finit par les faire évacuer de force, à quatre heures du matin : deux mille arrestations furent opérées. Quelques jours plus tard, après une scène violente avec Lambert, le commandant des troupes, le général Gerstenzweig se brûla la cervelle. Il s'en suivit le rappel de Lambert, la démission de Wiélopolski, une multitude d'arrestations et de déportations. Pourtant la politique de conciliation n'avait pas dit son dernier mot. Au mois de juin 1862, le grand-duc Constantin fut nommé vice-roi, et Wiélopolski reparut à Varsovie, en qualité de vice-président du Conseil d'Etat et de chef de Tadministration civile. Mais il était trop tard pour apaiser les esprits par de simples réformes administratives. A l'appel du grand-duc, les nobles répondirent par la demande de la réunion en un seul corps de toutes les anciennes provinces polonaises; des exaltés attentèrent à sa vie, puis à celle de Wiélopolski. Les mesures de répression recommencèrent : l'une d'entre elles, un recrutement arbitraire, ou, plus exactement, l'arrestation d'un certain nombre de jeunes gens, sous couleur de recrutement, amena l'insurrection. Comme en Vendée, les premiers insurgés furent des réfractaires.

La lutte ne pouvait avoir le même caractère qu'en 1831, alors que la Pologne révoltée disposait d'une armée régulière,

de villes et d*arseDaux. En 1863, il semble bien qu'il n*y ait pas eu, en Pologne et en Lithuanie, plus de six ou huit mille insurgés, partagés en un grand nombre de bandes, qui, en général, ne tenaient pas contre les Russes, toujours plus nom^ breux, mais se dérobaient à leurs poursuites, grâce aux épaisses forêts, à la complicité de la population et des fonctionnaires originaires du pays. Pendant plusieurs mois, le gouvernement officiel de Varsovie fut tenu en échec par un gouvernement occulte qui, lui aussi, siégeait à Varsovie — on sut plus tard qu'il se réunissait dans une des. salles de T Université, — levait des contributions de guerre, fermait les théâtres, les églises, se tenait en relations constantes avec les chefs de bandes, et faisait exécuter les condamnations à mort prononcées par un tribunal révolutionnaire. Pour venir à bout de ce gouvernement et de sa poignée de soldats, il fallut une armée de 200000 hommes et la dictature militaire. En juillet 1863, Wiélopolski fut destitué, le grand-duc Constantin rappelé, le général Berg, à Varsovie, Mouravief, à Vilno, investis de tous les pouvoirs, dont ils usèrent avec une énergie sauvage, encouragés d'ailleurs par Topinion russe, que les menaces de TEurope et les revendications maladroites des Polonais avaient brusquement déchaînée contre la Pologne. Dans les derniers mois de 1863, les arrestations et les pendaisons se multiplièrent : les bandes furent refoulées vers la frontière de Gallicie, que durent repasser les deux dictateurs successifs de la révolte, Miéroslawski et Marian Langiewicz. En février 1864, le dernier combat digne de ce nom fut livré, près de Wengrow, par le brave Bossak-Hauke — qui devait périr, sept ans plus tard, sur le champ de bataille de Dijon. Quelques bandes firent encore d'héroïques efforts pour prolonger la lutte et donner à l'Europe le temps d'intervenir : elles furent détruites pendant l'été, et, en août, l'arrestation et Texécution des membres du comité révolutionnaire marquèrent la fin du drame. Le gouvernement pouvait procéder sans obstacle â son œuvre de répression et de réorganisation.

Elle prit un aspect différent selon les provinces. En Lithuanie et en Petite-Russie, la massé de la population rurale était restée

indifférente ou hostile aux révoltés : la noblesse, le clergé catholique et, dans une certaine mesure, la bourgeoisie des villes, avaient sympathisé avec eux. Ce fut donc sur ces classes que tomba tout le poids de la répression. D'une part, on essaya de diminuer leur importance par de larges confiscations de terres nobles et rétablissement, sur les terres des propriétaires coupables seulement d*ètre Polonais, d'impôts de guerre des^ tinés à leur rendre le séjour du pays difflcile et onéreux : on espérait les amener ainsi à céder la place à de nouveaux propriétaires, russes de langue et de religion. On s'efforça, en même temps, de faire disparaître tout ce qui pouvait entretenir, dans une partie des habitants, des sentiments polonais. Le russe devint la seule langue de Tadminislralion et de l'enseignement, même dans les églises catholiques; les librairies et imprimeries polonaises furent fermées. Enfin les derniers uniates que le gouvernement de Nicolas P*^ eût laissé sub^ sister en Lithuanie furent ramenés à l'orthodoxie; dans les districts purement catholiques, l'exercice du culte fut soumis à des règlements vexatoires; pour bâtir ou simplement réparer iine église catholique, il fallut une autorisation, refusée le plus souvent.

Dans la Pojogne proprement dite, le gouvernement s'en prit également à la religion et à la langue. La plupart dés couvents furent supprimés, les biens du clergé sécularisés, le concordat abrogé, l'administration de l'église catholique remise à un collège ecclésiastique, à Saint-Pétersbourg. La substitution du russe au polonais, dans tous les ordres d'enseignement, fut opérée ou préparée. Les dernières traces d'autonomie administrative disparurent. Mais la mesure essentielle fut la transformation agraire et sociale entreprise sous la direction de ce même Miloutine qui avait présidé à l'émancipation des serfs. II croyait, comme tous les slavophiles, que le principal obstacle au rapprochement des Polonais et des Russes était la culture latine dont les classes dirigeantes de la Pologne étaient impré*. gnées. Pour faire rentrer la masse du peuple polonais dans sa vraie tradition slave, il fallait supprimer l'influence do ces classes dirigeantes, émanciper le peuple moralement et maté-

Histoire oéiiéiiALB. XI. 33

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rîellement. Les paysans: forent donc rendus propriétaires, aux dépens de leurs anciens seigneurs^ de la maison et du terrain dont ils n'étaient jusqu'alors que tenanciers : moyennant une indemnité très modique, les redevances et corvées furent abolies. Les communes furent soustraites a l'inQuence du cure et du seigneur. On sarrangea, d'ailleurs, en réglant mal les anciens droits d'usage, de façon à provoquer entre seigneurs et paysans des conflits dont l'administration russe serait l'arbitre. Il y avait là pour elle une source de popularité dont elle entendait largement user.

En définitive, Miloutine accomplit en Pologne la même œuvre qu'en Russie, mais d'une façon infiniment plus radicale. €ette œuvre profita, dans une certaine mesure, au gouvernement russe dont elle affaiblit les ennemis-nés, nobles et prêtres; elle profita surtout au peuple polonais, qui y gagna plus de liberté et de bien-être qu'il n'en avait jamais eu. Quant aux sentiments nationaux que le gouvernement avait voulu aflaiblir, il est fort douteux qu'ils aient perdu à cette renaissance des masses polonaises, et la preuve en est dans la série des nouvelles mesures de rigueur qui, jusqu'à une date récente, sont venues aggraver la c réorganisation » de 1864-1866.

La réaction en Russie. — De même que le mouvement réformiste, en Russie, avait eu pour conséquence un essai de libéralisme en Pologne, de même le triomphe en Pologne de la politique de répression amena une réaction en Russie. Du reste, même au moment où le gouvernement avait paru le plus engagé dans les voies libérales, le parti anti-réformiste, celui dos hauts fonctionnaires formés à l'école de Nicolas, n*avait jamais désarmé. Les événements* de Pologne le fortifièrent en affaiblissant l'influence, sur l'empereur, du grand-duc Constantin et de son entourage libéral, et en détruisant complètement celle des écrivains libéraux et révolutionnaires sur la masse dii public. Le jour oà Ilerzen, dans le Kolokol, manifesta des sympathies pour les Polonais, vit finir sa popularité; la « dictature de l'opinion.» passa à Katkof qui, dans la Gazetit de Moscou j était rinterjirète violent de l'irritation causée par léé i^vendications inconsidqréés.des Polonais, et du besoin

LA PÉRIODE DBS RÉFORMES (1857-1863) î>i$

ÎDstinctif de cUreclion ferme, éveillé dans les masses par. les longues hésitations du pouvoir. '•

Pourtant, ce revirement de Topinion n*aurait pu suffire h donner une autre impulsion au gouvernement. Le système évident d'Alexandre II était de conserver autour de lui, des geoâ de toutes les opinions; en même temps qu'il encourageait. part dessous main Katkof, il maintenait Yalouief, le ministre de llntérîeur, qui, pris à partie par Katkof comme libéral, s*eq vengeait en frappant la Gazette de Moscou d'avertissements et de suspensiçns. Il fallut, pour amener la chute successive de3 derniers tenants du libéralisme, ou supposés tels, les attentat^ révolutionnaires et les. troubles qui, en Russie même, se succé-f dèrent à partir de 1865.

Beaucoup de Russes avaient trop attendu des réformes. D0 même que les paysans avaient compté avoir toute la terre a.voO la liberté, de même les classes instruites avaient cru à un mil-? lénaire, à une regénération de la Russie. <r C'était un temps, si heureux l a écrit M""* Kovalevski dans ses Souvenirs \ nous étions tous si profondément convaincus que l'état social d'alors; ne pouvait plus durer, que nous voyions déjà poindre des temps» nouveaux, ceux de la liberté et des lumières universelles! JSouat en rêvions; et la pensée qu'ils n'étaient pas loin... nous était plus douce qu'on ne peut le dire* d Aussi la déception fut-elle grando quand on s'aperçut que l'émancipation des paysans s'arrêtait ^ moitié chemin^ que l'octroi des libertés provinciales n'aboutis sait pas à l'octroi des libert-és politiques; que Taulocratie se ser-r vait, contre les aspirations nouvelles, de mesures de rigueur dignes ^u temps de Nicolas — dans le cas, par exemple» dft l'écrivain» .Tchernychevski, envoyé en Sibérie pour un roman, € Que faire? » qui dut au sort de son auteur la fortune dq devenir l'évangile des jeunes générations. Ce mécontentement donna naissance à l'état d'esprit que Tourguénief a dépeint dans Pèreh et Ënfahfs, énle baptisantdu nom de nihilisme s étatd'esprit indéflnissable, dont, on peut dire qu'i] estja négation brutale de tout ce qui n'est pas la science, considérée comme seule vraie, comme jseule bonne, avec ce cproUaire plus ou mojns exprimé,qu'eUe ^tl'jarjue^quldQtf qira Içsjçrreurs et les t^Tannieç,

Le 16 avril I8669 un cerlain Dmitri KarakozoF, un noble, flls de pauvres propriétaires campagnards, qui avait été exclu successivement dés Universités de Kazan et de Moscou, faute de pouvoir payer ses inscriptions, tira sur le tsar au Jardin d*cté : le coup fut détourné par le paysan Komissarof. Arrêté et interrogé, Karakozof déclara qu*il avait voulu venger le peuple, dupé par un semblant d'émancipation. Il fut jugé et condamné par une commission militaire, malgré la loi qui venait d'instituer le jury; et, par contre-coup, son attentat amena la chute de ministre de Tlnstruction publique, Golovnine, qui fut remplacé par le comte Tolstoï, procureur du Saint-Synode. Celui-ci inaugura une période de franche réaction. Dans les Universités, les exclusions d*éludianls recommencèrent; dans les gymnases, renseignement des sciences fut rogné au profit de celui des langues anciennes, considérées comme panacées de Tesprii révolutionnaire. Seulement, comme on manquait de professeurs de grec et de lalin, il fallut former à grands frais un personnel hétéroclite, où des Allemands et des Slaves d'Autriche, recrutés au hasard, tenaient la première place; et la première conséquence de la réforme des études fut leur abaissement notable.

L'année suivante, un nouvel attentat fut commis contre le tsar, cette fois par un Polonais, Berezowski, et à Paris, où Alexandre II s'était rendu, sur l'invitation de Napoléon III, pour visiter l'Exposition Universelle. Il en résulta la chute du dernier représentant, au pouvoir, des tendances de l'époque précédente, du ministre de l'Intérieur, Valouief, le triomphe de Kalkof et l'adoption de la politique répressive qui con-* duira à la crise de 1878-1881 et à l'assassinat de l'empereur Alexandre II.

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