GEORGES A FIAMMA
« Que VOUS ai-je fait, madame, pour me traiter avec tant de rigueur I Quels sont mes crimes pour persister à m'ôter mon seul bonheur ici-bas, Tespérance d'apercevoir quelquefois votre ombre et d'attacher mes regards sur le sanctuaire où vous respirez?...
«N'avez-vous jamais connu Famour? Ignorez- vous sa puissance, puisque vous condamnez si sévèrement les imprudences qu'il fait commettre? Pourquoi êtesvous la plus adorable des femmes? Pourquoi le destin a-t-il voulu que vous m'apparaissiez en songe, quand j'avais juré de résister toujours à un sentiment qui devait avoir sur ma vie une si triste influence?
« Ce que j'éprouve pour vous, madame, n'a sans doute jamais été ressenti par nul autre. Pour posséder votre amour, je ne reculerai devant aucun obstacle ; tant que vos gens ne m'auront pas tué, je reviendrai chaque soir sous vos croisées ; et, si vous restez insensible à ce feu qui me brûle, je terminerai sous vos yeux une existence que vous aurez reudue bien malheureuse.
« J'attends mon arrêt :
« Georges. »
Quelle femme, fût-elle un modèle de vertu et de constance, ne serait pas émue à la lecture d'un sem-
hbble aveu? lettres d'amouri quel cœur inhumain n'avez-yous pas attendri, quelle colère n'avez-\ous pas désarmée, quelle candeur n'avez-vous pas fait tressaillir! Malheureuse, oh! bien malheureuse celle qui ne vous a jamais désirées, et qui, vous ayant lues une seule fois, ne vous a pas gardées vivantes, en caractères de feu, dans le plus inviolable sanctuaire de sa mémoire I
Fiamma lut le billet de Georges et rêva. Il y a des heures bénies pour Tampur qui ose se montrer, des heures d'abandon où Ton ne sent ni la force, ni même la volonté de lui résister. Georges avait rencontré une de ces heures-là. Puis, que d'excuses avait Fiamma! Elle était femme d'abord, fiUe d'Eve qui vendit le bonheur céleste pour une louange d'amour ; puis elle était Italienne, Italienne de Venise, c'est-à-dire une excuse dans l'excuse ; enfin Aymar n'était pas là, et l'on sait le proverbe si dur aux absents. Bien d'autres choses encore dont je . n'ai rien dit, et qui plaident éloquemment au cœur des femmes : le caprice, ce frère jumeau de l'amour, la nuit voluptueuse, etc.
Il sera donc facile de comprendre ce que dut éprouver l'impressionnable et romanesque Vénitienne qui se passionnait pour tout ce qui sortait de la ligne ordinaire. Cependant, se rappelant soudain les engagements qu'elle avait pris avec Aymar, et n'étant peutêtre pas fâchée de voir jusqu'où pourrait aller la passion de son nouvel adorateur, elle résolut de lui écrire ; elle se dit à elle-même^ pour rassurer ses scrupules, que c'était pour se distraire.
LE TALION DE L'Alli)rH. »>7
Le lendemain, quand Georges parut sous sa croisée, elle laissa tomber à ses pieds la réponse qu'il était en droit d'attendre.
Vl^mA A GEORGES.
« Si vous étiez moins jeune, j'aurais peine à vous pardonner la hardiesse de votre conduite, mais je prends si bien votre inexpérience en pitié que je serais réellement coupable, moi plus raisonnable que vous, si je ne me faisais pas un devoir de vous prouver que votre amour est une folie.
« Avant de livrer son cœur, il serait bon, je crois, de s'informer si la personne à qui l'on fait cet hommage est libre de l'accepter. Si vous l'eussiez fait, monsieur, vous auriez su (je n'en fais pas un mystère), que j'ai promis ma main à un homme que j'aime, et qui, dans un mois, deviendra mon époux.
« J'espère que cet aveu vous ramènera à des sentiments plus raisonnables ; renoncez au plus tôt à une espérance que je ne dois ni approuver ni entretenir. »
C< FlAMMA. »
« Bon I pensa Georges. Elle croit devoir s'excuser d'en aim^ un autre; c'est qu'elle est bien aise d'écouter une nouvelle sérénade. Allons, un aveu plus brûlant, plus désespéré cette fois. »
Des trois réponses qu'il écrivit coup sur coup, il envoya celle-ci :
2tt8 TK TALION BK Î/AMOUR
GEORGES A FIAMMÂ.
« Pour ra*ôter le courage, vous me parlez de votre amour pour un autre. . .
a Qu'avez-vous fait, madame? Vous n'avez rien détruit de ma passion, vous y avez njouté la jalousie et la haine... Oui je le hais, cet homme qui, plus heureux que moi, possède votre tendresse ; j'ai le droit de lui demander compte du repos qu'il m'a ravi, et, si jamais je le vois auprès de vous, je sens à la colère que cette seule pensée fait naître en moi, qu'il faudra qu'il ait ma vie ou que je lui arrache la sienne.
« Croyez-vous, maintenant, qu'il vous aime autant que moi? Etes-vous bien sûre que l'absence, si fatale à l'amour, n'aura pas enlevé de son âme jusqu'à la trace de votre souvenir, si vous appreniez qu'il a, pour vous donner son cœur, détruit le repos et l'avenir d'une femme qui croyait en lui comme on croit en Dieu?
« Dans le calme de votre conscience, répondez formellement à toutes ces questions ; alors je vous débarrasserai de mes obsessions et vous n'entendrez plus jamais parler de celui auquel, un seul mot de vous, donnerait tant de bonheur.
La lettre s'échappa des mains delà belle lectrice, a Pauvre enfant ! murmura- t-elle, AngioUna avait raison : il m'aime... à la folie. »
LE TALION De L'AMOUR. 269
Une pensée terrible traversa l'esprit de Fiamma, elle fronça le sourcil, serra les lèvres. . .
c< Si Aymar, ajouta t-elle, que j'ai rendu si facilement parjure à sa foi, allait m'oublier pour une autre! Cette pensée m'a fait froid au cœur, comme la lame d*un stylet. Trouvons les moyens de sortir de la situa* tion étrange où ce pauvre fou m'a placée...
« Le fuir? il s'attacherait à mes pas. Il vaudrait peut-être mieux le voir de près... lui parler... et détruire par des caprices et des boutades adroitement simulés le ravage de cet intarissable amour... essayons! 11 paraît si jeune, il faut en avoir pitié... je m'y prendrai si bien qu'il me détestera avant le retour d'Aymar. »
Fiamma prit ce qu'elle appela « une charitable résolution. » Tenter laguérison d'un fou, n'est-ce pas œuvre méritoire? Elle répondit , mais cette fois le billet ne suivit pas le chemin ordinaire du balcon, il n'eut pas l'air de descendre du ciel ; ce fut la main discrète d'Angiolina qui le remit au jeune étranger.
« Cherche-toi un mari, s'écria ce dernier, quand il eut porté à ses lèvres le gage parfumé.
— Pourquoi?
— Parce que tu as trouvé ce soir la dot que je t'ai promise. »
Angiolina battit des mains ; elle s'en alla en rêvant à sa toilette de noces.
De son côté, Georges lisait assez froidement pour un amoureux de son âge- et de sa hardiesse l'épitre suivante :