SCÈNE VI
LE COMTE, seuL
La baronne d'Éricourt I . . . Dans quel but a-t*elle changé de nom? Y a-t-il là-dessous un drame ou un scandale? Madame de Langeais n'était qu'une coquette, madame d'Éricourt serait-elle une lionne ou un basbleu? — Je perdrais au change. Du reste, soyez sans inquiétude, madame la baronne, je ne trahirai pas votre incognito, je pousserai même la discrétion jusqu'à ne pas vous reconnaître.
Enfin ! . . . malgré mon serment, me voici chez elle. . . J'ai résisté longtemps et j'avais tort!... On rencontre sur sa route une femme jeune et belle, on en devient amoureux fou, c'est naturel. . . Elle vous trompe, c'est. . . eh bien, oui, c'est encore assez naturel! Est-ce donc une raison pour lui jurer une haine à mort? Ma foi, j'ai tenu parole tout juste assez longtemps pour n'avoir plus qu'une pensée : la voir et lui dire comme autrefois... (S^arrêtant.)
Diable! c'est là le difficile. — Autrefois est peut-être pour elle de l'histoire bien ancienne ! Les voyages ont tellement bruni mon teint, vieilli mon visage!... Qui sait si, en m'écoutant, elle ne regardera que l'âge de mon cœur?... Pourquoi Tai-je rencontrée à ce bal plus jolie, plus séduisante que jamais, — mais coquette comme toujours ! Ah I sa vue m'a fait rêver au plus beau temps de ma jeunesse! . . . Allons, allons, pas d'il-
lusion. ', . (Regardant partout.) Quel luxe, que de choses inutiles ! Tout cela sent bien la femme frivole, pas un livre... Ah! pardon I... (Prenant le volume.) Qu'est-ce que cela? Un roman nouveau, ouvrage très-utile pour déformer l'esprit et le cœur. Et cette brochure? La Sylphide, journal des modes Enfin je passe condam* nation. C'est pour nous plaire que les femmes cherchent à être jolies, et souvent nous ne valons pas toute la peine qu'elles prennent pour y réussir.
(Regardant encore^ puis s* impatientant.) Je crois que madame la baronne a complètement oublié qu'elle est attendue... après tout, tant mieux... Cette visité est absurde. En amour le temps perdu compte double, et, si l'on s'arrête aux premières pages, c'est-là que le roman finit.
Seul avec elle, je ne serais pas maître de mes sentiments. Partons, la fuite est quelquefois du courage. (En faisant une fausse sortie.) Je vais donner un prétexte. (Il aperçoit PaWum ouvert sur la table.) Un portrait d'homme! La tête est belle, quoiqu'un peu etTéminée! (Retournant la feuille.) Encore! c'est quelque soupirant que madame la baronne aura fait poser pour se distraire ! (Tournant encore.) Le même, toujours le même. (RejetarU l'album avec humeur.) Voilà un monsieur fort heureux I
Pardine, j'étais un grand sot de quitter honteusement la place sans faire valoir mes droits. . . Oh ! je reste à présent et j'attends de pied ferme. Je suis venu pour remettre à la baronne une lettre... Voilà le but que je cherchais à ma visite.
De toutes façons je suis bien aise de faire voir à une coquette comment un honnête homme se guérit de rayoir aimée. Mais silence, c'est elle.
(La baronne pariAt à la porte de droite.)