‹ Histoires à l'enversChapitre 5 sur 28 · EM)L · texte numérisé non relu

EM)L

voix saccadée. Tu avais cru te débarrasser de moi comme d'un fâcheux témoin de tes souillures... Je reviens plus implacable que Jamais. Tu m'as fait jeter dans un cachot... je reviens pour te rapporter avec ma présence le remords que tu avais exilé; me voici, moi, Otbert, le premier amant de Ton Altesse. .. prêt à faire valoir mes titres de possession s'il le faut. Pourrais-tu vivre sans moi? Est-ce que tout commerce n'a pas son enseigne? tout condamné, son écriteau sur le pilori?

— Grâce I » sanglota la courtisane à demi suffoquée.

Un ricanement répondit à cette prière.

Alors Hermann, qui avait écouté, les yeux à terre, se redressa, posa la main sur le bras d'Otbert... « Si tu continues, s*écria-t-il, lu es un lâche!

— Quoi ! tu l'aimes I . . .

— Je l'ai aimée. Adieu, madame, j'emporte le malheur d^ toute ma vie, »

Le pauvre jeune homme s'éloigna, entraînant Otbert. Fiorclla le regarda partir; elle avait l'œil sec, la figure froide, elle ne lit aucun mouvement pour le retenir. (>'était un grand cœur qui se brisait ! elle ne se sentait pas assez pure pour le consoler.

« Marion, dit-elle au bout de quelques minutes, donne-moi ton bras. J'allais oublier que ce fou désir Jack doit m'attendre avec impatience dans le berceau d'acacias. »

Qu'y avait-il sous cette apparence? Du dédain ou de la sympathie? 1^ cœur de la femme est profond comme

ia aier, a dit Shakspeafe, ne nous perdons pas dans cette immense profondeur.

Dû danger d'avoir rendez-vous trop près d'un feu d'artiiice.

Revenons au bosquet où Theure du rendez-vous était aussi sonnée pour le baronnet.

Mais il nie vient une idée. J'allais oublier de parler de nos conspirateurs, les braves compères de Tauberge des Trois-Mages, Leur complot n'était pas une chimère. Ils eurent d'abord quelque peine à pénétrer dans les jardins du palais; les sentinelles faisaient de Topposition, arguaient de la consigne. Mais dans un Rosemberg tout le monde se connaît ; on s'approcha, on discuta, on corrompit. Les intrus firent voir le cabaret du coin, les soldats firent voir de la bonne volonté. Comme il y a surtout avec Bacchus des accommodements, on s'entendit, on trinqua et l'on entra. Là n'était pas, à vrai dire, le plus difficile. 11 s'agissait maintenant de He pas faire disparate dans cette belle assemblée, de ressembler aux gens de bouton, etc'étaitlà, — suivant l'expression de M. de Buffon, — une tout autre paire de manches. Nos gens des Trois-Mages n'étaient rien moins ([ue dégrossis et façonnés aux belles manières.

On restait donc là dans l'ombre, indécis, un pied en l'air, lorsque passa une troupe de masques habillés en magiciens.

7g 1»ENDC.

« Bon ! dit un conjuré, voilà notre affaire. Des masques, des bonnets pointus et des robes longues, — on n*est pas obligé d'avoir l'air de quelque chose. »

Les magiciens sont entourés, arrêtés, déshabillés en un tour de main. On leur glisse quelques florins en poche; ils n'ont garde de faire du scandale, et, tout joyeux de la bonne aubaine, ils s'en vont par où ils sont venus. Sur ce, les faux magiciens tiennent conseil.

« Que faire? demandent les plus pressés.

— Vous avez la mémoire courte, compères. Voici ce qui a été décidé : jeter le désordre dans la fête, insulter la favorite, la perdre, s'il était possible. Allez donc chacun de votre côté, et que la malice vous inspire !

— Amei^! » fit la conspiration en chœur.

Et elle s'éparpilla dans les jardins.

Au bout d'une heure, il y avait vingt intrigues découvertes, un quadrille de danseurs avait manqué, les illuminations pâlissaient. Au bout de deux heures, les danseurs avaient des entorses , les ténors chantaient faux, les m,aris se querellaient, leurs épouses s'évanouissaient, les lampions s'éteignaient.

Sur ces entrefaites, l'heure du berger sonna pour sir Jack, qui vérifiait, montre en main, dans le berceau d'acacias, l'inexactitude des femmes en général et des favorites en particulier.

Fiorella laissa Marion en sentinelle à l'entrée du bosquet. Quand elle parut, le sensible sir Jiick faillit se trouver mal.

« Oh ! je suis bien heureux, soupira t-il.

TEMM'. 77

— De quoi? » demanda froidcmenl la dame.

Notre homme ne jugea pas à propos de répoudre,

parce qu'il ne comprenait pas que, puisqu'il était heureux, on ne le fût pas autant que lui. Mais, en homme habile, qui a préparé ses plans, il ne laissa que le moins de prise au hasard. Il avait arrangé un discours pathétique, qui débutait par l'apostrophe et finissait par la déclaration formelle en passant par les brûlantes protestations. II crut le moment venu et récita.

« femme incomparable et trop cruelle ! ô reine de mon cœuri ô ange gardien de mon amour? vous savez...

— Sir Jack, interrompit Tange gardien, avez-vous du courage?

— Pour vous, je braverais les tempêtes, j'escaladerais les montagnes , je ferais la conquête de Rosemberg!

— Donneriez-vous un soufflet à un homme?

— Dix I vingt !

— Un seul suffit.

— Ma vie est à vous. »

Elle ne répondit pas. Sir Jack se dit qu'elle avait voulu réprouver et qu'il avait triomphé de l'épreuve. En conséquence, il passa au second argument de son discours, — les protestations.

«Si l'on doit vous être fidèle? Ingrate! oubliezvous que toutes mes nuits, je les passe à rêver de vous; que tous mes jours, je les passe à me rappeler mes nuits. Quand on vous a vue, c'est pour l'éternité qu'on veut vous revoir. Le soleil...

78 PKNDU.

— Sir Jack, interrompit-elle encore, tueriez-vous rhomme qui m'aurait insultée?

— Ahl j'y suis, pensa le baronnet. C'est la suite de répreuve; elle va crescendo, comme moi. — Madame, répondit-il avec un grand flegme, à vingt-cinq pas, je casse une pipe dans la bouche de mon ami sir John; à l'épée...

— Le pistolet me convient. »

Fiorella se renferma dans un nouveau silence.

Cependant Marion faisait bonne garde. Elle comptait les beaux cavaliers et soupirait I cette pauvre fille ! elle n'avait vraiment pas l'étoile heureuse. Venir à une fête de nuit, faire les frais d'un ravissant costume, avoir le pied cambré, la taille fine et l'œil assassin, pardessus tout être sous le masque et pouvoir se faire passer pour une dame, — tout cela pour rester de planton à l'ombre d'un hoquet où l'on n'attend personne !• Quelle série de doléances ! aussi Marion se désolait et comptait de plus belle les galants cavaliers.

Entre deux branches, à côté d'elle, surgit une figure noire. Comme une courageuse sentinelle, la servante ouvre la bouche pour crier : « Qui vive ! » une main la lui ferme. Elle se débat, elle s'indigne, elle va appeler du secours... lorsque l'homme noir, prenant la parole :

« Je te connais, dit-il. Tu t'appelles Sylvie, et ton oncle est conseiller.

— Malheur est bon à quelque chose, pensa la fausse Sylvie, me voici noble demoiselle et nièce d'un conseiller. 11 s'exprime fort bien, cet inconnu.

PE.NDt. 7'.i

— Tu attends le petit baron, poursuit le masque. El) bien! s*il vient ici, je le tue, foi de vicomte!

— Baron ! vicomte I je gage que c'est un joli garçon , se disait à part soi Marion.

— Comme je t'aime à en perdre la tête, je suis décidé à mourir si tu ne m'accordes un moment d'entretien.

— Oh! pour cela non! articula nettement la soubrette.

— Tant mfeux ! j'en finirai plus tôt avec un amour que J9 me reproche. Sylvie, je vais me tuer à tes pieds.

— Que faites- vous? un pistolet! je vais être compromise. Toute la cour va le savoir... et mon oncle!... »

La petite rusée prenait déjà son rcMe au sérieux. « Le scandale n'atteint pas les morts, prononça le vicomte d'un ton lugubre.

— Arrêtez... Quelle extravagance !

— Viens donc.

— Mais. . . »

A peine a-t-elle prononcé ce mot, en avançant la tête pour tâcher d'apercevoir son interlocuteur, qu'une main, deux mains, quatre mains la saisissent et Tattirent hors du bosquet, sans qu'il lui soit possible de donner aucun signal.

Voici ce qui était arrivé. Les magiciens conspirateurs, en fouillant dans les charmilles, avaient déniché, reconnu la favorite en tête-à-têle avec sir Jack.

Quel coup du ciel ! deux vengeances en une!

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Vite on cerne le berceau d^acacias, on se butte à droite contre Marion la sentinelle, qui est écartée comme on vient de le voir, et à gauche contre un feu d'arli6ce. Les conjurés se dispersent. IjC bruit se propage (jue Ton va mettre le feu aux pièces, aux bombes et aux fusées. Il y aura, dit-on, une surprise générale ; tout le monde se hâte de prendre place pour jouir de la magniGque surprise à laquelle on cherche toutes les combinaisons impossibles.

Le prince est au premier rang avec -toute sa cour. On fait le plus grand silence, on attend le signal. Comme on a annoncé que la surprise serait visible dans le berceau d'acacias, c'est là que tous les yeux sont impatiemment fixés. Enfin, pour qu'on Tadmire sous toutes ses faces, il y a eu des magiciens complaisants qui ont réuni toutes les,chaises ; on domine parfaitement les jeunes arbres, et la vue plonge dans le berceau tout entier. Le prince est enchante, et il remercie gracieusement les magiciens, qui, chose étrange! ne sont pas tentés de jouir par eux-même& du feu d'artifice.

Une fusée part... C'est le signal. A l'instant toutes les pièces s'embrasent, les bombes éclatent, les soleils tournent, c'est un tapage à se boucher les oreilles. Mais on ne bouche pas ses yeux ; au contraire, on se penche, on regarde, on lorgne. ..

« C'est elle! c'est luil s'écrie-t-on de toutes parts. Ah! l'excellente, l'ingénieuse, l'admirable surprise! »

Le prince est furieux. Tout le monde rit ; lui seul ne rit pas. Les magiciens laissent continuer le feu

PENIUT «I

qu'ils ont allumé beaucoup trop tôt, et se sauvent à toutes jambes.

«Qu'y a-t-ildonc? Pourquoi Son Altesse ne partage-t-elle pas rhilarité commune ? »

Parce qu*àla lueur de mille fusées; à la clarté d'un jour resplendissant, elle a distinctement vu, de ses yeux vu, comme en plein midi, vu avec tous les invités de la fête, elle a vu, dis-je, la surprise suivante dans le berceau d'acacias :

Sir Jack avait profité du silence de Fiorclla pour risquer le troisième argument de son discours, — la déclaration.

. Et, à genoux, aux pieds de la favorite, il lui disait : « Je vous aime I »

On demande un remplaçant pour la potence.

FIORfiLtA A SrR JACK, BARONNLT, A BRUNSWICK.

a Vous devez être malheureux; je ne vous en veux pas.

c< Je vis retirée ; le prince, malgré l'éclat de notre stupide affaire, s'est enquis plusieurs fois de ma santé: mais mon intention est irrévocable, je ne le verrai plus. C'est un sot couronné.

!K Si un noble cœur bat pour la pauvre Fiorella, elle le récompensera de son dévouement, et ce ne sera pas

Hl PENDU.

assez de la vie pour lui rendre le bonheur en échange de son amour.

« Je connais Tinfâme qui a soulevé autour de moi un tel scandale. Puisqu'il nous a enveloppé dans la même vengeance, unissons-nous contre luii Vous m'aimez, je le crois. La seule preuve de votre affection à laquelle je me rendrai sera la mort du comte Otbert, mon ennemi, le vôtre.

«< Allez, noble champion, rie vous rebutez pas. Vengez-nous de cet homme, et, quand il ne sera plus, revenez, — mais seulement alors. Je me ferai un jeu de tous les obstacles pour donner à votre courage le prix des amants fidèles. »

LE GHÀNGELIFR DE ROSEVBERG A SIR JACK.

« C'est avec la plus vive douleur, mon bien cher ami, que je vous annonce que le bourreau vous a pendu hier, en effigie, sur la grand place. Toute la ville y était : on s'est beaucoup diverti.

f( Le prince vous garde rancune, il a fait publier à son de trompe un édit qu'il a signé, et que j'ai rédigé, hélas ! Dans cet édit, je vous déclare coupable de haute trahison (rien que cela), et je vous condamne au supplice de la potence. En outre, j'ordonne qu'on vous coure sus comme à un félon que vous êtes, si vous vous représentez sur notre territoire. Le prince a eu la sottise de signer ces niaiseries-là, et moi aussi.

« P. S, Grâce aux amis de la favorite, ou plutôt grâce à elle-même, Son Altesse vous accorde pendant

PKNDU. HT*

un an et un jour le droit de faire pendre quoiqu'un à votre place. Cherchez... bonne chance I »

Prenons le bâton du pèlerin, et mettons-nous en route derrière ce baronnet plus infortuné que le Juif- Errant. En effet* Dieu a condamné Ashaverus à marcher toute l'éternité, c'est quelque chose, c'est même dans cette course vagabonde qu'est le point de contact entre le millionnaire anglais et le savetier de Jérusalem. Mais Tamour imposait son fardeau à sir Jack; Taraourlui criait*: «Tu aimes une charmante femme, et elle t'adore, et elle se consumera pour toi tant que durera ton absence, et elle te donnera le prix des amants fidèles, c'est-à-dire sa main quand tu lui apporteras la tête d'Otbert. »

Le Juif-Errant savait où il allait, il allait droit devant lui; mais le baronnet, par où commencera-t-il son pèlerinage? Et d'abord quel était ce comte Olberl dont sir Jack entendait pour la première fois le nom? quel était son signalement? on oubliait de lui donner le renseignement le plus important. Comment avait-il le nez, la bouche, la taille, etc.? Enfin, où le dénicher? Le fardeau de l'amour pesait une plume à côté du fardeau de la vengeance.

Mais là ne finissait pas l'agonie morale de ce cher baronnet. Il y avait un fardeau n° 3 : La découverte d'un remplaçant pour la potence, d'un gaillard qui eût un profond dégoût de la vie, voilà la première nécessité, si le titulaire voulait rentrer à Rosemberg pour réclamer Je prix des amants fidèles. Outre que le supplice

n'est guère bienséant et âigne en lui-même, on n'a guâ*e vu trafiquer de sa propre peau jusqu'à cette extrémité. Le criminel le plus endurci et le plus insouciant sur l'échafand qu'on lui prépare, âura la faiblesse de refuser d'échanger sa tête contre celle d'un baronnet, pour peu qu'il souffre en liberté.

Il y avait huit jours que sir Jack faisait de tristes réflexions sur l'égoïsme de l'humanité.

En sortant de Brunswick, petite ville où il s'était réfugié en échappant à la potence de Bosemberg, il rencontra un jeune homme qui se promenait un livre à la main. Cet étranger portait le costume des étudiants allemands; une redingote de velours noir à brandebourgs, une culotte de peau collante, des petites bottes et une casquette plantée sur une forêt de cheveux blonds. La pipe et le sac à tabac étaient suspendus à une boutonnière. L'air franc et ouvert de ce jeune homme plut à sir Jack ; il fit arrêter sa voiture, descendit et marcha droit à lui.

« Monsieur, dit-il en l'abordant le chapeau à la main, voilà une belle journée.

— Très-belle, répliqua l'étudiant.

— Voulez-vous que nous déjeunions ensemble?

— Comme il vous plaira.

— Tenez, je vous avouerai sans détour que dès que je vous ai aperçu, je me suis senti un faible pour vous.

— Vraiment !

— Et, comme j'abhorre la solitude, je me suis dit: « Voici un compagnon de route qui me plairait fort, »

PENOr. «5

— Peut-être.

— Je suis descendu, et, pour peu que vous ne refusiez pas, je TOUS emmène.

— Où allez-vous?

— Partout.

— Vous êtes riche?

— rt amoureux.

— Ah!

— Vous soupirez, jeune homme? L'amour vous a peut-être maltraité? Tant mieux I C'est un titre de plus à mon estime. »

L'étudiant ferma son livre, — il lisait Hamiet, — et bon gré mal gré se laissa entraîner jusqu'à la voiture. Deux heures après, nos voyageurs se reposaient dans une auberge des fatigues d'un copieux déjeuner. Bien ne dévore comme un amoureux.

«Parbleu! Hermann, s'écria sir Jack en faisant une quatrième brèche au fromage de Chester, puisque nous avons tous deux une maîtresse, je serais jaloux de savoir quelle est la plus belle. Je commence par vous déclarer que la mienne est une perfection.

— La mienne est une merveille, dit Hermann (c'était la même).

— Un ange !

— Une divine créature!

— Elle a des cheveux poudrés avec tant de coquetterie!

— Fi de la poudre! Elle a des bandeaux plus noirs que le jais.

— Des dents d'ivoire.

8r> PENDr.

— Et un sourire enivrant sur une bouche de groseille.

— Les cygnes n'ont pas le cou si blanc!

— Sa taille ferait envie aux guêpes.

— Comme elle chante I

— Comme elle regarde I

— Halte-là ! fit sir Jack. Pour les yeux, elle n'a pas de rivales.

— Ah ! c'est que vous n'avez pas reçu la flamme des siens 1 Le trait de Tamour n*est pas plus sûr, Téclair n*est pas plus rapide.

— Enfin jusqu'à son nom. . .

— A votre tour, je vous arrête, dit Hermann. Point d'indiscrétion I

— Bien que nous soyons peu fixés sur le mérite respectif de nos maîtresses, je n'en propose pas moins de boire une rasade à leur délicate santé. »

Ils aimaient tous deux la même femme, Fiorella; le hasard les rapprochait, le verre à la main. S'ils avaient mis un nom au bas de leur peinture, la jalousie en aurait fait deux irréconciliables ennemis, et le sang aurait coulé à la place du vin.

Heureuse manie du siècle qui abusait de la métaphore I Ouvrez les poètes d'alors, les comédies, les mémoires, les billets doux; prêtez l'oreille aux conversations. . vous lirez ou vous entendrez ce langage étrange, essentiellement musqué, prétentieux, raffiné, exagéré, qui descendait tout droit de la mythologie, qui allait chercher toutes les figures de la rhétorique au lieu de se borner à l'expression naturelle. Comment sir Jack

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ei Hermann auraient-ils reconnu ridcntité de leur portrait en le peignant, l'un avec des yeux de flamme, des cheveux de jais, une bouche de groseille ou une taille de guêpe; et Tautre avec un cou de cygne, des dents d'ivoire et un sein de marbre? Je défie le plus habile peintre, — fût-il un Léonard ou un Titien, -- de faire avec cette montagne de comparaisons prises textuellement quelque chose qui ne soit pas horrible, stupide, monstrueux.

Sir Jack ne pouvait pas se passer de l'étudiant. Il lui avait tout dit, excepté le scandale qui l'exilait de Rc»semberg et la condition à laquelle il pouvait y rentrer.

Hermann laissait conter le baronnet; mais le plus souvent il n'écoutait pas. Il songeait toujours à son amour brisé, il essayait d'effacer de son cœur cette image flétrie de courtisane; mais il avait beau faire, — elle reparaissait malgré lui. Depuis la funeste issue de son rendei-vous dans la gondole, il avait pris la résolution de s*arracher à cette autre Capoue et de poursuivre le voyage qu'il avait interrompu à cause des agaçantes prunelles de Fiorella. Sur-lo-champ il avait quitté Bosemberg, et se proposait de rejoindre à pied l'Université de Halle, quand il fit rencontre de l'original Anglais.

Je ne vous raconterai pas tout ce qu'il arriva de fâcheux ou de grotesque à ce pauvre sir Jack; mais je dois l'historique de ses impressions relativement à la découverte du remplaçant mortuaire.

Huit mois s'écoulèrent dans des recherches inutiles à travers l'Europe. Le baronnet avait visité les hôpitaux, les bagnes, les prisons; il avait exploré la misère sous

toutes ses faces : hideuse, criminelle, souflranto ou affamée; il avait sondé les mauvaises consciences; il avail fait un appel éloquent au vice comme à la vertu; il avait, suivant la dignité ou l'indignité de son interlocuteur, fait valoir le dévouement, Toriginalité ou le repentir; enfin, bourse en main, il s'était adressé à toutes les avidités, à toutes les corruptions, à toutes les infamies qui pullulent sur ce tas de l}Oue, hélas I II n'avais trouvé partout que dédain, ricanement, colère, — partout que refus. C'était à se casser la tête contre les murs ! C'était à douter de soi, et surtout des autres!

c( Et Ton vante la charité évangélique! s'écriait sir Jack dans un beau mouvement d'indignation; et Ton prétend que la religion a réformé cette canaillel qu'il y a parmi elle de l'abnégation, de la pitié, du soulagement, de la sympathie pour les maux d'autrui I Allons donc!... Me voici, moi, un gentilhomme anglais, j'ai des millions à ne savoir qu'en faire, je leur jette à la tète, je les enrichis, eux et leur postérité, je leur donne les jouissances que procure l'or, — et il les procure toutes ! — En échange, qu'est-ce que je leur demande? Est-ce l'esclavage, est-ce le vol, est-ce le meurtre? Estce une tache à leur honneur, un accroc à leur vertu? NonI non! Est-ce donc une œuvre impossible ou un martyre épouvantable! Mille fois non! Je leur demande, — mais en vérité c'est une niaiserie d'aboutir à une chose si simple, — je leur demande cinq minutes de leur misérable vie pour qu'on les pende à ma place.»

PRNIiU. H9

Où ]*on démontre la Yérité d'un vieux proverbe : « Entre deux selles. »

Sir Jack engrais^it d'une manière effrayante. — C'était le désespoir, disait-il. — Et les trop longs dîners, ajoutait Hermann.

Un jour, il lui arriva coup sur coup les deux aventures suivantes.

11 suivait à pied la promenade qui mène de la barrière de Passy à Auteuil, le long de la Seine. Son idée fixe l'avait mené à Paris, qui, en raison de sa civilisalion très-avancée, lui donnait plus d'espérance de rencontrer des remplaçants. Cependant il ne trouvait rien; la gaieté française lui riait au nez.

Notre homme était donc fort abattu quand il avisa au pied d*un arbre un vieux militaire assis entre une bouteille et un sabre nu. Cela sentait le suicide d'une lieue. Grand fut répanouissement de sir Jack. Craignant d'effaroucher une si belle disposition, il se contenta d'observer à l'écart. Le soldat but à petites gorgées, fit claquer sa langue en amateur, lampa jusqu'à la dernière goutte , et , après avoir jeté loin de lui l'inutile flacon, il saisit son sabre, et...

Mais il se passait bien autre chose sur le quai.

Pendant que le vieux buveur faisait un solennel adieu à la dive bouteille, sir Jack avait jeté un coup d'œil autour de lui pour s'assurer de la parfaite solitude. Or,

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à dix pas en avant, sur le quai, il avait aperçu un jeuno villageois, qui pleurait comme un veau, gesticulait et regardait la rivière d'un air sinistre. Le suicide flânait aussi par là. Le cœur du baronnet fondait de ravissement. Soudain le petit paysan essuya ses larmes avec les manches de sa veste, poussa un gros soupir, grimpa sur le parapet, et...

« Arrêtez ! cria sir Jack de toute la force de ses poumons. »

Il était temps. Une seconde plus tard, les deux suicides allaient s'accomplir : Tun avait le sabre en bas, Vautre le pied en l'air.

a Qu'allcz-vous faire, mes amis? continuait Téloquent baronnet. Vous tuer? Quelle foKet Vous n'avez donc pas lu Platon, qui a écrit cette belle parole : a La « vie est un poste que Dieu nous a défendu d'abandonner « sans sa volonté? »

— Par Marlboroughl fit observer le soldat, je ne sais pas ce qu'a dit le général Platon, mais je sais fort bien qu'à la taverne du Grand-Vainqu^ur l'on m'a coupé les vivres.

— Morguenne! reprit de son côté le pleurnicheur, ça peut être bien beau ce que vous dites là; mais quand j'irais le rapporter à la mère de Colette, elle ne m'en dirait ni plus ni moins : « Colette n'est pas pour toi.»

— Alors comme un soldat français a besoin de se désaltérer. . .

— Comme un jeune gars a besoin d'une compagne...

— Puisqu'on me retire crédit. ..

— Puisqu'on me refuse ma promise...

— Il faut que je me tue !

— 11 faut que je me noie I »

Les deux entêtés paraissaient fort résolus. Ils se mettaient de nouveau en posture d'exécuter leur funeste dessein.

Sir Jack, tout effaré, courait de l'un à l'autre.

« Considérez, disait-il, que l'honneur d'un militaire!...

— Allez au diable !

— Intéressant villageois, Tamour vous commande. . .

— Laissez-moi tranquille!

— Adieu, bon vin!

— Adieu, Colette 1 »

Cette fois, l'officieuse intervention était repoussée avec perte. Une idée jaillit du ccr\'eau de l'Anglais, — devenu philanthrope par égoïsme.

« Écoutez-moi» supplia-t-il; je n'ai qu*un mol à vous dire; si je ne vous persuade pas, vous vous tuerez tant qu'il vous plaira.

— Parlez.

— Voici ma bourse.

— Oh ! oh ^ fit le militaire^ il y a bien des bouteilles là-dedans.

— Jésus! fit le paysan, avec ça on achèterait Colette et deux vaches.

— Eh bien! si vous voulez me suivre, si vous abandonnez votre funeste projet, j'en ai dix fois autant à votre service. »

Le sabre rentra tout doucement dans son fourreau;

lo villageois tourna le dos à la rivière. Tous deux attendaient avec une attention religieuse, ils croyaient rêver, a Je suis riche, dit sir Jack, qui, grâce à son or, triomphait de ces résistances homicides. Je veux faire deux bonnes actions à la fois. A ce vieux débris des champs de bataille, qui prétend mourir obscurément après s'être couvert de gloire pour son pays ingrat, je donnerai un refuge à ses derniers jours, j'abriterai ses lauriers sous l'aisance, et...

— La Tulipe ne tient pas aux écus, mon général; qu'il ait à boire et à manger, il est satisfait.

— La Tulipe, vous ferez vos cinq repas par jour, et vous aurez du bordeaux pour ordinaire.

— Vive la France! s'écria le vieux guerrier.

— Quant à cet enfant de la nature, à cette âme sensible, candide et amoureuse, à ce villageois vertueux, mais infortuné, je lui rendrai sa fiancée, j'adoucirai cette mère inflexible avec un sac d'écus...

— Oh! ce sera bien fait!... Un gros sac d'écus!

— Je lui donnerai une ferme. . .

— En Normandie.

— Avec des garçons pour le servir.. .

— Et beaucoup de vaches, mon bon monsieur.

— J'en ferai le plus heureux paysan de la terre. » L'enfant de la nature s'approcha du baronnet enthousiasmé, en tortillant son bonnet d'une main et en fourrageant ses cheveux de l'autre.

c( Je vas vous dire, commença-t-il en bégayant. La chose est comme ça... que le voisin Gorju, — un gros maréchal qui a pas mal d'écus de six livres. . . — fait un

doigt de cour à ma petiote... Dam! vous comprenez, si la mère lui ordonne d'épouser Gorju... elle est si timide, qu'elle dira oui... Ça sera non tout de même au fond...

. — Où veux-tu en venir? demanda sir Jack.

— .Vous avez là une bien belle bourse.

— Tu veux que Je le la donne?

— Prêtez-la-moi Un petit quart d'heure... Iiisloire de me gausser avec du gros maréchal, qui fait tant son lier.

— La voilà ! Amuse-toi, venge-toi à ta manière, c'est trop juste; mais n'oublie pas que je t'attends làbas sous cette tonnelle. Et vous, mon brave, si le cœur vous en dit, venez déjeuner avec moi au Grand- Vainqueur, Au dessert, vous me conterez vos batailles. »

-Lucas (c'était le nom du villageois) serra précieusement la bourse, ne remercia pas et partit au galop.

Tout en déjeunant, sir Jack apprit avec beaucoup de circonlocutions à son convive le service qu'il attendait de lui. Quand il fut question de la potence, le vieux grognard fit la grimace, mais le riche Anglais versa si fréquemment rasade, il fit servir tant de gourmandises et de liqueurs fines, il écouta d'un air si complaisant le récit, trois fois recommencé, de la bataille de Malplaquet, que le marché fut conclu et le remplaçant trouvé.

« Je pourrai donc rentrer à Rosemberg, pensait le joyeux baronnet,' et recevoir de la divine Fiorella le prix des amants fidèles. »

Le ropas dura qualre heures. On fut obligé de ramasser sous la table le héros de Malplaquet. Grâce à rinépuisable bourse de sir Jack, Thôte fut gracieux jusqu'à installer T ivrogne dans sa propre chambre.

Notre homme profita de l'occasion pour donner un libre cours à ses pensées. 11 sortit et dirigea sa promenade du .côté où il avait vu disparaître le jeune Lucas. C'est toujours un doux spectacle, que celui du bien qu'on a fait, surtout quand on s'évite la peine d'être étranglé par une cravate de chanvre, et qu'on a fait trouvaille d'une créature disposée à vous épargner ce petit désagrément. Pour la première fois depuis qu'il avait fui Bosemberg, sir Jack ne se sentait pas de joie. — comme le corbeau de la fable. Il voyait en rose, et, bien que la nature soit loin d'être souriante en décembre, il trouvait ample matière à son admiration autour de lui.

Il fut désagréablement tiré de ses méditations amoureuses par le son criard d'une musette mariée à la basse-taille d'un serpent d'église. Il se hâtait d'échapper à cette discordante musique, lorsqu'une troupe d'hommes et de femmes le pressa, le tira en tous sens. C'était un tumulte, un brouhaha, une confusion de cris, de jurons, de phrases incohérentes auxquelles se mêlaient les sauvages instruments. Sir Jack, étourdi, ahuri, tiraillé par trente mains, perdait patience et s'apprêtait à boxer. Enfin, à force de crier, on perdit luileme, et ce fut heureux. Autrement je ne sais si l'on j IVit jamais sorti de ce tohu bohu.

Le calme se rétablit un peu. Alors une femme vieille

l'EiNUt. Uô

et Irès-laiik s'avança, et, mettant ses yeux dans Les yeux de sir Jack, elle lui lâcha la bordée suivante :

« Vous êtes un fier homme tout de même, et foi de mère Colette! je suis bien aise de dévisager d'un peu près le bienfaiteur de mon gendre Lucas. Embrassonsnous, compère. »

fion gré, mal gré, il fallut que le baronnet y passât. Lucas attrapa sa belle-maman par le coude, lui fit sans façon faire demi -tour à droite et se planta au milieu du cercle avec la petite Colette.

« Eh! eh! ehl dit le paysan en partant d'un gros rire, sans vous, morguenne \ je serais en train de passer la revue des barbillons, au fond de Tcau... au lieu d'être là avec ma petite femme, bras dessus, bras dessous, prêt à faire une noce d'enragés. Eh! eh! eh! »

Sir Jack comprit tout. Au lieu de rapporter la bourse au plus vite, Tenfant de la nature avait jugé prudent de la confisquer à son profit; il se mariait et venait faire voir sa fiancée. C'était vingt-cinq doubles louis qu'il escamotait. Sa bonne action coûtait gros.

Le bs^ronnet eut toutes les peines du monde à se débarxasser de ces niaises de villageoises qui s'attachaient à ses habits. Tous ces gens-là le regardaient avec de grands yeux. Je gage qu'ils se seraient volontiers jetés à l'eau pour lui faire faire de bonnes actions. Mais sir Jack était dégoûté des enfants delà nature; il pressa le pasy un peu désappointé de n'avoir pas aussi le jeune Lucas à la disposition du bourreau de Rosemberg»

« Bah! se dit-il en manière de consolation, il n'y a rien à conclure avec des amoureux. J'ai la promesse de

m PbNDC.

ce digne militaire; il a juré sur son honneur d*être mon

remplaçant; je suis bien sâr que celui-là ne se dédira

pas.

Quand il entra au Grand-Vainqueur, Fhôte lui apprit avec son air des dimanches que M. le soldat, qu'il avait transporté dans sa chambre, venait de rendre l'âme. Il était mort d*une indigestion.

Sir Jack envoya Thôte au diable.

Frère, il faut mourir !

Accablé, poursuivi par la fatalité, sir Jack arriva au terme fatal sans pouvoir rapporter au prince un remplaçant, à la fîivorite la tête d'Otbert. En vain avait-il parcouru toute l'Allemagne, il n'avait pas rencontré un Otbert qui le satisfît. Celui-ci était trop vieux, celuilà trop jeune; Tun n'avait jamais quitté sa petite ville, Tautre était un savant. Par distraction autant que par dépit, il en avait tué trois ou quatre, mais pas un n'avait confessé connaître la personne ou le nom de la divine Fiorella. Poussçe par sa destinée, il retournait néanmoins à ce Rosemberg, dont l'accès lui était interdit, et qui renfermait tout son amour.

A quelques lieues de cette résidence, Hermann, le triste et silencieux 'Hermann, qui n'avait, lui, pas eu- ^'raissé de désespoir comme son malheureux ami, pria

ce dernier de l'accompagner jusqu'à un monastère de franciscains que Ton apercevait sur la route.

Ce bâtiment était situé sur un plateau désert. De fortes murailles Tentouraient. Les fenêtres ou plutôt les ouvertures longues et étroites étaient garnies de barreaux de fer. On ne voyait pas un être vivant. On eût dit le sombre aspect d'une prison.

Un moine, vieillard cassé moins par l'âge que par d'austères macérations, introduisit nos visiteurs. Hermann désira parler au frère Philippe. Au bout de quelques minutes, il rejoignit son compagnon; il était plus triste encore, une larme roulait sur ses joues.

« Pauvre Otbert ! » s'écria-t-il, sans prendre garde à sir Jack.

Celui-ci, que ce nom poursuit comme un cauchemar, insiste vivement pour savoir quel rapport peut exister entre l'afBiction d'Hermann, le religieux franciscain et cet Otbert.

c< C'est un ami que j'ai connu deux heures à Kosemberg, répondit le jeune homme. Il y a un an qu'il est entré dans cette maison sous le nom de frère Philippe. »

Le baronnet n'en écoute pas davantage; il est suftisamment instruit; il tient son homme, enfin !

11 entraîne le vieux frère gardien, pénètre dans un cimetière... Un religieux est là, seul, au milieu des tombes. Sous le soleil accablant de midi, il travaille activement, une pioche à la main. Le bruit qui se fait autour de lui ne Témeul pas, il n'a pas seulement reliîvé la tête. Il creuse et rejette là terre de côti' cl d'au-

IWi PKNIH.

Ires, et cela sans trvée ni repos, i^ans plainte ni soupir. Son bras ne se ralentit pas, son corps courbé en deux se relève et s'abaisse par mouvements saccadés et automatiques. Un travailleur ordinaire se fût arrêté vingt fois, la soif; la chaleur ou la fatigue lui auraient arraché une exclaoïation; une halte de quelques secondes aurait retrempé, fortifié son courage. Mais ce moine a des ressorts de fer; il pioche toujours; à chaque pelletée de terre qu'il creuse, oa dirait qu'il cherche à disparaître, à s'enterrer vivant par expiation d'un forfait inconnu.

Sir Jack, être matériel et avant tout positif, ne voit rien qu'un homme adonné à un rude travail; et cet homme, un soupçon lui a soufQé à l'oreille : « C'est celui que tu cherches, c'est l'ennemi de Fiorella, c'est le tien I »

11 arrive au pied de la fosse tout essoufQé d'une marche à travers les tombes.

«Vous êtes le frère Philippe?» dit-il d'une voix sourde en saisissant la longue manche du moine.

Celui-ci cessa de tourmenter la terre. Sa pioche infatigable retomba à ses pieds, et il redressa lentement sa haute taille.

A cet aspect, l'Anglais lâcha la robe et recula, frappé de terreur.

Quel masque effrayant 1 le front dégarni, de rares cheveux blancs aux tempes, point de sourcils, point de cils, les paupières brûlées par le soleil, les lèvres sans couleur, les joues caves et décharnées, les pommettes saillantes, la peau jaune labourée de rides: telle était la

PENDr. ÎRI

tête cadavérique de ce religieux, qu'on ciit dit descendu des noirs tableaux de Zurbaran.

Les yeux seuls, profonds et désolés, renfermaient rétincelle de la vie. Le reste était ruiné, desséché, mort.

A la question de sir Jack, T ombre répondit oui par un signe de tcte. Le baronnet hésita avant de continuer son interrogatoire; il se demandait s'il avait le droit de questionner un homme à moitié enseveli dans le silence des sépulcres.

« Dans le monde, reprit-il toutefois en puisant le courage de Tindiscrétion dans le souvenir de la favorite, n-avez-vous pas porté le nom d'Otbert? »

Le moine affirma par un nouveau signe.

« Eh bien, dans ce monde vous avez insulté une femme... que j'aime; cette femme, mon honneur et nion amour me commandent de la venger. »

Un pâle sourire erra sur les lèvres décolorées du moine.

« M'entendez-vous? s'écria sir ^ack.

— Oui, 6t la tête.

— Je viens me venger de vous. C'est un duel que je veux. »

Le moine leva avec effort sa main osseuse, et montra la fosse aux trois quarts prête.

« Vous parlez à i(n cadavre, dit une voix grave derrière l'Anglais. Quand ce frère aura fini sa tâche, pour lui commencera l'éternité. Les bruits humains s'éteignent dans la tombe. Qu'est-ce donc que le grelot de vos |>eiiles passions devant les trompettes du jugement

de Dieu? Retoiirnôz à vos erreurs et à vos colères, hommes; nous qui avons fait au repentir laffrande de nos heures dernières, nous n'avons rien de commun avec vous — que la prière. »

Le baronnet se retira à pas lents. Ce jour-là il eut, pendant une minute, un bon mouvement qui venait du cœur.

Quand il toucha le seuil du cimelière, Otbert le martyr, rendu à son isolement et à la terrible pénitence qu'il s'était im|>osée, reprit sa tâche de fossoyeur avec une ardeur pleine d'une sombre espérance.

Cette espérance était qu'à la fin du jour il pourrait se reposer.

Hermann s'avise encore de regarder par les fenêtres.

Hermann était toujours triste.

11 avait encore dans le cœur un lambeau tenace de l'image de Piorella. Depuis qu'il avait vu Otbert, sa Irislesse n'avait fait que s'accroître et dégénérer en noirs accès de mélancolie. 11 fuyait la société; les hommes l'irritaient par leur égoïsme, les femmes par leur coquetterie. Il n'avait cessé d'avoir vingt ans et de s'égarer dans ses jugements, ce pauvre Hermann! Il comparait tous les hommes à sir Jack et toutes les femmes à Fiorella.

Un jour, — c'était dans un village ignoré, caché

PENDU. iOI

aux passions et au tumulte des grandes routes, — Hermann promenait son ennui au grand soleil. 11 suivait les bords d'une petite rivière, presque un ruisseau. Des touffes de myosotis encadraient les rives, les flots murmuraient sur un lit de sable fin, la brises rafraîchissait les ombrages. Quelques maisons champêtres, couvertes de tuiles rouges et portant sur leurs murs des vignes florissantes, se trahissaient çà et là derrière un rideau de peupliers. Une, entre autres, plus coquette, plus pauvre, pourtant, s^était fait une ceinture de parterres et de buissons fleuris. Elle avait un aspect de propreté hollandaise ; deux pigeons, familiers sans doute, voltigeaient en se poursuivant sur l'humble toit; il y avait, près d'un banc de pierre, une grande volière artistement grillagée, toute pleine de bruits harmonieux, et sur le banc gisait oublié un bas de laine à demi tricoté. Un petit chat jouait avec la pelote qui avait roulé à terre. Dans le jardin, toute culture avait reçu les soins les plus intelligents; d'un côté, il y avait force roses, tulipes, violettes, géraniums, et même des liserons et des boutons d'or ; de l'autre, on avait planté en bataillons épais la laitue, Vartichaut, la pomme de terre, etc.

Hermann admirait cette nature vigoureuse, utile et charmante tout ensemble. Pendant qu'il admirait, il ne s'aperçut pas qu'il y avait une porte, — une porte du bon vieux temps, — qu'il levait le loquet et qu'il entrait sans façon dans une propriété privée. Toujours distraU, il s'avança ainsi jusqu'au banc où avait été oublié l'ouvrage de la vieille mère. 11 s'assit, prit

102 PKNnU.

garde de marcher sur le petit chat qui le regardait de travers, et s'accouda sur le rebord de la fenêtre, et, comme c^te fenêtre était ouverte, il jeta un coup d*œil dans la chambre.

Humble et modeste chambre! qu* eût-elle appris à un indifférent du secret de la jeune fille qui Thabitait?

Tout aulre que l'étudiant perdu dans les sentiers de la rêverie, sir Jack, par exemple, y aurait vu un pauyre réduit, clos à l'œil profane, frsdche, calme el riante solitude ; quelques meubles en bois de chêne cirés, frottés, luisants, polis comme une glace, une tapisserie blanche à losanges bleues, des rideaux de Perse, une mosaïque de toiles rouges à pans coupes ; dans le fond, un lit à colonnettes sculptées. Peut-être aurait-il, ce curieux inhabile, jeté un regard aux gravures de Geneviève deBrabant, encadrées de bois noir; mais la grossièreté du dessin Taurait rebuté, et il n'eiit pas songé à voir autre chose.

Un véritable observateur, un poète, un jeune homme comme Hermann était tout cela, s*inquiétait peu des meubles, du plancher, de la tapisserie et des cadres de bois noir. Des yeux, il choisit discrètement son inventaire. Il admira d'abord le magnifique chèvrefeuille dont les baies entr'ouvertes grimpaient aux parois de la fenêtre. Mais soyez certain qu'il a déjà respecté la mousseline de l'alcôve, et qu'en présence de ce tabernacle de chasteté il a volontiers prosterné les deux genoux, — en imagination. — Que la commode fût en bois de rose, c'était Taffairedu brocanteur; mais sur

PKNDU. lOTi

la commode il y avait une grappe de lilas blanc, et a côté du verre d'eau qui ravivait ce cher trésor, un lied avait été jeté, un lied d'amour, une branche fleurie, — c'en était assez pour deviner qu'une jeune fille habitait cette chambre, et que si elle avait un secret, ce secret résidait dans l'impatience naïve de ses quinze ans.

Hermann rêvait à mille lieues de la terre... Pour perpétuer le souvenir de ce quart d'heure de bonheur, il vola une touffe de fleur au chèvrefeuille de la fenêtre. Un léger cri se fit entendre dans la chambre, l'indiscret leva la tête, c'était elle, la jeune fille aux quinze ans.

« Mademoiselle, balbutia-t-il en rougissant jusqu'aux oreilles, cette maison n'est pas à louer? »

Elle rougit presque autant que lui et répondit les yeux baissés :

« Non, monsieur. »

Hermann ne sut jamais comment il sortit du jar- <lin. Pendant vingt minutes, il n'eut plus conscience Je lui-même.

Le lendemain, à la même heure, il se retrouva à la même place. Cette fois les deux enfants s'accueillirent comme de vieilles connaissances, avec un bonjour et un sourire.

« Vous avez de bien jolies fleurs? dit-il.

— C'est moi qui les cultive. Chaque matin je les arrose, et je n'ai qu'un regret, c'est de les voir se flétrir.

-— Le3 fleurs sont le regard de Dieu.

lOi PENDU.

— C*e8t ce que m'a appris ma mère : voilà pourquoi je les aime.

— Vous êtes toujours seule ici ?

— Seule ! reprit-elle vivement, et tout ce qui m'entoure? mon jardin, mes plantes, mon ruisseau, ma volière et mon chat, n'est-ce pas là une nombreuse société ? quand ma bonne mère est absente, vous voyez bien que je ne Suis jamais seule.

— Certes ; mais les ennuis, la tristesse ?

— Oh ! quels vilains mots I est-il possible de s'ennuyer ? Si monsieur était une femme, il n'aurait pas le temps d'y penser. D'abord le soin du ménage, le déjeuner, le diner et tout ce petit monde qui ne vit que par moi; puis il faut laver le linge, ou le tendre ou le repasser. Chaque jour amène son travail et son pciin en même temps. Quelquefois ma mère me dit : «Thérèse, tu te fatigues trop. » Mais moi, je n'en fais qu'à ma tète, je vais toujours. D'ailleurs, n'est-il pas juste qu'à son âge elle prenne du repos.

— Que d'embarras!

— Ohl tous les jours ne se ressemblent pas. Le dimanche je fais la paresseuse, je me lève à huit heures, je vais voir ma voisine Marthe, ou bien je m'assieds là, où vous êtes, et je lis une belle histoire.

— Vous lisez... des romans?

— Je ne sais pas si cela s'appelle un roman, mais il y en a beaucoup dans un vieux livre à moitié déchiré que j'ai trouvé dans le grenier. Tenez, j'ai lu l'autre jour l'histoire d'une moissonneuse qui s'appelait Rutb ; j'ai bien pleuré. »

PBIfUU. 1(15

Hermann, s*éloigiia tout rêveur. Mais il n^avait plus ni tristesse ni dégoût du inonde, car son cœur était libre, il n'avait plus le souvenir d'un passé déchirant, il ne sentait plus sur son front Vhaleiiie de Fiorella, l'impudique amoureuse, qui le brûlait comme un fer rouge.

« Elle aime les fleurs, se disait-il tout le long du chemin ; elle ne s'ennuie pas d'être seule, elle lit la Bible sans s'eif douter. Dans cette solitude qu'elle a métamorphosée en paradis, Dieu et sa mère lui suffisent. »

L'étudiant se laissa aller à bien d'autres réflexions, dans le labyrinthe desquelles il risquerait fort de s'égarer, sans la compagnie d4i lecteur, qui abhorre les pastorales. Quels que soient les mots dont se servent les amoureux, ne paraphrasent-ils pas sans relâche un perpétuel : Je faimef Donc, puisque nous les avons écoutés une fois, nous savons le secret de ces timides enfants.

Oû tout le monde est satisfait, même sir Jack, qui reçait le prix des amants fidèles.

Nous sommes sur les frontières de Rosemberg ; enjambons le canal et courons hardiment au palais du prince Bien-Aimé.

Quel tapage dans le cabinet! Les valets sont aux

lOft PENDtî.

écoutes, les chambellans glissent un œil à travers la serrure; plus le bruit redouble dans le cabinet, plus le silence est curieux dans T antichambre.

« Vous êtes un infâme! s'écrie Fiorella furieuse.

— Mais enfin.. . hasarda le prince.

— Taisez-vous.

— Ma bonne amie..,

— Je ne suis pas votre amie. . . vous le savez bien, puisque vous l'avez signé.

— Je vous jure...

— Mensonge!...

— Que c'est un malentendu.

— Alors on a surpris la signature de Votre Altesse.

— Il ne s'agit pas de cela.

— Alors, il y a deux princes à Rosemberg.

— Moi seul, madame, qui veux, entendez-vous, qui veux que vous restiez.

— C'est bien ma volonté aussi. Mais je gène quelqu'un ici, et ce quelqu'un trouve plaisant de me faire partir.

— Tout le monde vous est dévoué.

— On rédige un ordre d'exil.

— Fiorella...

— On me chasse comme une servante.

— Revenez à vous.

— Je me vengerai. Vous ne me connaissez pas. Je suis Italienne, et, dussé-je porter ma tète sur l'échafaud, celui qui m'a joué ce tour infâme périra de ma main. »

La favorite se leva. Ses yeux lançaient des éclairs de

colère; elle regardait ie prince coEume si celait lui qu'elle vouait d'avance aux poignards. Le prince, blême, effrayé, la perruque à Tenvers, recula jusqu'au mur, prêt à tomber à genoux, à implorer grâce.

« Je vais tout vous dire, bégaya-t-il dans Tattitude tremblante d'un pénitent qui confesse de gros péchés.

— Enfin !. .. s'écria la royale maîtresse avec un sou* pir de satisfaction.

— J'ai reçu... non, ce n'est pas moi... le chancelier a reçu de Versailles la nouvelle... l'importante nouvelle. . . pardon , l'absurde nouvelle. . .

—Au fait!

— Le fait est que le chancelier a tout fait. »

Le chancelier, pensa Bien-Aimé, se tirera de là comme il pourra ; ce n'est pas mon affaire.

« Mais quelle est cette nouvelle dont vous parlez I

— Ahl oui... la stupide nouvelle!... Il paraît... on dit... c'est un bruit de France que je répète... Moi, je ne dis rien... On prétend que le roi Louis XV, mon cousin, a... Comment vous achever cela ?... Ne vous mettez pas en colère, Fiorella ; la colère vous sied admirablement, mais elle nuit à votre chère santé; croyez-moi.

— Le roi Louis XV a...? répéta en appuyant la favorite...

— Ma foil je m'en lave les mains! il a disgracié madame de Pompadour.

— Voilà donc le fin mol ! interrompit Fiorella avec une nouvelle explosion de colère.

— Je vous répèle que ce bruit est particulier à

Louis XV et à mon chancelier. Moi, je suis loin... je

suis à cent lieues de penser aussi mal.

— C'est cela, comme vous vous modelez aveuglément sur la cour de Versailles, on a pris prétexte du renvoi de madame de Pompadour pour frapper ici le contre-coup. Je devine maintenant. Eh bien, je vous déclare que je ne sortirai de Posemberg que par la violence. Faites-moi enlever pas vos gardes, si vous osez, x)

Il n'était que trop vrai : le prince Bien-Aimé, qui se souvenait toujours du scandale de la fête vénitienne, avait profité de ce changement prétendu dans la cour du roi de France pour en opérer un pareil dans la sienne. Seulement, redoutant les vengeances de la dame, il avait prudemment confié Tépineuse affaire à son chancelier.

Heureusement qu'un message pour la divine et inflammable Fiorella vint interrompre cette scène de ménage. C'était signé sir Jack.

En voici le contenu :

« J'accours le cœur désespéré ; je n'ai trouvé ni remplaçant pour la potence ni le comte Otbert.

« Les remplaçants m'ont volé mon argent et se sont moqués de moi ; le comte Otbert s'est fait moine, et je l'ai laissé fort occupé à se creuser une tombe.

« Ainsi, je n'ai rapporté qu'une bonne chose, — mon amour.

« Demain expire la trêve d'un an et d'un jour que m'a accordée la munificence d'un prince imbécili'. Demain, si je veux vous revoir, je serai pendu; et, si je

ne vous revois pas, je mourrai d'ennui. J'aime mieux être pendu.

«c Âh! ce qui me chagrine, c'est que je ne sais pas si je suis digne de recevoir de vous le prix des amants fidèles! »

Entre une Altesse efflanquée, ruinée, épuisée, et le budget d'un millionnaire, Fiorella avait-elle à hésiter? Le soir même elle rejoignait sir Jack, et on illumina dans Rosemberg à cause de son départ.

Pendant ce temps, Hermann et Thérèse continuaient leur pastorale dans la maison du bord de Teau, sous le regard de Dieu et la bénédiction du prêtre.

11 y a trois ans. J'avais pour \oisine, à BalignoUes, une jeune fille dont je vais vous raconter la naïve his- ' toire.

Selon l'âge, le hasard ou les passions, le roman devient une idylle, un drame^ une élégie Comme mon histoire n'a que vingt ans et beaucoup d'ignorance, ce sera, si vous voulez, une pastorale.

Songez que c'est un début dans Taniour, et qu'il ne faut pas être exigeant pour une pauvre fille qui commence à égrener ce chapelet d'illusions mortes, — l'expérience.

Ma voisine s'appelait Madeleine.

LE PANIER DK FRAISES. iil

Simple comme son nom, sa jeunesse s'dfeuiUail dans l'isolement. Rompue à cette mattotonie d habitudes qui jette dans un jeuae coeur les premières langueurs du 9fleen^ Maédeîne ne songeait pas à un monde nouveau qiD ne ressemblât pas à celui qu'elle habitait; à une société moins maussade que son entourage de yieilles gens, de petits rentiers et de plumitifs en retraite. Grâce à la protection quinteuse d une tante de soixante-cinq ans, elle vivait ignorée, respectée même de la calomnie. Elle était si timide, elle rougissait si naturellement, ses longs cils baissés voilaient tant de pudeur I elle efOeurait à peine la terre, cet ange oublié !

Mon Dieu, n'allez pas croire qu'elle fut belle à rendre les madones jalouses, ma petite Madeleine! Je n'aurai pas rembarras, comme tant d'autres, d'emprunter pour la peindre les grâces de l'Albane, les chairs de Rubens, l'idéal de Raphaël, la mélancolie du Giorgione. Ces types de perfection suprême ne sont que des visions de cerveau échauffé.

Toute femme a son heure d'exquise beauté dans la vie, et il n'y a pas de mots pour peindre cette heure-là.

Mais, puisque c'est une manie à la mode d'aller chercher bien loin ce qu'on ne se sent pas la force d'exprimer naturellement; puisque, pour faire un portrait, on renvoie le lecteur désappointé à un autre portrait, je dirai que Madeleine ressemblait à cette blonde et enfantine tête que Greuze a désignée sous le nom' de YAccordée de village.

Pour que la ressemblance fut exacte, il y aurait un détail à reprendre. Madeleine avait le nez retroussé. -^

112 LE PAftlKU DE ilUlSlâS

Ce nez avait fait la désolation d'un élève de DrolUug, chargé par la tante aux soixante-cinq hivers d'en faire une aquarelle. L'élève, enthousiaste des lignes grecques, avait aplani la difficulté en dessinant à Madeleine le nez correct d'une cariatide du Parthénon.

Que vous dirai-je encore? Qu'elle avait les yeux bleus, la bouche fraîche comme une cerise, les dents d'un ivoire idéal, les joues vermeilles; que la simplicité était sa coquetterie; qu'elle se contentait, malgré ses dix-huit ans, d'une robe blanche et de quelques bluets dans les cheveux. Était-ce parce qu'elle avait la taille svelte, les formes souples et nerveuses, la peau d'une savoureuse blancheur?

Madeleine s'en doutait peut-être, ses désirs le lui murmuraient à l'oreille; mais elle n'écoutait pas ces voix de l'amour; souvent elle était distraite, ses yeux étaient sans regards, son âme sans pensée... Elle rêvait.

Oh! qui peut dire où s'en vont les rêves d'une jeune fille?

Trop pure, trop retirée en elle-même pour s'abaisser jusqu'au murmure des mauvaises passions qui lui criaient d'en bas : « Affranchis-toi, et le monde t'appartient, » Madeleine avait voué sa jeunesse à la compagnie de sa vieille parente. Elle souffrait : le calme de sa vie irritait son cœur; elle sentait pourquoi le découragement courbait son front, pourquoi elle s'affaissait sous le fardeau de cette solitude où il n'y avait rien de son âge; elle sentait bien que l'âme userait le corps, et que force, beauté, espérauces, tout s'éteindrait faute

d'air, faute d'horizon, faute d'une sphère où Fange pût déployer ses ailes. La charmante fille devinait cela. Elle soupirait, regardait le soleil couchant par la fenêtre ouverte, et, sans ajouter un regret à son regard, une malédiction à son soupir, elle reprenait Touvrage commencé, et sa tête s'inclinait davantage.

Un dimanche du mois de juillet 1844, Madeleine, assise à quelques pas de sa fenêtre, lisait les élégies d'André Chénier, — le poète de ceux qui aiment, c'estànlire de ceux qui souffrent. — La chaleur avait été accablante, et pour un ciel parisien, d'habitude rayé de pluie , le soleil s'était montré d'une splendeur tout orientale. Madeleine, qui se serait trouvée à l'aise dans les larges et paresseuses habitudes de la vie créole, aspirait lentement ces bouffées d'air pur et se laissait aller à ce vague bien-être, à ce sommeil éveillé, — l'oubli de toute chose. Le livre avait glissé à terre, le regard avait suivi le livre.

La croisée ouverte découpait un pan du ciel : en baut, le crépuscule et les reflets rougeâtres d'un soleil enfui; en bas, des haies sans aubépine, des. buissons sans oiseaux, des fleurs sans parfums, et au large, une perspective de moellons.

Madeleine se prit à regarder l'échappée du ciel. Pourquoi, ce soir -là, se sentait -elle si rêveuse? L'amour avait-il éveillé son cœur? Y avait-il un portrait au fond de sa rêverie? Apprenait-elle en rougissant à murmurer un doux nom? A-vant de partir, le voyageur s'arrête sur le seuil de sa maison et semble faire une provision de souvenirs, jaloux de ne rien laisser der-

iU \M PANIER DE FRAISES.

riére lui de tout ce qu'il a marqué d'une affection. Do* rainée par cette vague terreur des horizons inconnus, Madeleine s'asseyait peut-être au bord de sa vie commencée en jetant en arrière un long regard d'adieu.

Un jeune homme passe sous la fenêtre. A l'embarras de sa tournure, au ralentissement subit de son pas, on devine qu'il doit passer là pour quehiu'un, qu'il s'est fait un bonheur de tous les jours d'un salut et d'un bonjour timidement envoyés.

Madeleine l'a vu bien souvent passant des heures entières pour rencontrer son regard; elle a su qu'il venait chaque jour à BatignoUes seulement pour la voir; elle a su aussi qu'il s'appelait Eugène.

Ce jour-là M. Eugène passa sous la fenêtre, lança de cdté un coup d*œil, vit la charmante rêveuse. . . Mais le véritable amour n'est pas de l'école des don Juan, et M. Eugène aimait véritablement. Il regarda, rougit, et, de peur de troubler cette chaste rêverie, n'osa pas hasarder son timide salut. Madeleine songeait toujours : elle n'avait rien vu.

Un bruit de chevaux s'est fait entendre... Madeleine a tressailli, ses lèvres sont blanches, le sang l'étoufle; elle a un nuage sur les yeux. . . Puis, au lieu de reprendre sa rêverie, elle a repris son livre oublié.

Voilà le secret de toutes les jeunes filles : H va venir, die l'attend.

Lut, c'est un gentleman fumeur, qui fait caracoler son pnr-sang avec une grâce digne d'un autre turf. H arrive au petit galop, arrête brusquement, et, au risque de se casser le cou, grimpe sur son cheval et enjambe

LE PANIER DB PiUISES. 115

lesteoieiit le balcon de ]|ladel^iiie. D'un hosfà, il est aiix genoux de la bicn-aimée.

Le groom, un.drôle à museau pointu et en casaque, jaune^ laisjsant voyager son maître dans les airs, se disposait à s'éloigner avec Les deui^ Obev&iiY^

a Holà I Dick; lui cria le gentleman, nfoublie pas la chose en question, ou je te «asse ma canne sur les épaules. . . , /

— Oui, monsieur le vicomte. »

Celait un vicomte, ce bel inconnu qui s'inquiétait si peu des portes et des convenances» Eh mais, je me souviens que, lorsqu'il était entre ciel et terre, ou plutôt un pied sur la selle, l'aytre sur la fenèlre, Madeleine, plus blanche 4ue sa robe blanche, s'est levée en joignant les mains et en laissant échapper ce i^om : Roland 1 Celui-ci avait répondu à cette terreur passionnéOi comme les éeuyers du Cirque, en saluant du sourire et de la cravache.

Comment le vicomte Roland, ce brillant émule des lions à crinière, cette étoile filante du Pantalon-Club, cet Arthur-né de Notre-Dame-des-Lorettes, conmient enfin ce parfait «gentilhomme se rencontre-t-il dans des parages aussi abandonnés de lafashion et des petits soupers que cette bourgeoise petite ville de Batignolles? Il s'est égaré en ^lUnt à Baden-Baden, et, sans doute, c'est une manière à lui de se faire remettre dans le bon chemin p^f une Madeleine d'une autre famille que celles de la rue Bréda. Ah>! vicomte, q'est-ce pas assez de votre Fleur-d Orange, une maîtresse qui jure, polke, fume et boit de Teau-de-vie? Vous aux pieds d'une petite

iid LE fANlER DE FRAISES.

sotie, qui méprise Totre bonne el l'illustre iailleur que vous tutoyez! C'est à répéter, comme dans la Dame Blanche : « Je n'y puis rien comprendre! »

Le vicomte Roland, avant d'entreprendre Tirrésistible séduction qu'il médite, sans doute, s'est posé devant la glace. Là, sans plus de façons que s'il était chez Fleur-d'Orange, il a miré complaisamment sa coquette personne et le nœud de sa cravate» cette pierre de touche des adeptes du Pantalon-Club,

Voulez-vous mieux connaître le vicomte Roland? En voici la rapide esquisse :

Vingt ans, beaucoup de prétentions : celle d'être blasé sans avoir rien eilBeuré, beaucoup d'aplomb, le mépris de tout ce qui n'est pas né, l'horreur de tout ce qui n'est pas Anglais, une vocation décidée pour le cigare, la lorette et le lansquenet : au physique, un col très-pointu, une jaquette à carreaux et très-peu de moustaches; pour complément, vingt mille livres de rente, dont quinze mille sont depuis un an en circulation.

Voilà le vicomte Roland toi qu'il vient s'étaler dans un fauteuil auprès de Madeleine.

« Huit heures vont sonner, dit-il en désignant du bout de son gant ambré l'aiguille de la pendule. L'exactitude est la poUtesse du cœur, quand on aime...

— Je vous attends toujours, murmura Madeleine, en levant sur Roland son limpide regard. Mais, repritelle d'un ton d'indulgent reproche, il faut que je vous gronde : vous avez enfreint vos dernières promesses...

— Ahl les chevaux!...

— Et l'escalade. Prenez garde : si les mauvaises lan-

LE PANIER DE FRAISES. ii7

gues se souviennent, j'oublierai de laisser ma croisée ouverte.

— Comptez-vous pour rien l'impatience d'être à vos pieds?

— Et la perspective de se rompre le cou, n'est-ce pas?

— Tout le monde entre par les portes !

— Monsieur le vicomte ne saurait faire conime tout le nionde?

— Que voulez-vous, ma chère, rien n'est monotone comme le bonheur !

— Est-ce l'espérance de le rencontrer qui me vaut l'honneur de vos visites?

— Telle n'est pas ma pensée. Je me plains du hasard ou de la Providence, — peu importe, — qui m'a oublié dans le partage des misères humaines.

— Vous êtes donc bien heureux?... Vous allez me rendre jalouse.

— Jalouse! Oh ! vous auriez grand tort! Jugez plutôt : j'ai vingt ans...

— Est-ce un malheur?

— Je serais tenté de le croire, si je n'en avais pris mon parti. Ma fortune est indépendante, mes chevaux sont des meilleurs, mes gens me volent, je n'ai point d'amis... Eh bien, avec tant d'éléments de félicité parfaite, ma vie est uniforme, je me retrouve partout dans les mêmes habitudes, et la journée de demain sera la journée d'hier. L'été, c'est Vichy ouBaden; l'hiver, c'est l'Opéra ou le club. N'est-ce pas à regretter d'être riche < t gentilhomme? 11 n'y a que trois choses qui aient le

118 LE PAMER DE FBAISES.

privilège de me distraire : la fumée d'un cigare, un lansquenet et un pantalon d'Auguste. Encore, je trouve parfois des plis au pantalon, je bâille souvent au lansquenet, et presque toujours mon cigare me laisse à moitié chemin... Voiià pourquoi je m*ennuî^, Madeleine.

— Vous ôtes un enfant qui avez pris la vie à l'envers.

— Alors je suis en nombreuse compagnie.

— Taisez -vous, Roland. Quand vous parlez de ce monde où vous déflorez votre jeunesse, je ne sais pourquoi ma poitrine se serre ; j'ai des pressentiments sinistres , le vent du maheur m'effleure. Ce monde , je l'ignore, et pourtant je le hais ; il me fait peur pour vous, que je crois bon et généreux. Ne m'en parlez plus, mon ami, il me semble trop que vous y avez laissé votre cœur. Oui, je vous le répète,, vous ne savez rien de la vie. Cet ennui remplit votre cerveau,. et vous prenez pour du scepticisme ce qui n'est que deTignorance. Laissez aux gens qui ont souffert le droit qu'ils ont chèrement acheté de maudire la Providence : à ceux-là. Dieu pardonne les blasphèmes. A vous, riche, non pas d'or et de blason, mais de croyance et de force, il appartient, au contraire, de sonder hardiment l'avenir et d'y découvrir des voies utiles et glorieuses. »

Madeleine s'était animée; sa parole grave vibrait aux oreilles du jeune homme; comme le murmure de sa conscience, le pénétrait de respect, le forçait à descendre en lui-même, réveillait les nobles aspirations de son cœur. Il regarda Madeleine, comme s'il ne la connaissait pas tout entière, et se demanda quelle était cette

jeune fille qui lui parlait de la vie et chez qui il s'était permis d'entrer, — comme chez Fleur-d'Orange, — par les fenêtres.

Madeleine surprit ce regard, et tendant la main au vicomte :

« Je suis quelquefois sermonneuse, ditrcUe avec un charmant sourire. Voilà ce que c'est que d'habiter avec les vieilles gens. Mais c'est votre faute, Roland? Qu'importe le monde où nous ne sommes pas ensemble! Oubliez que vous m'avez rendue triste, et que je suis jalouse de vos heures passées loin de moi. »

Le vicomte prit dans ses mains les doigts effilés de Madeleine et soupira. Ce soupir était-il un regret ou une espérance?

En ce moment, un cheval piafTa sous la fenêtre. Roland s'élança; un homme lui tendit un panier couvert de feuilles et s'éloigna sans mot dire.

La nuit était trop noire pour qu'il fût possible de distinguer si cet homme était véritablement Dick, le groom du vicomte. Celui-ci ne s'en inquiéta guère, et pourtant, s'il avait eu la patience de rester quelques minutes à la fenêtre, il aurait vu revenir dans la ruelle déserte et se glisser presque sous le balcon le silencieux messager. Mais le pétulant jeune homme s'était élancé vers la jeune fille, le panier à la main :

« Madeleine I s'écria-t-il, un baiser pour la surprise que voilà I ... »

Elle jeta un coup d'œil sut» la surprise, et ne la jugea point dangereuse : des tresses d'osier et des feuilles de vigne f

1*20 LK PANIBR UK FHAISES.

« Qu'est-ce que cela peut être? demanda-t-elle en donnant à ses traits une gravité moqueuse.

— Devinez.

— Quelque chose que j'aime?

— Sans doute.

— Laissez-moi voir.

— Laissez-moi prendre.

— Ah ! quel parfum ! »

D'un geste les feuilles volèrent : le mystère fut connu et goûté...

La surprise était un panier de fraises. j

Madeleine s'avoua vaincue et tendit sa joue. |

« Ah! quel baiser) » pensa Roland. |

Machinalement il se rappela ceux de FIcur-d'Orange, j qui lui coûtaient plus cher qu'un panier de fraises, et, sans savoir pourquoi, il se sentit tout honteux.

« Que faites-vous donc là, avec cette mine de trappiste? lui demanda gaiement Madeleine. Asseyons-nous et causons. Monsieur le vicomte Roland fera-t-il à une pauvre recluse l'honneur insigne de partager ses goûts champêtres?

— Vous attachez à vos moindres faveurs une grâce exquise, qui rendrait jalouses de vous bien des grandes dames ! »

Il s'assit en face d'elle; le panier était sur les genoux de Madeleine, qui lutinait son hôte pour qu'il y plongeât les doigts sans façon.

lE PANIER UK FRÂIses. 121

a AUeK-vous quelquefois à Paris? »

Cette question du vicomte fut faite avec une indifférence mal déguisée, comme s*il craignait qu'on pût en deviner la secrète intention.

« Jamais, répondit Madeleine ; je n'aime plus les rencontres.

— Est-ce un blâme de la notre?

— Peut-être ferais-je bien.

— Vous ne m'aimez donc pas?

— Prenez garde! vous allez renverser les fraises.

— Pour moi, je date ma passion du jour où je vous ai vue, traversant l'avenue des Champs-Elysées, ni plus ni moins qu'une colombe effarouchée.

— Oh! co n'est pas précisément vous que je fuyais, mais les stupidcs propos de vos amis. Tenez, puisque vous m'avez rappelé cette première entrevue, je veux vous dire un soupçon qu'elle m'a laissé et qui m'a toujours vivement affectée. Pardon, ami, mais vous seul le dissiperez, j'en suis sure.

— ' Un soupçon ! » bégaya le vicomte.

Et il essaya d'ajouter en riant :

«Bahl quelque enfantillage!... Vous avez tant d'imagination!...

— J'ai aussi des oreilles. Que disait donc derrière moi ce grand jeune homme pâle, qui a provoqué si longtemps les éclats de rire de vos amis?

— Se souvient-on des sottises d'un fou !

— Il y avait dans les paroles de ce fou une intention qui m'échappe. Je ne sais pourquoi elles se sont gravées dans ma mémoire, encore moins pourquoi elles

in*inquiètent. « Cent louis, et je te donne quinze jours, disait le grand pâle. — J'accepte Tun et lautre, marquis. » Vous rappelez-vous ces derniers mots, Ro* land? n

Roland avait Tair profondém^t occupe à contempler une feuille de vigne.

« C'est vous, reprit Madeleine, qui les avez jetés comme un défi à tous ces^ railleurs ; je me suis toujours imaginé que je n'étais pas étrangère à ce mystère.

— Ah! oui.\. les cent louis du marquis I articula avec effort le vicomte, qui pâlissait et rougissait tour à tour. Gela me revient. . . C'était fort drôle I Figurez-vous qu'il s'agissait... d'un pari au sujet de...

— Achevez !

— Au sujet de Fleur-d'Orange, un de mes chevaux!... C'était une question de Sport très-întéressanté... dont je ne me souviens plus. La gageure était de cent louis, j'avais quinze jours pour la perdre. . .

— Eh bien, le terme finit ce soir.

— Oh t j'ai le temps de la gagner.

— Appelez-moi folle! Est-ce que je ne m'étais pas rais en tête que l'objet du pari c'était moi! Je me faisais la rivale de Fleur-d'Orange, un de vos chevaui, m'avez-vous dit? Riez donc !

— Ah! ah! ah! c'est délicieux, parole d'honneur! Vous êtes fort originale ce soir, et vos histoires sont des plus... réjouissantes! d

Le vicomte n'avait pas la moindre gaieté. L'histoire de Madeleine était loin de le réjouir. Au fond, il se savait coupable; car la gageure, c'était lui qui la tenait.

Il ne voulait pas s'en souvenir» et par une de ces bizarres contradictions du cœur humain, il était accouru auprès de la jeune fille avec la résolution secrète de triompher. Ce qu'il avait entrepris avec une légèreté inexorable, il n'osait plus Tachever depuis qu'il sentait en lui les premiers frissons du repentir. Roland cherchait une amourette, il avait heurté le véritable amour.

Cependant le panier se vidait lestement; mais quel fut l'étonnement de Madeleine de rencontrer sous la der* nière couche de fraises une boite de velours bleu à filets d'or. Roland prit son mouchoir, s*essu;a le front, se leva, et, sans savoir ce qu'il faisait, il alla respirer 1 air frais de la nuit.

Madeleine, étonnée, ouvrit la boite : ses yeux furent éblouis; jamais elle n'avait vu tant de perles, tapt d'or, tant de diamants... Rien n'était oublié pour la séduction : bracelets, bagues, chaînes, coUiers, boutons d'oreilles; récrin étincelait : chaque facette était une flamme. Le vicomte ne manquait pas de littérature : sa tentation était renouvelée de celle de Faust auprès de Marguerite.

Il n'y eut pas un éclair de joie dans les yeux de la jeune fille; au contraire, elle plaça tristement derrière elle la boite ouverte, se leva à son tour, et vint poser sa main sur l'épaule du tentateur.

a C'est là votre surprise? J'aimais mieux l'autre, dit-elte en désignant Técrin et le panier. »

Puis, après un silence où l'on n'entendait que le battement convulsif de ces deux cœurs d'enfants , elle ajouta simplement :

124 I E PANIKR DE FRAISlilS.

« Roland, m'aimez-vous?»

Le vicomte baissa les yeux devant cette pureté d'ange qu'il n'avait pas comprise. 11 avait bonne envie d'avouer tout : mais son pari, mais les vingt rieurs qui ne manqueraient pas de répandre sa défaite, mais le marquis surtout! Cette dernière raison le fortifia dans son impraticable dessein. Il répondit longuement; mais il n'avait ni la légèreté qui dissimule une mauvaise action, ni l'audace opiniâtre qui en garantit le succès. Il voulait parler de cette vie brillante qui attendait une maîtresse adorée, de Paris, la ville des séductions; il vanta sa fortune, son hôtel, la magnificence et le caprice de ses plaisirs ; mais il fut monotone, il avait l'air de réciter une leçon.

Pauvre fou qui cherchait la persuasion dans un langage vil et corrupteur ! N'était-elle pas plutôt dans le délire inconnu qui fouettait son sang et deux fois avait abaissé son regard? Oui, depuis quinze jours, ce sceptique de vingt ans avait joué avec Tamour de Madeleine, et voilà que cet amour le mordait au cœur depuis ce soiri

Distraite, assiégée de sombres pressentiments, Bladeleine n'entendait plus rien ; soit curiosité, soit coquetterie instinctive, elle était revenue à l'écrin. Roland retrempa son jeune aplomb de séducteur dans cet entraînement fatal; il fut pressant, et comme un mauvais ange, insinua le péché dans l'âme de Madeleine.

Marguerite avait résisté à l'amour de Faust : elle céda aux agaceries de son miroir et à la fiévreuse magie de l'or.

Madeleine avait d'abord essayé les bijoux sans savoir ce qu'elle faisait; la glace avait reflété les mille flammes de sa parure ; le Tertige la prit. . . L'or ruissela sur son cou, mordit ses oreilles, enchaîna ses doigts, marqua son front. . .

Roland avait choisi un auxiliaire invincible; aussi, pâle, haletant, penché sur la naïve coquette comme s'il soufflait Fesprit du mal à son cœur, il attendait... L'heure du triomphe était prochaine. . .

L'or charme, la coquetterie conseille, l'orgueil enivre et la vertu s'endort.

Il est vrai que, pour arriver à ce magnifique succès, le vicomte avait prodigué les débris de sa fortune. Avec ces débris, il y aurait eu de quoi défrayer trois honnêtes familles dans la misère ; mais où aurait été le retentissement, l'acclamation flatteuse? Qui est-ce qui s'occupe d'une bonne action, — à part l'Académie? — Le vicomte avait le loisir d'en faire trois, ou une lâcheté. Il préféra une lâcheté, qui le grandissait dans le monde, qui serait le premier échelon de ses succès, qui ferait enrager ce damné marquis I II sacrifiait vingt mille francs à l'amour-propre de gagner cent louis.

Roland» que grisait déjà son facile bonheur, arrangeait dans sa pensée uh avenir à sa future maîtresse. Il congédiait Fleur-d' Orange, emmenait Madeleine à Paris, rinitiait à la vie fashionable d*après le^code du Pantalon-Club ; elle l'adorait, le comblait de caresses, le remerciait de l'avoir élevée jusqu'à lui... Soudain Madeleine poussa un cri.

« Il mentait... c'était moil... » dit-elle.

m LE PANIER DE PBAISES.

Sa Yoix yibrait de colète, ses regards lançaient des éclairs. Cette faible jeune fille, qui, tout à Theureseanblait céder avec complaisance à la corruption, elle se relevait maintenant ficre, énergique, indomptable...^ Elle avait pris le bras de Roland, le secouait avec force ..

« Vous êtes un infâme I lui cria4-elle en récrasant de ses regards de haine et de mépris. Vous avez parié sur l'honneur d'une femme comme sur les jambes d'un cheval. Il y a quinze jours que vous jouez cette ignoble comédie ; ce soir, le terme finit : votre gageure est perdue, vos amis railleront, et moi, monsieur le vicomte, je vous chasse I ... »

Puis, avec un geste impérieux, elle ajouta :

« Sortez 1 D

Roland ne bougeait pas. Était-ce un rêve?

i( Mon Dieu I mon Dieu I dit Madelâne en tombant brisée de douleur sur un fauteuil. Le lâche I et moi qui Faimais ! »

Roland aperçut alors à ses pieds un billet écrit au crayon et à moitié déchiré ; il le lut machinalement.

« Il y a quinze jours, le vicomte Roland a parié cent louis avec le marquis de P.... de faire sa maîtresse de la première femme qu'il rencontrerait. Vous êtes cette femme. »

Le jeune homme comprit: Madeleine ne laimait plus. 11 voulut hasarder un mot, elle renouvela son geste, et il sortit. Le vicomte prit la porte cette fois. Il n'avait rien osé... Mais comme plus tard il prendrait sa revanche !

LR PAMER DE PRAISKS. 197

Sous le balcon, ua homme embusqaé dans Tombre s'élança vers lui, et lui dit d'une Toix concentrée :

a A mon tour, monsieur le vicomte. Vous avez parié de séduire une femme, et moi, de tuer un homme. »

Roland avait du courage ; s'il avait interrompu si platement là-haut sa pastorale, il n'était pasd'humeur, en bas, à céder un pouce de terrain. D'ailleurs, cette occasion dé donner libre cours à sa colère le tira de son abattement. Il rèdevibt, en face d'un rival, sans doute, l'étourdissant gentleman que vous savez.

« Monsieur veut un duel ? C*est une faveur que je n'accorde pas au premier venu.

— J'aime Madeleine.

— Ahl c'est vous sans doute qui lancez des billets par les fenêtres?

— Mieux que cela, naonsieur. Quelques louis ont fait parler votre groom ; avec quelques autres j'ai eu le panier, et j'y ai glissé une surprise sur laquelle vous ne comptiez guère au dénoâment. C'est un tour dont Thonneur vous revient ; vous me l'avez inspiré.

— De l'esprit I J'ai hâte d'éprouver votre vourage.

— Monsieur, dit froidement l'inconnu, voilà ma carte. Demain matin, vous recevrez mes témoins. »

Les cartes furent échangées : celle de l'inconnu portait : Eugène D... Il parait que M. Eugène était moins timide en face d un duel qu'en face d'une croisée ou** verte.

Deux jours après, une chaise de poste franchissait à huit heures du matin la barrière d'Enfer ; elle era-

portait notre vicomte Roland, auquel une légère blessure à Tépaule et un dégoût subit de la vie parisienne conseillaient un lointain voyage.

n Et Madeleine? »

Fleur-d'Orange fut inconsolable ; ce départ la plongea dans un désespoir qui ne demandait qu'un régime de plaisirs et de distractions.

a Et Madeleine? »

Le marquis ne se gênait pas pour conter la chose aux échos bavards du foyer de l'Opéra ; les rires éclataient, les commentaires s'entremêlaient. Le Pantalon- Club se réunit en séance extraordinaire pour décréter la déchéance d'un gentilhomme aussi bourgeoisement éconduit; pendant trois jours, les vicomtesse voilèrent la face, et Roland, qui avait dans les oreilles tout ce bruit d'épigrammes, ne se sentait pas encore en sûreté à cent lieues de Paris, et se donnait bien garde d'aventurer sa têle à la portière.

« Et Madeleine? »

Enfin M. Eugène resta trois mois cloué dans son lit, brûlant tout à la fois des ardeurs de la fièvre et de celles de l'amour. Le vicomte lui avait logé une balle en pleine poitrine ; son médecin, un connaisseur, s'étonna qu'il ne fût pas mort des suites d'une pareille blessure. Madeleine avait su sa demeure, comme on sait beaucoup de choses, en ce monde. — Elle ne manquait pas de lui faire tous les matins sa visite de bonne sœur. M. Eugène s'habitua tout doucement à ce joli compagnon de ses souffrances ; il était devenu délicat, un rien le froissait, il désespérait

LE PAiNIëU Db FRAISES. i'i\»

I tout haut de sa convalescence, et il plaignait de toute [ son âme mademoiselle Madeleine, qui souriait triste- I ment et ne se lassait pas de revenir.

I Un jour, le médecin déclara que le malade était

! guéri. L'honnête homme I Le malade faillit lui sauter à la gorge. Il envoya promener la Faculté et jura aux { pieds de Madeleine qu'il voulait être malade; qu'il le serait malgré les ordonnances, et que Madeleine seule élait capable de distinguer quelque chose à l'état de son cœur.

« Et Madeleine ? »

Comme tout finit par finir, surtout les tristesses d'amour et les lointains voyages, Roland et Madeleine se rencontrèrent nez à nez au détour d'une allée sous les ombrages harmonieux du Jardin d'Hiver.

Le vicomte était devenu presque laid, très-barbu, à peu près ruiné et de plus en plus gentilhomme ; trois années lui avaient allongé les moustaches. 11 frappa légèrement sur le bras de Madeleine, qui se promenait au bras de M. Eugène, plus amoureux que jamais. Elle n'eut pas Tair de le reconnaître ; mais le cœur d'Eugène tressaillit. 11 se tourna de son côté, et lui dit à mi-voix du ton le plus tranquille :

« Monsieur le vicomte, je serai enchanté de renouer connaissance avec vous, où et quand vous voudrez. Ma carte est-elle encore nécessaire? »

Le fat haussa les épaules, vit passer Fleur-d'Orange et courut lui offrir ses plates plaisanteries.

Mais que pense Madeleine? Âime-t-elle? Que devient-elle enfin ?

ioJ Lif; l'ANlËR DE rRAlSËS.

Il y a uu mois à peine, je la trouvai triste, rêveuse ; comme je m'informais des causes de cette tristesse, elle me tendit, pour réponse, un journal du matin. Sa lecture s'était arrêtée à ces lignes :

« On nous écrit de Rennes :

a Nos courses se sont terminées par un déplorable événement : Hier, M. le vicomte Roland de K*** montait son cheval tayori Vampire, dans la course aux haies ; après avoir hésité au troisième saut, Tanîmal s'est complètement dérobé au quatrième, et, malgré son adresse si connue d'écuyer, M. le vicomte R. a roulé sur la piste Au moment où nous écrivons ces lignes, on nous affirme qu'il vient de succomber des suites de cette horrible chute, w

Avec la mort du vicomte Roland se sont envolés les mépris de Madeleine, et s'il vous arrivait de prononcer ce nom devant elle, vous verriez des larmes dans ses yeux.

Est-ce un regret? Pleure-t-elle son premier amour éteint à tout jamais?

C'est bien à propos du cœur des femmes que Ton peut répéter le mot favori de Montaigne : « Que sais-je?»

On était à la lin de Tannée 1586. Henri Ui régnait en France par la grâce de Dieu et de Catherine de Médicb, sa mère.

Le temps était triste, le ciel rayé de pluie. Les chemins étaient déserts, le vent s^engouflVait en sifflant <Jnns les arbres découronnés Soudain, sur la côte qui domine le village du Fau, situé dans la banlieue de Montauban, un cavalier parut, et, d'un coup d'œil ra* pide, examina la position des lieux.

Avant de se remettre en route, il prit un comet de chasse qu'il portait à Tarçon de la selle, et en lira quel* quessons étouffes. Il réitéra cet appel à plusieurs reprises; mais, ayant reconnu l'inutilité de ses efforts, puisqu'il n'obtenait pas de réponse, il piqua des deux

iS2 DNb; vëNGkaNce uoVâLI!:.

et se hâta, par un temps de galop, de regagner le temps

perdu.

La pluie qui fouette le i^isage et qui glace les os n*a jamais inspiré la gaieté à personne. Noire voyageur n'échappa point à la mauvaise humeur que le ciel lui envoyait par doses infiniment trop prolongées. Il entra ainsi le front plissé dans la longue et unique rue qu' composait le village du Fau. Dans ce village abandonné, d'autres déceptions l'attendaient. — Pas un habitant, — pas une maison ouverte, — pas une auberge I

« Où diable me suis-je fourré? murmurait le cavalier. Est ce dans Tantichambre de l'enfer? ou les Guisards ont-ils passé par ici et tellement ravagé qu'ils n'y aient pas même laissé âme qui vive dans leur fureur de pillage? Par Colignyl Pibrac m'avait bien conseillé: «Il vous arrivera malheur en chasse, » m'a-t-il dit. Il | avait raison mille fois. J'aurais sagement fait de m'en tenir à ses conclusions : rester céans. Et mes braves amis? Je les ai tous perdus à chercher la trace de ce maudit sanglier, qui m'a échappé encore. Ventre-saintgris ! quand je devrais réveiller dés morts, je vais faire ici un tel vacarme qu'il faudra bien qu'on me réponde. »

Exaspéré par la pluie qui redoublait de violence et par l'impossibilité de rencontrer un gîte, le cavalier se disposait à enfoncer une maison de chétive apparence, lorsqu'il s'aperçut que sa colère était inutile et que la porte n'était pas fermée. Aussitôt il quitte les arçons, pousse la porte, met son cheval au râtelier de l'écurie, revient s'installer dans une vaste salle, et, sans plus d^

Vm VK.NGEANCE KOYALE. 135

façons que s*il était chez lui, il approche un escabeau, le place en trayers du feu pétillant et s'assied lesjambes allongées. Il avait accroché son manteau de route aux parois de la vaste cheminée. Tout entier au bonheur d'avoir échappé à Torage, nptre homme se chauffait et ne pensait à rien. Il n'entendit pas Texclamation qui éclata derrière lui; il ne vit pas la charmante fille (|ue l'étonncment clouait au seuil et qui le manifestait clairement par sa bouche entr ouverte et ses regards craintifs. Enfin, comme elle avait déjà toussé en vain et qu'elle ne réussissait pas à attirer l'attention, elle se décida à finir par où clic aurait dû commencer.

c( Monsieur, dit-elle d'une voix inquiète, je ne vous connais pas. D'où venez-vous? »

L'inconnu tourna brusqucm^ent la tête.

« Par la Baïse! s'écria celui-ci, je ne te cormais pas davantage; mais nous allons faire connaissance. Dismoi qui tu es et où je suis.

— C'est plutôt moi qui devrais vous adresser des questions.

— A ton aise; j'y répondrai en t'embrassant.

— Alors je vais prévenir mon père.

— Calme-toi.

— Qui vous apprendra de quelle façon il traite les impertinents.

— Bah ! Je dirai à ton père : Voilà un bel écu de Bordeaux que j'ai proposé à votre fille en échange de l'hospitalité, elle l'a refusé. Et ton père te battra.

— Vous feriez cela ?

— Non, petite fille, j'irai te chercher, je te prendrai

doucement par ta jolie main. . . comme cela. . . nous parlageroDs ensemble Tescabeau ainsi... et un baiser... »

Mais le bardi compère n'eut pas le temps d'appuyei la figure par Teffet. On heurta aux carreaux de la fenêtre.

« Messire le galant, dit une jeune voix, n'y a-t-il pas moyen de faire participer un pauvre diable, mouillé comme un goupillon, à cet excellpnt feu et à ce doux voisinage?

— Passez votre chemin, » répliqua Télranger.

Le jeune homme poussa les volets vermoulus de la fenêtre; ils cédèrent, et d'un saut il fut au miUeu de la chambre.

« Par exemple! fit la petite paysanne.

— Comment t'appeUe-t-on, la belle enfant?

— Bruyère. Mais ce n'est pas une raison...

— Eh bien, Bruyère, je n'ai pas le goût plus mauvais que mon prédécesseur et je t'en donne la preuve.»

La pauvre fille, tombée de Charybde en Scylla, st^ sauva de ce nouveau venu. Les deux galants se trouvèrent face à face.

« Ventre-saint-gris I dit le plus âgé, c'est donc toi, mon pauvre Ghâtillon ?

— Moi-même. . . je n'espérais pas. . . Votre Ma. . .

— Chut!

— J'étais égaré dans les bois, lorsqu'il m'a semblé entendre un bruit de cor.

— C'était le mien. |

— Mais il retentissait dans un tel éloignement, que je désespérais de suivre ses traces, lorsque...

DNK VENGEANCE ROYAI K. 155

— Tu as fait comme moi, tu as yii le village sur la ! côte.

— Et en jetant çà et là un coup d œil de détresse, i j'ai vu aussi Votre Maj . . .

— Encore!

— Ce nom est gravé dans mon cœur.

— Flatteur, je n'eu veux pas d'aujourd'hui.

— Alors donnez-m'en un autre.

— Je m'appelle Henri le chasseur... je suis officier.

— Du roi de Navarre, je suppose?

— El son meilleur ami. Tu es mon camarade. Entends-tu?

— Soyez tranquille, maître Henri, je vous garderai le secret. »

La jeune fille les regardait curieusement converser à voix basse.

Châtillon l'aperçut.

« Approche, Bruyère, ajouta Châtillon. Tu vois que nous sommes d'honnies gens, tu n'as rien à craindre de notre part.

— Qui sait? répondit-elle d'un air mi-boudeur, misouriant.

— Voilà maître Henri, un fameux compère qui a le plus excellent cœur. . . et moi, je suis son ami. Ah çàl nous mourons de faim tous les deux, et tu vas dresser la nappe.

— Tant pis pour vous, il n'y a rien dans la maison de Senhoret.

~ Tu railles.

~ A la recherche, Châtillon ! » s'écria Henri.

I» UNK VENGEANCE ROYALE.

Les deux amis se mirent à fureter dans les armoires ; on un tour de main, la lourde table de chêne fut approchée du foyer, la toile grise étalée; le jeune étourdi apportait, avec des cris de joie, un foie de canard qu'il avait trouvé dans le bahut.

Soudain la porte de la rue fut violemment ébranlée.

« On frappe, dit Henri.

— La compagnie sera plus nombreuse, dit Châtillon.

— Et le souper plus maigre. »

Cependant Ton s'impatientait à la porte.

« Holà! criait-on, Bruyère! »

La tremblante fiile se hâta d'aller ouvrir. Elle avait reconnu la voix de Senhoret, son père; mais elle devinait combien sa colère était grande.

Le troisième compagnon entra. C'était le maître de céans; il fut aisé de s'en apercevoir à la façon dont il se présenta. 11 s'arrêta sur le seuil de la chambre, le chapeau sur la tète, le mousquet sur l'épaule. Il portait l'habit blanc alors en usage chez les paysans, la ceinture de cuir et le large coutelas. Sa figure n'inspirait, au premier abord, rien moins que la sympathie; mais il y avait dans son attitude quelque chose d'intelligent et de fier qui plut à maître Henri, lequel savait juger au coup d'oeil ce que valait un caractère.

«Ohl ohl dit Senhoret, le sourcil froncé, m'est avis, mes maîtres, que vous mettez en mon absence mon logis au pillage, ni plus ni moins que les soldats de Guise. Fort bien! mon feu, mon escabeau, mon souper, vous prenez tout.

UNE VENGÏÎANCK ROYALE. n7

— Nous payerons en belle monnaie, interrompit Châtillon.

— N'en croyez rien, dit son camarade; nous vous invitons.

— A la bonne heure , voilà de la hardiesse bien

— Nous sommes des chasseurs malheureux.

— Mouillés jusqu'aux os.

— Et mourants de faim. Vous voyez bien que, par humanité, vous ne pouvez nous refuser un souper et un gîte.

— Si vous vous êtes battus avec le vent ^t la pluie, soyez mes hôtes. Il fait un temps à ne pas mettre un collecteur à la porte. Çà, Bruyère, des habits, du linge et la table mise, alerte! »

Le brave paysan pressa cordialement la main de ses hôtes. Bientôt le souper fut servi. Un bon souper, ma foi I qui fit briller de plaisir les yeux gris de maître Henri. Outre le pot bouillant placé au milieu, il y avait là le foie de canard, la cuisse d'oie, — mets national, — le plat de salé et Tomelette à l'oseille; de plus un morceau de venaison, qui, bien que soigneusement couvert, se trahissait par son parfum. Tout cela fut apporté de la cuisine par Bruyère, qui servit d'échanson aux convives. Longtemps on ne souilla mot, et nul bruit ne retentit que celui des fourchettes et des couteaux. Quand la grosse faim fut satisfaite, la conversation reprit le dessus. Senhoret voulut tâter ses hôtes et savoir ce quils avaient au fond du cœur. 11 fit un signe à la jolie Bruyère, qui remplit à moitié les trois verres

i58 UNE VENGEANCE UOYATj:.

de pimprenelle, pour que le vin vieux qu'ils contenaient eût un goût plus exquis.

« A votre santé, mes maîtres I dit Senboret en trinquant. Comment vous trouvez-vous de mon souper?

— Parfaitement.

— Ma foi I vous autres paysans de la banlieue de Montauban, vous aimez la bonne chère.

— Et le fruit défendu, à ce que je vois, ajouta Henri en désignant/ 1q plat couvert.

— Âhl vou^ flairez comme un chien de chasse.

— Le fumet se sentirait de la rue.

— Qu'est-ce donc? dit Senboret, une main sur le couvercle.

— Du sanglier.

— Celui que nous avons chassé ce matin, acheva Châtillon.

— Il se peut que ce soit le même, dit le paysan en riant d'un gros rire. C'est m^ bote de prédilection. Toutes les fois que je me promène dans mon champ et qu'il s'en trouve un au bout de mon mousquet, il est rare qu'il ne me laisse pas sa peau.

— Il parait que vous vous promenez souvent dans votre champ I

— Toutes les fois qu'il y vient des sangliers.

— C'est fort aimable pour qui les chasse.

— Aimeriez-vous mieux que celui-ci fourrageât mes semailles?

— Je ne dis pas cela; mais vous jouez là un jeudangerpux, mon maître.

-— Bon! à cauae de mon habit blanc, n'est-ce pas?

UiNR VENGEANCE ROYALE. 13»

— La diassen'est pas permise dans votre condition

— Dieu merci I la banlieue de Maiitauban est libre, et nouesoiBmes kin des terres du roi de Navarre. Ici, Dieu envoie le gibier à qui sait la prendre. Encore une tranche et un verre de vin, mes hôtes.

-r- A la santé du roi de Navarre^! cria ChâtiUon.,

— Au diable Tétourdi! répliqua aigrement Senhoret. Je voudrais savoir ee tyran des chasseurs sous les torrents de pluie, et je vous jure qu'il ne s'assoirait jamais où vous êtes. »

Châtillon, à cette boutade, rit sous cape et jeta un regard de côté à son compagqon, qui ne sourcilla pas le moins du monde. Au contraire, voulant ramener la conversation sur un sujet plus gracieux, il avisa Bruyère et dit à Senboret en le poussant du coude d'un air goguenard :

a Vous avez là une belle fille, compère. A quand la noce?

— Bruyère ne se mariera pas. Elle a promis de ne pas me quitter.

— Aimable compagnie I murmura Châtillon. J'en sais une autre qui la flatterait davantage. »

Comme il avait jeté un coup d'oeil à la dérobée pour lui faire deviner ses intentions, Bruyère ne manqua pas de rougir ; — ce qu'elle fit avec une grâce décente. Elle ne s^avisa plus de regarder le jeune homme, parce qu'elle se troublait en le regardant. Peut-êlre le trouvait-elle un svelte et gracieux garçon, qui possédait sans doute autant d'esprit, de courage que de bonne mine. A vingt ans, il est permis de faire battre le cœur des

140 UNE V..NGEANCK ROYALE.

jeunes demoiselles, quoiqu'on ressemble encore à un fou ou à un enfant.

— Si vous m'en croyez, reprit Henri, envoyez-la à Pau. J*ai quelque influence à la cour de la reine Marguerite; la fillette est jolie, elle est sage, on lui fera une grosse dot, et les maris viendront tout seuls. Qu'en penses-tu, Ghâtillon?

— Que c'est un projet magnifique auquel je consens et Bruyère aussi.

— Est-ce vrai, ma fille?

— Je ne sais pas, moi.

— Eh bien I votre beau projet ne me va pas du tout, reprit Senhoret en frappant sur la table. Votre cour est un enfer, votre Margot une coquette, et quant à son mari...

— Qu'avez-vous à dire du Béarnais?

— J'ai un fier chapelet de griefs contre lui D'abord, c'est un débauché; il court après toutes les filles et désole tous les maris.

— Leurs femmes sont là pour les consoler.

— Ensuite, il n'est pas digne du beau nom de chasseur. N'est-ce pas honteux de condamner à la hart un pauvre diable qui a tué une maigre pièce de gibier?

— Gomme celui-ci, interrompit Qiàtillon en montrant les débris du sanglier.

— Senhoret, ajouta son camarade, on vous a égaré; le roi de Navarre

— Je crois que tu le soutiens!

— C'est assez naturel, fit l'espiègle en dessous.

— Ne t'en avise pas, ou nous nous fâcherions. Au

premier abord, quand je suis entré, lu m*as fait l'effet d'un huguenot de là-bas, avec ton pourpoint noir en mauvais état. Qui es-tu donc, loi qui prétends avoir quelque influence sur le roi de Navarre?

— Je suis à son service.

•— Quelle charge reraphs-tu auprès de lui?

— Celle de premier écuyer, n'est-ce pas, Châtillon?

— Oui, messire.

— Toi ! et c'est dans ce costume que tu assistes aux cérémonies? »

Nous avons dit que le pourpoint et le haut-de-chausses d'Henri le chasseur n'étaient pas de nature à inspirer la confiance.

« Ah î tu juges le dedans d'après le dehors, mon brave , répondit celui-ci sans beaucoup s'émouvoir. Est-ce que Ton prétend aussi de ce côté que c'est la chape qui fait l'éyêque?

— Bruyère, verse-nous rasade. Mon cher homme, dit Senhoret, puisque tu parles de proverbes, il y en a un qui pousse tout seul sur les bords de la Garonne : Menteur comme un Gascon; tu viens de le meltre en pratique. C'est bon avec les gens du Nord, qui avalent nos bourdes le cou tendu. Tiens, sans détour, dis-moi ce que tu fais près du Béarnais.

— Je suis le premier de ses gentilshommes, n'estce pas, Châtillon?

— Oui, monseigneur.

— Cervelle incorrigible ! ne pourras-tu t'en tenir à Vexacle vérité?

— Faut-il donc ne rien cacher?

— Non!

— Eh bien, sans exagérer, je suis le roi de Navarre lui-même, et Châtillon est un de mes officiers.

— Oui, sire.

— Pauvre diable ! fit le paysan en haussant les épaules. Il a déjà l'esprit à Tenvers pour quelques bouteilles. Bruyère, mène-le promptement à sa chambre; qu'il se couche bien vite. Si je lui adressais une question de plus, il détrônerait le bon Dieu. »

Henri essaya de protester de la véracité de ses paroles ; en vain en prenait-il Châtillon à témoin. Senhoret fut sourd; il répondait par des signes de tête et un air de compassion. Quant au jeune homme, profitant de la discussion, il entretenait Bruyère à voix basse et lui assignait hardiment un rendez- vous pour le point du jour. Elle ne répondait ni oui ni non; mais elle avait laissé prendre sa main et n'osait plus la retirer, peutêtre pour mieux écouter les belles choses qu'on lui contait. Décidément on était à bonne école, et on faisait de rapides progrès à la cour du roi de Navarre !

Le lendemain nos gens s'éveillèrent au chant du coq. Henri alla droit au paysan et le remercia de l'accueil cordial qu'il avait trouvé chez lui. Châtillon sellait les chevaux dans l'écurie. Comme Bruyère s'était rencontrée là par hasard, il les sellait fort mal, et la besogne n'avançait pas.

« Bruyère, disait-il, tu es plus belle que madame Margot, et le suprême bonheur serait d'être aimé d'une créature aussi parfaite que toi.

UiNE VKNGKANCË ROYALE. 143

— Vous me flattez; cependant je mentirais si je vous disais que votre départ ne me chagrine pas.

— Veux-tu être à moi?

— Pour me marier? Oh! oui.

— Tiens, échangeons nos anneaux. Quand tu voudras que je pense à toi, tu diras un Ave Maria.

— Est-ce que vous avez hesoin que j'en dise?

— Non , tu seras nuit et jour dans mon cœur I Mais quand tu en auras dit trois, je ne pourrai pins jamais être infidèle. C'est l'astrologue de la reine qui m'a appris ce secret.»

Quelques moments après les deux cavaliers montaient en selle, et le plus âgé répétait à Senhoret en lui pressant la main :

«Adieu! Aujourd'hui je suis pauvre, et ma reconnaissance de l'hospitalité que tu m'as donnée se borne à des paroles; mais j'ai à Paris un cousin qui me laissera un jour un grand héritage. Alors viens me voir, si tu as de Tambition, et je me souviendrai. Si jamais le roi de Navarre échange sa couronne contre la couronne de France, viens au Louvre et demande Henri le chasseur. Je ne serai pas ingrat. »

Chàtillon ajouta tout bas en envoyant un baiser à Bruyère :

« Et moi) je serai fidèle. »

Senhoret sourit comme un incrédule; Bruyère essuya ses paupières.

Les deux cavaliers avaient disparu.

144 UiSE VENtiKÂIlCb: RinALbl.

Six ans changèrent beaucoup la face des choses. Le paysan du Fau avait gardé un goût très-vif pour le gibier, qu'il chassait un peu partout; et, à cet égard, le temps ne corrigeait pas en lui la passion du fruit défendu. Mais l'ambition s'était assise à son foyer; c'est une opiniâtre qui cède difGcilement la place qu'elle usurpe toujours. Aussi, ce pauvre Senhoret, viclimo dtî ses hautes visées, de ses folles espérances, était-il devenu l'homme le plus maussade, quoique le plus riche de son village. En voyant Bruyère grandir avec la jeunesse, les grâces, la beauté, il avait pensé ceci :

<x Je me fais vieux. Ma fille rajeunit de plus en plus. C'est un bouton qui est rose à présent. Il est temps d'ouvrir la porte aux amoureux si je ne veux pas qu'ils entrent par la fenêtre sans ma permission. Ma compagnie ne sufBt pas a la petite ; j'étais un égoMe de lui conseiller de se dévouer à moi seul. Non! j'ai mon projet; le mari que je lui choisirai sera beau et jeuneet riche comme elle. Pour cela il ne me manque qu'une chose : c'est d'être plus qu'un paysan du Fau. Voici l'époque où l'on nomme les consuls de Montauban... Je suis connu... estimé de toute la banlieue... les suffrages me sont acquis. On ne dédaignera pas alors l'alliance d'un consul. Ouil plus j'y songe, plus je crois que je ferai une excellente figure sous le chaperon miparli rouge et noir. »

Senhoret se mit en avant. 11 ne réussit qu'à moitié.

UNE VëNGËâNGË tlOVALK. 145

Les bourgeois s' opposèrent à son élection, et il fut laissé au coin de son feu. Mais l'ambition déçue n*esi jamais renversée; elle enfourche Vespérance de plus belle et galope vers une autre tentative. Le dépit eut cela de bon, qu'il rappela au paysan ses hôtes de Béarn, Châtillon et Henri le chasseur. Or, quand nous disions au commencement que le théâtre de la vie avait eu bien d'autres décorations en huit années, c'est ici que nous avons raison. Le Valois était tombé sous le poignard d'un fanatique; le roi de Navarre avait jugé que Paris valait bien une messe, et il s'était converti pour ceindre la couronne de France.

« Diable ! se dit Senhoret qui avait appris ces grands changements; mais alors je ne me liens pas pour battu; ces étrangers avaient l'air de braves gens, bien qu'ils m'aient oublié; les Béarnais doivent èlre en faveur à la cour. Allons les trouver. Nous verrons si avec leur protection je ne réussis pas à vaincre l'orgueil de messieurs les bourgeois de Montauban. Qui sait? Je reviendrai peut-être capitoul I » *

Vous voyez bien que l'ambitionne se décourage pas. Senhoret garnit sa ceinture de cuir et partit pour Paris. Quand Bruyère apprit le dessein de son père, elle tressaillit. Elle aussi avait l'espérance tenace, mais la sienne venait de l'amour. Elle songea à Châtillon pour qui elle avait prié, car elle avait pris un enfantillage au sérieux .

A Paris, le paysan ne perdit pas son temps à bayer aux corneilles. Sans s'inquiéter des belles choses qu'il voyait, pas plus que s'il traversait son village, il se di-

14) UNE VENGEANCE ROYALb).

rigea droit au Louvre. Comme il se souvenait du mince équipage de son hôte, il supposa qu'il occupait quelque emploi minime dans le palais. Il s'adressa d'abord à des valets qui jouaient aux cartes. Il demanda, ainsi que recommandation lui en avait été faite, Henri le chasseur. l«es valets s'entre-regardèrent, et, toisant insolemment le questionneur, ils lui rirent au nez pour toute réponse. Senhoret grommela, mais il^e contint et renouvela sa demande auprès d'un vieux reître, bardé de fer, qui marmottait dans un coin ses patenôtres. De ce côté il ne fut pas plus heureux. Le soldat ne daigna pas se déranger de son extase, même par charité chrétienne. Senhoret maugréait et envoyait déjà ce^ •gens de cour à tous les diables, lorsqu'il reçut l'invitation peu gracieuse de débarrasser le haut du pavé pour luire place au cortège d*une noble dame. Machinalement, il se découvrit et resta là.

« N'as-tu pas entendu, coquin?

— Place I s'écria un jeune homme en secouant rude- * ment le bras du paysan.

— Mordioux! fit celui-ci, on n'insulte pas ainsi Senhoret.

— De la banlieue de Montauban?

— En effet... Mais...

— Un braconnier incorrigible ! Eh I mou brave homme, que venez*vous chercher à Paris?

— Je ne me trompe pas..^ J'ai devant moi cet effronté camarade.

— Lui-même.

-^ Qui a soupe chez moi avec Henri le chasseur.

Une vkNgi^angk ruyalI::. ui

— Celui qui mentait si bien.

— Et qui me disait avec son air goguenard : « Senhoret, je suis le roi de Navarre 1 »

On gagna une auberge dans la rue des Fossés; on s'attabla comme deux vieilles connaissances, et, après avoir vidé quelques verres de vieux bourgogne, on reprit la conversation.

(c Parbleu I dit le paysan, vous étesChâtillon, alors?

— Oui, compère. Mais les années m'ont changé.

— Vous voilà bien attifé. Il paraît que Tair d'ici vous va mieux que celui du Béarn, puisque les pourpoints ne s y ressemblent pas.

— Je suis enseigne dans les gardes du roi.

— Bravo I Et votre camarade Henri est-il quelque chose?

— 11 a attrapé une jolie place.

— Tant mieux. C'était un bon enfant, un peu tète folle, mais le cœur sur la main.

— Chacun son tour. Dites*moi vos nouvelles. Comment va votre charmante Bruyère?

— Elle soupire.

— L'amour, compère I prenez garde I

— Elle a refuséious les partis qui se présentent.

— Vous parle-t-elle de... notre visite quelquefois?

— Si bien, qu^ c'est elle qui m'a décidé à venir

— Vous quittez le Fau?

— Je viens tout simplement rafraîchir la mémoire (le votre camarade. Puisqu'il a un bon emploi et qu'il

est bien eu cour, il faut qu'il me fasse uoouner capi-

toulàMontauban.

— Ah! cest un grain d'ambition!

— Et je compte sur vous, Châtillon, pour me conduire jusqu'à lui.

— Cela se trouve bien, j'entre chez lui à toute heure. On trinqua une dernière fois. Senhoret, en compagnie de Châtillon , pénétra sans difficulté dans le palais hérissé d*hommes et de tours. Puis il traversa une enfilade d'appartements magnifiques, remplis de dames et de seigneurs qui s'écartaient sur son passage.

— Châtillon, demandait-il à voix basse, tout cela estèien beau. Est-ce que votre camarade a aussi troqué son vieux pourpoint à la cour?

— Chut!

— Ah! j'y suis! 11 aura hérité. Je me souviens qu'il me parla d'un parent qu'il avait dans le Nord. »

Ils arrivèrent à la porte d'un cabinet. Deux soldats, qui faisaient sentinelles, croisèrent devant eux leurs hallebardes. Châtillon leur dit un mot à l'oreille. On les laissa entrer, lui et son étrange compagnon, qui ne comprenait rien à toutes ces cérémonies pour rendre une visite d'amitié à un camarade. Notre homme, ébloui par le luxe qui l'entourait, craignait d'être le jouet d'une plaisanterie de la part de son mahn guide, lorsqu'il vit entrer celui qu'il cherchait. Ce n'était plus le chasseur au pourpoint troué, au haut-de-chausse en lambeaux, le pauvre officier de la cour de Navarre.

il avait toujours la mine souriante, le regard fin^ les moustaches retroussées; mais, malgré la familiarité

UNK VENGf>:ANG£ ROYALE. 149

avec laquelle il tendit la main à Senboret, il régnait dans toute sa personne un air de grandeur qui imposait et commandait le respect. Vêtu simplement, il avait seulement remplacé les étoffes grossières d'autrefois par le velours et le satin.

Senhorat secoua la main de son ancien hôte, comme il eût fait de celle d'un voisin du Fau. Ce témoignage d'amitié le remit à son aise. Dès lors il en agit sans façon, renfonça son chapeau d'un coup de poing et se carra dans un fauteuil. Henri le regardait faire et souriait.

« Que dis-tu de ma maison, compère?

— C'est mieux que chez moi.

— J'ai amassé du bien en ce pays et j'en profite. Ventre-saint-gris I je ne donnerais pas mon domaine pour le royaume du Béarnais.

— Sa manie d'exagération lui tient toujours, souffla Senhoret à l'oreille de Châtillon. C'est une ma-

— Tiens, incrédule, approche de cette fenêtre.

— Voilà un coup d'œil que je préfère aux salons dorés.

— ïu n'es pas difBcile. Paris est la première ville de France. Vois-tu cette belle rivière, que l'on passera bientôt sur le pont Neuf, en construction, là-bas à la pointe de celte île? Vois-tu ces toits innombrables, ces nies pleines de monde, ces monuments, ces couvents, CCS châteaux? Ici près ce sont les Tuileries, que feu la reine mère a commencées il y. a vingt-cinq ans; devant toi, la tour de Nesle, le Pré aux Clercs; un peu plus

loin, dans la Cité, c'est le Palais et la Sainte-Chapelle, et plus loin encore Notre-Dame; à ta gauche voici l'hôtel de Bourbon, la flèche de Saint-Germain, le ForlrÉvêque, le Grand - Châlelet , et à l'horizon l'Hôtel de Ville en place de Grève. Certes, cela vaut bien les collines du Fan. Eh bien! eh bien! Senhoret, tout cela esta moi. »

Le paysan interrogea du regard son voisin Châtillon, pour savoir si Henri ne lui en contait pas encore. I/enseigne s'empressa de donner un respectueux assentiment aux paroles du maître.

c< Oui, mon brave homme, reprit ce dernier, tout cela est à moi, ainsi que les grandes et fertiles provinces, ainsi que ton village du Fan.

— Vous n'êtes donc plus roi de Navarre? demanda Senhoret avec un reste d'incrédulité.

— J'ai hérité de mon cousin et j'ai changé de nom.

— Qui êtes-vous donc?

— Henri IV. »

Senhoret se jeta aux pieds du roi, qui le releva avec bonté. Il ne pouvait revenir de sa surprise, et quand il songeait aux inconvenances qu'il avait commises l'une sur l'autre, il s'arrachait les cheveux. Cette émotion un peu calmée, Henri s'informa auprès du paysan du sujet de sa visite.

« Sire, répondit Châtillon, qui avait son franc parler à la cour, c'est un ambitieux; il a pensé qu'avec le Béarnais nous serions devenus quelque chose, et il s'esf fait solliciteur.

— Que veut-il donc?

UNE VENGEANCE ROYALE. iM

— Le chaperon de capitoul.

— Ahl compère, le démon te tente. Et pourquoi n'as-tu pas réussi?

— Les bourgeois de Montauban sont dédaigneux comme de belles filles; ils se sont promis de ne pas recevoir de paysans parmi leurs consuls.

— Ils ont compté sans moi, ventre-«ainl-gris !

— C'est ce que je me suis dit.

— Tu auras le chaperon. Pendant que j'y suis, ne demandes-tu pas autres choses?

— Sire, vous vous êtes souvenu de moi, je suis content.

— Veux-tu être noble?

— Non.

— Ah I tu me refuses, nous allons voir. »

Le roi écrivit une lettre au sénéchal de Montauban; puis, ayant appelé Châtillon, il lui dit quelques mots à voix basse. Le jeune homme rougit et commença un vif remercîment que Henri arrêta à moitié chemin.

« Senhoret, dit-il ensuite au paysan, voici comme je me venge de tes refus. Je ne veux pas que Ton se montre plus généreux que moi. Tu partiras demain avec ce beau garçon, qui, comme toi, est un de mes amis. Je lui donne une compagnie dans ta province, et toi, tu lui donnés ta fille.

— Mais, sire...

— Pas de réplique! il faut que tu m'obéisses. Ces enfants s'aiment, Châtillon me l'a dit, et là-bas, moimême, je m'en suis bien aperçu. Quant à toi, cette lettre (jue j'écris de ma propre main au sénéchal de

152 UNE VKNGEANGE ROYALE.

Mon taliban te fera porter le chaperon eu grande cérémonie, je te le jure, et par les consuls eux-mêmes.

' — Sire, dit Senhoret ému jusqu'aux larmes, vos ordres seront religieusement exécutés, et si Bruyère résiste, je me charge de lui faire entendre raison.

— Il y a six ans que Tamour a pris les devants.

— Mais tant de bontés me toucheraient peu si vous n'y ajoutiez une grâce.

— Laquelle?

— Vous m'avez appelé votre ami, sirel

— Je suis prêt à le répéter.

— Eh bien! je ne vous demande qu'à Técrirelà, sur ce papier, où vous avez mis votre signature; j'en serai plus fier que de la noblesse, du chaperon, et de la compagnie de monsieur mon gendre.

— Ventre-saint-gris! tu es un honnête homme, s'écria le roi qui s'empressa d'adhérer au simple désit du paysan. Adieu, mon ami, tu Tes véritablement. »

Senhoret passa sa main sur ses yeux et se retira.

Un mois après, la parole de Henri IV fut tenue par les bourgeois de Montauban, qui vinrent en procession offrir à son ami le chaperon mi-parti de rouge et de noir des consuls de la ville.

Quant à Bruyère, elle épousa le capitaine Châtillon, et cette fois, du moins, les astrologues ne firent pas une prédiction mensongère. Les anneaux échangés avaient conservé les deux amants l'un à l'autre.

Pauvre Bruyère I elle avait mis tant de foi en disant ses Avé Maria, qu'elle ne fut pas étonnée en revoyant (Ihâlillon,

IINK VENGEANCE ROYALE. 157,

« Vous rappelez- VOUS, mon père, disait-elle un jour à Senhoret, le souper où vous disiez en parlant du roi de Navarre à vos hôtes : « Je voudrais voir ce tyran sous les torrents de pluie^ et je vous jure quU ne s* assoirait pas à ma table? »

— Oui, oui, je me rappelle tout cela; c'était un roi, mon enfant, il s'est vengé en roi. »

c< Claudine...

— Madame?

— Sommes-nous seules enfin? Ces masques impertinents ont- ils perdu notre trace dans le bal?

— Je ne les vois plus.

— Dieu soit loué ! Va prévenir Germain ; qu'il fasse avancer la voilure. Quelle maudite rencontre! Ce chevalier de Mirande est d^une audace I . . . Si Ton apprenait à la cour notre belle équipée de cette nuit, je serais perdue. Venir seule à l'Opéra, sous la protection de ma femme de chambre I . . .

— C'est pourtant un charmant cavalier que M. de Mirande!

fiUtIDÎNE. 155

— Eh ! ma réputation Taut bien cela. Allons, vile, mon capuchon... J'entends du bruit de ce côté. Esquive^oi parla et ferme la loge. Tu m'attendras sous le grand vestibule. »

Claudine, d'un pied alerte, franchit le seuil de la loge; mais elle n'eut pas le temps de refermer la porte, un bras nerveux l'enlaça subitement par la taille et Tentraina dans le corridor avant qu'elle eât même songé à se récrier ou à se défendre. Au reste, elle avait affaire à forte partie : son ravisseur n'eût pas facilement lâché prise, s'il faut s'en rapporter à la mine pour juger de la force. En même temps, un jeune homme s'élançait dans la loge dont il refermait brusquement la porte sur lui.

La grandje dame, — on en rencontrait alors à TOpcra, — poussa un léger cri de surprise, mais n'oublia pas, sans doute pour ménager sa réputation, dont elle paraissait s'inquiéter fort, d'abaisser son masque et de relever son capuchon.

« Enfin, nous sommes seuls! » s'écria l'inconnu; el, sans plus de façons, il s'installa dans un fauteuil comme un homme qui a une confidence à faire.

Debout en face de lui, les bras croisés, le pied e.i avant, le domino attendait. Ses yeux étincelaient à travers le masque, mais il y avait plus d'ironie que d'indignation, plus de curiosité que de colore. Dans la salle, le bal continuait ; on causait beaucoup, on dansait peu, et les échos du menuet ne fatiguaient pas les oreilles.

C'était le véritable règne du carnaval, le bon temps

(le la galanterie, des paniers, de la poudr(^ de l'esprit et des jolis scandales.

Louis XV ne dédaignait pas de se montrer à TOpéra ; la cour suivait son exemple ; les marquises et les comtesses venaient en tapinois y chercher ce qui chatouille au plus haut degré l'imagination des femmes: une aventure. Aussi, disons-nous que notre domino n'était peut-être pas fâché de tenir la sienne, malgré son regret apparent d'avoir, une nuit de bal, égaré sa vertu dans le royaume de la folie (style musqué).

Nous n'ajouterons rien de la dame, sinon qu'elle paraissait jeune et de manières hautaines. Quant au visiteur inattendu, qui se dandine si agréablement dans son fauteuil, c'était un cavalier accompli comme on l'entendait alors ; c'est-à-dire un bon gentilhomme, hiirdidu regard et de l'épée, jetant l'or à pleines mains et l'amour à plein cœur; héros de vingt scandales et d'autant de duels ; la coqueluche des femmes, le rêçe des filles, un délicieux roué enfin. Bien fait, riche, noble et à la mode, il valait mieux encore que tout le mal qu'on en disait. Avec un peu plus de sang-froid ou d'égoïsme, il eût marché à grands pas sur les traces de RicheUeu ; mais il n'est pas donné à tout le monde d'avoir le cœur placé dans la tête^

c( Madame, dit notre roué en rompant le silence, je suis le chevalier de Mirande. »

Après cette déclaration, il fit une pause comme pour laisser à la vertu qu'il assiégeait le soin de préparer sa défense. Mais la vertu de l'inconnue ne s'alarmait pas

de si peu, et un nom de séducteur, quelque compromettant qu'il fût, n'était pas fait pour Tébrécher. Un geste invita M. de Mirande à passer outre.

a Vous n'avez pas entendu parler de moi, reprit-il : autrement vous sauriez ce que mon nom seul signifie ; mais, puisque le bruit de mes folies n'est pas venu jusqu'à vous, je vais expliquer et me faire pardonner, je l'espère, ma présence dans cette loge. Madame, je suis amoureux I... »

Le domino sourit à demi.

« Depuis une heure. »

Le domino sourit tout à fait.

« Amoureux à la folie... d'une femme qui me rit au nez...

— Pour vous corriger, si c'est possible, interrompit rinconnuo.

— Ou plutôt pour montrer les plus belles dents du monde, ajouta le chevalier. C'est une coquetterie de bon augure et un à- compte sur les merveilles de ce charmant visage que j'ai à peine entrevu.

--Ne l'espérez pas, dit le domino devenu sérieux.

— Vous ne m'avez pas habitué dans le bal à cette pruderie maussade. Kappelez-vous votre réponse, quand je vous suppliais de me donner un peu d'espoir.

— Voyons ma réponse.

— Je ne demande pas mieux, » disiez-vous d'un air ingénu...

— Par exemple I

— « Moi, je vous ai aimé tout de suite. . , »

— Vous avez rêvé.

— Mais...

— Ah ! voilà un mais qui arrive à temps I Demaîi vous ne penserez plus à moi.

— Vous oublier ! Jamais. J'ai aimé beaucoup À follement; j'ai été aimé, du moins on me Ta dit, à pour mon honneur je veux bien le croire. Eh bien*^ madame, je donnerais tout cet amour-là pour la dè-j licieuse émotion que j'ai ressentie auprès de vous pei>^ dant une heure de causerie. !

— En vérité, monsieur, ceci est une gageure du plus mauvais goût. Je vous le répète, nous sommesj étrangers Tun à l'autre. Un bal masqué ne doit pas être une excuse pour toutes les folies que vous me débitez. I

— Eh quoi ! vous niez que tout à l'heure ?. . . '

— Je nie absolument. Ce tout à Theure peut faire honneur à la fertilité de votre imagination, mais vous oubliez que c'est une offense à ma dignité.

— Me serais-je trompé ! Vous, timide, naïve, il n*y a qu'un instant, si confiante et si douce, je vous retrouve hautaine, méprisante!... Ah! madame, jo commençais à vous aimer; j'avais de Testime pour un esprit que je jugeais droit et candide ; vous m'encouragiez si bien, que je me livrais sans défiance, et voici que d'un ton froid, sévère, vous me rappelez à la raison, au respect. »

Le domino fit un pas pour échapper aux doléances de Tamoureux chevalier, mais celui-ci se leva et, se plaçant devant la porte, ajouta d'une voix sourde, émue par le dépit et la colère :

CLAUDLNE. 159

« Vous ne sortirez pas d'ici, madame, que je n'aie au moins le cœur net de tant de perfidie.

— De la violence ! Songez que je puis vous en faire repentir !

— Écoutez-moi une dernière fois, par pitié. Là, dans cette salle, sous ce costume, avec ces rubans que j*ai parfaitement reconnus et qui vous accusent, vous m'avez ravi, ensorcelé... Se ne sais quel changement s'est opéré en moi... llm*a semblé que mes yeux s'ouvraient à une lumière nouvelle et que mon cœur n'avait eu jusqu'alors aucune part aux aveux mensongers de mes lèvres. Je vous ai aimée au premier regard, madame, et cet amour, je le jure, ne s'éteindra qu'avec ma vie. Ne me parlez pas de raison, je suis fou ; pour arriver jusqu'à vous, je briserai tous les obstacles... Si vous êtes libre, j'engage ma parole de vous donner mon nom et ma fortune..

— Vous savez feindre habilement toutes les passions, et votre éloquence est dangereuse. Allons, calmez-vous. Je vous promets d'oublier cet enfantillage; mais, de grâce, laissez-moi me retirer.

— Pas avant de connaître votre nom.. .

— Impossible I

— Ou de revoir votre angélique figure ! »

Sourd à toute espèce de supplications, le mystérieux domino s'avançait vers la porte de la loge, lorsque le chevalier, poussé à bout, lui saisit le bras, et d'un geste rapide arracha le loup de velours qui dérobait les traits de l'inconnue.

« La présidente de Mailles ! s'écria-t-il en reculant

la» CLAUDINE.

d'un pas. Madame, le passage est libre, ce n'est pas vous que je cherchais. »

La présidente lança un regard foudroyant à Taudacieux gentilhomme et sortit sans mot dire. Mais le cœur d'une femme offensée est un abîme de Tengeances.

« Où diable avais-je l'esprit? se dit le chevalier en la regardant s'éloigner. Vouloir découvrir de la beauté chez une femme laide, et de la candeur chez une prude I Ou je me trompe fort, ou cette femme-là sera mon âme damnée. Allons, j'adore un domino qui me glisse entre les doigts ; je démasque une vertu qui me le fera payer cher... Une maîtresse de moins, une en. nemie déplus... J'ai perdu ma soirée. »

Madame de Mailles, — que le chevalier avait si lestement qualifiée de prude et de laide, — avait trente anspassés, cequin'était pasdu tout synonyme à ses yeux de trente- quatre. Unie fort tard à un homme de robe, qui n'avait d'autre mérite que d'être un mari parfait, elle était restée vieille fille dans le mariage. On pouvait à bon droit s'étonner de la rigidité de ses mœurs à une époque où il n'y avait plus de mœurs; et de l'austérité de ses principes, quand le caprice était la seule règle de conduite. Elle faisait exception à la cour; on la citait comme un modèle à ne pas suivre. On la saluait fort bas, et il ne courait pas sur son compte la plus légère médisance.

C'était une forteresse imprenable, qui avait ' pour défenseurs une âme sèche et un visage disgracié.

Il ne restait plus à la présidente qu'à prendre un directeur pour être tout à fait en odeur de sainteté. Elle avait eu de bonnes raisons pour se séparer ainsi du monde profane : ne pouvant se jeter comme tant d'autres dans les sentiers fleuris de l'amour, où faute de charmes vainqueurs il faut avoir au moins le diable au corps, elle avait pris, ce que personne ne lui disputait, le grand chemin du devoir. Sans esprit, sans grâce, sans beauté, elle avait vu de bonne heure s'éloigner d'elle la folle troupe des ris et des plaisirs ; jeune fille, elle était délaissée des galants ; devenue femme, elle se retira dans un vieil hôtel, au Marais, pour échapper au supplice de compter les triomphes fréquents de ses rivales.

Aucune femme ne se résigne volontiers à abdiquer ses prétentions sur le cœur des hommes ; et, malgré sa grande vertu, la présidente devait avoir des heures d'ennui où eUe eût fait bon marché de ses principes si elle eût su comment s'y prendre.

La scène du bal de TOpéra, où une fatale curiosité l'avait conduite, émut singulièrement madame de Mailles. D'abord, elle en ressentit une vive colère. Insultée dans sa dignité de femme, et surtout blessée dans son cœur par la passion folle dont elle avait été l'objet, grâce au hasard, elle conçut contre le chevalier un ressentiment qui ne tarda pas à porter des fruits amers. On comprend aisément qu'une grude, une quasi* dévote, une femme affichant une intolérante vertu, ne pardonne

les CLAUDINE,

pas à l'imprudent téoioin de sa faiblesse, qui Ta surprise au milieu d'un bal masqué, en domino et sous le masque, eu flagrant délit de galanterie nocturne. Le bal de TOpéra n'a jamais été sur le chemin de la perfection chrétienne, et l'on n'y va pas précisément chercher le moyen de faire son salut. '

Cependant, le croira-t-on, ce n'était ni son masque arraché; ni son nom jeté en pâture à la malignité publique, qui allumaient chez la présidente les flammes de la colère et les désirs de la yengeance; ce n'était pas sa vertu outragée, sa réputation amoindrie, sa faiblesse surprise dont elle s'alarmait et s'irritait dans la solitude où elle s'enfermait comme derrière un inaccessible rempart. Non, non. L^audace du chevalier avait été grande et pouvait la perdre, ruiner pour toujours peut-être l'édifice si péniblement construit de sa renommée, à laquelle elle avait sacrifié jusqu'à sa dernière illusion ; elle savait bien — quoiqu'elle se flattât d'un faux espoir — que le monde la jugerait sans rien entendre, afin de la condamner sans pitié, et qu'on ne manquerait pas de faire un bruit horrible!

Eh bien! ce qui irritait sourdement madame de Mailles, ce qui ne lui laissait ni paix ni trêve, c'était cette pensée : M. de Mirande aimait jusqu'à la folie, et ce n'était pas elle.

Mirande, ce conquérant d'amour, ce favori de ruelles, le rêve de toutes les femmes, lui, le beau, le hardi, le volage mais invulnérable roué, qui avait vu tant de beautés à ses pieds , qui ayait si souvent éveillé l'amour sur son passage sans jamais le partager, il ai-

mait enfin! 11 aimait une inconnue qu'il avait vue à peine, qui ne Taimait peut-être pas, qu'il ne savait où retrouver; et madame de Mailles, grâce à une ressemblance de costume, avait été cette femme heureuse entre toutes, cette divinité-là pendant un quart d'heure I Elle avait entendu les paroles brûlantes du chevalier ; elle avait frissonné de plaisir à ses tendres aveux, et tout cela s'adressait à une autre, et elle n'avait pas été cette autre! La présidente eût donné son chapelet de vertus et de bonnes actions, sa renommée intacte, l'opinion du monde, pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait si délicieusement passé.

Car, elle n'osait se l'avouer, elle aimait le chevalier.

Qu'on ne s'étonne pas d'un tel contraste. Outre que les contrastes sont l'aliment ordinaire dû l'amour, il y a dans la vie des femmes — et nous parlons des plus honnêtes — des heures de découragement où le reniords d'une inutile vertu les jette, de pensée au moins, dans une voie toute contraire. C'est, si l'on veut, comme «M ressouvenir de leur faute originelle qui leur inspire une tentation violente d'y retomber.

Jamais madame de Mailles n'eût confessé, même à celui qui en était l'objet, le fol amour qui s'était glissé comme un serpent dans son cœur. Tant qu'elle avait ^u M. de Mirande changer de maîtresse en même temps que de caprice, elle se l'était, pour ainsi dire, dissi- Uîulé à elle-même, sans se bercer d'un espoir chimérique; elle n'avait fait aucun effort pour combattre celte passion secrète. Mais, du moment qu'elle le sut sérieusement épris, qu'elle en eut entendu l'aveu de sa bou-

che, elle fui frappée d'un coup mortel, et, pour la première fois, elle soupçonna quel genre de pacte elle avait fait avec la douleur. 11 n était plus temps d'y porter remède.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis la scène que nous avons racontée. La présidente les avait passés dans la solitude la plus complète. Un nouveau coup vint la frapper dans ce qu'elle avait de plus cher, après Tamour qui la torturait, dans le soin de sa réputation.

La marquise de C . . . , une de ces bonnes amies comme il y en a entre femmes, lui apprit ce qu elle redoutait de savoir, c'est-à-dire Tindiscrétion du chevalier. On ne parlait que de cela, c'était Thistoriette à la mode. Les nouvelles à la main la répandaient partout ; les méchants brodaient là-dessus et les gens honnêtes s'en affligeaient.

On ne comprenait pas ce qui avait poussé une femme, aussi sévère que madame de Mailles à commettre sa réputation au milieu des débauchés et des filles de rOpéra, au risque de la perdre ou de la souiller. « Du reste, ajoutait par manière de condoléance l'hypocrite marquise, la nouvelle Ârsinoé de cette Célimène de circonstance, je vous ai défendue avec chaleur, persuadée qu*on vous calomniait et que vous ne tarderiez pas à tirer de ces bruits injurieux une éclatante réparation. t>

Au milieu des sentiments d'irritation où la lecture de celte lettre l'avait plongée, on vint avertir la prâ'idente qu'un étranger insistait beaucoup pour l'entrenir d'une chose d'importance. Il s'appelait le baron de

ClAUDlNE. U^o

Cbantemerle. Ce nom lui renvoya comme un écho celui de Mirande; fort intriguée de savoir ce qu'avait à lui dire de grave l'intime ami du chevalier, elle se disposa à le recevoir.

Quand elle entra au salon, elle n'aperçut personne. Étonnée de se trouver seule, elle allait sonner pour s'inquiéter de la disparition du baron, lorsqu'elle découvrit dans Tembrasure d'une croisée, à demi caché par les amples rideaux de velours, un homme fort affairé de ce qui se passait dans la cour de Thôtel, s'exclamant à rai-voix et gesticulant d'une façon grotesque.

Au premier coup d'œil, on ne savait dans quelle espèce classer cet original. Soudain il se rejeta en arrière, et, levant de grands bras vers le plafond :

« Par le carquois de Cupidon! dit-il tout haut, je n'en puis plus douter. C'est elle I Quelle rencontre étourdissante! »

Madame de Mailles fit un pas vers l'étranger.

«Monsieur, deraanda-t-elle d'un ton hautain, en plissant ses lèvres minces, m'expliquerez-vous à quelle sorte d'affaire je dois l'honneur de votre visite?

— Ahl madame, répondit notre homme en pirouettant lourdement et en multipliant ses salutations, excusez mon étourderie ; ce que je viens de voir à la fenêtre...

— N'est sans doute pas la chose importante qui vous amène? Au fait, monsieur, je n'ai pas l'habitude d'attendre.

— Mais j'y étais en plein... au fait. Si madame la

tmi CLAliblNË.

présidente daigne écouter mon histoire, elle verra bien que cette fenêtre y joue un grand rôle.

— En vérité, c'est abuser de ma patience.

— J'essayerai d'être bref. Quand je dis histoire ^ je me trompe. C*est un véritable conte de fées ; il commence au bal deTOpéra... »

La présidente lit un geste; mais elle changea brusquement d'idée, et au lieu d'arrêter la verve du narrateur, elle invita celui-ci à prendre un siège,

« Vous êtes, dit-elle en s'asseyant elle-même, M. de Chantemcrie? »

Le baron s'inclma en signe d'assentiment.

(( Et vous venez de la part de M. de Mirande, n'estpas? »

Nouvelle inclination.

« Monsieur, je vous écoute. »

C'était un plaisant personnage que ce baron César de Chantemerle. Au physique, long, maigre et fluet; au moral, très-heureux au brqlan et au passe-dix, et très-malheureux en amour. Pour le reste, trente-cinq ans, bonne lame, esprit absent, vanité réjouissante, et, par-dessus tout, l'ami, le Pylade, Tombre, la copie du chevalier, qu'il avait pris aveuglément pour un parfait modèle. Mirande disait de lui : « C'est mon clair de lune I »

« Vous n'ignorez pas, madame, commença ce singulier ambassadeur, l'étonnante, l'incroyable nouvelle qui défraye en ce moment les salons de Paris et de Versailles. Je ne sais pas trop si j'y crois moi-même. Mon illustre ami le chevalier de Mirande s'est retiré du

GLÀUDliNE. i67

moDde, et depuis quinze jours on ne lui connaît pas de maîtresses, chose inouïe ! Il est obsédé de rendez^ vous et de billets tendres, au diable I On Tinvite à des soirées mystérieuses, au diable! Il refuse tout. C*est un symptôme alarmant.

« Malgré mes avis et mes exemples, le pauvre Miraode, qui a tant ri au nez de T amour, est amoureux comme ua écolier, à en perdre Tesprit. « Ehl corbleu ! *( lui ai-je dit, enlève d'assaut celte reine de beauté, « adorez-vous une éternité de trois semaines, et repre- « nons nos joyeuses folies. »

« Le conseil était bon, je n'en ai pas d'autres pour guérir les gens trop passionnés. Le malheur était que, s'il y avait un héros à Tenlèvement, il manquait com plélement une héroïne. Mirande aime l'inconnu. Où la dénicher? et pas le moindre souvenir qui puisse remettre sur ses traces I Mais Tamitié m'inspire, m'envoie un trait de génie. Le noeud de ce mystère est à 1 hôtel de Mailles. Et sans consulter mon malheureux ^^h je suis accouru auprès de vous, madame, pour vous demander ce que nous cherchons inutilement depuis quinze jours. »

Si l'austère dame écouta patiemment jusqu'au bout ^tte requête formulée de si leste façon, c'est qu'elle songea au proverbe : Aux innocents les mains pleines, ^t qu'elle jugea avoir affaire à un pauvre d'esprit. A vrai dire, elle attendait vaguement une réparation 4^ekonque de l'impertinence du chevalier, un remède à la blessure de son honneur. Croyant avoir mal compris la péroraison du baron :

iék CLAUDlM::.

« Je n'ai pas besoin, répondit-elle, de vous rappe- 1er ce qui s'est passé à l'Opéra ; M. de Mirande a pris soin d*en faire un lieu commun. C'est probablement de cela que vous venez m'entretenir.

— Précisément. Vous saisissez à merveille, et je vois que nous nous entendrons.

— Alors, que puis-je faire pour votre ami?

— Un miracle I rien que cela. Heureusement que le sort m'en a rendu l'exécution facile en le remettant entre vos mains. Je viens vous demander le repos, le bonheur de notre désolé chevalier.

— Je ne comprends plus, monsieur le baron. »

Chantemerle jeta au plafond des regards désolés,

prit une pose mélancohque, et continua entre deux soupirs.

(c C'est ma faute, ajouta4-il ; j'oubliais que je parlais à la plus sainte femme que je connaisse. Vous n'avez pas aimé, votre cœur n'a jamais été en proie aux ravages d'une mondaine passion. Eh bien ! madame, la divinité qui a enflammé mon pauvre ami, elle est ici dans cet hôtel, près de vous. . .

— Achevez!

— Et, si vous ne m*accordez sa main ou tout au moins la promesse d'un mariage très-prochain, lèche valier ne pourra survivre à ce nouveau malheur ; je perdrai mon meilleur ami, et c'est vous, madame, son gez-y bien, qui aurez ce tragique événement sur la conscience. »

La présidente, qui avait de bonnes raisons pour ne pas répondre à ce fou, — et la première, c'est qu'elle

habitait Thôtel toute seule avec ses Tenitiies et son mari, — la présidente, disons-nous, se leva et fit au baron une révérence assez courte. C'était poliment réconduire. Mais, au lieu de se retirer sur ce congé formel, notre homme entraîna rapidement madame de Mailles vers la fenêtre, où elle l'avait déjà surpris en observation. Là, il lui désigna de la main une jeune fille qui travaillait dans un pavillon en face.

« La voyez-vous? s'écria-t-il ; je la reconnais bien, mai qui l'ai enlevée dans le corridor de TOpéra I

— Quoi ! cette jeune fille !

— C'est elle, madame ! elle que nous cherchons depuis quinze jours, et que je retrouve tout à Theure! C'est l'inconnue du bal, celle qui a affolé le chevaUerl . . . Ah! son nom, je vous prie.

— Claudine. Mais il ne l'aime pas, c'est impossible I

— A cela, je n'ai qu'à répéter mes paroles : je vous demande pour M. de Mirande la main de l'incomparable Claudine. Est-ce clair ?... Au revoir, madame; je cours rendre la vie à un mort; car vous me permettez d'espérer?... »

Les yeux fixés sur ce pavillon où elle venait de découvrir la bien-aiméedu chevalier, sa femme de chambre, sa rivale, enfin ; n'entendant rien que les mille ^oix de la haine qui lui criaient : Vengeance ! la présidente répondit au hasard :

« M. de Mirande me connaît ; il peut compter sur moi. »

Quelques moments après, elle donnait, d'un air

I7U GIAUDJNE.

calme en apparence, les instructions suivantes à Claudine :

« Des ce jour, vous n'êtes plus à mon service. Vous devenez ma cousine, une parente éloignée que j'ai Eait venir de Bretagne pour la doter convenablement. J'ai disposé en effet de voire main pour un jeune gentil-^ homme de mes amis, et sous peu vous le connaîtrez. Allez!»

Le lendemain, madame de Mailles, accompagnée de quelques domestiques nouveaux et de mademmelle Claudine, quitta son hôtel du Marais pour aller occuper une petite maison aux environs de Sceaux.

Avant de s'éloigner, elle écrivit au baron pour l'informer de sa nouvelle résidence.

Cependant le temps avait marché. Mai revenait avec son cortège toujours charmant et nouveau de fleurs, de beaux jours et d* espérance. Sur la terre comme au ciel le printemps ramenait la jeunesse qui est immortelle, et Tamour qui ne va guère sans la jeunesse. C'était, comme disent les vieux poètes, le temps du renouveau. Tout Paris émigrait aux champs, c'est-à-dire toute la cour. L'idylle et l'églogue étaient alors en grande faveur; on savait par cœur les bergerades de M. de Florian, cet officier de dragons à l'eau de rose, et plus d'une Estelle en paniers demandait un Némorin poudré aux échos d'alentour.

Si l'on s'étonna de la retraite précipitée de madame

CLACl^IKE. 17 1

de Mailles, ce ne fut pas longtemps. Avait-on le loisir de s'occuper des affaires d' autrui dans une société qui, ne se donnant pas six semaines à vivre, prenait à la lettre la devise royale : Après moi, le déltigel

La disparition du chevalier, qui suivit de près celle de la présidente, eut pourtant quelque retentissement. Quelle différence ! Qui s'inquiète d'une femme vertueuse et laide? Personne. Mais un beau garçon de vingt-cinq ans, doué par la main des Grâces et qui mène de front une demi-douzaine d'intrigues (autant de jolis scandales pour les oreilles gourmandes), diable I cela ne se perd pas sans soulever la clameur publique. Ne se doit-il fi^ au monde qu'il divertit, à la mode dont il est Toraclc, à ses victimes qui guettent leur revanche?

Heureusement, pour distraire, ce pauvre monde affamé de plaisir, une danseuse en renom, fort oubliée aujourd'hui, se mit en frais d'extravagances en même temps qu'un évêque qui tenait la feuille des bénéfices. Tout le monde la connaissait, et, si je n'étais embarquée dans l'histoire de mademoiselle Claudine, je vous conterais, entre parenthèses, la plaisante aventure de son griffon Pistache et du prince de C***. Cela fit un furieux bruit à Versailles, et madame du Barry, le troisième cotillon en titre, se fâcha tout rouge.

Grâce à ce brusque accident, on laissa en paix notre teau Galaor; il ne fallait rien moins, en vérité, qu'une danseuse, un évêque, un griffon et une favorite pour Taire oublier ce conquérant d'amour.

Quant à lui, indifférent à tout ce bruit,' il courait la campagne, et, à force de le voir passer sur la route de

Paris à Sceaux, les paysans avaient fini par le saluer

comme un visage de connaissance. Au départ, le matin,

il allait comme le vent ; son cheval dévorait l'espace.

Le soir, au retour, il n'avait plus hâte d'arriver si vite,

et, comme le vertueux Hippolyte, il laissait flotter les

rênes.

Toujours seul, toujours rêveur, où courait-il ainsi? A quel roman pastoral employait-il ses journées, Tune après Fautre, sans souci des intempéries de Tair et des mauvais chemins? Les uns pariaient qu'il étudiait la botanique, les autres qu'il travaillait à sa con .orKion, d'autres enfin qu'il était amoureux. Nul n'osant le suivre» les conjectures allaient leur train. On en piirla, comme je l'ai dit, jusqu'à ce que Clorinde s'ai isât d'égarer son griffon Pistache. Pourtant on ava: . deviné juste quant à l'amour; avec les antécédents du volcanique chevalier, en pouvait-il être autrement? Mair^ l'amour est une pièce à deux personnages, et Ton se demandait inutilement qui donnait la réplique à M. R'ioul de Mirande.

Suivons-le à la première absence qu'il fit de Paris, quelque temps après le départ de la présidente.

Malgré la chaleur du midi, un cavalier simplement vêtu, sans poudre ni rubans, traversait Bourg-la- Reine, au trot de sa monture, dont la crinière ruisselante attestait la fatigue d'une longue course. Arrivé au carrefour de la patte d'oie où la route bifurque à droite et à gauche, il s'arrêta pour s'orienter. C'était évidemment la première fois qu'il entreprenait ce voyage.

« Morbleu I murmura-t-il entre ses dents, pas un

CUUDINK. 17.-

paysan pour me tirer d'embarras I A quoi songent les marauds de ce pays-là? Ah I voilà un poteau. Voyons, j»

Le noble cavalier (quel autre homme qu'un noble, en l'an de grâce 1775, aurait appelé des payssms marauds) s'approcha du poteau indicateur. Malheureusement le poteau mentait à son nom, il n'indiquait rien. On avait bien eu jadis l'intention obligeante de venir en aide aux voyageurs embarrassés, mais les intempéries de l'air et la négligence des chemins avaient réduit l'intention à zéro. 11 ne restait de l'inscription que des caractères bizarres qu'un déchiffreur d'hiéroglyphes aurait pu seul comprendre.

a Au diable le poteau ! s'écria l'étranger dans un juste accès de mauvaise humeur, et puisse-t-on pendre à ses branches les drôles qui le font parler si mal. Holà! quelqu'un ! N'y a-t-il donc personne dans ce maudit pays qui ait envie de gagner un double louis? Hé ! la maison I »

En vertu de la sainte maxime : Frappez et Von vous ouvrira, parlez et ton vous répondra^ le voyageur frappait à tour de bras sur la porte inhospitalière d'une auberge, et il s'égosillait, en langage de comédie, à évoquer l'apparition de quelqu'un. Après un long quart d'heure d*attente, un frais minois de petite fille, rouge comme une pomme d'api, avec des cheveux en désor- ^dre et un fichu flottant, se montra à la fenêtre.

« Ahl ahl voilà quelque chose d'humain, dit le voyageur qui commençait déjà à se lasser. Hé ! la belle nnfant, vois-tu ce double louis? »

L'enfant, qui avait l'air de sortir des bras du so

mcîl, ouyrit ses yeux bleus de quinze ans de façon à prouver tout à la fois qu'elle voyait et qu'elle ne comprenait pas.

« EK bieni poursuivit le tentateur, cela est pour toi, si tu m'indiques le chemin de Sceaux.

— Vous vous gaussez de moi, dit la Margot en souriant niaisement, mais de ce précieux rire qui est orné de trente-deux dents.

— Descends, et je te le donnerai d'abord, tu répondras après. »

Elle hésita un peu \ mais ce qui la détermina sans doute à se déranger, ce fut ce beau visage et les grâces du chevalier (car c'était lui) qui, sur cette Hébé d'auberge comme sur les divinités parisiennes, exerçaient leur irrésistible influence.

On ne perd rien à obliger un beau garçon ; toutes les femmes devinent cela.

En trois sauts, Margot fut en bas ; elle eut môme la coquetterie de ne rien toucher au désordre de sa toilette, qui la rendait doublement jolie.

a Me voilà, dit-elle en regardant le chevalier d'un œil curieux. Où allez-vous, bon Dieu I par cette chaleur?

— A Sceaux, je te l'ai dit. Est-ce bien loin?

— Vous êtes drôle tout de même I On ne connaît donc pas Sceaux dans votre pays ? Moi, j'y vais tous les jours.

— C'est simple comme la nature I fit le chevalier. Alors tu peux me dire où il faut que je passe pour m'y rendre.

— Pardi, c'est pas malin I Les moutons vous le di-

raient s ils sayaient parler. C'est là qu'on les mène vendre. Vous êtes dans le bon chemin, monsieur.

— Au bout de cette rue qui monte?

— Tout juste. Je disais bien que vous vouliez rire. . . Vous le savez comme moi. »

Et Margot de montrer ses trente-deux deilts sous prétexte de rire un peu. Le chevalier lui jeta une pièce d'or qu'elle reçut dans son tablier ; puis, se ravisant :

a Toi qui vas si souvent à Sceaux, friponne, djoutat-il, tu dois connaître le château de madame la présidente?

— Une grande femme qui ne rit jamais, et qui aime tant le bon Dieu I

— Oui, madame de Mailles.

— Oh! bien, il ne faut pas aller à Sceaux. Tenez, ce pavillon blanc que vous voyez à gauche, entre les peupliers, c'est là qu'elle demeure... C'est-à-dire, non, c'est la nièce, une belle demoiselle, allez! qui est douce comme un agneau. Son parrain a eu une drôle d'idée de l'appeler Claudine! Moi, si j'étais riche, je ne voudrais plus du nom de Margot. C'est bon pour le pauvre monde. »

La bavarde, dont une pièce d'or avait dénoué la langue, aurait pu continuer longtemps sans obtenir de réponse. Le chevalier regardait le pavillon blanc, et, dans sa rêverie amoureuse, il avait oublié où il était. Quelques instants après, il se dirigea lentement vers le rideau de peupliers, sans tourner une seule fois la vue en arrière, et laissant Margot fort intriguée de savoir pourquoi elle avait gagné un double louis et pourquoi

176 GUàUDlNË.

son interlocuteur était devenu tout à coup muet au souvenir de Claudine. A quinze ans fillette est curieuse, parce qu'elle ignore tout. Mais dans ces cervelles féminines, la soir de connaître fait vite des progrès, et à force de chercher ce qu'elle voulait savoir, Margot se douta qu'elle avait vu passer un amoureux.

Dans l'avenue qu'il suivait, le chevalier à qui le pavillon servait d*étoile polaire, tourna brusquement à gauche, dédaigna la belle avenue de peupliers qui conduisait à la grille du château de Mailles, et s'engagea te long des murs du parc, dans un étroit sentier tout fleuri qui serpentait capricieusement autour de la propriété seigneuriale.

Le pavillon n'était qu'à quelques pas.

Mirande arrêta son cheval et monta lestement debout sur la selle. Grâce à un amandier, qui avait poussé là à propos pour favoriser un curieux, il grimpa sur la muraille; jambe de ci, jambe de là, incertain s'il attendrait ou s'il préviendrait le hasard; il regarda devant lui. Un parc, — dessiné dans le genre anglais qui faisait fureur alors, — des rochers, une rivière, un pont, un labyrinthe, des statues de faunes et de nymphes, un chalet et tout le débraillé pittoresque chante par Saint-Lambert et les fades rimeurs de son école. Le chalet enfermé dans une haie de lilas, de jasmins et d'acacias, presque impénétrable au rayon du jour, attira l'attention de Raoul. Ainsi brodé de fleurs, caché sous d'épais ombrages, ce chalet suisse avait l'air d'être là tout exprès pour servir de paravent à d'innocentes amours.

C'est probablement cette pensée qui fit soupirer le chevalier, toujours indécis, toujours à cheval sur sa monture de pierres. Mais tout le monde sait qu'il y a au ciel païen un dieu pour les amoureux, un dieu qui, s'il fait toutes ses affaires lui-même, doit être le plus occupé des dieux. Une voix se fit entendre. Raoul prêta l'oreille; la voix s'interrompit, puis rossignola de nouveau : une voix douce d'un timbre un peu voilé, une voix de femme jeune et timide. Raoul tressaillit etrse pencha en dedans à en perdre Téquilibre.

La voix continuait d'agacer l'écho; elle chantait une romance de Rousseau, triste et désolée comme une ballade bretonne. Enfin elle se transforma, si Ton peut dire ainsi : une jeune fille entra dans le chalet; et, si la romance fut finie, une délicieuse apparition charma Sien davantage le pastoral chevalier.

Qu'on est donc heureux d'avoir seize ans I La jeunesse n'a pas besoin d*étre discrète, elle se passe de beauté, d'esprit, de grâce; elle n'a recours qu'à ellemême pour être à la fois tout cela; car elle est la jeunesse, c'est-à-dire l'illusion, la virginité, l'enchantement de la vie, après quoi il n'y a plus rien. Elle se lève comn)^ l'aurore blanche et rose, des promesses et des espérances dans les mains, le désir et ta chasteté dans les yeux, la croyance et l'amour dans le cœur. Quand elle disparait tuée par l'envie, Tégoïsme ou la trahison, la vie n'est plus que ténèbres, regrets, désespoir, amertume.

La jeunesse, c'est tout notre lot de bonheur ici-

178 CUCDINE.

Elle avait seize ans, elle était Iieureuse. Pourtant son sein se gonflait d*une angoisse secrète, des larmes perlaient au bord de ses longs cils. Elle cherchait la solitude, elle contait ses gros chagrins aux Oeurs, ces éternelles confidentes de l'amour; elle se disait tout bas : « Que je suis malheureuse I n

Adorable ignorance ! il suffit d'un regard distrait jeté au ciel et tombé par hasard sur la crête du mur pour faire ruisseler des cascades de joie dans ce cœur d'enfant qui s'épanouissait déjà comme une rose de mai. ' « Ah !.. . fit-on en haut et en bas.

— Claudine !

— Quoi! c'est vous?

— Vous m'avez reconnu?

— Oh I tout de suite.

— Alors je suis l'homme le plus heureux de la terre. Attendez-moi. x>

Et Raoul, qui perdait l'esprit en retrouvant le domino jaseur de l'Opéra , se mit en devoir de descendre.

« Que faites-vous? cria Claudine effrayée. Vous allez vous tuer !

— Je n'ai pas le temps de mourir aujourd'hui.

— Mais où irez-vous?

— A vos pieds. »

En quelques instants, grâce à l'amandier qui facilita la descente, le^ chevalier fut, comme il le dit, aux pieds de la jeune fille.

« Monsieur, qu'avez- vous fait?

— Deux heureux.

CIAUDINE. 170

— Si madame la présidente . .

— Bast I elle est k vêpres ou à confesse.

— Mais d*un moment à Tautre quelqu'un peut nous surprendre... et que dira-t-on de moi, monsieur, qui ne suis qu'une pauvre fille sans fortune, sans amis? »

En disant ces mots, Claudine, émue et tremblante, regarda si langoureusement M. de Mirande, qu'il en fut remué jusqu'au fond de l'âme.

« Vous avez mille fois raison, dit-il en se relevant. Je m'en vais.

— Déjà! »

Ce cri partit du cœur de Claudine comme une Qèche. Que voulez-vous? L'innocence obéit au premier mouvement, et le plus grand hommage que puisse lui rendre la coquetterie, c'est de lui ressembler quelquefois.

Le chevalier entraîna l'enfant, interdite et confus'e d'avoir pensé tout haut, dans un coin du mystérieux chalet. Ce déjà Tavait ravi au septième ciel, le ciel de l'amour vrai.

« Asseyons-nous là, reprit-il. Ne craignez rien. S'il vient un homme, j'ai à son choix ma bourse ou mon cpée; et quant à madame de Mailles, je sais comment lever ses scrupules. Venez-vous ici souvent?

— Tous les jours.

— Puisque c'est votre promenade habituelle, on ne peut.se douter de ma présence. Vous aurez bien une heure à vous.*

— A peine.

— C'est l'éternité! »

180 CLAUDI!<Ë.

n y eut un silence. Si jamais le silence a passé pour éloquent, c*est bien dans un entretien d'amoureui. Il y eut donc un silence éloquent où les yeux dirent bien des choses...

« Savez-Yous, Claudine, que vous êtes charmante?

— On ne me l'a jamais dit.

— Qu'il n'y a pas à Versailles des regards plus doux que les vôtres ? que vos cheveux cendrés sont aussi beaux que ceux de la Dauphine? et que vous souriez comme l'Innocence de Greuze?

— Je ne connais pas plus la Dauphine que la demoiselle de Greuze, je ne sais pas si les grandes dames ont de jolis yeux, je n'y ai guère &it attention; mais je sais que c'est mal à vous, monsieur, de vous moquer d'une pauvre fille comme moi.

— Pourquoi m'appeler monsieur?

— J'ignore votre nom.

— Comment ! la présidente ne vous Ta pas dit?...

— Elle ne m'a rien dit depuis ce bal où nous nous sommes rencontrés. Souvent j'ai voulu lui faire des questions; mais elle ne cause guère, et moi je n'osais pas lui montrer que je pensais à vous.

— Vous pensiez à moi !

— Gela vous fâche?

— Non, j'ai cru, à votre silence, que vous m'aviez oublié.

— J'ai bien fait d'abord tout ce que j'ai pu pour cela.

— Méchante I

— Mais j'avais beau faire, je vous revoyais saus ce^sc

devant moi. Vous me répondiez comme à présent. Alors je me sois dit : C'est un rêve qui passera. Mais plus je révais, plus je devenais triste, et j'ai vu qu'il ne m'était pas possible d'oublier. Oh! j'ai bien pleuré, allez! Un jour madame la présidente m'a fait venir; elle m'a longtemps regardée, puis elle m'a emmenée ici en disant que ma position changerait peut-être bientôt.

— Et maintenant, étes-vous heureuse de me revoir?

— Oui.

— Et si je vous disais que moi aussi j*ai été bien désolé de vous avoir perdue, que j'ai failli en mourir?..,

— Mon Dieu !

— Que je suis accouru là dès que j'ai appris votre arrivée, qu'enfin vous n'avez cessé d'être un instant présente à mon esprit, si je vous disais cela, chère enfant, me croiriez-vous ? »

Claudine répondit par une larme, ce qui valait mieux qu'une affirmation. Le chevalier, ému de celte naïve réponse, lui prit la main et y déposa un respectueux baiser.

« Écoutez-moi, dit-il quand il eut repris un peu de sang-froid, je me nomme Raoul de Mirande, j'ai quelque fortune, un nom sans tache, je suis hbre de mes volontés; vous êtes la seule femme qui ait fait battre mon cœur et vous serez à jamais la seule. Claudine, je vous aime.

— Moi I sainte Vierge !

— Il y a trois semaines que la présidente connaît la demande formelle que je lui ai faite de votre main. Voulez-vous être ma femme?

— Que dites-vous là, monsieur Raoul? ce n^est pas possible. Si vous saviez...

— Je ne veux savoir qu'une chose, — si vous m'aimez. Cette larme que vous avez versée tout à l'heure a parlé pour vous. MadameT de Mailles vous fait peur? Rassurez-vous, elle entendra raison, ou sinon je vous enlève.

— A votre tour, écoutez-moi. Je ne suis pas ce que vous croyez.

— Vous êtes belle et je vous aime.

— Je n'ai rien au monde.

— Vous avez un cœur d'ange.

— Je suis indigne de vous.

— ChutI je n*entènds à aucune de vos prétendues raisons. Je vous aime à la folie, et, si j'étais encore éloigné de vous, je sens que je n*y survivrais pas. »

L'entretien n'alla pas plus loin. On entendit à quelque distance une voix appeler Ckudine.

« C'est madame de Mailles, dit celle-ci précipitamment. Partez, monsieur Haoull elle me chasserait si elle vous surprenait dans le parc.

— Au revoir, Claudine, murmura le chevalier; tous les jours, ici, à cette heure. Vous serez ma femme, je vous le jure.

— Ne songez plus à cela surtout; il y a trop d'obstacles. »

Raoul, à cheval sur la muraille, envoya du bout (lc« doigts un baiser que la brise porta fidèlement à la jeune fille. Puis il remonta en selle et disparut.

CUUDINË. 183

Voilà quelle fut la première entrevue des deux amants, voilà pourquoi M. de Mirande allait à Sceaux au galop et s'en retournait au pas.

Ce manège dura quelque temps avec le même bonheur, et, il faut le dire, avec la même innocence. L'un escaladait, protestait vivement de sa tendresse, trouvait le temps long et parlait toujours d'enlèvement; Tautre soupirait beaucoup, souriait de même. Il semblait qu'au moment de se laisser aller aux rêves enchantés du chevalier un remords l'arrêtait.

Le premier jour, à peine Raoul avait-il franchi la muraille, que madame de Mailles se montra dans le chalet; Claudine ne l'avait pas encore quitté.

« Je sais ce que vous faisiez là, lui dit-elle d'un ton bref; j'ai tout vu, tout entendu. Puisque M. de Mirande vous aime à en perdre la tête et qu'il ne veut avoir d'autre femme que vous, je ne m'opposerai pas à votre mariage avec lui. Vous l'aimez aussi, sans doute? Eh bien ! si vous voulez qu'il revienne, souvenez-vous de ce que je vous ai déjà dit : vous n'êtes pas ma femme de chambre, vous êtes une de mes cousines. Mainte* nant) agissez comme il vous plaira. »

La présidente avait touché la corde sensible, — la passion profonde, immense, absolue, qui ravageait le cœur de sa femme de chambre depuis le bal masqué. Claudine le sentit si bien, qu'elle éclata en sanglots ans* sitôt qu'elle fut seule.

« C'est vrai! s*écria4-elle plusieurs fois; elle a rais>on : qu'il apprenne ce que je suis, et il ne reviendra jamais. Un grand seigneur voudrait-il pour femme d'une

servante? Pourtant, moi, me suis-je inquiétée de ce qu'il était? Mon Dieu, inspirez-moi! »

Ce n'était pas à Dieu qu'il fallait demander de lui envoyer Tidéc d'un sacrifice qu'un bonheur trop récent rendait impossible à accomplir. Elle aimait, elle espérait. Renoncer à l'espérance, c'est tuer l'amour. D'ailleurs, elle se sentait aimée. Pourquoi se sacrifier? Et puis le chevalier, qui avait failli mourir de son absence, ne mourrait-y pas sûrement de cette horrible révélation?

Claudine passa la nuit entière à pleurer et à prier. Le ciel fut sourd; l'affliction fit tout doucement place à un vain espoir. Elle jeta, sans le vouloir, des roses sur son deuil. Elle prit la résolution de tout dire à Kaoul; et lorsque Raoul, fidèle à sa promesse de la veille, revint au chalet, elle le regarda, l'écouta, s'enivra de ses paroles et de ses regards, et oublia tout le reste. Elle n'osa pas, elle renvoya le fatal aveu au lendemain; elle fit ce que toute femme eût fait à sa place, — elle se laissa aimer. .

Pauvre Claudine I

Madame de Mailles avait bien auguré de ce cœur ar* dent et plein d'illusions; elle avait bien deviné qu'il s'endormirait dans les enchantements de l'amour. Elle surveillait sans cesse. Cachée dans l'ombre d'un bosquet, elle assistait, invisible, à chaque rendez-vous, et rassasiait son âme ulcérée de rêves charmants et d'expansions ineflables. Elle portait une lourde croix; mais, en dévorant ses larmes, elle devenait plus dure, plus hautaine, plus morose. Toujours seule avec la jalousie,

CUUDINE. ig5

toujours assaillie de projets de vengeance, elle ne quittait plus les vêtements de deuil qu'elle avait pris en arrivant à Sceaux. C'était Fimage de la désolation. Les heures de bonheur, elle les passait au chalet, à voir, à entendre le chevalier. Quel bonheur! Chacun des mots, des gestes de Raoul la déchirait; elle rugissait intérieurement comme une lionne blessée à mort. La nuit, ce refuge des souffrants et des malheureux, ne lui apportait que de nouvelles et plus cruelles tortures. Quelquefois un sourire amer plissait ses lèvres blanchies par la fièvre dévorante : « Ma vengeance est prête, pensaitelle; bientôt je ne souffrirai plus. »

Pauvre présidente !

Cependant les rendez-vous continuaient au chalet. Mirande, pressé comme un amoureux, trouvait interminables les délais nécessaires pour obtenir la main de Claudine. Il parlait d'enlèvement. Le baron de Chantemerle, son ami, avait beaucoup de peine à le calmer.

« C'est pour demain, » lui dit-il un jour.

Raoul sauta au cou du baron et le pressa sur son cœur.

c( Soyez exact. A minuit, le mariage sera célébré dans une chapelle de l'église de Sceaux. Selon vos désirs, il n'y aura que les témoins.

— Et la présidente?

— Nous jouons de bonheur : elle est souffrante; le mariage se fera sans elle. »

Le lendemain, Raoul ne put tenir en place. A midi, il voulait partir. Les heures lui semblaient des siècles. Le baron, qui se souvenait de l'avoir connu si indiffé-

rent et si calme. dans des occasions à peu près semblables, secouait la tête.

« L'amour est une folie^ disait-il d'un ton magistrat. Déserter la cour, un élève de Richelieu ! Croire à la sincérité d'une petite fille, quand on a démasqué tant de grandes dames, quelle faiblesse! »

Et il soupirait en prenant une royale prise de macouba dans sa tabatière d'écaillé; il secouait de la main son jabot de fine valenciennes. Depuis que le chevalier avait abdiqué, son ami ne savait plus que faire ni penser. C'était un corps sans âme, un reflet sans miroir.

A minuit, la cérémonie commença.

M. deMirande avait |)our témoins MM. de Souvréet de Pommereux, qui passaient dans le monde pour les amis du chevalier, mais, au fond, qui n'étaient que des envieux et des copistes de ses succès.

Madame de Mailles servait de mère à sa prétendue cousine; elle ne dit pas un seul mot durant toute la messe, et quelqu'un remarqua que son esprit devait voyager bien loin, puisqu'elle avait, depuis qu'elle s'é' tait assise, tenu son livre d'Heures ouvert à la même page. ^

Toute cette scène fut \riste. b'église nue et sombre, les lueurs indécises des cierges qui éclairaient l'autel, ce silence glacé, cette absence de curieux et d'invités, cette célébration à la hâte, tout contribuait à jeter sur la cérémonie la plus sainte, et qui devrait être la plus heureuse, des teintes lugubres, des appréhensions fatales.

Au moment de présenter l'anneau aux deux époux, le prêtre, distrait sans doute, le laissa tomber. Quand on le ramassa, il ne fut pas possible de s'en servir : il s'était brisé sur les dalles. Claudine pâlit ; si Raoul ne l'eût soutenue dans ses bras, elle se fût trouvée mal. Point d'anneau! quel mauvais présage!

On sortit de l'église. Une chaise de poste tout attelée attendait M. de Mirandeet sa nouvelle épouse.

a Messieurs, dit Raoul en s'adressant aux témoins, je vous remercie, vous m'avez rendu un service dont je vous serai reconnaissant toute ma vie. Quant à vous, mon cher baron, les paroles sont inutiles entre nous; dans un mois je vous attends dans mon château du Berry; venez nous y rejoindre. »

Puis, se tournant vers la présidente, il ajouta :

« Madame, permettez-moi de réparer... »

Madame de Mailles, jusqu'alors ensevelie dans ses réflexions, se redressa au souvenir cruel qu'allait rappeler le chevalier.

« Vous n'avez rien à réparer, monsieur, interrompit-elle en assurant sa voix. Vous êtes heureux ..

— Et c'est à vous que je le dois.

— Vous avez la femme que vous aimez...

— Jusqu'à la mort ! .

— Eh bien! madame de Mirande, qui fait votre bonheur et que vous aimerez jusqu'à la mort, madame de Mirande était ce matin encore ma femme de chambre , une servante, monsieur ! Voilà comme je répare une insulte. »

Le chevalier, furieux, s'élança sur la présidente.

« Vous mentez! cria-t-il en lui secouant le bras. Osez prouver cette infâme accusation !

— Claudine, répondez-lui donc, à votre époux; dites-lui donc que je mens.

— Voyez-vous, messieurs, reprit Raoul, cette femme est un monstre d'hypocrisie; elle a inventé mille prétextes pour me refuser la main de cet ange, qu'elle retenait dans l'isolement et les privations. Cette femme se dit vertueuse, et elle court les bals masqués en domino ; elle affecte des dehors austères, et elle s'est presque mise à mes genoux, elle s'est offerte à moi comme une courtisane. Mais vous voyez bien tous qu'elle ment par jalousie, par méchanceté I »

La présidente souriait comme le démon doit sourire. Elle savourait lentement sa vengeance. Claudine pleurait dans les bras du baron. Les deux témoins regardaient la scène en curieux, ou plutôt en journalistes qui prennent note d'un scandale.

« Claudine, répéta froidementrla présidente, répondez donc vous-même.

— Claudine, s'écria le chevalier, prends courage, ose la démasquer, dis-lui qu'elle a menti.

— Mon Dieu ! mon Dieu I soupirait la jeune femme au milieu de ses sanglots.

— Au nom de notre amour, réponds. C'est une tache à mon honneur que cette atroce calomnie; effaçons-la au plus vite.

— Laissez-moi; vous me tuez!

— Un seul mot. Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? » Claudine, d'un geste rapide, essuya lea pleurs qui

CLAUDINE. iS9

inondaient son pâle visage; elle s'avança calme et résolue vers madame de Mailles.

« Madame, lui dit-elle de sa voix douce, je ne vous ai Jamais fait de mal. Tout le temps que vous m'avez gardée chez vous, je me suis conduite en honnête fille. Personne n'a rien à me reprocher. Vous ne m'avez montré jusqu'ici aucune amitié, mais du moins vous n'avez été pour moi ni cruelle ni impérieuse. Que s'est-il donc passé? quel mystère horrible m'avez-vous caché? à quel abîme connu de vous seule m'avez-vous conduite? Pourquoi me traiter ainsi?

— Pauvre innocente I répondit madame de Mailles en attirant Claudine à l'écart, tu veux savoir pourquoi je me venge? — car c'est ma vengeance, ceci. — Je l'aime I

— Je suis perdue! » s'écria la pauvre fille.

Et elle tomba défaillante dans les bras du chevalier. « Raoul, dit-elle encore, c*est vrai!

— Ahl malédiction sur vous, madame! cria Raoul à la présidente; vous m'avez déshonoré. »

Sans- ajouter un mot, il s'élança dans la chaise de poste, qui partit au galop sur la route de Paris.

Deux ans s'étaient écoulés depuis la disparition du chevalier de Mirande.

La vengeance de madame la présidente avait été complète, trop peut-être à son gré; car la trame habile

dont elle s'était promise une si grande satisfaction morale avait eu pour effet d'éloigner sans retour Thomme qu'elle n'avait cessé d'aimer. Sans être spirituelle, madame la présidente avait cequ'on nomme vulgairement du bon sens; de plus, quand son amour-propre offensé lui permettait de réfléchir sainement, elle était susceptible d'une certaine générosité de sentiment. Aussi, quand le premier moment de sa colère fut passé, mit-elle tous ses soins à faire oublier ce que sa conduite pouvait avoir d'étrange et d'odieux pour Claudine, bien que celle-ci n'eût pas à ses yeux le droit de porter un jugement sur les actes de sa maîtresse.

Grand fut le scandale dans la société habituelle du chevalier quand les témoins racontèrent, accompagné de détails plus ou moins véridiques, son mariage avec une femme de chambre. Maints jolis visages trahirent une secrète jalousie contre cette femmes tout en témoignant par une moue fort expressive le dédain profond qu'inspirait la mésalliance du roué. Loin de lui tenir compte de l'adroite fourberie dont il avait été victime, on alla jusqu'à le chansonner. Bref, chacun le condamna. Quoi de plus simple? il était absent et ne pouvait se défendre.

En revanche, l'on admira et l'on plaignit madame de Mailles, ceux et surtout celles qui l'avaient calomniée avec le plus d'acharnement, la louèrent haut et fort en celte circonstance; elle avait réussi, on lui donnait raison ; il en est souvent ainsi. Puis ton finit par ne plus s'en occuper; de nouveaux récits, de nouvelles intrigues vinrent défrayer la curiosité maligne. Madame

la présidente, le cheTalier, Claudine, voire le baron de Chantemerle, tombèrent dans Toubli.

Le baron, cédant, bien malheureusement cette fois, à sa manie d'imitation, s'était pris soudain d'une belle passion pour la femme de son ami, mais discrète et inoffensive comme toutes ses passions. Madame de Mailles avait rompu toute relation avec le monde. Atteinte d'une maladie de poitrine contre laquelle la science médicale s'était déclarée impuissante, elle mourut au bout de quelques mois, laissant toute sa fortune à Claudine, avec d'utiles avis sur la manière dont elle devait se conduire quand elle serait seule. La fortune et les avis furent sagement mis à profit par l'ancienne femme de chambre, dont l'ambition était désormais défaire oublier un jour la position infime d'où son mariage l'avait fait sortir.

Jamais le proverbe : Ce que femme veuty Dieu le veut, ne reçut une plus éclatante confirmation. L'amitié du baron aida puissamment Claudine à parvenir au but qu'elle s'était proposé. Sous des dehors ridicules, M. de Chantemerle cachait une âme chevaleresque; il se dévoua, sans restriction, à madame de Mirande, qui, douée d'une intelligence souple et d'une beauté ravissante, fut bientôt en état de paraître dans les salons à la mode. L'éducation d'une femme du monde se bornait d'ailleurs, en ce temps, à fort peu de chose ; la grâce du corps et de l'esprit suffisaient alors pour être placé au premier rang. Sur ces deux points, bien des dames de la cour eussent du s'incliner devant la jeune roturière. Ce qui contribua à ses succès, ce fut

Id2 CLAUDINE.

le subterfuge innocent auquel elle eut recours. A la fin de son deuil et de retour d'un voyage qu'elle fk en Normandie, elle vint habiter a Paris, sous le nom de marquise de Yillebrauchey un riche hôtel acheté par Tentremise du baron.

La marquise donna des fêtes splendides et eut de nombreux adorateurs. Mais, bien que la séduction la plus habile et la plus persévérante ne parvint pas à triompher de sa froideur, comme, à cette époque, toute frémissante encore des galants souvenirs du dernier règne, une femme jeune et riche n'ayant pas d'amant semblait chose impossible, sa réputation ny gagna rien. Loin de là, les hommes Taccusèrent d'hypocrisie ; les femmes qui soupçonnaient d'infidélité leur amant ou leur mari sans pouvoir en découvrir l'objet, prirent la marquise pour point de mire de leur jalousie.

L'hùtel de Villebranche avait de nombreuses dépendances et un magnifique jardin. A l'aile droite de l'habitation s'élevait un pavillon occupé par l'intendant et ayant une entrée rue des Francs-Bourgeois, tandis que la façade principale était sur la rue Culture- Sainte-(>atherine. La marquise avait pris possession de rhôtel depuis au moins six mois, quand un jeune homme vint, sous le nom de Ijéonard, louer une petite chambre au deuxième étage du pavillon de Tintendant. 11 paraissait âgé de trente ans, ne recevait jamais de visites, et personne ne connaissait ses occupations. Son mobilier était des plus simples; le seul ornement de son logis consistait en un violon accroché au-dessus de la

GUUOINE. 193

cheminée. Le premier soin du nouveau locataire fut de construire sur Tappui de la fenêtre un |)etit parterre où bientôt s'épanouirent, au premier rayon du printemps, roses, violettes et primevères.

Par une belle matinée d'avril, madame de Villebranche se promenait seule dans le jardin ; elle paraissait rêveuse, et la mélancolie ajoutait un nouveau charme aux lignes virginales, presque enfantines, de son visage. Des accords d'une douceur infinie se firent entendre. Cherchant à deviner d*où venait cette sérénade matinale, la marquise aperçut de loin comme une gracieuse corbeille de fleurs se détacher d'une façon originale sur le mur noirâtre du pavillon. Un jeune homme àia taille élégante parut un instant h la fenêtre. IjCS deux regards se croisèrent. Claudine se troubla.

Dès sou arrivée, Léonard avait remarqué la marquise, et, bien que l'éloignement ne lui permit pas de distinguer ses traits, il avait admiré ses mouvements pleins de grâce et de noblesse, la blancheur de sa peau, la luxuriante abondance de ses cheveux. Chaque matin^ il guettait l'angélique apparition avec une impatience dont il se gourmandait lui-même.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour le jeune homme sentit une jalousie amère envahir son âme. La marquise venait de paraître ; mais elle n'était pas seule cette fois, elle s'appuyait au bras d'un homme d'une tournure peu avantageuse, et qu'elle semblait écouter avec complaisance. L'observateur* malencontreux vit fort bien qu'une grande familiarité régnait entre la dame et son cavalier. C'en fut assez pour suggérer au

pauvre amoureux mille idées aussi déraisonnables que violentes.

11 se perdait en conjectures lorsqu'on frappa à sa porte. Un domestique à livrée verte et argent lui remit, de la part de madame de Villebranche, un petit billet parfumé dont la vue lui fit délicieusement battre le cœur.

Resté seul, Léonard, oubliant sa colère et les réflexions peu charitables qu elle lui avait inspirées, brisa le cachet d'une main tremblante : c'était une invitation de la marquise au chevalier de Mirande pour un bal masqué qu'elle donnait le jeudi suivant. A cette lecture, Léonard, ou plutôt le chevalier (car c'était bien lui), demeurait stupéfait, plus intrigué de voir son incognito découvert, qu'il ne l'avait été tout à l'heure des mystérieuses promenades de la marquise et de son confident.

Pendant qu'il s'abandonne à ses idées contradictoires, nous allons donner aux lecteurs quelques éclaircissements nécessaires.

Durant la fatale nuit de son mariage, en arrivant chez lui, le premier soin du chevalier avait été d'écrire une lettre, par laquelle il déclarait, sans dire toutefois son véritable motif, confier jusqu'à son retour la gérance de ses biens à son frère de lait, qui, depuis longtemps, vivait près de lui, le servant avec une fidélité à toute épreuve. Ensuite il traça quelques lignes froides et polies à l'adresse»de Claudine, que, malgré sa fureur, il eut la justice de reconnaître innocente, en même temps que le bon esprit de se souvenir qu'elle portail

CLAUOmE. 195

désormais son nom. Cependant il oublia volontairement les droits de sa femme, en l'autorisant à recevoir chaque année une pension de douze mille livres, sous la condition qu'elle habiterait la campagne. La bonté naturelle de Claudine leur fit éviter tout éclat : elle refusa simplement la pension, qu'elle crut ne devoir qu'à la pitié de son orgueilleux époux.

Le chevalier partit en poste pour le Havre, où, le même jour, il s'embarqua sur un navire qui mettait à la voile pour l'Amérique.

11 avait hâte de fuir les ricanements du monde parisien encore tout ému de la nouvelle de son mariage. A son arrivée à Boston, il fut reçu par le général la Fayette avec une distinction qu'il tînt à mériter. Il semblait que la France ou plutôt la fine fleur de la cour eût émigré aux États-Unis pour soutenir la lutte en faveur de rindépendance. Le chevalier se retrouvait là en pays de connaissance.

Au bout de deux ans de guerre, il se sentit accablé d'une tristesse invincible, et, songeant avec raison que l'air natal l'en guérirait, il revint dans sa patrie comme il en était parti, sans prévenir aucun de ceux à qui autrefois il prodiguait à tort et à travers le secours de sa bourse et de son épée. En revoyant Paris, le chevalier sentit se rouvrir les deux blessures qu'il croyait cicatrisées; celle de son amour-propre et celle de son amour ; ce qui lui fit prendre la résolution de vivre ignoré de tous.

II vint habiter, comme nous l'avons dit, sous le nom de Léonard, l'humble réduit où nous le retrouvons le

19R CLAUIHNE.

cœur ému, les yeux humides, à l'instant où, tenant la lettre de madame de Villebranche, il s écria : a J'irai! »

Par un mouvement instinctif, il se rapprocha de la fenêtre, et, jetant son regard sur le banc favori de celle qu'il aimait, le jeune homme se crut le jouet d'un mauvais rêve : elle était assise à sa place accoutumée, sous un bosquet, et près d'elle parlait, en gesticulant beaucoup, son inséparable compagnon', le baron César, de Chantemerle, qu'à distance son ami Raoul ne reconnut pas.

La jolie marquise semblait très-émue; ses joues, ordinairement pâles, étaient colorées, et sa respiration précipitée; ses gestes fréquents accusaient une grande agitation morale.

« Madame, disait le baron, vous lui parlerez jeudi; ne soyez point en peine... Pourrait-il se dispenser de répondre à l'invitation que vous lui avez adressée d'une façon si charmante?

— Je voudrais bien croire avec vous à l'infaillibilité de ce moyen; mais...

— Point de mais , madame ; vous voulez qu'il vienne?

— Je le désire.

— Désirer est insuffisant, il faut vouloir; c'est votre droit de jolie femme et de marquise; et l'on devrait, ce me semble, être bien heureuse de s'y soumettre. »

La marquise ne put s'empêcher de sourire.

« Vous n'êtes pas confiante, madame. Pourquoi supposer que votre captif de là-haut refuse votre invitation,

GUUDniE. 197

plutôt que de penser qu'il raccepte avec transport? Je le répète, la plus simple politesse lui en fait un devoir, et je n'ai jamais connu d'homme plus raffiné sur les convenances envers les femmes que M. de Mirande.

— Excepté cependant, objecta la marquise en soupirant, le jour de notre mariage.

— Ah! madame, épargnez les absents.

— Le chevalier est absous. Je ne sais pourquoi, il me semble que j espère.

— C'est que votre cœur parle.

— Ne faites pas la part si belle à mon cœur; c'est lui qui m'inspire de douces et de tristes réflexions. Si je me sens quelque espérance, c'est en songeant à tout ce que nous avons appris depuis huit jours. 11 fallait vraiment mon entêtement et votre persévérance pour découvrir mon mari dans l'humble retraite qu'il a choisie. Aussi, laissez-moi vous témoigner ma reconnaissance pour les recherches infinies que vous avez faites; laissez-moi vous dire une fois encore : Vous avez été pour moi un bon, un véritable ami, monsieur le baron, je vous en remercie. »

La jeune femme, à ces mots, tendit sa main blanche à M. de Chantemerle, qui, troublé, ravi, sachant à peine ce qu'il faisait, se jeta précipitamment à genoux et couvrit de baisers la main qu'on lui présentait.

« Baron, perdez-vous l'esprit?

— Hélas ! madame, je le crains, » répondit-il naïvement, en se relevant tout honteux et présentant humblement son bras à la marquise, qui s'était levée, et dont l'embarras égalait celui du baron ; car elle venait

d'apercevoir Léonard, plus pâle qu'un mort, reculer vers le fond de sa chambre.

Inutile de dire ce que le jaloux avait cru deviner; l'altitude d'abord tendrement persuasive de M. de Chaiitemerle, l'air ému de madame de Villebranche et la fin de leur entretien lui semblèrent suffisamment explicites.

c( Cette femme est une coquette, dit-il, et cet homme est son amant. Mais, dusséje y mourir, j'irai chez elle, et nous verrons ! Oui, oui, madame, je suis toujours le chevalier de Mirande; je le prouverai... Décidément, je n'irai pas à ce bal ; si j'y allais, ce serait pour souffleterramant de la marquise et je me ferais connaître... Claudine I qu'es-tu devenue, ma Claudine bien-aimée? Je la retrouverai; c'est elle seule que j'aime; je n'aimais pas cette autre femme et je ne veux pas la connaître. »

Le jeudi suivant, à dix heures du soir, le chevalier faisait son entrée dans l'hôtel.

Raoul ou Léonard, — comme on voudra, — debout dans une embrasure de fenêtre, regardait s'agiter la fête. Ses bras croisés contenaient avec peine les mouvements tumultueux de son cœur.

« Quel changement en moi! songeait-il. Deux années ont mis des cheveux blancs à ma raison ; deux années qui valent au moins deux existences ! Ai-je vécu seulement ? Non ; j'ai souffert partout, toujours. En Amérique, au milieu des périls sans cesse renaissants de la guerre, j'ai regretté... Orgueil humain, chimère des chimères, que pèses-tu dans la balance de

la justice? Par orgueil, j'ai sacrifié la seule femme digne de moi; par orgueil, j'ai renié mon amour. Hélasl hélas! sur mes pas, derrière moi, dans Torgie, au combat, dans la solitude, parloutje t'ai revue, ombre chérie; toute mon âme s'élançait vers toi ; je criais, je suppliais... Comme un captif évoque la liberté, j'évoquais sans cesse l'amour... mais l'orgueil répétait: Déshonoré! je m'arrêtais...

c( Hier, j'étais heureux — si Tinsouciance, le luxe, le plaisir rendent l'homme heureux. — Hier, j'avais des maîtresses, des amis, une renommée; on m'enviait, on me flattait, on me recherchait, on se modelait sur moi ; hier, j'étais un personnage, l'élève du grand Richelieu, le séduisant, l'incomparable chevalier; hier, enfin, j'avais une cour, et je marchais dansdes chemins de fleurs.

« Deux regards de femme à travers un masque m'arrêtent, me fascinent ; une émotion étrange s'empare de moi; je sens battre mon cœur pour la première fois; ce n'est ni désir ni caprice : j'aime! Combien d'heures se sont passées dans cette ivresse bouillonnante du premier amour I Et cette femme, — je lui ai donné mon nom, — c'était une servante, une fille de rien, comme on dit; voilà mon crime.

« J'aime une servante. Et pourquoi puis-je le dire si tard ? — Je m'en fais gloire aux yeux de ce monde qui prétend me souffleter avec ses aristocratiques dédains. Comme si l'amour avait jamais eu des quartiers de noblesse I Oui, c'est une servante dont l'ingénuité a été plus forte quelescocjuetteries des duchessi^s de Ver-

ailles ; une servante belle comme les madones, pure omme les anges, aimante comme un enfant I

c( Ce monde qui a brisé ma vie, je le méprise. Qu'imorte le monde? cachés à tous les yeux, nous l'aurioDs ebâti avec notre amour.

a Aujourd'hui, me voici seul, usé plus qu'un vieilird, n'ayant regret que du rêve évanoui, ne désirant [ue la mort qui ne vient pas assez vite. Me voici sous m nom d'artisan, dans une fête d'oisifs et d'égoïstes, ellement métamorphosé, que nul ne prend garde à aoi, qui ne suis même pas l'ombre de l'homme d'aurefois. »

Quelques mots prononcés dans un groupe voisin inerrompirent les sombres réflexions du faux Léolard.

« Pardieu ! disait un jeune fat d'une voix de fpuset, elle est adorable, cette petite marquise! »

Une femme, déguisée en domino bleu, passa rapilementdansle salon. C'était la marquise escortée d'un lot d'adorateurs empressés. Soit hasard, soit prémélitation, ses yeux se rencontrèrent avec ceux du chevalier.

Celui-ci tressaillit.

« Ou suis-je? se dit-il. C'est elle!... Ce costume, ce *egard enflammé, cette taille, je les ai déjà vus an )al de 1 Opéra. Mais non... cette belle dame aura su non histoire; elletrouve piquant d'engager une intrigue ) la faveur du même déguisement. »

Le groupe des voisins babillait de plus belle.

« D'où vient-elle, notre divine hôtesse ? questionna

CLAUDINE. 20i

un gros financier. A-t-on jamais connu son mari, ce fantastique monsieur de Villebranche ?

— Demandez à Chantemerle, son confident, répondit quelqu'un.

— Ou son paravent.

— Ou son amant.

— En dépit de toutes vos rimes, vous calomniez ce brave baron, observa un masque. En fait d'amour, vous savez bien qu'il est né aux Invalides.

— C'est un mot de son chef de file, le glorieux chevalier de Mirande, de triomphante mémoire. A-t-on de ses nouvelles ?

— Il serait plus intéressant d'en avoir de sa femme.

— De chambre. Achevez donc, interompit le fat. J'étais à son mariage. Oh! la belle scène I de la haute tragédie !

— Racontez-nous cela, Pommereux.

— 11 y avait une fois, — les romans débutent comme les contes de fées, — il y avait une fois un galant cher valierqui, ennuyé d'embrocher au vol des cœurs de grandes dames, se mita courir le mondeàla recherche d'une vertu de campagne. Il rencontra sa merveille au bal de l'Opéra, derrière une présidente sèche et laide, lie chevalier, infaillible comme les roués s'imaginent 1 èlre, tint bon pour la vertu de la merveilleen domino, qui se trouva être une servante. Cela ressemble à Peaud'Ane. Mon histoire n'en est que plus vraisemblable. On fila de part et d'autre le parfait sentiment, et le niariage eut lieu. Ici le roman se complique de la jalousie féroce d'une vieille, la fée présidente, qui, mal-

m^ CLAUDINE.

gré ses trente-cinq hivers et ses dévotions à tout le paradis, voulait être adorée du chevalier galant. Vous savez le reste. 11 y eut un scandale affreux. Pouf ma part, j'ai été obligé, comme témoin, de raconter la scène un nombre incalculable de fois I Entre nous, M. de Mirande a agi comme un niais ; c'est ainsi qu'on Ta jugé. 11 se laissa emmailloter dans les filets de la haine et de l'amour-propre, comme eût dit ce pauvre Dorât. Madame de Mailles Ta roué : il le méritait. Quant à sa délicieuse femme... de chambre, elle Ta oublié le lendemain et s'est consolée avec d'autres du départ d'Ulysse.

— Hum 1 ces filles du peuple ont de la vertu 1 dit le petit masque. Demandez plutôt à M. Turgot.

— Vertu d'antichambre, répliquaM. dePommereuï. Cela ne résiste pas au premier coup de sonnette. Je ne conseille pas à ce pauvre chevalier de revenir à Paris : il trouverait sa femme au service de l'amour. »

Un nouveau personnage s'introduisit violemment dans le cercle. C'était Raoul, que personne ne reconnut.

« Monsieur, dit-il à M. de Pommereux, prétendez* vous avoir rien obtenu de la femme dont vous parlez? »

Un sourire méprisant accueillit cette question.

« D'où sortez-vous, mon cher monsieur que je ue connais pas? dit le jeune homme. Ne savez-vous pas qu'une servante appartient à celui qui la paye? »

Raoul devint pâle. Il serra fortement le bras du jeune fat, et , l'entrainant vers la porte :

CiAUDlNE. 905

(( Vous êtes un lâche, monsieur de Pommereux I lui dit-il d'une voix sourde.

— Monsieur, qui êles-vous?

— Votre ancien ami, le chevalier de Mirande. Vous outragez une femme cpii porte mon nom, c'est m*ou- Irager moi-même. Venez au jardin, monsieur. Nous avons des épées. Que Dieu fasse éclater la vérité I »

Au moment où ils sortaient^ accompagnés de quelques personnes, la marquise disait à Toreille du baron :

— Tout est-il prêt dans le boudoir?

— Oui, madame.

— Cherchez Raoul et prévenez-le que je l'y attends. At! baron, depuis cette fatale nuit, voici ma première pensée de joie. Croyez-vous qu'il viendra?

—Soyez-en certaine. Il tombera à vos pieds et vous aimera plus qu'autrefois. »

Radieuse comme le bonheur, la marquise s'élança vers le boudoir, toute frémissante à l'idée de redevenir enfin Claudine pour son chevalier.

On avait choisi pour le duel l'allée écartée du petit bosquet où la marquise aimait à rêver chaque matin, et d'où l'on apercevait dans son cadre de fleurs la fenêtre du prétendu Léonard.

La lune jetait ses larges et calmes rayons sur le sable.

On dégaina

Les deux adversaires commencèrent rapidement le combat. M. de Pommereux ferraillait avec élégance tomme à la salle d'armes, se contentait de parer et de

8e défendre. Raoul, au contraire, s'engageait avec fureur, attaquait sans réserve ; à chaque coup il se découvrait, sa poitrine allait au-devant du fer de son adversaire, qui semblait dédaigner d'j frapper. Une pensée le déchirait : « Claudine est-elle une femme perdue? » Pour échapper à cette torture, la mort lui semblait un bienfait.

Tout à coup le jardin s'illumina de toutes parts. Des cris confus se firent entendre au loin. C'était le bal entiiT qui envahissait les allées. Mille témoins se pressèrent autour des combattants.

Une femme, les cheveux dénoués, fendit la foule, se précipita sur les,épées.

« Arrêtez! cria-t-elle éperdue. Raoul, c'est moi! » Elle n'en dit pas davantage. La parole se glaça dans sa gorge, tout son sang se figea dans ses veines, ses yeux s'agrandirent démesurément, l'horreur se peignit sur son visage...

Elle arrivait trop tard ! Raoul venait de tomber mortellement blessé.

« Claudine! murmura-t-il.

— 11 m'a reconnue, s*écria la pauvre femme. Mon Dieu ! sauvez-le ! »

Elle s'agenouilla sur la terre déjà trempée de sang, en prenant dans ses bras la tète pâle du chevalier.

Horrible spectacle! la nuit, des flambeaux étincelants, des épées homicides, une femme que la douleur rendait folle, soutenant dans son domino la tête d'un mourant, puis des curieux ; des égoïstes, des gens déguisés, masqués, bariolés de mille coulenrs, en livrée

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de plaisir à cette scène lugubre, et au loin des ritournelles qui invitaient les couples amoureux au menuet ! « M'aimes-lu toujours? demanda le chevalier d'une voix déjà sifflante.

— Eh ! qui veux-tu que j*aime ? sans toi je ne serais plus de ce monde. Ohl va, je t'ai bien deviné, moi, sous ce nom de Léonard. Depuis deux ans je t'ai suivi pas à pas, je savais toutes tes actions, jusqu'à tes pensées... Tu as bien souffert? Tu me regrettais, et tu n'osais pas revenir à moi, enfant, à moi qui m'efforçais de me rendre digne de porter ton nom I

— Donne-moi ta main.

— Oh! tu vivras! je le veux, nous irons ensemble dans cette retraite du Berry qui nous attend depuis notre mariage. Nous ne serons plus que Raoul et Claudine. Tu ne me réponds pas. . . Raoul !

— Ma bien-aimée, dit ce dernier d'une voix à peine intelligible, où es-tu? Je me meurs. . . C'esl Dieu qui me punit... de t'avoir méconnue... Monsieur de Pommereux.. . je vous pardonne. . . Vous voyez bien, ajouta-t-il avec un douloureux sourire, qu'elle était innocente. »

H y eut un silence effrayant. Tout le monde s'éloigna discrètement.

Raoul n'était plus!

Claudine succomba quelques jours après dans un violent accès de fièvre cérébrale. Elle avait dix-huit ans, et elle mourut de son premier amour.

Heureuse femme!

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