‹ Histoires à l'enversChapitre 8 sur 28 · AYMAR A OLIVIER · texte numérisé non relu

AYMAR A OLIVIER

H Mon cher Olivier,

« La rivalité qu'une préférence dont je suis indigne avait fait naître entre nous va vous faire trouver bien étrange la démarche que j'entreprends aujourd'hui ; quelque bizarre qu'elle vous paraisse, vous y verrez au moins la preuve de l'estime que m'a inspirée votre généreux caractère.

« Vous aimez Alice ; je le sais, moi, si elle l'ignore. . . Vous l'aimez comme je l'aimais avant que le hasard eût mis entre elle et moi une barrière insurmontable.

« Ne m'accusez pas, Olivier ; j'étais de bonne foi quand je promettais à Alice de revenir au plus vite ; alors mon vœu le plus cher, c'était le retour. . .

« Malgré mes serments, je suis encore à Venise, et l'image de la bien-aimée s'est effacée de mon cœur. Vous êtes jeune, vous avez voué à votre cousine un culte, une adoration dont elle ne connaîtrait pas, sans moi, la pureté. Eh bien I je vous fais mon juge, voyez si je suis coupable.

« Une nuit, il y a quelques mois, je sortais du. palais Morosini, je suivais les bords déserts de la Giudecca, lorsque je fus entouré à l'improviste par trois fantômes masqués, trois bravi^ qui se mirent en demeure de me dépouiller. Il paraît que c'est l'usage dans le pays, et que ces messieurs sont les plus polis dû monde quand on n'oppose aucune résistance. Malheureusement j'ignorais ce dernier point. J'essayai décrier, de me

défendre, je fis trop de bruit à leur gré, puisque l'un d'eux m'enfonça trois pouces de fer dans la gorge, en raccompagnant d'un Santio Dio!

« Je tombai sans connaissance.

« Quand je me réyeillai, j'étais couché sur un sopha, et au lieu des démons qui m'avaient dévalisé, je ne vis autour de moi que des figures bienveillantes; pour me rassurer, l'on me dit que ma blessure n'était pas mortelle, que le bravo s'était montré bon prince en enfonçant si légèrement, enfin qu'il fallait me résoudre au jeûne et au silence.

« Tous les romans italiens sont pleins d'aventures pareilles , aussi je n'insistai pas davantage.

« Un matin, je révais à la France, à Alice, à tout ce que j'aimais, je révais les yeux fermés... La porte de' l'appartement s'ouvrit tout à coup, et une voix de femme... une voix céleste I murmura quelques paroles à l'oreille de ma gardienne, une brune paysanne de la Breiita.

a II dort, signora, répondit tout haut celle-ci.

«r Je feignis de dormir et je surpris le dialogue suivant qui s'engagea à voix basse entre les deux femmes :

« — Il va donc mieux? demanda la voix mélodieuse.

« — Le médecin assure qu'il pourra se lever demain et...

« — Se lever I quelle imprudence!

« — Et partir dans quelques jours.

« — Le médecin est un sot.

« — Je le veux bien, madame.

« — Et ce jeune homme n'est pas guéri, qu*cn distu, Téresa?

a — Je dis... que peut-être madame a tort.

« — Comment cela?

« — Il a une maîtresse là-bas en France... Souvent son nom lui échappait...

« — Mais alors il avait la fièvre.

« — Et il n'avait pas vu madame. »

« Ma foi, j'interrompis mon sommeil éveillé, j*entr' ouvris la paupière

«Ah ! Olivier, quelle vision ! Cette fois, je me crus endormi sérieusement et sous Tempire du plus beau songe. Cette femme, — c'était le paradis!... Téresa avait raison, je n'avais pas vu madame, car la voir, c'est être infidèle, si l'on aime ; c'est naître à l'amour, si Ton n'a jamais aimél

« Téresa la tira de la mélancolie où l'avait plongée ses dernières paroles, et lui dit d'un ton triste :

a Prenez garde I »

« Sa maîtresse leva sur elle ses beaux yeux noyés de larmes, lui pressa la main pour l'assurer qu'elle devinait le conseil... Puis, secouant la tête, elle ajouta en souriant à travers sa tristesse :

n 11 n'est plus temps. . . Je l'aime ! »

« A cet aveu, je ne sais quelle flamme passa dans mes veines, incendia mon cœur, souleva mon corps affaibli... je ne sais comment l'énergie me revint tout à coup, j'oubliai le passé... ma tête brûlait, les paroles se pressaient à mes lèvres.. . Ces paroles furent des serments, ma fièvre était de l'amour!

a Depuis ce jour, je ne vis plus... j'aime Fiamma.

a Depuis ce jour, je n'ai plus eu de pensée pour la France, pour Alice, pour tout ce qui m'étail cher... il me sembla tout à coup que j'étais né à une existence nouvelle et que ces souvenirs allaient descendre dans la tombe.

« J'ignore le temps qui s'écoula dans cet exil volontaire des sottises du monde. Le désespoir, l'ennui peuvent compter les heures ; quand on souffre, quand on attend, alors les heures se traînent et appuient cruellement sur nos blessures, elles nous déchirent le cœur comme la charrue déchire le sillon. Mais le bonheur vole, il ressemble à l'hirondelle, dont Taile rasesi yite la terre qu'on doute si elle a passé.

c( Le malheur s'est arrêté pourtant sur notre seuil.

c< Je m'aperçus que Fiamma devenait inquiète, rêveuse, impatiente... je me plaignis doucement, elle me Ferma la bouche par un serment et un baiser, mais le soupçon s'était glissé dans mon âme. Il y a quelques semaines, Fiamma accourut toute joyeuse.

« — Ami , s'écria-t-elle , veux-tu que nous soyons ensemble... toujours?

a — Toujours!...

« — Jure-moi donc que, quelque chose que je &sse, tu ne m'accuseras pas d'indifférence ou d'abandon.

« — Tu m'effrayes 1

« — Écoute, je vais partir.

« — Seule?

« — 11 le faut ; je vais passer à ma villa mon der* nier mois de veuvage. »

« J'avais oublié de vous dire, Olivier, qu'elle est

veuve, et que ce dernier mois, elle a résolu de le passer

dans la retraite de 3a villa Lazzarini, qui est aux portes

de Brescia.

« Vous avex trop d'esprit, Olivier, vous connaissez

assez le cœur humain pour être surpris de ce que je viens

de vous avouer; j'ai subi la loi commune, voilà tout.

« Une seule chose m'inquiète, c'est le chagrin que

va éprouver la pauvre enfant qui avait si bien le droit

de compter sur moi ; je ne vois que vous qui puissiez

lui rendre et le courage et le bonheur, et certes votre

amour est bien capable de la consoler de la perte du

mien.

c( Aymar. »

Alice avait eu le courage de lire jusqu'au bout cette lettre qui venait détruire ses espérances les plus chères.

Le jeune M. Olivier était effrayé du sombre courage qui soutenait la jeune fille dans sa lecture.

Quand elle eut fini, elle se tourna vers son cousin, lui tendit la main :

« Vous êtes un noble cœur, Olivier..., dit-elle, et je vous remercie. »

Tout à coup sa fermeté se brisa, elle redevint femme, son amour dédaigné lui apparut

Elle tomba sur un fauteuil et pleura.

Nous sommes en Italie, dans cette villa Lazzarini, qui est à une petite lieue de Brescia, et où Fiamma, Tenchanteresse Vénitienne qui a surpris le cœur du fiancé d'Alice, doit passer loin du monde le dernier mois de son veuvage.

Un mois s'est écoulé dans Tentr'acte de nos deux chapitres.

La nature entière célèbre depuis longtemps le retour du soleil, dans ces plages d'éther dont les nuages maussades n'attristent jamais l'éternelle sérénité. Nous disons à tout propos : « Le ciel bleu de notre belle France; » que dirons-nous donc du ciel de l'Italie I

Mais aucun rayon n'a glissé à travers les épais rideaux qui ferment à la splendeur du jour le sanctuaire de la villa. Tout y est repos, calme, silence.

Fiamma, la déesse de ce ravissant séjour, fait attendre le soleil à sa fenêtre, elle donne audience à la coquetterie du matin; elle s'entretient gravement avec ellemême de son rêve de la nuit, avec la madone de ses superstitions d'amour, avec sa femme de chambre des importantes futilités de sa toilette des champs.

La jeune veuve est assise, ses cheveux noirs dénoués roulent en longues tresses sur ses épaules à demi nues; dans ses regards noyés, il y a un souvenir. . . elle eHeuille d'un air distrait une fleur aux blanches pétales.

Mademoiselle Angiolina, petite camériste alerle

LE TA1J0N DE L'AMOUR. 2fH

comme une Parisienne, amoureuse comme une Espagnole, donnant de ses dix-sept ans la plus appétissante espérance, se tient debout auprès de sa maîtresse, n'attendant qu'un signe pour apprêter les plus beaux cheveux du monde.

Fiamma se réveilla tout à coup de sa rêverie. . . mais, lixant sur Ângiolina un œil sévère :

a Cet étranger est encore venu hier, dit-elle, vous ne m'avez pas obéi.

— Le courage me manque, balbutia la soubrette en voilant de longs cils ses yeux agaçants.

— Je veux que le parc soit fermé.

— Il escalade le mur.

— Dites-lui bien que ses visites nocturnes me fatiguent, que sa présence est une insulte, qu'enfin, s'il persiste dans un dessein que j'ignore, je saurai le faire repentir de son obstination.

— Madame a raison et je lui ai dit tout cela. . . mais il répond... Je ne sais pas si je dois répéter à madame...

— Parlez doncl... vous en mourez d'envie.

— Eh bien, il m'a dit que son seul bonheur sur la terre était d'apercevoir madame, et que, du moment où cette félicité lui serait interdite, il se tuerait .. Ah! ce serait bien dommage, un si joli garçon !

— Angiolina...

— 11 aime tant madame I reprit précipitamment la camériste. Il m'a dit que son amour lui était inspiré par la madone, qu'il a vu madame en rêve parmi les anges, plus belle que les anges, et c'est le ciel, jure-t-il,

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qui lui a fait rencontrer Tencbanteresse de la yilla Lazzarini.

— C'est un fou !

— Oh 1 c est vrai ; madame lui a tourné la tète.

— Assez, mademoiselle; vos contes m'ennuient. Souvenez-vous que, si ce jeune homme réparait sous ma fenêtre, je vous chasse. »

La toilette commença.

Le soir, Ângiolina, fidèle aux ordres de sa mattresse, accostait un jeune homme qui prenait beaucoup de soin à cacher ses traits et sa personne dans Tombre la plus épaisse.

C'était Tamoureux tenace qui venait soupirer sous le balcon de la diva Fiamma.

«Eh bien, dit-il, ton adorable maîtresse me tient-elle toujours rigueur?

— Plus que jamais ! 11 faut me rendre la clef du parc ; si elle vous revoit ce soir ici, j'ai mon congé demain.

— Qu'à cela ne tienne! je te prendrai à mon service, répliqua le jeune homme.

— Vous?

— Si bien, que voici la première année de tes gages, ajouta-t-il en glissant une bourse dans la petite main d' Angiolina.

— Je n'ai pas dit qu'elle fût insensible, reprit celleci en souriant ; quand je lui ai dit que, la porte vous étant fermée, vous escaladiez le mur, elle a pâli.

— Bravo I

-— Et, lorsque j'ai ajouté que vous vous tueriez si le

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bonheur de la voir vous était enlevé, elle a encore pâli. »

Comme elle mentait, la friponne! mais comme elle gagnait loyalement les écus de France I En deux tours de langue, elle avait accumulé trois mensonges; après cela, peut-être substituait-elle Tintention au fait, ou s'excusait-elle de farder la vérité en se disant : c< Bah I une soubrette vaut bien sa maîtresse en affaires de cœur, et, quant à moi, je sais bien que j'aurais affreusement pâli. »

«Ahl reprit Angiolina d'un air capable, si nous n'avions pas promis d'en épouser un autre, nous serions folle de monsieur.

— Fiamma, folle de moi I . . . s'écria le jeune étranger en battant des mains. Oh ! ce jour-là, tu recevras une dot de mille écus!

— En attendant, il faut me rendre ma clef.

— Mais tu veux donc que je me tue en franchissant des murs si élevés? et je les escaladerai, sois-en certaine. »

La petite camériste, très-sensible aux bonnes manières et à la douce musique des écus de France, n*osa pas aller plus loin.

Quelque temps après cet entretien, Angiolina était occupée dans la chambre de sa maîtresse ; celle-ci regardait par les fenêtres ouvertes les premières étoiles monter au ciel et la nuit revêtir ce brillant réseau de blanches auréoles ; Fiamma évitait de se montrer.

Un bouquet, composé des fleurs les plus rares, tomba soudain ai|x pieds de la rêveuse.

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Cette hardiesse sauva peut-être son autour d'un sentiment qu'on ne rachète pas, rindifference. Fiamma, sans s'expliquer pourquoi, eut Timmense désir d'entrevoir celui qui l'aimait aussi follement ; elle eut le temps d'apercevoir, quoiqu'il s'enfuît bien vile, sa taille élancée, l'aisance de ses manières, le bon goût de son costume.

« Je sois perdue, pensait Angiolina, qui avait aussi tout compris, sinon tout vu. L'auteur de cette folie n'est pasdifiicile à reconnaître ; madame est furieuse... elle va me donner mon congé. »

Fiamma resta longtemps à la croisée ; quand elle la quitta, elle était plus rêveuse encore, et, avec une douceur qui lui était peu habituelle, elle dit à sa femme de chambre de la laisser seule.

« Diavolino ! dit l'espiègle en se retirant, madame ne se fâche plus. . . Est-ce que par hasard la clef rouillée du parc serait sur le point de me rapporter trois mille francs de location ? »

Quand la jeune veuve fut délivrée des regards indiscrets de sa suivante, elle ramassa le bouquet, dont la vue, sans qu'elle s'en rendit compte, faisait battre son cœur..

« Quelle audace! s'écria-t-elle, mais cette tête sans cervelle a donc juré de me perdre aux yeux de tous mes gens? S'exposer à se tuer pour l'amour de moi, ajouta- t-elle plus bas... n'écouler ni les prières ni les menaces... Les hommes de notre siècle n'ont pourtant guère pris la mode d'aimer ainsi!... Une leWre!... très-bien; le roman se complique. »

Et les doigts effilés de Fiamma s'emparèrent du papier, qu'ils cherchaient depuis cinq minutes.

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