FIAMMA A GEORGES
« J'aime tout ce qui est étrange. Votre conduite hardie, la témérité de vos entreprises, prouvent que vous êtes original ; tant de gens cherchent à le paraître sans y parvenir, que vous devez être un type bon à considérer de près.
a Je vous recevrai donc chez moi toutes les fois qu'il vous plaira d'y venir, ce qui veut dire que je ne m'effraye point de vos menaces, et que je redoute moins encore les conséquences d'un amour qui ne s'attache qu'à l'extérieur, et qui est trop violent pour être durable.
a Ftamma. »
« Si cette lettre^ passablement impertinente, ne parvient pas à commencer sa guérison, je le tiens pour incurable, » avait penséla jeune veuve.
La lettre lue, Georges haussa les épaules.
« Cette femme ne vaut pas la peine que je me suis donnée, pensa-t-il. Je ne la plaindrai pas. » ' Le lendemain, Angiolina, rayonnante de joie, annonça M. Georges à sa maîtresse, qui attendait sous les armes de la coquetterie.
Tout un mois se passa. Le jeune homme vint chaque jour, apportant sans se lasser le mêm^ masque d'adoration constante. '
Fiamma avait abusé largement de son privilège de femme pour mettre en jeu toutes les contradictions, tous les caprices ; il ne lui était pas arrivé une seule fois
d'être de l'avis de Georges. Pour une coquette comme elle Tétait, il y avait réellement de l'héroïsme à se montrer si complètement maussade.
Rien n'avait été capable d*effrayer Georges ; il trou* vait adorable ce qui aurait dégoûté Thomme le plus pacifique ; la froideur de sa maîtresse l'attristait sans qu'il s'en plaignit ; la mo^e qu'elle faisait à son arrivée donnait, selon lui, un attrait de plus à sa beauté. Les traits satiriques dont il était l'objet étaient, à ses yeux, des preuves d'esprit, voilà tout, si bien que Fiamma finit par se persuader que les défauts qu'elle avait mis en évidence pour rester fidèle à Aymar étaient des per. fections dont elle avait ignoré jusque-là le prix et l'influence.
Tant de persévérance, une si parfaite abnégation de toute volonté jointe à de Tcsprit et aux charmes extérieurs, devaient nécessairement atteindre et toucher le cœur de Fiamma. Bientôt tous les caprices, toutes les boutades disparurent, la coquetterie reprit son empire, le naturel revint^ et l'heureux Georges ne tarda pas à lire son triomphe dans des yeux qui, jusque-là, avaient évité de rencontrer les siens.
Un soir, la Vénitienne était assise sur une causeuse, Georges, presque couché ^ ses pieds, la contemplait avec mélancolie.
a Que voulez-vous encore? lui dit-elle avec le ton du reproche. Ne m'avez-vous pas rendue infidèle à mes serments? Ne viens-je pas de vous dire que je vous aime de toutes les puissances de mon âme, et que nul homme ne fut aimé comme vous l'êtes?
— Fiamma. dit Georges, je suis bien jeune et pourtant je connais la valeur des serments d*amour ; ils sont tous écrits sur le sable, et il sufGt d*un coup de vent pour les balayer. Ce qu'il me faut, à moi, qui, peu habitué au bonheur, crains toujours qu'il ne m'échappe, ce ne sont pas de vaines paroles.
— Je ne vous comprends pas.
— Je veux avoir la certitude que vous n'appartiendrez jamais à Aymar.
— Ne l'ai-je pas promis?
— Les promesses, Fiamma, sont de la famille des serments ; je ne crois pas plus aux unes qu'aux autres.
— Comment ! quand je me suis compromise pour vous, quand je vous ai reçu à toute heure, et que j'ai PQUssé la faiblesse jusqu'à vous permettre de ne plus me quitter, vous douiez encore!
— Je t'adore, ma Fiamma, tu es mon plus cher trésor, il est donc naturel que je tremble de te perdre.
— Cruel enfant ! dit la jeune veuve en promenant sa blanche main dans les boucles brunes qui tombaient sur le front de Georges ; que vous faut-il encore? Parlez, pour effacer le nuage qui obscurcit vos yeux limpides, je vous sacrifierais tout.
— Je veux, dit le jeune homme en pressant sur ses lèvres les mains de Fiamma, je veux que vous appreniez à M. Aymar qu'il ne doit plus compter sur vous.
— Impossible ! Que penserait-il de moi? »
Un sourire amer glissa sur les lèvres de Georges ; il se leva, prêta sortir.
K Je me retire, madame, dit-il froidement, je dois
' LE TALION DE L'AMOUh. 27S
renoncer à posséder un cœur qui nourrit deux amours.
— Mais je n'aime que vous! s'ccria-t-elle encore. Seulement je ne sais comment faire pour échapper à mon serment.
— Avec votre esprit? dit Georges. Allons donc! La femme qui aime a des ressources dans Timagination qui ne lui font jamais défaut.
— Jevous jureque je ne sais comment m'y prendre.
— Écrivez donc ! Je vais dicter. »