‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos joursChapitre 49 sur 180 · Aujourd'hui Citta de Friuli (Frioul · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Citta de Friuli (Frioul

et du territoire, se partagèrent le pouvoir. Il y en avait, affîrme-t-on, trente-six, probablement un par cité ou évêché. Il est du moins certain, qu'après la fin du vi'' siècle, la correspondance est complète entre les duchés et ces anciennes circonscriptions (sauf pour les grands duchés de la frontière). Les envahisseurs n'étaient pas encore tout à fait fixés sur le sol; ils continuaient la conquête, se formant en bandes sous leurs ducs, se répandant à travers Fltalie, pillant et massacrant. Ils étaient toujours aussi sauvages, et beaucoup étaient demeurés païens. Alboin s'était converti à Tarianisme; ceux des Lombards qui avaient suivi son exemple n'étaient guère moins hostiles que les païens à l'Église. Un grand nombre de nobles romains furent égorgés par cupidité, les autres astreints à payer un tribut du tiers de leur revenu. Les calamités paraissent avoir été effroyables pour la population romaine. Partout on fuyait devant les Lombards : les gens de Padoue, de toute la Yénétie se réfugiaient dans les lagunes; ceux de l'Italie centrale s'entassaient à Rome; ceux de la Campanie dans les iles Pontiennes; ceux de la Lucanie, du Bruttium passaient en Sicile. Une foule de villes étaient désertes et le demeurèrent de longues années ; beaucoup ne se relevèrent jamais. Les campagnes n'étaient guère plus épargnées; les habitants qui échappaient au massacre étaient réduits en esclavage, vendus sur les marchés de la Gaule. Dans les villes fortes qui résistaient, les survivants étaient décimés par la faim. L'anarchie des vainqueurs aggravait ces maux, nul pouvoir ne se constituait, consommant la conquête et établissant quelque ordre.

Cette situation se prolongea dix années. Elle finit par devenir dangereuse pour les Lombards eux-mêmes. Ils s'étaient brouillés avec leurs auxiliaires saxons, qu'ils voulaient soumettre à leurs droit, et ceux-ci avaient repassé les Alpes pour rentrer chez eux. Les bandes lombardes dépensaient leurs forces dans des entreprises sans suite, comme étaient leurs incursions en Gaule, et, derrière les places italiennes qu'elles avaient négligé de réduire méthodiquement, les Grecs oi^anisaient la résistance, prêts à reprendre l'offensive. Dans le nord, ils occupaient encore presque toutes les villes de la Yénétie, toute

la côte ligurienne, Suse, une île du lac de Côme, tout le pays au sud du Pô, entre le Panaro, l'Apennin et la mer. Enfin, dans la presqu'île proprement dite, ni le premier qhoc de rinvasion, ni la grande expansion des Lombards en 57S n'avaient suffi à leur soumettre l'Italie centrale et méridionale; presque toutes les villes de la côte, facilement ravitaillées par les flottes byzantines, avaient échappé. Que leur force fût brisée par deux ou trois grandes défaites, et les Lombards pouvaient avoir le sort des Ostrogoths.

L'Italie ravagée par les Grecs, les Lombards, les E*rancs. — Les Grecs, fidèles à la vieille tactique impériale, appelèrent les Francs contre les Lombards. L'empereur Maurice avait promis à Ghildebert, roi d'Austrasie, 50000 sous d'or. Devant le danger, les Lombards restaurèrent la royauté. Autharis, fils de Cleph, y fut élevé. C'était un vaillant soldat; il concentra toutes les forces de son peuple et lutta sans essuyer de revers décisif. Cinq fois (en 584, 585, 588, 589 et 590) les Austrasiens descendirent en Italie; un certain nombre de ducs lombards se soumirent à l'empereur *. Mais les Grecs et les Francs s'entendaient mal; les Francs étaient presque aussi dangereux que les Lombards ; ils pillaient sans distinction alliés et ennemis; ils n'obéissaient pas et d'autre part s'irritaient de la méfiance qu'on leur témoignait. Après leur départ, Autharis reprit l'ofTensive. Il organisait et consolidait son royaume, gagnant ses sujets par la tolérance religieuse que lui inspirait sa femme Théodelinde, qui était catholique. Reprenant la politique qui avait quelque temps réussi aux Ostrogoths, il se faisait romain et prenait le nom de Flavius. Il perdit, au sud du Pô, Modène, Reggio, Plaisance, Padoue ; au nord, il échoua dans son expédition contre l'Istrie, mais il conserva presque toutes les conquêtes faites jusque-là, et pénétra dans l'Italie méridionale jusqu'à Reggio. Quand il mourut, en 590, l'établissement des Lombards était assuré.

L'Italie partagée entre les Grecs et les Lombards. — Cependant les Lombards ne purent achever la conquête

1. Sur les guerres de cette époque entre Francs et Lombards, voir ci-dessus, chapitre m.

de la péninsule. Les côtes et les environs des grandes villes leur résistèrent victorieusement. Il s'opéra entre les territoires soumis aux envahisseurs et les territoires restés romains une sorte de division qui subsista, sauf modifications, pendant près de cent cinquante ans. Les effets s'en prolongèrent bien plus longtemps, car l'Italie ne retrouva son unité qu'après treize siècles. Il y a lieu d'indiquer avec quelque détail la géographie politique de l'Italie à ce moment, puisque c'est celui où les vieilles divisions, créées par l'administration romaine, furent remplacées par d'autres, dont les noms se retrouveront continuellement pendant le moyen âge.

Nous avons vu qu'après la réoccupation de l'Italie au temps de Justinien, cette préfecture du prétoire avait été réduite à la presqu'île. Le gouverneur porte le titre d^exarque; les circonscriptions prennent le nom de duchés, comme celles du royaume lombard. Au nord-est, Ylstrie maritime a échappé aux Lombards ; elle forme un gouvernement auquel appartiennent Tergesle (Trieslo) et Grado, la nouvelle Aquilée. De même les côtes de la Vénétie sont restées grecques; les villes fondées dans la lagune par les fugitifs des cités de l'intérieur acquièrent peu à peu de l'importance, jusqu'au jour où les principales se grouperont pour former Venise. Le chef-lieu était alors Héraclée, à l'embouchure de la Piave. Ces îles vénitiennes formèrent un duché de Vénétie d'abord sujet, plus tard seulement vassal de l'Empire. Les fortes places de Mantoue et de Padoue ne furent annexées par les Lombards qu'en 603; Opitergium (Oderzo) et Altinum qu'en 640. Sauf les parties que nous venons d'énumérer, les Lombards possédaient toute la province de Vénétie et Istric. La région orientale formait le puissant duché lombard de Frioul, suzerain des Slaves du pays alpestre, défenseur de la frontière que menaçaient les Avars. Dans les autres cités résidaient des ducs lombards, à Trévise, Vérone, Trente, Bergame, etc. L'ancienne province <le Liguric était entièrement lombarde, à Texception de la bande maritime comprise entre l'Apennin et le littoral, à laquelle les Grecs conservèrejit le nom de Ligurie. La grande vrille était Gènes. Cette zone leur fut enlevée en 640 par le

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roi Rotharis qui en fit un duché lombard. Parmi les autres duchés lombards voisins, il faut mentionner celui de Turin.

Au sud du Pô, les Grecs s'étaient mieux défendus. Dans l'Emilie, ils ont définitivement perdu, vers 603, Crémone, Parme et Plaisance; mais toute la contrée à Test du Panaro leur est restée, autour de Bologne; avec l'ancienne Flaminie, région de Ravenne et des bouches du Pô, c'est le district qui est immédiatement gouverné par l'exarque, et auquel on applique particulièrement le nom d'ExarckaL Gontigu, au sud, était le duché de Pentapole, formé de débris de provinces^ Picenum annonaire, Flaminie et Picenum suburbicaire. Il allait de l'Apennin à la mer Adriatique et s'étendait au nord jusqu'à la Marecchia, au sud jusqu'au Musone. On y distinguait deux groupes de cinq cités, toutes sièges d'un évêché : la Pentapole maritime avec Rimini, Pesaro, Fano, Sinigar glia, Ancône ; la Pentapole annonaire, avec Urbin, Fossomr brone (Forum Sempronii), Jesi (.'Esium), Gagli et Gubbio (Eugubium). L'ancienne province de Tuscie ou Toscane était à peu près entièrement aux mains des Lombards. De môme la Valérie, l'ancienne Sabine. II s'était établi, au cœur de l'Apennin, un duché lombard de Spolète, dont l'importance devint considérable. Agrandi aux dépens des provinces de Tuscie, Valérie et Picenum, il fut un véritable petit Etat, parfois presque autonome. Il ne communiquait guère avec la Lombardie proprement dite, en étant coupé par la route militaire de Ravenne a Ronie. En effet, les Grecs avaient réussi, à la fin du VI' siècle, à reprendre Pérouse et les places ou châteaux qui jalonnaient leur route de Rome à Ravenne. Ils rétablirent ainsi les communications régulières entre les deux capitales de l'Italie.

Autour de Rome s'était formé un duché de Rome, accru des débris des provinces de Tuscie et Ombrie, de Valérie, de Campanie ; il allait de Civita-Vecchia {Centumcellœ) et Narni jusqu'au Liris. De la Campanie, les Grecs n'avaient gardé que la côte, entre Gumes et Salerne ; encore cette place fut-elle perdue au milieu du vu" siècle. Ils avaient créé un duché de Naples, qui partageait la riche tcMTc de Labour {Laborinus pagus) avec

le duché de Bénévent, maître de Capoue. Les ducs lombards de Bénévent occupaient le Samnium, la moitié de la Campanie, presque toute la Lucanie. Ils travaillaient à conquérir le sud de la péninsule, où les Grecs se maintinrent jusqu'à la fin du vii' siècle dans la province d*Apulie et Galabre, et ne perdirent jamais le Bruttium. En 663,rempereur Constant II ayant essayé de reconquérir Tltalie, après la défaite de ses troupes, le due de Bénévent conquit FApulie et la Calabre avec les villes de Bari, Brindisi, Tarente, Otrante. Le nom de Calabre fut alors appliqué au Bruttium, dont les Lombards né purent s'emparer. Le duché grec de Calabre ne dépassait pas, à la fin du vu* siècle, la vallée du Crati.

Dès Tan 600, les provinces italiennes qui continuaient d'obéir à l'Empire, Istrie, exarchat et Pentapole, Apulie, Bruttium, Naples, Rome, Ligurie, étaient séparées les unes des autres; Elles ne communiquaient que par mer, et la route militaire de Ravenne à Rome était constamment menacée. Il est éton-* nant, dans ces conditions, que l'Empire, à qui l'invasion lom^» barde avait aisément enlevé la moitié de l'Italie, ait si longtemps maintenu sa domination sur ces contrées isolées les unes des autres. Ce n'est pas une des moindres preuves de la puissance de l'administration byzantine, dont la centralisation put conserver à ces territoires, éloignés les uns des autres et sans autre lien, une véritable unité.

Transformation des institutions romaines dans lltalie byzantine. — Il est donc fort intéressant de connaître le système administratif qui a donné de telles preuves, d'autant plus que cette étude nous permettra de constater une des origines du régime féodal, auquel l'Italie byzantine arriva par la transformation des institutions politiques et sociales romaines.

Justinien avait conservé ou rétabli l'ancien système administratif, fondé sur la séparation des pouvoirs. Il avait préposé à l'Italie un préfet du prétoire commandant à deux vicaires, à des gouverneurs de provinces ayant l'administration et la juridiction civile. Au-dessous, les villes avec leurs magistratures municipales : les fonctions militaires étaient gérées par

des ducs ou maîtres de la milice dans les provinces, et par les tribuns dans les villes. Ce régime ne dura pas. Sous la pression des circonstances, Tadministration civile fut subordonnée à l'administration militaire. L'exarque à Ravenne, les ducs dans les provinces, les tribuns dans les villes, prirent le pas sur toute la hiérarchie civile. Ils sont à la fois chefs militaires et administratifs, les fonctionnaires civils s'effaçant peu à peu et ne gardant que dès attributions judiciaires.

Depuis longtemps, le régime municipal était en pleine décadence. Au vil" siècle, on peut dire qu'il a disparu de la curie, ou conseil municipal; il n'est plus question des anciens magistrats : le curateur et le défenseur sont effacés par l'évêque et par le tribun, lieutenant de l'exarque, nommé par lui et qui représente à la fois l'autorité militaire et le pouvoir central au nom duquel il administre et juge. L'évoque se charge à leur place de protéger les faibles contre les vexations, de soutenir les pauvres, de veiller à l'approvisionnement de la ville et à l'entretien des édifices publics. A Rome, il n'est plus question du sénat après 603; le dernier sénatus-consulte est de 332. Le mot de sénat reparaîtra au vni'' siècle, mais pour désigner autre chose, l'aristocratie romaine. Il y a encore un préfet de la Ville, sorte de préfet de police; c'est un petit personnage à côté du pape. Le préfet de Vannone continue à recevoir du blé de Sicile; mais c'est l'Église qui, plus que lui, nourrit les Romains. En fait le duc et l'évêque, à Rome comme ailleurs, se partagent le pouvoir. Le duc nomme les fonctionnaires civils et militaires de la province ; il convoque les assemblées du peuple, par exemple pour élire l'évêque; il a la juridiction civile et criminelle, assied l'impôt, contrôle le pouvoir ecclésiastique. Rattachés à la hiérarchie byzantine, parfois patrices, au moins consuls, nommés par l'exarque, confirmés par l'empereur, souvent d'origine grecque, les ducs arrivaient à leurs fonctions par un avancement régulier. A partir du milieu du vu*' siècle, les plus importants, ceux de Rome, Naple^, Venise, sont nommés directement par l'empereur. Ce sont donc, ave<*. les bureaux où de nombreux employés les servent, les agents immédiats du pouvoir rentrai. Le préfet d'Italie, qui

réside à Ravenne, réduit à Tadministration financière, est un personnage important, mais subordonné à l'exarque. Il n*en est plus fait mention après la seconde moitié du vu® siècle. L'exarque, gouverneur suprême de l'Italie, est un haut dignitaire, toujours décoré du titre de patrice, par lequel on le désigne souvent. Envoyé de Constantinople , fréquemment renouvelé, il habite à Ravenne le palais de Théodoric. Il a la délégation de toute l'autorité impériale. On lui rend de grands honneurs, particulièrement à Rome, quand il y vient. Il a sous ses ordres armée, diplomatie, administration, finances, travaux publics, affaires ecclésiastiques; il nomme et paie les fonctionnaires. 11 surveille les élections épiscopales, même celle du pape. L'empereur garde le droit d'appel; une affaire peut toujours être portée à son tribunal; il envoie des misst, inspecteurs, soit pour traiter une question importante, soit pour faire une enquête, notamment sur l'administration financière. Enfin il y eut aussi de grandes enquêtes générales, comme celle de Léontius, poursuivie deux ans en Sicile et en Italie, au temps de Grégoire le Grand.

Lia féodalité dans l'Italie byzantine. — Tout vigilant et efficace que soit le contrôle exercé par le gouvernement impérial sur ses agents, un danger mine la puissance publique en Italie comme en Gaule : la confusion de l'autorité et de la propriété. Le régime de la propriété foncière était le même en Italie qu'en Gaule. La majeure partie du sol était aux mains de grands propriétaires; au premier rang, le fisc et l'Eglise. A côté des grands domaines, cultivés par des esclaves et des serfs ou colons, il y a encore des petites propriétés cultivées par des paysans libres, mais le nombre en décroît. Malgré les efforts des empereurs, qui ont soin de choisir le moins possible les fonctionnaires importants parmi les indigènes de la province, les grands propriétaires et les hauts personnages ecclésiastiques usurpent les terres des plus faibles, les confisquent sous un prétexte insignifiant, se les font léguer par testament, transforment en tribut régulier des cadeaux faits une fois. Spécialement pour échapper au fisc, beaucoup de paysans aliènent leur liberté au profit des grands propriétaires laïques et

ecclésiastiques. Dès la (in du vi^ siècle, le propriétaire est maître chez lui; il a la juridiction sur ses paysans; Tautorité publique n'intervient chez lui qu'à sa réquisition. Il se trouve que, malgré les précautions prises, les fonctionnaires impériaux, surtout les plus haut placés dans la hiérarchie, exarque, préfet, maîtres de la milice, possèdent ou acquièrent de vastes domaines. L'empereur voit le péril et cherche à y parer; il interdit le patronage, accorde au paysan un droit sur la terre qu'il cultive, lui permet de la quitter. Vaines précautions : les fonctionnaires continuent à accaparer la propriété. D'autre part, les grands propriétaires fonciers, qui sont les chefs naturels de la milice, arrivent aux fonctions. Beaucoup de ducs sont des propriétaires de la province; dans leurs domaines ils sont donc souverains, par la confusion de la propriété et de l'autorité déléguée par l'empereur. Les nécessités de la défense contre les Lombards, la vanité des fonctionnaires qui tous aspirent au titre de duc, à l'imitation des gouverneurs lombards, concourent à multiplier les duchés. Le titre est, au vjn'' siècle, appliqué à des gouverneurs de ville ou à de simples officiers militaires. Le résultat de cet émiettement est que l'office se confond avec la propriété de celui qui en est investi; ajoutez que, dans bien des cas, le titre devient héréditaire. Ainsi se constitue une aristocratie foncière et militaire, constituée de fonctionnaires impériaux qui ont acquis des terres, et de grands propriétaires qui ont acquis des titres. Que les circonstances historiques achèvent de relâcher le lien qui l'unit à l'Empire, la féodalité paraîtra.

Les classes de la société sont les mêmes qu'au moment de l'invasion des Barbares. En bas, la plèbe, les pauvres, les artisans, ceux qui n'ont pas la terre, c'est la classe urbaine, qui se maintient mieux en Italie que dans le reste de l'Europe occidentale. Au-dessus, les propriétaires fonciers (possessores), classe moyenne qui gère les charges municipales. En haut l'ordre sénatorial, la noblesse d'Empire. Les plus riches des propriétaires fonciers se confondent avec l'ordre sénatorial pour former une classe nouvelle, la noblesse. La classe des propriétaires se transforme et devient une classe militaire,

Tarmée (exercitus), qui figure régulièrement à côté du clei^é et de la noblesse.

Puissance de l'Église dans l'Italie byzantine. —

L'influence des grands seigneurs n'est balancée que par celle du clergé. Le pays est sans cesse ravagé, car pendant les cent cinquante ans que coexistèrent les duchés grecs et lombards, les provinciaux furent toujours exposés aux pillages et aux massacres. Le perpétuel besoin de protection qui profita à la noblesse laïque servit aussi au progrès de FEglise : quand la vie terrestre est si précaire et si triste, l'influence de la religion grandit; les hommes ont besoin de consolation, d'espérance en un ^monde meilleur. Dès le vi* siècle, le clei^é était devenu la première classe sociale par son importance dans l'Etat et par ses privilèges. L'évêque a une grande action dans l'administration. Il nomme les magistrats municipaux avec les notables de la ville; il a fini par s'occuper de tout le serviqp des travaux publics; il contrôle les finances; enfin il est, de par la loi, le protecteur des faibles, des pauvres, des esclaves; il surveille les gouverneurs, recueille les plaintes à leur sdttie de charge; il a seul juridiction dans toute affaire civile où un clerc est partie.

Le chef de l'Eglise, le pape, centralise tous c«s moyens d'action et, autant que l'exarque, il gouverne l'Italie byzantine. Nous verrons à combien d'objets s'appliquait l'activité de Grégoire le Grand ; ce n'est pas un cas isolé : par ce que nous avons conservé de la correspondance des papes, nous pouvons juger qu'ils ont tous agi de même. A titre de propriétaires, ils concourent à la défense des provinces. On leur remet l'argent destiné à solder la milice. Par leur importance même ils sont les vrais maîtres de Rome. Les fonctionnaires civils subissent leur ascendant; les populations ont gardé le respect du nom romain,' et le successeur de saint Pierre, chef religieux de l'Occident, leur paraît dans la capitale tenir la place de l'empereur. Dans les divers conflits du vn** siècle, ce sentiment se manifeste, et l'on peut prévoir qu'un jour viendra où, l'Empire continuant de s'affaiblir, le pape sera facilement accepté comme souverain temporel de la plupart des provinces conservées par l'Empire

en Italie; mais alors il aura encore à compter avec les Lombarde.

Les Lombards et l'Église : Théodelinde. — Les Lombards étaient ariens, mais n'étaient pas persécuteurs; le clergé arien n'avait chez eux nulle influence. Cette tolérance contribua beaucoup à affermir leur domination. Le mérite en revient pour une grande part à une femme qui tint dans rhistoire des Lombards un rôle éminent, Théodelinde, femme d'Autharis. Fille du duc de Bavière Garibald, elle était catholique fervente. Par son intelligence, elle conquit sur son peuple d'adoption une grande autorité, et c'est dans sa famille qu'on prit des rois jusqu'à la fin dii vu* siècle. Après la mort d'Autharis, Théodelinde donna sa main et la couronne au duc de Turin, Agilulf. Ce i)rince, (jui régna de 590 à 616, comprima sévèrement les ducs infidèles ou traîtres. Le royaume des Lombards prit alors son organisation définitive. Agilulf ménagea l'Eglise, lui rendant ses honneurs et une grande partie de ses biens. Théodelinde fit même baptiser catholique son^ils Adaloald. Elle fit bâtir à Monza une basilique où fut conservée la célèbre couronne do fer des rois lombards; à l'intérieur du diadème d'or est un cercle de fer formé d'un des clous de la Sainte-Croix. Le moine missionnaire Colomban vint achever sa vie à Bobbio. Son couvent, richement doté par Agilulf et Adaloald, devint un centre de propagande catholique. Théodelinde était en correspondance avec Grégoire le Grand. Sur un point pourtant elle se montra intraitable. Depuis les troubles théologiques où s'était compromis le pape Vigile, le métropolitain d'Aquilée avait rompu la communion avec Rome. La plupart des évoques de la Haute-Italie reconnaissaient son autorité et résistaient à l'archevêque de Milan, soumis à Rome. Malgré la diplomatie du pape, Théodelinde refusa d'abandonner la cause de l'église d'Aquilée. Dans le reste du pays lombard, sur les évêques de Spolète, Chiusi (Clusium), Luna, l'autorité du pape s'exerçait; mais, au nord, tendait à se constituer une église autonome qui pouvait devenir une église nationale lombards.

Après la mort d'Agilulf, Théodelinde fut régente au nom de

son fils Adaioald (616-626). Plus tard celui-ci se laissa gagner par les Byzantins. Il suivit à ce point les avis de ses conseillers grecs, qu*il ne fut bientôt qu'un instrument entre leurs mains. L*aristocratie lombarde, contre laquelle il sévissait, se rebella; on Taccusait de s'être laissé ensorceler par un Grec. Il fut renversé;, on mit à sa place Arioald, gendre de Théodelinde, dont la femme Gundeberge était aussi une zélée catholique.

Rotharis. — Arioald régna dix ans (626-636). On lui donna pour successeur le second mari de Gundeberge, "Rotharis, duc de Brescia (636-652). Bien qu'il n'ait pas voulu personnellement abandonner l'arianisme, Rotharis se montra bien disposé pour l'Eglise catholique. Ce fut un souverain énergique; il releva le pouvoir royal et se fit obéir de tous ses sujets, même du puissant duc de Bénévent, Arégise, qui s'était converti au catholicisme et s'abstenait de prendre part aux hostilités entre les Lombards du nord et les Grecs. Rotharis reprit l'œuvre de conquête interrompue depuis Agilulf. Les milices ravennates et romaines furent vaincues sur le Panaro (638) ; le roi arracha aux Grecs toute la côte ligurienne entre la frontière franque et Luna (640). En Yénétie il prit Oderzo (Opilergium) et Allinum; ces conquêtes furent marquées par le pillage, l'incendie, le meurtre, la réduction en esclavage des vaincus, tout comme aux premiers jours de l'invasion : la férocité lombarde ne s'adoucit que lentement. Rotharis est surtout connu comme le premier législateur des Lombards. Son édit de 643 fut leur première loi écrite. Il en sera question tout à l'heure.

Les successeurs de Rotharis. — Après Rotharis et son fils Rodoald, qui fut tué en 653, Aribert, neveu de Théodelinde, reçut la couronne. Il était catholique ; l'arianisme, n'ayant plus l'appui du roi, disparut. Les Lombards firent même preuve d'un grand zèle catholique. Bientôt, il est vrai, des guerres pour la succession royale les divisèrent. L'empereur grec. Constant II, voulut en profiter pour reconquérir l'Italie. Il débarqua à Tarente et soumit presque tout le duché de Bénévent dont il assiégea la capitale (663), mais il n'osa pousser la guerre à outrance et repartit. Quelques années plus tard, le duc Romuald de Bénévent prit l'offensive et s'empara

de TApulie et de la Calabre proprement dite, avec les ville» de Brindisi et de Tarente.

Malgré Tétat d*anarchie où était retombé le royaume après la mort de Rotharis et l'expédition impériale, il ne semble pas que la population romaine ait témoigné de haine nationale contre les Lombards. Entre les conquérants et les sujets, malgré les atrocités des premières années, Faccord est fait. Les Grecs ont encore des partisans, mais bien d'autres Italiens préfèrent être déchargés dn poids des impôts levés dans l'Empire. Cependant l'anarchie se prolongea : compétitions pour la couronne, révoltes de vassaux contre les rois. Elles ne cessèrent qu'à l'avènement de Luitprand.

liUitprand/ — Luitprand est le grand roi lombard (H2-74i). Il tient ici une place analogue à celle des fondateurs de la dynastie carolingienne en France. Après de longues années d'anarchie, il fait prévaloir l'autorité royale, oblige les ducs à l'obéissance, étend son royaume par des conquêtes, et cherche à s'entendre avec l'Eglise pour l'oi^anisation d'un gouvernement régulier.

Au sortir de la crise qui durait depuis la mort de Rotharis, le royaume des Lombards est à son apogée. Il semble que ce peuple soit sur le point de consommer son œuvre, c'est-à-dire la conquête et l'organisation de l'Italie, et qu'une nation nouvelle, formée d'éléments germaniques et romains, va entrer sur la scène de l'histoire. Mais la politique des papes ruinera ce royaume, au moment où il sera tout près de l'achèvement. Avant d'aborder le récit de ces événements, qui mirent aux prises l'empereur, le pape, le roi des Lombards et le roi des Francs, il nous faut décrire sommairement l'état politique de l'Italie lombarde, et voir comment les derniers venus des envahisseurs germains ont pris racine sur le sol romain.

Le droit : état politique et social de l'Italie lombarde. — L'édit de Rotharis (643) et la législation de Luitprand (à partir de 713) nous fournissent à ce sujet d'abondants renseignements.

L'édit de Rotharis a été rédigé « avec délibération et consentement des grands, approbation de l'armée » (c'est-à-dire du

peuple). Bien que cela ait été contesté, il est vraisemblable que la loi lombarde s^appliquait dans son ensemble à tous les sujets du royaume, sans distinction d*origine. Les Lombards s'étaient grossis en absorbant les débris des nations du bassin central du Danube, Hérules, Gépides, gens du Norique, de la Pannonie. Le régime lombard dut être appliqué aux sujets romains, dont un très grand nombre au moins étaient réduits à une condition inférieure. Ce peuple composite des Lombards, dont Tunité nationale est moins marquée que celle d*autres peuples, et chez qui Ton voit des ducs alamans, bavarois, des gastalds bulgares, n a aucune antipathie pour les mariages mixtes. Lorsque la différence religieuse s'est effacée, ces unions se multiplient à tel point, qu'à la fin du vu'' siècle la fusion parait faite entre les envahisseurs et la population primitive.

Ceux-là ont imposé leur loi, mais abandonné leur langue pour adopter celle des vaincus. La civilisation est romaine. Les architectes de Lombardie, les ingénieurs, même les artistes et les grammairiens valent ceux de l'Italie byzantine. Pour la foi chrétienne, les Lombards ne le cèdent en rien aux Romains; un duc de Frioul se fait moine : un roi va l'imiter. Dans le costume et la toilette la distinction se marque encore, mais les usages romains finiront par prévaloir.

Pour l'organisation sociale, l'édit de Rotharis distingue : l"les non libres ou sef'fs; 2" les demi-libres ou aidions, qui vivent sous la tutelle d'un patron, comme les femmes et les mineurs; ils correspondent aux lites des peuples francs; 3" les libres ou arimanSy qui sont les soldats, l'armée chez les Germains n'étant pas distincte du peuple. Au-dessus sont les nobles, qui ne forment pas une classe héréditairement investie de droits spéciaux. C'est la relation personnelle avec le roi, très importante chez tous les peuples germains, qui confère les privilèges.

Le roi est élu, en principe du moins. Les lois sont faites par lui et les grands, adoptées par le peuple assemblé en armée, et promulguées au nom du roi. Celui-ci est juge suprême et gardien de la paix publique. Tous les ans, au mois de mars, il délibère avec les hauts fonctionnaires (iudicesjy en son palais de Pavic (ïicinum) ; seuls les ducs de Spolète et de Bénévent ne

viennent pas. Les ducs, chefs du peuple presque autant que délégués du roi, ne sont nettement héréditaires que dans les grands duchés de la frontière, Frioul, Spolète et Bénévent. Le duc, chef militaire, administrateur civil et juge, siège dans la ville centrale du duché, oui est une des cités du temps romain. L'évèque lui est subordonné, quoique ce soit aussi un personnage considérable; il ne prend point part au gouvernement général du royaume, comme chez les Francs. Auprès du duc, un officier royal, le gaslald, représente les intérêts du roi et administre le domaine; il est investi de pouvoirs de justice et de police. L*importance des gastalds va croissant, surtout au temps de Luitprand ; on les emploie comme inspecteurs {missi). L'autorité royale est de plus en plus forte : la centralisation commence ; la cour royale, où toute affaire peut être portée en appel, en est le principal instrument. Ceci n'est tout à fait vrai que du nord du royaume, où Ton distingue trois régions : Auslrie, à l'est; Neustrie, à l'ouest; Tuscie ou Toscane. Les duchés vassaux de Spolète et de Bénévent sont plus réfractaires à l'autorité royale.

Le pouvoir royal est servi par l'importance exceptionnelle que les villes ont gardée en Italie. La population urbaine y est prépondérante, même au viu" siècle, après tant de ravages et de ruines, tandis qu'en Gaule et en Germanie il n'y a presque que de la population rurale. Chaque district en Italie a pour centre une ville; le double sens du mot cité subsiste comme au temps romain. Le roi lui-même se tient dans une ville, à Pavie : là sont sa cour, son palais, son trésor. Notable différence avec les Mérovingiens : c'est derrière des remparts que s'abritent les Lombards contre l'ennemi extérieur. Celte population urbaine, à qui les rois assurent l'ordre public, est relativement docile au pouvoir central. C'est probablement grâce à elle que la royauté a pu prendre le dessus sur les ducs.

Tel était l'état général des choses en Italie, lorsque la papauté y provoqua une révolution dont les conséquences se sont prolongées jusqu'à nos jours. Les rois lombards ne prévirent pas le danger; ils furent victimes de la diplomatie pontificale. Les événements que nous allons exposer montrent d'une

manière saisissante l'infériorité de ces princes devant leurs prudents et habiles adversaires, les évêques de Rome. On pourrait affirmer qu'il ne tint qu'à Luitprand d'achever la conquête de l'Italie ; le principal obstacle y fut sa déférence pour le pape. Luitprand était un roi qui faisait bonne figure à côté du prince des Francs, Charles Martel, dont il était l'allié. Il était comme lui administrateur énergique, législateur, chef de guerre. Il était, de plus, bon catholique, ennemi acharné de la sorcellerie et de la magie, constructeur d'églises, protecteur zélé du clergé, à qui il prodiguait les donations. Plein de respect pour le pape, il ne demandait qu'à s'entendre avec lui. Il devait croire l'accord facile. Voyons comment et pourquoi il s'est trompé.

///. — La papauté et son gouvernement en Italie.

Les papes et rinvasion lombarde. — Pendant les premiers jours de la conquête-lombarde, les évoques de Rome; avaient assisté, impuissants, au désastre.

Sous le pape Jean III (561-574), la situation était très tendue, à Rome, entre la population et le gouverneur, Narsès. Lo pape crut devoir se retirer hors de la ville, dans la petite église des saints Tiburce et Valérien, sur la voie Appienne. Sous Benoît (575-379), les envahisseurs se répandirent partout; les conséquences furent le pillage des églises, le massacre des prêtres, la destruction des villes que la famine empêche de résister, l'extermination des peuples fauchés comme une moisson. Pelage II (579-590) fut élu tandis que les Barbares assiégeaient Rome ; il fallut, pour l'ordonner, se passer du consentement de l'empereur. Les fléaux naturels vinrent accroître la désolation de l'Italie. Après des pluies diluviennes, eurent lieu des inondations; les vallées du Pô et du Tibre furent ravagées; les greniers destinés à nourrir le peuple de Rome furent emportés; puis vint la peste, dont le pape lui-même mourut.

Grégoire le O-rand : sa direction ecclésiastique et intellectuelle. — C*est dans ces circonstances que fut élu Grégoire le Grand (590-604).

C'était un Romain, de la vieille famille des Aniciiy un des derniers représentants de la grande aristocratie. Fils du sénateur Gordien, très riche, il commença par les honneurs laïques; sénateur, il devint préfet de la Ville (574); ses talents politiques furent reconnus au cours de cette magistrature. Après la mort de son père, sa mère, éprise de la vie monastique, lui fît partager ses sentiments. Elle se retira dans un cloître. Grégoire aliéna ses biens et fonda sept monastères, le septième au mont Aventin, où il se retira pour jouir de la vie contemplative. On ne l'y laissa pas. Le pape vint Vy chercher, malgré sa répugnance. Pelage II le sacra diacre, et lui donna le soin des intérêts politiques de TEglise. Il Tenvoya à Constantinople comme apociHsiaire, pour le représenter auprès de l'empereur. Grégoire y resta cinq années, maniant les affaires les plus délicates, tout en discutant théologie avec les. Grecs. Il était très apprécié des empereurs Tibère et Maurice. Revenu à Rome, il fut élu pape; il refusa d'abord de quitter la vie monastique, mais fut forcé d'accepter par le peuple et par les grands.

Le nouveau pontife commença par organiser une grande procession, pour obtenir la cessation de la peste. Les clercs partirent de la basilique des saints Côme et Damien ; les moines, de la basilique des saints Gervais et Protais ; les religieuses, de la basilique des saints Marcellin et Pierre ; les enfants, de la basilique des saints Jean et Paul ; les hommes, de la basilique de saint Etienne; les veuves, de la basilique de sainte Euphémie; les femmes mariées, de la basilique de saint Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun était conduit par les prêtres de Tun des sent quartiers ecclésiastiques de Rome (qui ont remplacé les quatorze quartiers de la Rome païenne), se dirigèrent, vêtus de noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte- Marie Majeure. La peste cessa. On avait vu, sur le mausolée d'Hadrien, l'archange Michel remettre dans le fourreau une épée de feu. Ces grandes pompes mélancoliques qui remplacent

les fêles d*autrefois montrent comment la vieille ville impériale s'est transformée en ville ecclésiastique et pontificale.

Grégoire le Grand était, à sa façon, un poète et un artisle. Il avait une foi profonde, un peu triste, émue, dont il a communiqué rémotion à la chrétienté. Grégoire créa une école de chant qui servit de modèle pour tout TOccident. Il composa un AntiphonairCy recueil des antiennes chantées pendant la messe; c'est alors que prédomina l'usage du chant dit grégorien^ dérivé de la psalmodie judaïque, où toutes les notes sont chantées de même sans tenir compte du rythme ni du mètre. Cette modification eut jusque sur la poésie populaire une grande influence. Il rédigea à nouveau le sacramen taire de l'église romaine. A cette époque aussi se généralisa l'usage du martyrologe dans le culte : chaque martyr étant vénéré au jour de sa passion pendant le sacrifice de la messe. Pour qui sait combien sont imposantes et émouvantes les pompes de l'église romaine catholique, combien leur effet est grand sur les esprits les plus cultivés, il est aisé de se rendre compte de l'influence qu'elles eurent sur les imaginations des hommes du moyen âge.

Grégoire le Grand est aussi un grand docteur, un Père de l'Eglise. Son Pastoral {Régula Pastoralis) a été le livre d'éducation professionnelle des ecclésiastiques du moyen âge. Ce manuel des directeurs de conscience servit de type aux clercs désireux d'instruire, de prêcher les fidèles, et de vivre selon l'esprit chrétien. Ses homélies, ses commentaires des livres saints, sur Job, sur Ezéchiel, furent dans toutes les bibliothèques, de même que ses lettres servirent de modèle à la correspondance épiscopale. On ne doutait pas que le secrétaire de Grégoire n'eût vu réellement, pendant que le pape lui dictait ses homélies sur Ezéchiel, le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, lui parler à l'oreille. Le plus curieux de ses ouvrages est formé par les quatre livres de Dialogues qu'il écrivit en 593 et 594. C'est un recueil de miracles, de légendes en grande partie d'origine populaire ; il se termine par une série de visions sur la vie future, les supplices des damnés, la béatitude céleste et le purgatoire. Sans doute tous ces ouvrages sont très inférieurs à ceux des illustres devanciers de Grégoire, Jérôme et Augustin ;

ses hymnes, imitées de celles de saint Ambroise, sont loin de les valoir; ses écrits sur la Bible témoignent d'une bien moindre intelligence de la doctrine : ils sont remplis d'interprétations allégoriques. C'est que, depuis le v° siècle, la décadence s'est précipitée. Grégoire ne sait pas le grec; il n'a pas la culture classique de ses devanciers ; il est peu bienveillant pour les auteurs profanes ; il se vante de faire des barbarismes ; la légende veut môme qu'il ait brûlé la bibliothèque du Palatin et renversé les statues de l'époque païenne. Néanmoins Grégoire le Grand tient une plus grande place que saint Ambroise ou saint Augustin, môme dans l'histoire ecclésiastique. Il n'échappe pas à la décadence universelle, mais il est l'homme le plus remarquable de son temps. Même dans l'ordre spéculatif, il a eu autant d'ascendant que les autres Pères de l'Église latine. Il fut de plus un homme d'action. Sa correspondance est un des plus étonnants témoignages de l'activité d'un homme. Toute son époque s'y retrouve, avec les graves problèmes qu'elle agitait confusément. A aucun le pape n'est demeuré étranger; partout son action s'est exercée et a marqué.

Chose curieuse, cet homme, qui a préparé tout l'avenir de la papauté, ne semble pas en avoir eu le pressentiment. Ce patricien, un des derniers survivants de l'aristocratie romaine, n'admet pas que Rome puisse décliner sans entraîner le monde. Rappelé malgré lui à la vie active, soutenu par le sentiment de son devoir, il a toute l'apparence d'un homme du passé, d'un passé qui achève de s'effacer. Il voit que l'Empire finit, et il attend la fin du monde. Il commente les prophéties qui indiquent les symptômes. Il se rappelle celle de saint Benoît : « Rome ne périra point par le glaive des Barbares, mais brisée par les tempêtes, les tourbillons, les tremblements de terre; elle s'affaissera lentement sur ellc-mômc. » Dans les catastrophes de la guerre des Lombards, il reconnaît les signes de la colère divine. Ces exterminations et ces ravages sont accompagnés ou suivis de fléaux qui multiplient les victimes. En 591, sécheresse et famine ; deux ans de suite les sauterelles dévorent les récoltes dans l'Italie du Nord; en o92, en î)99, en 600, peste ou épidémies dans toute l'Italie ; en 604, la gelée a détruit les

vignes et les moissons; famine. Grégoire constate ces calamités; il n'attend plus que les signes qui doivent apparaître dans les astres et la confusion de la mer et des fleuves ; il est convaincu qu'ils ne peuvent tarder. Ses homélies prennent le ton d*oraisons funèbres. « Où est le peuple? s'écrie-t-ih Où est le sénat? Les os sont desséchés, les chairs sont consumées, tout le faste des dignités du siècle est éteint. Le sénat n'est plus, le peuple a péri. »

Gouvernement temporel de G-régoire le G-rand. — Oui, la vieille Rome, la dominatrice du monde, périt. Mais dans ses ruines croissait lentement la Rome pontificale.

Le Panthéon a été transformé en église. Les basiliques se construisent à mesure que les temples abandonnés tombent en ruines et s'écroulent d'eux-mêmes, quand on n'y va pas chercher des matériaux. Dans la maison impériale du Palatin plus d'empereur; mais le palais des papes sera bientôt plus célèbre que le Palatin ne le fut jamais. Le tombeau de saint Pierre sera plus vénéré que ne le fut le Capitolç. Les magistratures d'autrefois sont transférées à Constantinople ou réduites à rien ; le préfet de la Ville est subordonné au pape. C'est l'Eglise qui nourrit le peuple romain, bien plus que le pléfet de l'annone ; c'est le pape qui répare les aqueducs pour que les Romains aient de l'eau potable. A la tête de chacun des sept nouveaux quartiers est un des sept diacres de l'église romaine ; c'est autour des basiliques que se groupe le peuple. Il n^^ a plus guère d'autre industrie que la construction et la décoration des églises, et tous les ouvriers se trouvent les clients du pape. Celui-ci dispose de grandes ressources, car le patrimoine de saint Pierre fait de lui le plus riche propriétaire d'Italie. D'innombrables dons et legs lui ont transmis une quantité de domaines en Italie, dans les îles, en Gaule, en Dalmatie, en Afrique, en Asie. Il n'est que simple propriétaire, soumis comme les autres aux lois de l'Etat, mais bénéficiant des privilèges du clergé, et sans rival pour l'étendue et le revenu de ses terres. Il profite de l'importance politique croissante des propriétaires et de l'évolution qui, dans toute l'Europe, fît d'eux des seigneurs féodaux. Mais ce n'est là qu'un avenir lointain. Pour le moment. contenton&-nous de:

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signaler la grande influence que sa fortune donne au vicaire de saint Pierre. Bien que les conquêtes des Lombards l'aient unpeu réduite, il n'en a pas moins des intendants dans les diverses provinces ; ce sont des agents précieux, par lesquels il est informé de tout ce qui se fait.

< Battu sans cesse par le flot des affaires séculières », il est obligé de veiller au salut matériel des fidèles, autant qu'à leur salut spirituel. L'Italie et Rome étaient bien délaissées par le pouvoir central, dans cette effroyable crise de la fin du vi" siècle. Continuellement le pape est obligé de prendre l'initiative de mesures temporelles. Il ravitaille sa ville, écarte les Lombards, leur rachète des captifs, paie leur solde aux troupes. Il écrit aux chefs militaires^ leur envoie des renforts, leur donne des conseils, même des ordres pour des mouvements stratégiques. Il nomme un tribun pour défendre la grande ville de Naples, qu'on a délaissée ; il l'accrédite auprès des chefs de la garnison, et leur adresse une véritable proclamation pour les engager à obéir.

Il est en correspondance avec tous les hauts fonctionnaires d'IUyrie, d'Afrique, d'Italie. Les notaires et les sous-diacres pontificaux qui administrent lé patrimoine de l'Eglise romaine dans les provinces renseignent fort exactement le pape sur les gouverneurs. Les évèques lui en réfèrent officiellement. La haute idée morale que le pontife se fait des devoirs du gouvernement, ses vertus, rendant son approbation ou son blâme fort graves. Il va de soi qu'il juge tout au nom de l'idéal chrétien, « défendre sur la terre la cause de Dieu », et que les devoirs du pouvoir temporel se résument pour lui dans le respect des droits de l'Église et la déférence à ses conseils. Lorsqu'on sait ainsi catégoriquement ce qui est bien et ce qui est mal, on est très fort. On ne doit s'arrêter devant aucune autorité; on parle au nom de principes éternels : « Mettre un frein aux violences* des laïques, affirme Grégoire, ce n'est point aller contre la loi, c'est porter secours à la loi. » Dans ces convictions, le saint a puisé la force nécessaire pour faire face à tous les périls, se chargeant à la fois de tout ce qui intéresse la Ville, par cela sieul que c'était utile, indispensable ; se substituant aux fonc-

tionnaires civils et militaires, négociant même avec le roi des Lombards sans consulter Texarque impérial. Son épitaphe le qualifîe de < Consul de Dieu ». Par le rôle qu*il prit dans Rome, Grégoire le Grand est le premier fondateur du pouvoir temporel de la papauté.

Relations de Grégoire le Grand avec TEmpire. — Il est pourtant le fidèle sujet de TEmpire et son humble serviteur.

II recommande aux populations Tobéissance et il en donne Texemple. Il trouve doux le joug de l'Empire et s'honore de faire partie de cette « république universelle >. Sa correspondance atteste l'extraordinaire humilité avec laquelle il fait sa cour au maître. Il flatte 1- impératrice, la prie de liiî servir d'intermédiaire auprès de son mifti. Maurice pourtant- ne le traite guère biens il parait avoir été 'fort mécontent 3es perpétuelles réclamations du pape et de ses ten\atiws diplomatiques; il se moque de lui, le traite de sot (ce que Grégoire ne relève que bien doucement),* et le rappelle à f humilité chrétienne qui sied à un évèque; Il installe malgré lui Tévêque Maxime de Salone, soutient les prétentions des patriarches de l^lonstantinople au titre d'oecuméniques. Grégoire cesse de lui écrire au sujet de la politique à partir de 595. Après 601 il n'a même plus d'apocrisiaire à la cour de Byzance. Lorsque l'aventurier Phocas a été proclamé empereur et qu'il a fait tuer Maurice et toute sa famille, Grégoire comble de flatteries le meurtrier d'un homme dont il avait déclaré « la vie nécessaire au monde >. Il attribué la révolution à la Providence qui, pour soulager le cœur des affligés, a élevé au souverain pouvoir un homme « dont la générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine ». Il se réjouit que la bonté, la piété soient assises sur le trône impérial. Il veut qu'il y ait « fête dans les cieux, allégresse sur la terre ! » En même temps, il présente à la femme du parvenu, Léontia, ses félicitations : « Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune âme imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu », et il invite « les voix des hommes à se réunir au chœur des anges pour remercier le Créateur. »

Un siècle plus tard, ce langage sera encore celui des papes.

Ils ne conçoivent pas d'autre cadre que celui de TËmpire. Leur esprit habite le passé.

Grégoire le Grand et les rois barbares. — Cependant Grégoire voit bien que le champ d'action de la papauté était l'Occident. Du côté de l'Orient, il maintient les droits du siège de saint Pierre. Nous avons dit son attitude à l'égard des autres patriarches et comment il refusa le titre d'évêque œcuménique à son rival de Constanlinople. Avec une modestie qui fut d'une suprême habileté, il ne prit pour lui que celui de servus servoram Dei, Beaucoup plus intéressants sont les rapports de Grégoire le Grand a\'ec les évoques d'Occident et avec les rois*. Ses lettres aux rois sont nombreuses, aux reines surtout. De tout temps, depuis Madeleine et "Marthe, les femmes ont été les meilleures aujûliaires de l'Eglfse. Auprès du roi arien des Lombards, le j)ape a pour intermédiaire la reine Théodelinde. Il écrit aux i^ois des Francs, à Childebert, fils de Sigebert, à ses fils. Ses lettres à Brunehaut ne tarissent pas en éloges sur cette princesse. Il l'entretient des plus graves affaires de l'Église, et lui demande de convoquer un concile pour réprimer la simonie et corriger les mauvaiS^^s mœurs des ecclésiastiques. Il recommande aux rois francs les moines qu'il envoie en Angleterre pour convertir les Anglo-Saxons. Chez ceux-cfr une reine encore, Berthe, fille de Charîbert, roi db Paris, commence la conversion. En Espagne, Ingonthe, la fille de Brunehaut, a préparé la ruine de l'arianisme.

Les moines; la règle de saint Benoit. — Pour agir partout sur les peuples, Grégoire ne compte pas seulement sur les rois. Ce n'est même pas sur le clergé séculier qu'il s'appuie le plus, bien qu'il ait soin de maintenir la relation hiérarchique avec Rome, qu'il ne se soit guère fait de consécration épiscopale en Italie sans sa confirmation, qu'il ait donné en Gaule et en Espagne le pallium à certains évoques, devenus pour ainsi dire ses vicaires, et qu'il ait été en correspondance suivie avec plusieurs évêques. Ses véritables agents co sont les moines.

Il y a eu des moines dos les premiers jours de l'Eglise,

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