LES
Par une tiède soirée du mois de safer, un groupe d'hommes sortit de TEski-Séraï» bâti par le grand Mohammed au centre de Gonstantinople , sur les ruines des tombeaux des empereurs grecs et de 1 église des Saints-Apôtres. Après avoir donné le mot d'ordre aux eunuques blancs qui veillaient aux portes intérieures, il ralentit sa marche , se présenta à rimproviste de* vant le camp des janissaires, spécialement chargés de la garde du vieux palais. Le plus grand désordre y régnait : les satellites du sultan ^ milice turbulente et orgueilleuse de ses privilèges j s'étaient répandus sur la place et dans les cafés voisins^ Les uns essayaient leur vigueur et leur adresse dans le tir au djérid ; les autres
jetaient quelques paras à des lutteurs d'Angora qui, nus jusqu'à la ceinture, renouvelaient en plein air les exercices du cirque romain; plus loin un musicien persan, coiffé d'un turban rouge, chantait des vers à la gloire des fils d'Osman en s'accompagnant sur une espèce de guitare à six cordes. Le camp semblait livré, malgré les ordonnances, aux fumeurs d'opium ou de tabac, aux ivrognes et aux saltimbanques.
Quand la petite troupe déboucha brusquement sur la place, les derniers rayons du soleil éclairaient cette scène de licence militaire qui se passait sous les yeux mêmes des officiers, dont les armes étincelantes et le riche costume trahissaient ça et là la présence.
La petite troupe s'arrêta, ainsi placée dans l'ombre que projetaient les murailles d'enceinte ; elle assistait à ces actes d'indiscipline, elle voyait tout sans être vue. Quatre baltadjis, ou porte-hache, etun tchaouch se tenaient à l'écart et composaient l'escorte. Les baltadjis étaient revêtus d'une épaisse cotte de mailles ; un bonnet pointu surmonté d'un bonnet noir encadrait leur mâle figure; ils avaient pour armes de longs sabres recourbés, la hache et le kandjiar. Leur tenue sévère contrastait vivement avec le fastueux étalage des janissaires, les gardes du corps du sultan. Le tchaouch qui les accompagnait était un huissier des appartements, il portait suspendu à son épaule un arc de bois d'ébène, et quelques flèches longues, pesantes et acérées. À quelques pas, deux personnages s'entretenaient avec vivacité. L'un surtout, le plus jeune, paraissait en proie à la plus violente colère. Quoiqu'il fût d'une
taille un peu au-dessus de la moyenne, son corps, vigoureusement constitué, annonçait une force athlétique. Il portait un selimi, bonnet arrondi, entièrement caché sous le châle qui l'entoure de ses plis nombreux; une barbe épaisse et noire encadrait son visage d'ua teint olivâtre. La terreur s'échappait de son regard sinistre, et la colère qui l'agitait creusait sur son vaste front des rides profondes. 11 fit un signe au tchaouch, qui accourut d'un air humble, se prosterna et lui présenta l'arc d'ébène. Au moment où le farouche inconnu l'arrachait convulsivement des mains de l'esclaTage agenouillé, son compagnon se jeta au-devant de lui et le supplia de suspendre les effets de son juste ressentiment.
« Prends garde, s'écria-t-il. Les janissaires sont orgueilleux, irritables, indisciplinés, ils peuvent méconnaître la majesté de ton nom; et, s'ils se jetaient sur nous, une mort sans gloire serait notre partage. Nous sommes six contre cinq cents.
— Malheur à eux I répondit sourdement le jeune homme. Ne vois-tu pas qu'ils bravent impunément mes ordres? A la porte de mon palais, ils insultent à ma suprême volonté !
— Sultan Mourad, souviens-toi du meurtre de ton grand vizir Hafiz-Pacha; sans pitié pour un pauvre vieillard, ils l'ont massacré jusqu'au pied de ton trône.
, — Infâmes assassins I qui ne craignez ni Allah ni le prophète, si le ciel le permet vous éprouverez aujourd'hui ma terrible vengeance! Moussa-Tchélébi, cesse
d'arrêter mon bras ; dussé-je périr, je châtierai ces esclaves, qui ont porté jusque sur leur maître des mains insolentes! »
Le sultan Mourad banda Tare, dont le poids énorme aurait lassé les efforts du plus robuste. Khamel y glissa une flèche, et chercha une viclime. Il arrêta son point de mire sur un aga des janissaires, jeune homme au brillant uniforme, qui suivait d'un œil rêveur les nuages de fumée qu'il exhalait d'un tchibouck en bois de rose. La flèche siffla» un corps tomba pesammei];^« Ce corps, frappé à mort en plein cœur, était celui dii jeune aga. Le tchaouch se dirigea vers le cadavre, trancha la tcte d'un coup de sabre et la cloua avec la flèche à la porte de l'Eski-Séraï en criant à trois reprises : « Ainsi punit le sultan Mourad I » Ces sinistres parojes déjà bien connues dans la ville, où l'approche du 4)rince redouté mettait les sujets en fuite, répandirent d'abord la consternation dans le camp des janissaires. Personne n'ignorait que le sultan punissait de mort la plus légère infraction à ses ordres, et que le cheïkh-ul-Islam lui-même, ce sultan de la vraie foi, n'aurait pu sauver celui qui, à tort ou à raison, réveillait la terrible colère de ce tigre affamé de carnage. On racontait avec terreur que toutes les nuits il s'échappait du harem, et que, parcourant les rues, le cimeterre à la main, il tuait tous ceux qu'il rencontrait; qu'il avait, dans un voyage à Andrinople, fait assommer à coups de marteaux trente derviches pour avoir effrayé son cheval par leurs cris de bienvenue. On ajoutait encore que ce despote, renouvelant les sanglantes ordonnances
du sultan Ahmed, son père, avait condamné aux plus cruels supplices les fumeurs d'opium et de tabac, ainsi que les personnes ivres, et même celles dont Thaleine sentait encore le vin.
Mais bientôt Teffroi des janissaires fit place à cette insolente hardiesse qui leur était habituelle ; des rumeurs d'indignation accueillirent les paroles du tchaouch ; déjà Ton courait aux armes, on criait vengeance, la révolte allait éclater, lorsqu'une troupe nombreuse de schlidars, dévoués au sultan, cerna la place, interdit les issues, et apaisa par eiïefajjitement cette meute de loups prêts à mordre. Les principaux officiers furent arrêtés sous les yeux de Mourad, qui contemplait cette scène avec une joie farouche. Quand le silence fut rentré dans le camp et que le sultan eut jeté un regard de haine satisfaite sur les têtes des coupables que le bourreau achevait de clouer à la porte du vieux sérail, il se retira avec son escorte dans la direction du faubourg de Péra en murmurant :
« Maudits! je n'en ai pas fini avec vous. Les vengeances peuvent blanchir, mais elles ne vieillissent jamais. »
En 1633, quelque temps avant le jour où nous commençons cette histoire, Mourad IV (que Racine nomme Amurat dans sa tragédie française de Bajazet) célébrait par des fêtes nnagnifiques la naissance de son premier fils. Un incendie violent éclata dans Constantinople et consuma une partie de la ville. Le sultan ordonna la suppression de tous les cafés, rendez-vous habituels des mécontents et des turbulents janissaires, et défen-
LES FLÈCHES DU SULTAN MOURAD. îMi
dit, SOUS peine de mort, l'usage du vin, du tabac et de 1 opium. Des rapports secrets lui avaient dénoncé la désobéissance ouverte des janissaires ; aussi sa fureur était-elle grande et jura-t-il par les quatre Mahsafs de tirer des rebelles une prompte et éclatante vengeance. La terreur de son nom s'était accrue à ce point, qu'il put assister à Texécution des coupables sans être inquiété lui-même.
Les premières étoiles illuminaient le ciel quand Mourad et son favori le schlidar Moussa-Pacha atteignirent une des sept collines, sur lesquelles est assise, comme Rome, l'antique Byzance. De cette hauteur l'œil embrasse le plus merveilleux panorama qu'il soit possible à un poète d'imaginer : les rives de Scutari, de Chalcédoine; les îles des princes, et à l'horizon, comme un géant brumeux, l'Olympe de Bithynie; puis l'ouverture du Bosphore dans la mer de Marmara, toute la ville qui s*étage de colline en colHne avec ses tours, sesd6mcs, ses minarets, ses innombrables monuments; enfin le port et ses mille vaisseaux. Ce lieu était consacré à la sépulture des ghiaours, c'est-à-dire des Francs, des Grecs et des Arméniens. On l'appelle le Champ des Morts. Malgré cette destination funèbre, c'était le rendez-vous des oisifs du faubourg de Péra. Lorsque la petite troupe fut aperçue, une subite épouvante s'empara des promeneurs, qui se dispersèrent à son approche comme les timides colombes au bruit des ailes du vautour. Le sultan remarqua le vide qui se faisait autour de lui; un sourire amer plissa ses lèvres, son front se creusa; et, quoiqu'iln'eût alors que vingt-
quatre ans, il paraissait vieux et dévasté avant Vâge. Je ne rencontrerai donc pas un homme ? se demanda* t-il. II promena sur le champ des morts un longregard; on eût dit qu'il interrogeait les cyprès et les tombes pour savoir si c'était là réellement que s'étaient réfugiés les hommes de cœur ; sombre et pensif, le sultan s'absorbait dans une muette contemplation. La nature avait-elle repris quelque empire sur cette âme de roche, plus profonde que les sept abîmes de l'enfer, plus inaccessible aux émotions tendres que la Kaaba aux regards indiscrets du profane? ou bien se prenait-il à songer en présence de la mort à cette longue traînée de sang qui, partout, avait marqué l'empreinte de ses pas, aux cent mille victimes qui se lèveraient pour déposer contre lui au jour du jugement dernier? Tout à coup Mourad redressa la tète; la brise du golfe lui apportait les notes confuses d'une chanson. La tristesse, le remords peut-être, rongeaient son âme; et, près de lui, on se livrait à la joie, on chantait! Le sultan jette autour de lui un œil chargé d'éclairs. 11 ne voit rien que les marbres épars et les corbeilles de fleurs sur les tombes, rien que la solitude. Il n'entend plus rien que la mer qui caresse la plage dorée, les pigeons qui roucoulent, les soupirs du vent à travers les cyprès. 11 doute, le favori s'apprête même à dissiper son erreur... Mais Mourad a bondi comme un tigre blessé : l'insolent refrain est revenu frapper ses oreilles.
« C'est une chanson grecque, dit Moussa.
— La soirée sera bonne, répond le prince la prunelle sanglante, les dents serrées... Encore une flèche!
LES FLÈCHES DU SULTATi HOURAD. 2i3
Quand le maître est triste, l'esclaye doit ramper à ses pieds. »
11 courut, plutôt qu'il ne marcha, dans la direction du chant. Au détour d'un sentier, un spectacle inattendu s'offrit à ses yeux. Trois femmes qu'il était facile de distinguer à leurs vêtements blancs se tenaient immobiles auprès d'un kiosque à demi caché par un massif de cyprès. L'une d'elles était debout : ses longs voiles flottaient derrière elle, gonflés par une faible brise. Elle levait les mains vers le ciel, ses beaux regards noyés de douces larmes semblaient adresser à Dieu une muette, mais éloquente prière; et ses traits, qu'un musulman auraient comparés aux pâles rayons delà lune, ses traits respiraient un mélange d'espérance et de tristesse qui commandait le respect et arrêtait l'indiscrétion. Effleurant ainsi ce tertre tumulaire, dans cette attitude suppliante, un poëte chrétien Teût prise pour un ange exilé qui se souvient des cieux. Ses deux compagnes étaient accroupies sur leurs genoux; et, au mouvement de leurs lèvres, il était aisé de reconnaître qu'elles marmottaient quelque prière. Ce groupe de femmes se détachait nettement dans l'ombrage noirâtre des cyprès, illuminé par une douce clarté. L'étonnement suspendit un instant le courroux du sultan Mourad. 11 s'arrêta et se laissa aller à contempler avec un trouble mêlé de superstition cette belle statue de la douleur.
« C'est la Grecque d'Éïoub, murmura le favori. Je reconnais ces vieilles esclaves arméniennes. »
Le sultan n'entendit pas, la jeune Grecque avait re-
pris son chant monotone : c'était une sorte d'improvisation funèbre, telle que les femmes chrétiennes de ce pays ont coutume d'en prononcer sur la tombe d'un parent ou d'un ami.
« Adieu, mes frères ! dit-elle, adieu, ma mère! adieu, mon père !
« Vous tous que j'ai appris à aimer, vous qui protégiez ma faiblesse, vous qui me préserviez des insultes de l'infidèle, adieu !
« Dieu, qui reçoit tous les soirs ma prière, vous vengera. »
La belle inconnue laissa échapper à ces mots un torrent de larmes, et, après avoir répandu quelques fleurs nouvelles, reprit le chemin de Péra, suivie des deux vieilles Arméniennes.
A peine avait-elle fait quelques pas dans la direction du sultan, que des inconnus se précipitent sur elle, la pressent, la bâillonnent et la soulèvent dans leurs bras; les deux esclaves vont appeler au secours ; mais les ravisseurs, sans doute habitués à ces coups de main, se sont emparés d'elles , les ont promptement liées dos à dos, et, pour paralyser tout à fait leur bonne volonté, ils font luire dans l'ombre la lame d'un poignard. L'attaque a été si brusque, si imprévue, que pas un cri n'a troublé la solitude des morts ; tout s'est passé en moins de temps qu'il ne faut pour le raconter. Le sultan et son favori étaient immobiles de stupeur, étourdis de l'audace avec laquelle on avait commis cet enlèvement sous leurs yeux. Mais, à la vue du tarbouch qui servait de coiffure aux ravisseurs, Mourad les reconnut et
poussa un sourd mugissement. Le tarbouch était le bonnet des janissaires; un large pan de feutre tombant sur l'épaule servait à les distinguer.
Mourad saisit aussitôt son arc, ses flèches... Le châtiment vole sur Vaile de la vengeance. Deux soldats mortellement atteints arrosent la terre de leur sang, qui s'échappe à grands flots. Les autres cherchent à quel agresseur ils ont affaire, ils hésitent... et cette hésitation devient la cause de leur perte. Mourad bondit sur eux en agitant son cimeterre. Sa fureur ne connaît plus de bornes; à chaque éclair de Tarme terrible tombe un ennemi. L'arme a brillé trois fois... Le sultan n'avait pas oublié que son despotisme s'était plus d'une fois brisé contre celui des janissaires; s'il ne réussissait pas à étouffer entièrement en eux l'esprit de révolte, il cédait avec joie à son ressentiment quand il les trouvait en désobéissance avec la loi. . .
Le combat avait fini faute de combattants. Resté seul au milieu des mourants et des blessés, le sultan Mou* rad ordonna à ses fidèles baltadjis de détacher les Arméniennes, que cette scène avaient glacées d'effroi. Quant à lui, il courut à la belleGrecque, ôta son bâillon, releva son voile, la prit dans ses bras nerveux et la posa bien doucement sur l'herbe, à quelques pas du champ de bataille ensanglanté. Qu'elle est belle I L'épouvante a décoloré ses joues, pâli ses lèvres, fermé ses longs cils d'ébène. Elle est là, froide, inanimée^ dans
216 LES PLÈGHËS bU SULTAN HOURÂD.
les bras du jeune prince; elle livre à ses ardentes prunelles des trésors de beauté, de perfection pudique ; ses mains, qu'elle porte avec force sur son sein virginal, ont le contact du marbre. C'est un cadavre qu*il faut rendre aux baisers de la terre. Mourad, que les banales voluptés du harem ont blasé de bonne heure, sent pourtant tressaillir son cœur, battre sa poitrine, s'enflammer son regard. Au seul attouchement de cette chaste existence qui semble interrompue, il éprouve mille sensations nouvelles; il se trouble, il craint déjà le réveil, comme s'il se sentait coupable d'avoir profané tant d'innocence. Mais un soupir s'échappe, le sang afflue aux lèvres, les paupières s'entr'ouvrent... Elle va s'effrayer encore de la présence d'un musulman. . . Que lui dire? Mourad cherche une excuse, lui, le maître du monde, il veut se faire pardonner d'une esclave, d'une chrétienne' La vie revient tout à fait; avec elle le souvenir. La timide enfant se soulève, écarte les belles grappes de cheveux qui s'échappent en désordre, regarde son sauveur. . .
Elle sourit, lui jette un regard inexprimable ; puis, avec un mouvement plein d'une pudique reconnaissance, elle prend les mains du jeune homme et les pose sur son front incliné. Elle semble se mettre à l'abri d'un nouveau danger, et réclamer pour l'appui de sa faiblesse cette bénédiction paternelle qui lui manque chaque soir. Mourad ne sait que répondre; ses odalisques ne l'ont pas habitué à ces façons timides, à ces regards qui remercient avec tant d'expression , à ces gestes pleins de grâce qui disent si bien tant de choses.
us FLÈCHKS DU SULTAN MOUMD. 217
Cet abandon de Tianocence le surprend, le charme, le trouble tout à la fois; il n'ose faire un mouvement, car il croit vivre dans un rêve; près de cet enfant qui implore sa protection, il sent mollir son cœur d'acier, comme la terre tressaille sous son manteau de glace aux premières caresses du printemps.
Soudain la jeune fille poussa un cri ; elle joint les mains, ses yeux se iSxent avec effroi sur les bras de Mourad.
a Vous êtes blessé ! » dit-elle.
En effet, quelques gouttes de sang perlaient sur le bras du jeune prince, le poignard d'un janissaire avait ouvert la manche de sa veste et effleuré la chair. A son tour! Mourad sourit, prêt à s'écrier qu'il donnerait tout le sang de ses veines pour sauver encore la gracieuse enfant... Mais celle-ci devine, et, alerte comme la pensée, elle déchire un coin de son voile, fait de longues bandelettes, étanche le sang, et, avant que le jeune homme eût eu le temps de s'y opposer, avec la dextérité d'un médecin consommé, elle a rafraîchi et bandé la blessure. Mourad se laisse aller, il ne réfléchit plus, il regarde, il ne sait ce qu'il doit le plus admirer chez cette étrange fille, — ou sa personne qui renferme assurément les trente perfections réservées aux seules houris de Mahomet, ou cette pudeur, cette charité chrétiennes, inconnues des femmes musulmanes. L'arrivée des vieilles esclaves interrompit cette scène où deux cœurs battaient peut-être à Tunisson, sans avoir échangé une seule parole.
La jeune grecque se leva. Mourad, arraché à son
adoration muette, cueillit auprès de lui une rose sauvage et la lui présenta en murmurant :
« Voici un souvenir.
— Je m'appelle Miriam, comme la vierge du ciel, dit-elle toute rougissante.
— Tout à rheure, quand tu priais, j'ai entendu les adieut que tu adressais à la tombe...
— Je viens les renouveler chaque soir. C'est un vœu que j'ai fait depuis la mort de tous les miens.
— Tu es donc seule au monde?
— Oui, là-bas dans le quartier d'Eioub, où j'habite. Mais ici, je viens comme autrefois m' entretenir avec /na famille : je prie et j'espère. Il me semble que ceux que j'aime sont là, autour de moi, qu'ils m'écoutent, et alors je ne suis plus orpheline.
— Le malheur t'a frappée bien jeune I
— Dis plutôt : un lâche tyran.
— Explique-toi. Je suis jeune, hardi, j'ai quelque influence au sérail; pour te venger, mon courage ne reculera devant aucun obstacle... Parle donc, et tes ennemis, seraient-ils nombreux comme les sables de la mer, puissants comme les pachas du sultan, mon bras saura les atteindre.
— Tous tes efforts me rendront-ils ceux qui dorment sous la terre? Laisse là le soin de ma vengeance. . . Je l'ai remise à Dieu. Quant à mon histoire, la voici : elle est courte, mais terrible. »
Miriam marchait en avant avec Mourad, suivie à quelque distance des deux vieilles femmes. Moussa et les baltadjis se montraient assez loin, plutôt pour sur-
LES FLÈGUBS DU SULTAN MOURàD. 219
Yeiller et au besoin prêter assistance au sultan que pour lui servir d'escorte. On avait quitté le champ des morts, et Mourad, sous Tinfluence d une secrète détermination, dirigeait sa marche à travers le faubourg de Péra, du côté d'Eski-Seraî.
« J'ai seize ans, commença la jeune Grecque, je suis née à Skyros; aussi loin que je peux remonter dans le passé, il me souvient d'une scène terrible, prélude de tous mes malheurs. Mon père, qui était un djezral dis* tingué, vouTut tenter la fortune en allant exercer sa profession à C. P. Nous nous em'barquâmes sur une tar* tane de ^passage qui faisait voile pour Scutari. Une tempête s'éleva. Le navire, battu par les vagues déchaînées, menaçait de se briser sur les écueils. Nous devions courir un bien grand danger, puisque le capitaine abandonna son poste et donna ainsi un dangereux exemple aux matelots. Jamais impression plus profonde ne s'est gravée en mon esprit. Je vois encore le ciel noir, l'éclair qui aveugle, les flots qui tourbillonnent; je vois l'équipage consterné jetant de notre côté un coup d'œil sinistre.
c< Affreuse nuitl Ma mère invoquait la Vierge. Pressés autour d'elle, moi et mes trois frères, répétions ma* chinalement ses prières. Un matelot nous désigna du doigt; ce geste suffit pour ameuter les stupides musulmans contre nous. Ils nous entourent en poussant des clameurs de vengeance. Déjà les sabres, les poignards, sortent du fourreau ; nous allons expier, à titre de ghiaours, notre présence, qui, seule, a déchaîné sur le vaisseau la furie des éléments... Ce n'est pas assez que
220 LES PLÊGHËS DU SULTAN MOUBAD.
le ciel suspende la foudre sur nos têtes, que la mer entr' ouvre ses abimes sous nos pieds, nous sommes encore en butte à la folie des hommes. La mort est partout. Soudain le ciel se dégage, la mer s'apaise; par un de ces caprices familiers à ce climat, la tourmente cesse, et le péril s'éloigne de nous. Ma famille s'établit dans cette ville auprès de la mosquée d'Ëïoub, par une faveur spéciale du grand vizir Hafiz, auquel mon père sauva la vie. Ce généreux vieillard nous pro* tégea jusqu'à sa mort. Mais, depuis cette époque, le malheur entra dans notre maison. Un soir, mon père heurta un cadavre devant la mosquée. Dans l'espérance de le rappeler à la vie, il le fit enlever par ses esclaves. Vaine espérance I une flèche traversait le cœur, la mort avait été instantanée. Quand on examina de plus près ce cadavre, on reconnut ma mère. J'avais trois frères» jeunes et hardis, ils cueillaient déjà les palmes de l'a* venir. Pendant qu'ils s'exerçaient au djerid, à l'atmeïdane, un homme défia l'ainé, Ghristodoulos. Celui* ci sortit vainqueur de la lutte; mais ce triomphe lui coûta cher. Des soldats, excités par son adversaire, se jetèrent sur lui et le mirent en pièces. Mes deux frères subirent le même sort en voulant lui porter secours. Enfin, il y a quelques semaines, mon père, que tant de coups avaient affaibli, fut appelé au sérail. Accusé de fumer de l'opium, il fut fouillé à l'instant. Il en avait dans sa ceinture une petite fiole qu'il avait prescrit à un de ses malades. Pris en flagrant délit de désobéissance avec les lois du sultan, il lui fut impossible de se disculper. « Si c'est un remède, bois, criait son bour-
reau; tu n'as sans doute rien à craindre. » Mon père bût. II vécut encore deux heures avec un volcan dans les entrailles. Ces deux heures, la victime les employa à jouer aux échecs; c'était un raffinement de barbarie de son meurtrier. Voilà comment je suis devenue orpheline. })
Miriam s'arrêta; ses sanglots Tétouffaient. Quand elle eut laissé un libre cours à sa douleur, elle reprit d'un ton plus sombre, en prenant Mourad à partie :
« Veux*tu maintenant te charger du poids de ma vengeance? Jlst-il trop lourd pour ton courage? ou plutôt n'ai-je pas raison d'en remettre T exécution à Dieu, dont la justice est patiente, mais certaine? car le coupable est puissant et redouté. Les remords seuls peuvent l'atteindre. L'assassin de ma mère, de mes frères, de mon père, c'est un fils de la race d'Osman, c'est le sultan Mourad. Ainsi, je le désigne à tes malédictions. »
Mourad avait écouté ce récit les sourcils froncés, la tête pendante. Un moment la rage tordit son cœur, il se demanda pourquoi lui, le maître terrible, il n'écrasait pas sous sa colère cette esclave qui le maudissait. Mais Miriam avait une voix tour à tour si harmonieuse, si vibrante, si expressive, qu*il aurait mieux aimé se condamner au supplice d'entendre de celte bouche divine le récit de toutes ses sanglantes fohes, plutôt que de la réduire au silence. Quand il eut recouvré un peu de calme, quand il crut que ses réponses ne trahiraient pas les remords qu'elle avait déjà allumés dans son âme :
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n Miriam ! lui dit-il, rends grâce à Dieu de notre rencontre. Tes malheurs sont finis, et demain s'clèvéra pour toi Taube d'un jour radieux. Voici ma demeure. Entre sans crainte, tu y trouveras ma mère, qui sera aussi la tienne. Par les mânes de tous ceux que tu ai* mais et qui reposent au champ des morts, je jure de ne pas offenser tes yeux jusqu'à ce que j'aie fait pénétrer le repentir dans le cœur du sultan Hourad. »
La petite porte de TEski-Seraï s'ouvrît; Miriam hésita, mais son compagnon supplia; elle se rendit. N'y avait-il pas déjà un peu d'amour entre cette enfant de seize ans, naïve et confiante, et ce jeune sauveur dont l'audace et la mélancolie l'avaient charmée?
Le jeune sultan s'éloigna avec son escorte. Il était gai, alerte; de sombres images ne troublaient plus son âme. Il ne jetait plus sur les rares passants des regards farouches; enfin, — signe d'une distraction bien grande ou d'un retour à des idées plus généreuses, — il avait complètement oublié que le tchaouch marchât derrière lui porteur de ses soudaines vengeances, l'arc et les flèches.
Mourad aimait.
Il suivait depuis longtemps la cour d'enceinte qui ferme aux profanes l'accès du Yieux-Sérail, lorsqu'il trébucha contre \ine masse informe que l'obscurité empêchait de distinguer. Un soldat s'approcha avec une lanterne et éclaira l'obstacle qui avait arrêté Mourad.
C'était une forme humaine, qu'on remit, tant bien que mal, sur ses pieds.
Décidément cette nuit était, comme celle d'Harounal-Rascbid, une nuit aux aventures.
L'homme, avons-nous dit, fut replacé en équilibre; le premier remerciment qu'il adressa aux soldats fut une abominable injure, qui alla réveiller la colère assoupie dans le cœur du sultan. Alors Mourad s'aperçut que sa première rencontre était un ivrogne.
a Qu'on le saisisse! s'écria-t-il d'une voix terrible, et qu'on lui coupe la tctel »
L'ivrogne ne s'inquiéta nullement de cet arrêt de mort. Il poussa un rire bruyant, et, s'adressant à Mourad lui-même :
« C'est impossible, dit-il avec un beau sang-froid.
— Tu vas en juger par tes yeux. Approche, esclave. »
Le tchaouch s'approcha et dégaina son cimeterre.
<( On ne coupe pas la tête au sultan, et le sultan, c'est moi, » reprit majestueusement l'ivrogne.
Stupéfait de tant d'audace, Mourad n'en croyait pas ses oreilles. L'inconnu poursuivit :
« Je m'appelle Békri-Moustapha. Dieu m'a nommé commandeur des croyants ; tous les rois de la terre courbent la tête devant mon trône, m'apportent des tributs, m'adorent comme c'est le devoir à l'esclave d'adorer son maître. J'ai des richesses incalculables; les diamants de ma couronne sont plus gros que les œuis d'une autruche; Salomon m'a doté de sa puissance magique : il m'a enseigné des paroles pour évoquer les génies, pour apercevoir les trésors cachés, pour lire dans le cœur humain, pour être enfin ce que
324 ij:s flèches du sultan moubad.
je suis devenu, — le plus sage et le plus heureux des
mortels. »
Cette folie amusa Mourad. D'ailleurs, nous avons fait remarquer qu'il avait beaucoup de dispositions à la gaieté .et à la bienveillance depuis qu'il avait quitté la jeune Miriam.
« Je m'incline devant ta souveraine majesté, dit-il à l'héritier de Salomon, et je reconnais que, si tu occupes effectivement le rang dont tu te vantes, je ne suis à côté de toi qu'un bien pauvre compagnon.
— Parle, vermisseau; je te dispense de m'adorer et de courber ton front dans la poussière.
— Insolent! s'écria le favori Moussa, qui leva un poignard sur l'ivrogne. Ne vois-tu pas que tu outrages la divine patience d'un fils d'Osmao, de notre glorieux padischah?
— Ah! ahl répondit Békri sans sourciller, tu es le petit Mourad? Le bruit de tes exploits est venu chatouiller mes oreilles. Eh bien! je suis enchanté de notre rencontre; si tu veux, nous ferons un marché ensemble.
— Lequel? demanda Mourad.
— J'ai toujours eu envie d'établir le siège de mon empire à Constantinople; puisque je te trouve, il faut que je me passe cette fantaisie. J'achète ta capitale. »
Cette fois, le sultan se mit à rire de bon cœur. I^e bouillant favori rengaina son poignard et s'empressa d'imiter l'hilarité du sultan. Le tchaouch fit comme le favori. D'écho en écho, l'éclat de rire passa aux lèvres des soldats, qui prirent modèle sur le tchaouch.
« Voici les conditions du marché, » reprit Tivrogne.
Le sultan suspendit son accès de gaieté. Il fit un geste : à Tinstant, soldats tchaouch'et favori devinrent muets comme des poissons.
<r J'écoute, ditMourad.
— Je te donnerai mes joyaux les plus précieux, ceux que toute créature cherche et ne rencontre jamais : je te donnerai la sagesse et le bonheur. En échange, je serai maître de Stamboul, la reine des villes, la capitale du monde, la forteresse de Tlslam.
— C'est affaire conclue, ajouta le sultan. Maisquellc garantie me répondra de la véracité de tes promesses?
— Ma tête.
— '. Tchaouch, dit Mourad en se tournant vers Tesclave, mène cet homme au sérail, donne-lui mon plus
bel appartement, fais-le traiter comme moi-même
Demain, ^lui répéteras quel enjeu il a mis lui-même à l'exécution du marché ; si c'est un menteur, tu lui trancheras la tête. »
La belle Grecque achevait sa simple et élégante toilette. Elle se mirait naïvement dans une petite glace de Venise ; sans doute elle remerciait Dieu qui donne l'innocence, cette fleur de l'âme, — et aussi la beauté, — celte fleur du corps. Les deux Arméniennes, penchées sur elle, corrigeaient ça et là quelques détails d'ajustement.
Quand elle sortit de leurs mains, rayonnante comme
Tétoilc du matin, un esclave noir marcha devant elle et la conduisit en silence chez la prétendue mère du sultan, c'est-à-dire auprès du sultan lui-même.
Miriam ignorait encore qu'elle eût accepté Thospilalité du prince, de l'oppresseur de sa famille, de celui sur qui elle appelait les vengeances célestes.
Laissée seule avec Mourad, elle manifesta son étonnement et voulut retourner sur ses pas. Celui-ci s'empressa auprès d'elle et lui dit, la main sur son cœur :
« Miriam I rassure-toi. N'as-tu point confiance en ton sauveur ?
— Je croyais être introduite auprès de ta mère.
— Ma mère... est au bain, » répondit le sultan avec quelque embarras.
Un long silence succéda à ce mensonge. — Silence embarrassant pour cette jeune fille, qui se soupçonnait vaguement en présence d'un aveu d'amour, et pour ce jeune homme, qui ouvrait pour la première fois son âme à l'amour chaste, vrai, senti, à l'amour chrétien.
Enfin ce fut lui qui rompit la glace : il prit la main de la Grecque, à peine effleura-t-il ses doigts, la mena dans une galerie, et là, soulevant un coin des draperies épaisses, il lui montra du geste la ville musulmane qui s'allongeait au soleil, faisant étinceler Tor de ses mille coupoles.
« Sainte Vierge! » fit l'enfant en frappant des mains, pour témoigner son admiration naïve.
Et, les yeux grands ouverts , elle regardait; sa vie était passée dans ses yeux.
Elle regardait Constantinople, la seule fourmilière d'hommes qu'on ne se lasserait jamais de voir.
Elle regardait les quartiers qui s'étageaient, les palais d'architecture bizarre, les colonnes innombrables, les dômes et les minarets des mosquées ; elle regardait les sept collines qui font de Stamboul une seconde Rome; elle regardait le golfe aux flots bleus, les kaicks rasant l'eau plus vite que T alcyon, les maisons et les vaisseaux qui semblaient se confondre ; elle regardait le ciel si doux, le soleil si bienfaisant, les campagnes si fleuries et les hommes de ce paradis, farouches démons dont l'aspect la glaçait d'effroi et lui faisait rechercher instinctivement la protection de son jeune sauveur.
« N'est-ce pas qu'un pareil spectacle est un bienfait d'Allah? hasarda le sultan; et qu'il doit être heureux entre, tous, celui qui est le premier sur cette terre favorisée?
— Le bonheur visite rarement l'ambition.
— Heureux, reprit Mourad avec vivacité, s'il peut partager la puissance avec sa bien-aimée ; s'il met son unique ambition à satisfaire ses caprices, s'il la fait maîtresse de son cœur comme il s'est fait le maître de l'empire 1 Heureux celui-là qui, arrivé au faîte des honneurs, n'est pas isolé sur son trône, et qui possède à ses côtés un bon génie, une femme qui aime, non pas ses richesses ou son pouvoir, mais lui-même I
— Pourquoi ces souhaits inutiles? Laisse à ce tigre altéré de sang qui s'appelle Mourad, et son trône où
Tenfer s'assoit avec lui, et sa solitude où les remords le poursuÎTeut et le rongent. »
Mourad continua avec mélancolie :
« Tu n'as jamais tu Mourad?
— Non.
— Et pourtant tu le maudis; eh bien I moi qui l'approche quelquefois, je yais te le faire connaître. Ce tigre... comme tu l'appelles... ce tigre est plein de jeunesse et de bons sentiments. L'une, on Fa usée dans les débauches du harem ; on a pris un soin cruel à comprimer l'élan des autres. On dit qu'il est farouche, que la vue du sang le réjouit, qu'il se plaît dans les massacres... Toi-même tu le compares à une bête féroce... Ah ! qui le saura mieux que moi? Mourad n'a pas le cœur mauvais ; s'il avait eu une mère bonne et tendre, il aurait brillé par les vertus ; s'il eût eu des amis, non des flatteurs, il saurait quels sont les véritables intérêts d'un prince; si quelqu'un l'eût jamais aimé, il n'eût pas été sourd aui accents de la clémence. Toi qui le maudis, t'es-tu demandé s'il souffrait? t'es-tu demandé s'il n'était pas seul, toujours seul avec la majesté, seul avec les dégoûts de sa puissance, seul au milieu des fourbes, des lâches, des ambitieux et des hypocrites, seul quand là, dans cette ville immense, pas un raya, pas une créature, quels que soient ses misères et son abandon, n'est aussi misérable et aussi abandonné que son maître redouté? Pour arriver jusqu'à lui, le padischah, le successeur de Mahomet, le sultan enfin, sais-tu qu'il y a un monde à franchir? Le matelot qui étale au soleil ses membres fatigués est plus
heureux que .Mourad dans son palais gardé par cent mille soldats. Miriam» crois-moi : plains-le, cet esclave couronné qui n'a d'autre volonté que celle du meurtre, qui ne règne qu'à la condition d'être toujours impitoyable. »
La jeune Grecque, étonnée sans doute d'avoir écouté un si long et si ardent plaidoyer en faveur de l'assassin de sa famille, garda le silence.
Les portes de la salle s'ouvrirent tout à coup, et, malgré. les regards irrités de Mourad, celui qui s'était décoré du titre pompeux d'empereur du sultan, Békri rivrogne, s'avança en chancelant.
a Je tiens toujours le marché, dit-il; j'ai là de quoi payer ton trône, ta capitale, et toi-même si lu veux te vendre. »
Ces mots ftirent une révélation pour Miriam. Dés lors elle comprit tout, et le déguisement et le plaidoyer chaleureux de Mourad.
« Tu m'as trompée, dit-elle en s'adressant au jeune homme. Adieu, bientôt tu connaîtras ma vengeance. »
Mais il n'y avait dans cet adieu ni colère ni mépris. Elle avait parlé les yeux baissés, le front* pâle, le cœurserré par une douleur secrète... Ce n'était pas là le ton d'une femme qui veut se venger.
Pourtand Mourad tressaillit à cette voix qui semblait appeler sur lui la mairi de Dieu. 11 aurait bravé les reproches, il se demandait avec effroi ce que renfermait de malheurs cette résolution triste et calme déjeune fille.
H voulut supplier... Elle l'arrêta du geste, et se retira à pas lents.
Le sultan, foudroyé, n'osa pas se justifier de nouveau. Il tomba dans une rêverie profonde. Le bruit des paroles que lui adressait Békri le réveilla de cet engourdissement de Tesprit :
<v Tu me fais attendre, s'écriait Tivrogne d'une voix arrogante. Maintenant que je consens à te débarrasser de tes ennemis royaux, tu hésites à conclure le marché? ne te souvient-il plus que je t'ai promis les deux talismans de Salomon, qui en firent un prince si heureux durant toute sa vie. Tiens, sultan Mourad, prends ceci: il y a au fond sagesse et oubli. »
Békri présenta à Mourad une coupe remplie jusqu'au bord d'un vin délicieux.
Sans savoir ce qu'il faisait, Mourad but. Oui, certesl ce breuvage défendu par le prophète était fait d'oubli. Quand il apprit que Miriam, la seule femme qu'il eut aimée, avait été trouvée morte empoisonnée. . . le sultan se mit à rire bruyamment et demanda à Békri une seconde coupe.
Jusqu'à sa mort, qui arriva deux ans plus tard, Mourad n'eut pas d'autre amour que celui du vin, d'autre affaire que celle d'être ivre, d'autre favori que celui qu'il avait ramassé dans la boue.
Jamais il ne se souvint de Miriam, la belle Grecque d'Eïoub.
Par une froide et grise matinée de décembre 1641 , deux voyageurs débouchaient en même temps de la grande route de Deu, gros bourg situé sur le Rhin, vis-à-vis de Cologne. Tous deux étaient montés sur d'excellents chevaux de main et mis à la mode française. Inconnus Tun à Tautre, arrivés ensemble sur la berge, ils mirent pied à terre, et, après un rapide examen de leur personne, s'avancèrent l'un vers l'autre avec la même interrogation aux lèvres.
« Vous allez à Cologne?
— Monsieur, dit le plus âgé, — homme de haute taille, un peu voûté, basané, sec comme un parchemin et vêtu tout de noir, — monsieur, je vous ai déjà vu à Âix-la-Chapell e . . .
— Dans la grande salle de l'auberge des Trois- Empereurs, un bien mauvais gîle, interrompit l'autre. Vous avez bonne mémoire. Mais, si je ne me trompe, vous étiez chez l'ambassadeur d'Angleterre, à Bruxelles?
— Il y a huit jours. J'ai eu Thonneur de lui être recommandé par Sa Majesté la reine Henriette, j'étais porteur d'une lettre missive.
— Alors c'est bien vous que j'ai vu un soir, à Matines, en conférence particulière avec le nonce Fabio Chigi?
— Comment savez-vous ? . . .
— Confidence pour confidence. Vous arrivez de France?
— Peut-être de plus loin.
— Et vous allez à Cologne?
— Vous devinez à merveille.
— Chez Ibach ? »
Le vieillard se redressa, fit un pas en arrière et jeta sur son interlocuteur un coup d'œil défiant.
« Vous êtes curieux, monsieur, dit-il après un'mo-' ment de silence : puisque vous paraissez si bien instruit de ce que j'ai fait jusqu'à présent, il n'appartient qu'à votre habileté de pénétrer le reste. »
Et il tourna le dos.
« A votre aise , fit l'autre en faisant un geste insouciant : seulement j'ai un avis à vous donner, un avis qui vous intéresse.
— Parlez.
-— Vous êtes pressé de voir Cologne. Vous n'y arri-
UNE GOURONNB D'ÉPINES. 235
Yerez qu'après moi. Voici le bac qui vient nous prendre. Vous aurez la bonté d'attendre un autre voyage. Je prétends passer seul et le premier. »
Le vieillard sourit de dédain à cette insolente parole.
a Allez, ajouta-t-il^ c'est le privilège de Torgueil de se complaire dans sa propre compagnie.
— Voilà une bien belle réponse pour un espion, pensa le gentilhomme. Me serais-je trompé? »
Il tira son cheval par la bride et entra sur le bac; comme il l'avait exigé, il laissa son compagnon sur la rive et aborda seul à Cologne, où on le perdit de vue dans un inextricable fouillis de ruelles. Quelques heures plus tard, au même instant, les deux Français se présentaient encore ensemble au parloir d'une vieille maison du quatorzième siècle, à toit aigu, à tourelles et pignons, couverte d'ornements et d'arabesques, et déjà célèbre sous le nom de la maison Ibach.
a Par le diable I s'écria le bouillant gentilhomme, c'est trop fort. A Bruxelles, à Malines, à Aix, passe, la rencontre pouvait encore s'expliquer : mais ici même I ... Vous abusez du hasard, monsieur.
— Trêve d'insultes, répondit le vieillard. N*ai-je pas le droit de me plaindre aussi de votre entêtement à me suivre ?»
Le gentilhomme tira son épée, et, se plaçant devant la porte de la vieille maison :
« Alors au plus heureuxl Dégainez, monsieur, ou, aussi vrai que je suis bon huguenot, je vous tue sans merci. »
m mS COURONNE D'ÉPINES.
La querelle fût devenue sanglante, aucun des deux antagonistes ne paraissant vouloir céder le terrain, sans Tapparition inattendue d'un personnage qui n'eut qu*à se montrer à une fenêtre pour y mettre 6n tout à coup. C'était une femme enveloppée d'une mante et dont on ne pouvait distinguer les traits.
« Maudits Français ! s'écria-t-elle, ne pouvez-vous respecter mon repos et aller vous quereller sur le rempart? Prenez-vous la rue pour la place Royale ? »
Aux accents de cette voix aigre et impérieuse, les épées s'abaissèrent, les fronts se découvrirent; chacun des adversaires s'inclina humblement.
c( Brigitte, cria la vieille dame en laissant brusquement tomber le montant de la fenêtre, descends vite... ouvre la porte à ces dignes gentilshommes! Des nouvelles de France, ajouta-t-elle à voix basse. Je l'avais lu dans les astres, et les astres ne m'ont jamais menti. »
Aussitôt, avec une vivacité qu'on n'aurait pas soupçonnée chez une femme de cet âge (elle paraissait avoir soixante-dix ans), elle fit, comme on dit, la toilette de son pauvre logis; puis, accablée par l'émotion, elle s'agenouilla pesamment sur un prie-Dieu, en agitant les grains d'un chapelet bénit et en marmottant des prières dans une langue étrangère.
La porte s'ouvrit. Brigitte, la servante, introduisit les deux Français et se retira. Sa maîtresse se leva, répondit à peine au salut profond des visiteurs et s'assit près de la fenêtre dans un antique fauteuil de chêne
sculpté, OÙ se voyait encore Técusson de quelques burgraves des bords du Rhin.
c( Madame, dit le plus jeune Français en s' avançant avecla grâce d'un parfait courtisan, je viens déposer aux pieds de...
— Est-ce Marie Mariani que vous cherchez? interrompit vivement la vieille dame. C'est moi. Ne Tonbliez pas. Je ne suis plus autre chose sur la terre d'exil. Traitez-moi donc comme une bourgeoise de Cologne. Mais je vous ai déjà vu, monsieur, il y a quelques années. Qui êtcs-vous?
— Madame, je me nomme du Clozel, j'appartenais à M. de Rohan, et j'ai eu l'honneur de venir, en son nonx, vous porter l'hommage du parti huguenot. C'était à Bruxelles au palais de l'infante. Votre mémoire est un don du ciel.
— C'est cela : M. de Rohan est mort ; avec lui s'est éteinte ma dernière espérance. Ils s'en vont tous, ceux qui m'aiment. Il y a quelques mois, en venant ici, j'ai reçu le dernier soupir du P. Suffren, mon confesseur depuis vingt ans. Il n'y a que mes ennemis qui sont immortels! »
Une toux opiniâtre lui coupa la parole. Elle devint pourpre, la respiration lui manquait, elle étouffait. Le vieux Français, qui s'était tenu à l'écart, s'avança aussitôt, tirade ses poches un flacon de cristal, en versa quelques gouttes sur les lèvres de la malade. Ce baume opéra sur-le-champ : la respiration revint, et toute trace de ce violent accès eut bientôt disparu.
236 UNE COURONNE D'ÉPIKES.
a Moi aussi je m'en vais, dit madame Mariani. Ah! ce cordial m'a remise comme par enchantement!
— C'est celui que j'ai composé pour votre usage à Saint-Germain, dit le vieillard.
— Vaultier! s'écria la dame en reculant son siège. Vous ici ! Le tigre lâche-t-il sa proie?
-^ Madame, le tigre m'a gardé douze ans. Voyezvous ce qu'il a fait de moi ?
— Pauvre homme I Nous avons bien souffert tous deux... Mais le moins à plaindre, Vaultier, c'est vous, qui dans votre prison avez au moins respiré Tairdela France.
— Le cardinal m'a fait appeler : il était à Rueil. « Monsieur, m'a-t-il dit, vous êtes libre ; allez à Cologne, si bon vous semble et si l'on veut de vous. Mais ne restez pas ici : la Bastille n'aime pas à perdre ses pensionnaires. » Bois -Robert, qui était présent, a beaucoup ri, Son Éminence a ri avec lui, et je suis sorti au moment où Monsieur, éclatant comme un soleil, montait les degrés du perron.
— Gaston I dit la vieille dame; lui, chez un pareil homme !
— C'est la réflexion que j'ai faite, madame, et je n'ai pu m'empêcher de lui jeter un douloureux regard; sans doute il m'a compris, car, à peine avais-je gagne les dernières maisons du village, qu'un gentilhomme delà suite de Monsieur, Montrésor, je crois, m'aborda mystérieusement : « Son Altesse, m'a-t-il dit à l'oreille,
désire tous entretenir ce soir à Tauberge de Saint" Andréj soyez exact. »
— Monsieur I interrompit la dame, Tennemi acharné du cardinal! C'est lui qui devait le tuer au siège de Corbie, de concert avec trois gentilshommes. Que se passe-t-il donc à Paris?
— Le roi est brouillé avec Richelieu, et il a pris un nouveau favori. Rien que cela, répondit du Clozel.
— Richelieu en disgrâce I vous ne le connaissez pas comme moi, jeune homme; Richelieu ne tombera que pour mourir.
— Madame, je raconte et je n'explique pas. Le roi a fermé sa porte au cardinal, il a constamment refusé de le voir, il Ta laissé partir pour Narbonne sans lui faire le moindre adieu. De son côté, le cardinal, voyant son antichambre déserte, son petit lever réduit à Bois-Robert et à quelques solliciteurs affamés, en a pris un chagrin tel, qu'il est réellement malade ; il ne quitte plus le lit. On Ta porté, pour voyager, dans une vaste Utière rouge, aussi grande qu*une chambre. C'est pis qu'une disgrâce, madame, c'est la mort qui s'approche.
-r- Ce nouveau favori qui gouverne le roi et l'Etat, quel est-il?
— Henri d'EfQat, marquis de Cinq-Mars« Un jeune homme ardent, brave, plein de haine contre le toutpuissant ministre.
— VA vous dites que le roi l'aime?
— Us ne se quittent pas, et chaque jour M. le
Grand ' reçoit quelque marque nouvelle de la munificence royale.
— Louis aimer! murmura d'un ton amer la\ieille dame, comme les égoïstes : jusqu'à ce qu'il soit las. Continuez, Yaultier, Vous avez vu Gaston?
— Le soir même, à l'auberge de SakU-André. 11 entra, ses vêtements déchirés, l'épée sous le bras, sans chapeau. Plusieurs gentilshommes de sa maison l'accompagnaient, aussi débraillés que lui. « Vive France! cria Monsieur à tue-tête. Nous sommes vainqueurs ! Le guet est rossé d'importance, et nous avons dévalisé trois bourgeois. — Gorbleul dit un malin petit homme, monseigneur n'a pas perdu sa soirée. — Bravo IBlot, reprit Monsieur. Allons souper ; au dessert, tu nous chanteras la chanson : Au tic-tac du couteau j que tu as faite contre moi. )>
Puis, m'avisant dans le coin de la salle où je m etais retiré :
c(Âh! ah! monsieur le médecin, ajouta-t-il, vous êtes homme de parole. Nous vous parlelrons dans un instant. » Et toute la bande se rua dans une arrièresalle. Gaston en tête, bras-dessus bras-dessous avec Blot. Madame, il y avait douze ans que je n'avais vu ce prince : il n'est pas changé.
— Oui, insouciant et débauché, dit Marie Mariani. Son cœur vaut mieux que sa tête.
— J'ai attendu longtemps dans la salle de l'auberge.
' Ou appela d'aboi-d M. d'Ëffiat M. de Grand, écuyer, pub après M. le Grand»
Le souper ne finissait pas, la chanson surtout. On a chansonné tout le monde depuis,. Monsieur, qui était présent, jusqu'à madame de Ribaudon.Le cardinal n'a pas été épargné : les brocards pleuvaient sur lui. Enfin Monsieur vint à moi. « Yaultier, dit-il, je t'ai reconnu ce matin. Tu es dévoué à ta maîtresse; on a payé ton dévouement par douze ans de Bastille. Eh bieni va trouver Henriette à Londres, elle te dira ce qu'il faut, et puis lu iras à Cologne ; tu m'entends? à Cologne, où tu répéteras mes paroles à qui tu sais : « Bientôt le royaume sera débarrassé de la robe rouge, et la route des Tuileries sera libre. »
— Brave Gaston I II m'aime celui-là.
— Madame, j'ai suivi les ordres de Monsieur.. J'ai couru à Londres, où la fièvre m'a retenu plus d'un mois. La reine Henriette m'a reçu avec la plus grande affabilité. Voici un coffret qu'elle m'a chargé de vous remettre. »
La vieille Mariani prit le coffret que lui présentait son médecin et l'ouvrit avec précipitation. — Les deux Français se tiwrent discrètement à l'étîart.
« Monsieur, dit tout bas du Clozel à son compagnon, veuillez excuser mon étourderie; j'aurais été au désespoir d'avoir tué un serviteur aussi dévoué que vous.
— Vous m'avez pris pour un espion de TÉminence?
— C'est vrai.
— J'ai eu le même soupçon à votre égard. Nous voilà dissuadés l'un et l'autre, partant quittes.
-=— Étes-vous du parti de M. le Grand ?
— Je suis du parti qui me fera arriver où je veux aller.
— Alors vous êtes des nôtres. Que voulez-vous être?
— Médecin du roi.
— Vous aimez les honneurs. Mais c'est moins difficile que d'avoir une lieutenance aux gardes. La conspiration va bien. Monsieur est engagé, il ne peut s'en dédire. D'ailleurs, ce qu'il vous a dit...
— Bah! il était ivre. Prenez garde à Monsieur, jeune homme; il est fatal à ceux qu'il couvre de son nom. Souvenez- vous de Chalais et de Montmorency. »
Marie Mariani avait fini sa lecture. Mille pensées plissaient son front chargé d'années. La tête plongée dans sa main, elle réfléchissait.
C'était une fenune étrange que cette vieille Marie Mariani I A Bruxelles, on Tavait reçue sous des arcs de triomphe; à Anvers, on avait envoyé au-devant d'elle les échevins portant sur un plat d'or les clefs de la ville; à Amsterdam, le stathouder lui avait donné un palais sur le grand canal, une suite de douze gçntilshonunes de la meilleure noblesse et tout l'appareil de la royauté; à Londres, son entrée fut le signal de mille réjouissances. Le roi Charles P' vint à sa rencontre, et, chaque jour qu'elle passa en Angleterre, le trésorier de la couronne eut ordre de lui compter cent livres sterling; celte royale munificence dépassait grandement la pension mensuelle de douze mille livres d'or que faisait à Marie Mariani le roi d'Espagne.
De retour sur le continent, elle traversa les Pays-
Bas comme une bourgeoise, obscurëment, sans faste, sans éclat; nul n'eut Tair de la reconnaître; elle s'arrêtait dans les petites villes et prenait sa couchée à Tauberge. De toute sa brillante escorte, elle n'avait plus qu'un vieux prêtre, qui mourut dans ses bras à Aix-la- Chapelle. Un jour du mois d'octobre, elle arriva à Cologne. A Trêves, on avait refusé de la recevoir; à Aix, on lui avait fait comprendre que sa présence était à peine tolérée; on la fuyait comme la peste. Elle était pauvre, sans ressources; une servante l'aidait en secret à vivre en sacrifiant ses économies : car les guinées d'Angleterre, les ducats de Hollande, les doublons d'Espagne, tout avait disparu.
Cependant Cologne ne voulut pas &ire une tache à la réputation d'hospitalité qu'a méritée l'Allemagne. Sept compagnies de bourgeois en armes reçurent l'étrangère, et les canons du rempart tonnèrent en son honneur. Mais on s'arrêta là. Quelques vivats, de la poudre brûlée, ce fut tout. On oublia la nouvelle venue installée dans le logis d'Ibach, où elle se débattait contre les deux fléaux de la vieillesse : la misère et la maladie. Marie Mariani était Italienne; elle portait encore sur son visage flétri les restes d'une grande beauté. Ses yeux, où son âme s'était réfugiée tout entière, avaient de la vivacité, presque de l'éclat; ses manières étaient grandes et hautaines, sa parole sèche et amère. C'était une splendeur déchue, une étoile tombée.
Elle fit signe aux deux Français, qui s'approchèrent « Écoutez-moi , messieurs , dit-elle. Les nouvelles que je reçois sont d'une extrême importance. Le roi est
malade, le cardinffl est dans le Midi, où il ne i^iendra pas à bout de reprendre la yie qui lui échappe. Le moment est favorable, il faut frapper un coup prompt et hardi; M. le Grand, quoique bien jeune, m'est représenté comme un homme d'aqtion dévoué au succès de l'entreprise; il s'y est jeté corps et âme. Le duc d'Orléans s'est engagé. La cour presque entière conspire contre TÉminence.
— Ce n'est pas tout, madame, dit du Clozd. Un traité va être conclu avec l'Espagne; ce pays fournit les soldats et l'argent nécessaires pour renverser le cardinal. Les huguenots sont, vous le savez, toujours hostiles : ils se souviennent de Montauban et de la Rochelle.
— L'Espagne s'engage I s'écria la vieille dame. Vaultier, nous reviendrons au Luxembourg, non plus comme des exilés , mais comme des maîtres et des triomphateurs. »
Une nouvelle quinte de toux interrompit Marie Mariani. Le médecin appela Brigitte, lui remit le flacon de cristal avec force recommandations; quand la inalade fut mi peu remise, elle congédia les visiteurs. A peine furent-ils sortis, qu'elle tira d'un vieux bahut un paqiiet de grandes cartes coloriées et marquées de signes bizarres. Elle les étala sur la table, coupa plusieurs fois, les assembla de diverses manières symboliques sans doute, puis elle tomba dans la rêverie en tnurtnurant :
c< Encore du sang!... La route d'Occident ne s'ouvrira pas!..... Et cet homme, l'implacable homme
ronge derrière moi, toujours debout, toujours menaçant I »
Quand du Glozel fut au bout delà Stemgasse, où est située la maison Ibach, il s'arrêta.
« Décidément, dit-il à Vaultier, ètes-vous des nôtres? retournez-vous avec moi en France?
' — Non, non ! Ma tête n'y serait pas en sûreté; j'aime mieux conspirer de loin. Si vous êtes sage, vous ferez comme moi.
— Ma foi, encore celle-là I Paris doit être charmant; il y a de l'animation, des mystères, des nouvelles, des secrets d'État dans toutes les ruelles. On se bat pour le roi, on se bat pour le cardinal; et puis, je ne peux pas reculer; mademoiselle de Yarzy, qui est des demoiselles d'honneur, ne peut pas souffrir Son Éminence.
— Bon voyage ! Et surtout tenez-vous loin de Monsieur : il porte malheur à ses amis. Pauvre fou ! dit le médecin en voyant s'éloigner l'insouciant conspirateur, ce n'est pas avec des nains de ton espèce que l'on renverse jun colosse comme Richelieu. La belle équipée! une conspiration conduite par Cinq-Mars, un écervelé qui veut être le mari d'une princesse; protégée par un prince du sang qui s'amuse à battre le guet sur le pont Neuf; et encouragée par une vieille femme décrépite qui est à moitié dans la fosse! Richelieu n'aura qu'à faire un geste, et tout cela tombera comme un château de cartes. Encore si Louis mourait, je pourrais devenir médecin du nouveau roi. »
Et le futur médecin de Louis XIV s'éloigna dans la direction du Dôme.
244 UNE COURONNE IVÉPINES.
Quelques jours après, du Clozel partit pour Paris, chargé des instructions et des messages secrets de Marie Mariani.
La maladie parut s'arrêter chez la vieille dame depuis qu'elle avait reçu ce qu'elle appelait d'heureuses nouvelles. Elle écrivait beaucoup aux plus grands seigneurs de France, à des souverains quelquefois. Elle consultait plus que jamais le jeu de tarots ou cartes magiques, en mêlant à cette superstition les pratiques dévotieuses de la religion. Elle causait volontiers, ne parlait plus du présent avec amertume ; elle avait de l'esprit et beaucoup de grâce quand elle le voulait. Aussi Brigitte ne la reconnaissait plus.
« Madame , lui disait Yaultier, vous vous fatiguez trop, vous ruinez votre santé.
— Jamais je ne me suis mieux portée.
— A votre âge, il faut du repos; l'activité trop grande de l'esprit use le corps.
— Peu m'importe, pourvu que je me venge I Faut-il donc vous rappeler le passé? Chassée de France et du pouvoir, je veux revoir l'une et ressaisir l'autre. Le cardinal tombé rehausse la gloire de mon triomphe. Mais vous êtes devenu bien prudenti
— A la Bastille, on apprend bien des choses. (0 Italienne ! pensa Vaultier, ce n'est pas la France que tu regrettes, ce n'est pas tes enfants que tu brûles d'embrasser, ce n'est pas Richelieu qui occupe tes insomnies; non, non; tu n'es ni exilée, ni mère, ni ennemie... tu aspires au pouvoir, et tu n'es qu'une ambitieuse 1) »
Cependant les mois s'écoulaient. La correspondance entre Paris et Cologne devenait moins active; déjà la vieille Mariani s'inquiétait, une fièvre intermittente s'était emparée d'elle.
« Le traité avec l'Espagne est signé, dit-elle un soir au médecin. Cinq-Mars a rattaché à son parti le duc de Bouillon. Demain, peut-être, le feu sera aux pou« dres. »
Elle ne dormit pas de la nuit. Ce fut la dernière nouvelle qu'elle reçut de France. L'abandon recommença, elle retomba dans l'inaction, l'isolement, la détresse. Vers la fiii dé juin, Yaultier, qui la soignait sans aucun espoir deguérison, eut recours au nonce du pape, alors de passage à Cologne. Le nonce FabioChigi, qui devint pape lui-même sous le nom d'Alexandre VII, reconnut le médecin, qu'il.avait déjà vu dans les Pays- Bas; il s'empressa d'apporter à l'étrangère les secours de la religion. A la vue du cardinal romain, vêtu d'utie robe rouge, la malade fit un soubresaut, et, se soulevant avec effort sur son lit :
« Toi ici! dit-elle d'une voix rauque. Viens-tu me chercher pour me jeter au bourreau? Est-ce ton ombre qui m'annonce que l'heure approche? Richelieu, ministre tout-puissant, prince de l'Église, arbitre de l'Europe, roi sans couronne, qui t'a fait tout cela? Moi, moi, une pauvre femme vivant d'aumônes et de charitél Pour reconnaître mes bienfaits, tu m'as enlevé lé pouvoir, tu m'as ôté l'affection de mes fils, lu m'as calomniée dans ma conduite privée; et, quand j'ai voulu ni'indigner et relever la tête, il n'était plus temps : tu
846 UNE COURONNE IVÉPINES.
m'as poussée d'un pied hors de France, tu m'as chassée comme une bête venimeuse; ta haine m'a poursuivie en Espagne, en Hollande, en Angleterre, partout ! Mais tu tomberas, tu verras s'échapper de tes mains ce pouvoir que tu aimes comme l'œuvre de tes entrailles : un conspirateur plus puissant que toi te mettra le pied sur la gorge, t'abattra d'un souffle... C'est la mort, la mort, que tu n'attends pas! Richelieu, tu me suivras dans la fosse^ je ne m'en irai pas seule, et ma vengeance sera à demi satisfaite... Je t'ajourne dans Tannée au tribunal de Dieu. »
Elle retomba sur son lit, haletante, épuisée parce violent accès. Fabio Chigi se mit à genoux et pria longtemps pour le salut de cette âme ulcérée. Vaultier, au chevet de la malade, mouillait ses lèvres avec quelques gouttes du baume. Quand elle reprit son bon sens, Marie Mariani fit un geste "pour demander quel était ce prêtre agenouillé devant son prie-Dieu.
« C'est le nonce du pape, monseigneur Chigi. Il attendait que vous fussiez réveillée pour vous parler.
— Ahl murmura-t-elle d'une voix affaiblie, des nouvelles de France! »
Le nonce s'approcha.
« Madame, dit-il, je vous apporte les secours de mon saint ministère.
— Monseigneur, interrompit la vieille dame, Dieu connaît mes sentiments. D'ailleurs, je me sens encore assez forte pour aller bientôt avec vous le remercier de ma guérison à la chapelle des Trois-Rois. Que se passet-il en France?
— La conspiration est découverte.
— Que dites-vous?
— M. de Cinq-Mars a été arrêté dans les environs de Narbonne avec M. de Thou, son ami et son complice.
— Et le traité avec TEspagne?
— En même temps qu'il se signait à Madrid, le cardinal en recevait une copie par Chavigny.
— Le duc d'Orléans est-il aussi arrêté?
— Non, madame; il a fait amende honorable de sa conduite, a confessé publiquement ses torts et s'est rendu en Savoie, où Richelieu Ta exilé. »
Marie Mariani joignit les mains. Une angoisse inexprimable se peignit sur ses traits amaigris.
« Tout est perdu, dit-elle, Cinq-Mars sera exécuté... Il faut. du sang... les astres me l'avaient prédit. Mais, fit-elle avec une lueur d'espoir, mais le roi ? M. le Grand est son ami. Il ne l'abandonnera pas.
•— C'est Louis XIII qui a signé lui-même Tordre d'arrestation. D'ailleurs, il n'est plus question de son favori d'hier, il n'en parle plus.
— L'égoïste! »
Cette épithète, ajoutée au nom du roi de France, fut la dernière parole prononcée par la pauvre femme. Quelques jours après, elle expira après avoir pardonné à son plus mortel ennemi, au cardinal-ministre. Fabio Ghigi insista même pour qu'elle consentît à donner à Richelieu un bracelet qu'elle portait au bras.
« C'est trop ! » dit- elle.
Elle mourut le 3 juillet 1642. Sur sa demande, on
déposa son cœur sous le pavé de la chapelle des Trois- Rois^ au dôme de Cologne. Voici Vinscription qu'on y peut lire encore :