‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 5)Chapitre 59 sur 176 · L'INDO-CHINE · texte numérisé non relu

L'INDO-CHINE

ensemble que Tamiral Bonard put craindre un instant de se trouver débordé. Il demanda du secours à Tescadre des mers de Chine. En février, l'arrivée des renforts lui permit de ressaisir une vigoureuse offensive. La prise de Gocong, le principal foyer de la rébellion, brisa les résistances. Dès le mois d'avril suivant, Tamiral put aller chercher à Hué la raliCcation du traité, que Tu-Duc lui accorda dans une audience solennelle.

Projet de rétrocession. — Au lieu d'une simple station navale, c'était une colonie que nous acquérions. Le gouvernement impérial en ressentit moins de satisfaction que d'embarras. 11 savait combien les expéditions lointaines étaient peu populaires; il était avant tout préoccupé de faire accepter par l'opinion l'aventure mexicaine, dans laquelle il venait de s'engager à fond. La Gochinchine faillit < porter la peine des péchés du Mexique ». Comme s'il eût pressenti ces dispositions, Tu-Duc, décidé à tout tenter pour recouvrer ses chères provinces, avait imaginé d'entamer une négociation directe avec Paris. Ses ambassadeurs étaient chargés d'offrir en échange une forte indemnité et de ne marchander aucun sacrifice d'argent. Un projet de convention fut préparé. Moyennant la reconnaissance de son protectorat sur toute la Basse-Cochinchine et un tribut annuel de 2 à 3 millions, la France n'aurait conservé que les quatre postes de Saigon, Cholon, Thudaumot etMytho, avec des routes d'accès et le libre parcours des fleuves. C'était le système de l'occupation restreinte appliqué à la Cochinchine. Le consul de France au Siam, Aubaret, fut envoyé à Hué pour arrêter les termes d'un arrangement définitif. Heureusement Tu-Duc ne se pressa pas de conclure, il éleva des exigences inattendues qui parurent excessives; cependant la plupart des difficultés avaient été résolues, une audience royale, où l'entente semblait devoir s'établir, était indiquée pour le 22 juillet 1864, quand, le 21 au soir, un ordre de Paris, transmis en toute hâte parle gouverneur de* Cochinchine, invita Aubaret à suspendre les pourparlers. Les protestations parties de Saïgon, la campagne de brochures menée à Paris par de jeunes officiers tels que Garnier et Rieunier, qui s'étaient pris d'enthousiasme pour la Cochinchine, avaient fait impression sur l'entourage de l'em-

pereur et sur les chefs de Topposition libérale. Aussi bien que Thiers et Lambrecht, le ministre de la marine Chasseloup- Laubat, Victor Duruy, Bigault de Genouilly, le baron 'Brenier se prononcèrent vivement contre toute idée d'abandon. A la fin de janvier 1865, les négociations furent définitivement rompues.

Annexion des provinces de l'ouest. — Non seulement on n'abandonna rien, mais on se trouva entraîné à prendre davantage. Le traité de 1862 ne nous avait donné de la Basse- Cochinchine que la partie orientale ; les trois provinces de Touest, demeurées sous la domination de Tu-Duc, nous serraient entre elles et TAnnam central; de ce côté surtout la frontière était ouverte, c'est par là que passaient les émissaires porteurs des mots d'ordre de la cour, c'est là que se réfugiaient les bandes de rebelles et de pirates vainement pourchassées sur notre territoire. Nos troupes s'épuisaient dans cetle poursuite ingrate d'un insaisissable ennemi, les lettrés étaient en élat de conspiration permanente, la masse rurale, qui n'eût demandé qu'à cultiver en paix ses rizières, sollicitée par d'impérieux appels de ses anciens chefs, incertaine du lendemain, restait défiante quand elle n'était pas hostile. « Si vous voulez que nous devenions Français, disaient les plus intelligents, prenez encore Vinh-Long, flatien, An-Giang (Chaudoc), fermez l'étroite frontière de Hué du côté de Baria, et, délivrés de tout contact étranger, de toute excitation séditieuse, n'ayant plus à craindre ces menées occultes qui assiègent aujourd'hui tous ceux qui se soumettent, nous serons à vous sans arrière-pensée » (Francis Garnier). L'amiral La Grandière, gouverneur depuis 1863, insista vivement pour être autorisé à occuper les provinces de l'ouest. Quand il eut fait prévaloir ses vues, il n'attendit pas longtemps l'occasion d'agir. Au mois de mai 1867, la saison des pluies, interrompant comme à l'ordinaire les travaux agricoles, ramena l'agitation périodique toujours entretenue par les agents de Hué. Une expédition fut aussitôt préparée avec le plus grand secret. En quelques jours toutes les troupes étaient sur pied. Le 19 juin, elles entraient à Vinh-Long, le 22 à (Chaudoc, le 24 à Halien. Nulle part elles ne rencontrèrent de résistance.

L'INÏ^O-CHINE 59$

Celte nouvelle conquête ajoutait à nos possessions 1 200 000 hectares, peuplés d*un demi-million d'habitants. Elle consolidait notre position en coupant court aux espérances et aux menées du gouvernement annamite. Dès lors Tœuvre de pacification avança rapidement.

Organisation de la Gochlnchlne. — Il avait fallu s'occuper d'organiser le pays. Ce fut la tâche de l'amiral Bonard et de son successeur l'amiral La Grandière. Difficile en raison de noire inexpérience, elle se compliquait de l'abstention systématique de l'ancienne classe dirigeante, qui semblait décidée à faire le vide autour de nous. Les communes et les cantons, avec leurs notables et leurs chefs élus, accoutumés à régler les affaires locales, à percevoir l'impôt, à faire tout seuls la police intérieure, avaient repris assez vite un train d'existence régulier. Mais il fallait entre eux et l'autorité supérieure des rouages intermédiaires. Notre personnel indigène de phus et de huyens (préfets et sous-préfets), recruté parmi les éléments médiocres dont nous disposions, fut d'abord plus compromettant qu'utile. Pour remédier à son insuffisance, l'amiral La Grandière généralisa l'institution des inspecteurs des affaires indigènes créée par l'amiral Bonard. Il y eut un inspecteur par arrondissement. C'était le plus souvent un officier détaché d'un des corps de la marine, ayant auprès de lui un secrétaire français, un ou deux interprètes, deux ou trois lettrés annamites. Il surveillait les phus, les huyens, les chefs de canton et de village, assurait la rentrée de l'impôt,, administrait la justice, et, sans autre force armée que les milices indigènes, tenait en. main le pays. Ce furent comme les bureaux arabes de la Cochinchine. Dès le début, l'amiral Bonard, résistant au zèle imprudent des missionnaires, avait proclamé que la France respecterait la liberté religieuse de ses nouveaux sujets. Malgré l'institution de tribunaux français pour les Européens, les Annamites gardèrent leurs coutumes et leur juridiction particulière. On créa pour leur usage dés écoles où l'enseignement était donné dans leur langue, mais avec les caractères latins (quoc-ngu); de$ établissements spéciaux formaient des secrétaires et des interprètes*. L'impôt, d'abord payé en nature^ à là mode indigène, fut ensuite perçu

Histoire oéffiRALE. XI. 38

594 L'ALGÉKIE et LES COLONIES FRANÇAISES

en espèces. Le premier budget de la Cochinchinc» établi pour 1865, évaluait les recettes à 4 083000 francs. Elles atteignirent à 8 670000 francs en 1868. Elles suffisaient dès lors i couTrir les dépenses intérieures et même à compenser en partie, au moyen d*un contingent fourni à la métropole, les dépenses militaires demeurées à sa charge. Le bon aménagement des ressources permettait d*entreprendre d*importants travaux, d^entretenir et de développer les canaux, de porter à 2 000 kilomètres le réseau des routes, d'installer des lignes télégraphiques, de bâtir des casernes, des hôpitaux, des écoles, on arsenal, d'assainir Cholon, de transformer Saigon. Le mouvement du port dépassait 500000 tonneaux. L'exportation des riz, nulle avant la conquête, devenait de plus en plus active et déterminait un contre-courant d'importation. Le chiffre des échanges montait à 70 millions.

Le protectorat au Cambodge. — La conquête de la Cochinchine nous avait mis en contact avec le Cambodge. Cet Etat en décadence, menacé d'un côté par les Annamites, de l'autre par les Siamois, était tombé sous la domination de ces derniers. Ils lui avaient enlevé ses deux provinces les plus fertiles, Battambang et Angkor; un mandarin siamois établi à demeure à Oudong, la capitale, était le véritable chef du gouvernement; le roi ne faisait pas un mouvement sans sa permission. Alors déjà l'influence anglaise était prépondérante à Bangkok. Le Cambodge siamois, c'était le Mékong barré, toute expansion vers le nord à jamais interdite. Les gouverneurs français le comprirent. Dès 1862 l'amiral Bonard allait visiter le pays des Kmers. L'année suivante, l'amiral La Grandière y installa une station navale, sous le commandement de Doudart de Lagrée. Lagrée se fit géographe, linguiste, archéologue, diplomate. Il parcourut le pays, en étudia les ressources, la langue, l'histoire, les monuments, tint tète à l'envoyé siamois, gagna la confiance du roi Norodom. Quand l'amiral vint luimême à Oudong, il n'eut pas de peine à obtenir de celui-ci un traité par lequel il acceptait la protection de l'empereur des Français, ouvrait ses États au commerce et à la prédication des missionnaires, concédait une station à Pnom-Pen, point de

L'INDO-GHINË 595

croisement de quatre routes fluviales, et recevait un résident à sa cour. Ce résident fut naturellement Lagrée, qui eut fort à faire de lutter contre les prétentions du Siam et la peureuse versatilité du roi. Il empêcha Norodom de demander à ses puissants voisins une investiture qui l'aurait replacé sous leur suzeraineté. Quand ils se furent décidés à renvoyer les insignes royaux qu'ils détenaient à Bangkok, un représentant offîciel du gouverneur assista à la cérémonie du couronnement. Le résident siamois quitta le Cambodge, et Norodom vint à Saigon rendre à Tamiral la visite qu'il avait reçue. Après de longues tergiversations, il parut se livrer sans retour à l'influence française. Le Siam luimême par le traité de 1867 reconnut noire protectorat sur le Cambodge; peut-être était-ce lui payer trop cher celle reconnaissance, dont nous pouvions nous passer, que de le confirmer dans la possession usurpée des provinces d'Ângkor et de Battambang.

L'exploration du Mékong. — Ce fut Doudart de Lagrée qui dirigea, avec Francis Garnier comme second^ l'exploration du Mékong, a Déterminer géographiquement le cours du fleuve par une reconnaissance rapide poussée le plus loin possible; chemin faisant, étudier les ressources des pays traversés et rechercher par quels moyens efficaces on pourrait unir commercialement la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la Cochinchine », tel était le programme tracé à la mission. Partie de Saïgon le 5 juin 1866, elle séjourna quelque temps au Cambodge et s'avança sur une canonnière jusqu'à Kratieh. Elle p<issa alors sur des pirogues, évita par un transbordement les rapides de Khône et put remonter jusqu'à Luang-Prabang. En amont de cette ville, les embarcations furent abandonnées, une marche pénible de cinquante jours le long du fleuve, conservé sur la droite < comme fil conducteur », amena les explorateurs à Muong-Yung. Le 18 octobre 1867, ils franchirent la frontière chinoise du Sud-Ouest, qu'aucun homme de race blanche n'avait encore passée. La province du Yunnan où ils arrivaient était en pleine guerre civile , disputée entre les troupes impériales et les insurgés musulmans. La mission y passa cependant près de six mois, poussant des reconnaissances

sur le haut Song-Koï, dans lequel elle entrevoyait déjà une route de pénétration plus facile que. celle du Mékong, et vers Taly-Fou, la capitale des insurgés musulmans. Doudart de Lagréè, épuisé par la maladie, ne put prendre part à cette dernière excursion; il succomba le 12 mars 1868 à une aOTection du foie, que les fatigues inouïes endurées depuis deux ans avaient rendue mortelle. Garnier, revenant de Taly-Fou, ne voulut pas abandonner en terre chinoise les restes de son chef. Il les fît exhumer et transporter avec lui, d*abord à bras d*homme, puis par eau, pour les ramener à Saigon. Le retour se fît par le Yang-tsé-Kiang, Han-Kéou et Shangai. Le 29 juin 1868» Garnier et ses compagnons rentraient à Saigon après une absence de plus de deux ans, ayant traversé rindo-Chinc du sud au nord, la Chine de Touest à Test, parcouru entre Kratieh et Han-Kéou plus de 10 000 kilomètres en barque ou à pied. Ce beau voyage ne profîta pas seulement à la science; il devait aussi faire époque dans Thistoire politique de rExtréme- Orient; le cadre de l'expansion française en Indo-Chine était dès lors tracé.

Page 1