‹ Histoires à l'enversChapitre 7 sur 28 · CT GIST MARIE DE MÉDICIS, REYINE DE FRANCE · texte numérisé non relu

CT GIST MARIE DE MÉDICIS, REYINE DE FRANCE

L'histoire demandera un compte sévère à Louis XIII, roi de France; à Gaston d'Orléans, prince du sang; à Henriette, reine d'Angleterre; à Charlotte, duchesse de Savoie; tous quatre rangés parmi les puissants de la terre, tous quatre enfants de Marie de Médicis, enfanls ingrats, faibles et dénaturés. Épouse sans mari, reine sans couronne, mère sans famille : telle fut l'héritière de l'illustre race florentine.

Le malheur fut sa couronne d'épines.

c( Brigitte, n'est-ce pas le facteur qui yient de sonner?

— Non, mademoiselle.

— Mon Dieu I encore une journée passée. . . et pas de nouvelles!... Aymar est peut-être blessé, souffrant, en danger...

— Vous le jugez trop bien, dit la gouvernante, dont la vieille et grondeuse expérience faisait sans cesse le procès de l'humanité.

— Tu crois donc qu'il m'a oubliée?

— Que sais-je, mademoiselle? les hommes d'aujourd'hui ne valent pas mieux que ceux d'autrefois, et, de

mon temps, je n'ai jamais tu la constance d*un amoureux résister à une année de séparation.

— Alors tu crois qu'Aymar m'a oubliée? reprit avec une douloureuse obstination mademoiselle d'Arcy, en arrêtant sur la gouvernante deux yeux noirs où se peignaient son caractère résolu et son âme passionnée.

— Je donnerais volontiers le peu de jours qui me restent à vivre, répondit Brigitte, pour vous épargner un chagrin; mais, malgré moi, je ne puis me défendre de trouver la conduite de votre fiancé bien extraordinaire. Les affaires de succession qui ont réclamé sa présence à Venise ne devaient, d'après ses dernières lettres, l'y retenir que deux ou trois mois.. . et voilà un an qu'il est parti.

— La justice est si lentel interrompit Alice avec distraction.

— Oui, mais la poste va vite, et il y a tantôt six mois que M. Aymar a écrit sa dernière lettre.»

> Alice ne répondit rien ; cette fois, elle courba la tête et reprit sa broderie, mais il était facile de voir que son esprit voyageait bien loin. La gouvernante s'aperçut de sa distractipn, car elle hocha la tête en grommelant quelque anathème contre les fiancés inconstants.

On sonna.

« Mademoiselle, dit Brigitte en revenant, votre cousin, M, Olivier, vous attend au salon. »

La belle rêveuse congédia l'avenir pour donner audience au présent.

Le jeune M. Olivier Lamberty ressemblait à un fils d'Albion. Blond, portant les cheveux courts, il respirait

dans toute sa personne cet air un peu gauche et emprunté de l'Anglais qui ne foule pas sa terre natale. Il avait à peine vingt-cinq ans, et l'éducation monastique, qui l'avait sévèrement exilé du monde, n'avait pas peu contribué à accroître sa timidité naturelle. Pourtant il n'était ni bête ni sot. S'il avait peur, c'était plutôt d'une femme que d'un homme. Qu'était-ce donc quand celte femme tenait de Dieu une beauté ardente, noble, sympathique, et d'elle-même un esprit cultivé, sérieux, résolu, la grâce et la prudence jointes à la distinction et à l'élégance suprêmes, comme Alice?

Olivier sortait rarement, à peine faisait-il à sa cousine une courte visite aux époques officielles. Celle-ci, dominée par l'amour profond qu'elle avait voué à Aymar au chevet de sa mère mourante, n*avait jamais remarqué la pâleur ni la rougeur des joues du jeune M. Olivier. Elle l'estimait comme un parent serviable, bon, cœur, dévoué ; elle lui portait une affection sincère, mais dégagée de tout autre sentiment.

Alice entra dans le salon, pensan là Aymar.

Le jeune M. Olivier salua fort cérémonieusement ; ses grands yeux bleus s'égarèrent un instant sur le front baissé d'Alice... Le cousin pâlit tout à coup.

Ces deux jeunes gens, qui avaient pour eux tout ce qui excite l'envie et paraît faire le bonheur, — la richesse, le rang, la beauté, l'avenir, — ces deux élus du monde souffraient un mal sans remède peut-être, ils avaient Tun et l'autre le cœur dévasté par les larmes^ rongé par Tennui; ils consumaient leurs belles heures datis l'isolement; ensemble, ils auraient pu être heu^^

252 LE TAUON DE L'ÂMOUB.

reux; tous deux se cachaient, s'ignoraient, et pourtant la douleur les frappait ensemble.

« Vous avez à me parler? >i -demanda Alice.

Olivier réfléchit un moment comme s'il voulait se roidir contre son peu de hardiesse ; puis il répondit sans trop hésiter :

« Oui, Alice, et, pour aborder le sujet qui m'amène, il Tant que je puise du courage dans le souvenir de noire amitié d'enfance. Je veux.. ^ je désire vous éclairer sur la position exceptionnelle que la mort de votre mère et l'absence. . . trop prolongée de. . . votre fiancé, vous ont faite dans le monde.

— Mon cousin, répliqua Alice d'un ton presque sévère, je ne veux pas me remettre en tutelle.

— Et... si Aymar... ne revenait pas?... balbutia le cousin.

— Je l'attendrai toute ma vie. »

Cette phrase fut dite simplement par la jeune fille, mais avec une netteté qui cachait une passion profonde.

Olivier s'arrêta décontenancé ; il fallait que ce qu'il eût à dire fût bien important pour qu'il revint bravement à l'assaut, lui, silencieux et réservé d'ordinaire.

a Je vais peu dans le monde, reprit-il ; mais j'ai reconnu qu'il vous était hostile, et cela parce que les apparences vous accusent. Pardonnez à ma franchise... J'ai souffert de vous entendre juger et condamner par des gens qui ne vous valent pas, mais qui saisissent avec joie l'occasion de ternir une chaste réputation. Alors j'ai pensé qu'il suffirait peut-être de vous avertir

dans quel pérjl vous placez votre nom pour que vous songiez à Téviter. »

Se croyant approuvé par le silence de sa cousine, le jeune donneur d'avis s'enhardit jusqu'à ajouter :

« Je crois qu'il serait prudent de sacrifier aux exigences du monde le souvenir d'un homme qui travaille peut-être. . . à vous oublier.

— Vous aussil s'écria Alice avec un rire amer. Vous n'hésitez pas à devenir complice de ce monde que vous blâmez pourtant!

— Mais on dit...

— On dit!... Qu'est-ce que cela? Pourquoi n'avezvous pas le courage d'une opinion personnelle? Voyons, que dit-on, monsieur? Vous devez en savoir quelque chose; autrement, seriez-vous ici?

— Vous êtes injuste, ma cousine. Mon amitié...

— L'amitié sert de prétexte complaisant à bien des calomnies; n'invoquez pas la vôtre, si vous voulez que j'y croie. Parlez donc, monsieur; j'attends impatiemment. Que savez-vous de... M. Aymar? En vérité, je suis bien bonne de prêter l'oreille à de semblables insinuations. »

Olivier se troubla beaucoup; il n'avait jamais connu à sa belle cousine ces emportements de l'amour, cette vivacité, cette amertume de paroles.

La passion qu'Alice ressentait pour Aymar était si vive et si profonde, sa confiance en ses serments était si aveugle, que tout ce qui semblait vouloir détruire ou cette passion, ou cette confiance, irritait au plus haut degré son amour-propre. Elle ne se souvint plus

des timides conseils de son cousin et le somma fièrement de s'expliquer.

« Grâce ! Alice, soupira le jeune homme. Si j'avais su que quelques mots dictés par l'amitié la plus pure pussent vous blesser à ce point, je n'aurais pas troublé votre solitude ; maintenant je me tairai, vous suppliant d'oublier ce qui a pu m' échapper.

— Il n'est plus temps, Olivier; vous avez été frop loin. Je veux tout savoir, et, si vous hésitez encore, j'aurai le droit de penser que vous voulez donner à une calomnie la couleur de la générosité.

— Ah !... » fit Olivier blessé jusqu'à l'âme. Puis, prenant avec effort une résolution qui semblait

coûter à son caractère réservé, il ajouta :

« Vous l'exigez, AUce. Je tiens trop à votre estime pour m'exposcr plus longtemps à la perdre. »

Il présenta une lettre décachetée à sa cousine, qui devint pâle comme une morte en reconnaissant l'écri* ture d'Aymar, son fiancé.

« Ne la lisez pas ! s'écria Olivier, à qui ce trouble n'avait pas échappé; par pitié pour vous, oubliez le passé. . . Ne vivez que pour le présent , qui pourrait être si beau! »

Olivier, emporté par l'amour qu'il dissimulait, allait en dire davantage ; révéler sans doute le secret de cette passion malheureuse ; mais Alice lisait déjà la lettre d'Aymar. . . 11 s'arrêta confus d'avoir tant osé, presque heureux de n'avoir pas été compris.

La lettre était datée de Venise.

LE TALlOiN DK L'AMOUR. 2£d

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