‹ Histoires allemandes et scandinavesChapitre 13 sur 29 · MARQUARD ET SA FAMILLE · texte numérisé non relu

MARQUARD ET SA FAMILLE

A quelques lieues de Veiles, en Danemark, est l'ancienne maison seigneuriale de Mindsfrup, une maison en briques rouges, avec de hauts pignons, de longues fenêtres étroites, et de petites portes, comme la plupart des édifices danois du temps de la féodalité.

* Et Guldbaeger, par Carit Etiar.

Au temps de Frédéric III, ce château était occupé par un homme nommé Marquard-Trane, le descendant d'une noble et ancienne famille dont le blason n'avait jamais été entaché par un nom plébéien. Pendant un long espace de temps, les Trane s'étaient alliés aux principales familles du pays, et avaient occupé les plus hauts emplois. Mais peu à peu, par suite de diverses circonstances, leur fortune s'était constamment amoindrie ; leurs biens avaient été morcelés et vendus ; leur demeure héréditaire tombait en ruines, et de chute en chute ils étaient arrivés à un état de misère.

Celui dont nous avons à raconter l'histoire épousa une jeune fille non moins noble que lui, mais encore plus pauvre. Comme lui, elle attachait le plus haut prix aux prérogatives de la naissance. Comme lui, elle était prête à tout sacrifier pour soutenir la pauvreté de son blason. A ces idées aristocratiques, elle joignait une très-grande douceur de caractère, un sérieux sentiment de ses devoirs, et une parfaite résignation à sa pauvreté; elle gouvernait sa maison avec une stricte économie, et les gens du village disaient qu'elle faisait ses robes et celles de sa fille avec des lambeaux d'étoffes enlevés aux anciens rideaux de damas du salon et des chambres à coucher. Son

fils et son mari étaient habillés par des procédés de même nature. Cependant, il y avait quelque chose d'imposant dans cette pauvreté si jalouse de sa dignité, et lorsque le dimanche, Marquard se rendait à l'église avec sa femme et ses enfants, tous les paysans se rangeaient avec respect sur son passage et regardaient avec un sentiment de sympathie ces quatre figures qui, par leur maigreur, trahissaient le secret d'une vie de privations.

L'étage supérieur du château était depuis longtemps inhabité. Les vitres des fenêtres en étaient à moitié brisées, le vent pénétrait de toutes parts dans ces grandes chambres désertes, et les vieilles tapisseries en cuir qui jadis garnissaient les murailles tombaient en lambeaux. Dans le jour, les hirondelles venaient là suspendre leurs nids aux poutres du plafond, et, la nuit, les chauves-souris voltigeaient là en liberté.

Marquard s'était réfugié au rez-de-chaussée, et y avait transporté ses dieux pénates, c'est-à-dire les portraits de ses aïeux. Ces vénérables images étaient rangées dans une vaste salle. A l'extrémité de cette même salle, dans l'embrasure de cette même fenêtre, la douce et calme Ingeborg s'était fait une sorte de

cellule OÙ elle passait avec sa fille Anna une grande partie de la journée.

Elle avait de grands yeux bleus, doux et rêveurs, cette descendante des Trane. Ses vêtements surannés, modifiés seulement par un simple ruban ou par une simple fleur champêtre, ne pouvaient dissimuler l'élégance de sa taille ni la suave beauté de sa physionomie, et ses pieds et ses mains révélaient son origine aristocratique.

C'était une triste existence qua celle des habitants de ce château. Marquard travaillait dans son jardin, ou se plongeait dans l'étude des généalogies des nobles familles du Danemark, surtout de la sienne. Ingeborg s'occupait elle-même des soins du ménage avec une fille de la campagne qui était son unique servante, ou cardait et filait de la laine avec Anna. Son fils Erland errait à travers les bois et les champs avec son fusil pour rapporter au logis quelques provisions de gibier. Chacun avait ainsi sa tâche particulière, et les jours s'écoulaient l'un après l'autre dans une morne uniformité tempérée seulement par la giiielé naturelle et la vivacité d'Anna.

La nature avait doué celte jeune fille d'une voix charmante, et le pasteur du village lui avait donné

des leçons de musique dont elle avait admirablement profité. Son chant exerçait sur son père une merveilleuse influence. Cet homme presque toujours triste, taciturne, absorbé dans le souvenir de la splendeur évanouie de ses aïeux ou dans l'impression de ses luttes perpétuelles contre l'indigence, semblait, à la voix mélodieuse de sa fille, oublier'le passé et le présent, et se raviver. Les rides de son front s'aplanissaient, et le contentement de son âme se manifestait à la fois dans son regard et dans son sourire.

Le prêtre qui s'était fait le précepteur d'Anna avait, à l'égard de la noblesse, à peu près les mômes idées que les Trane. Il était le seul qui connût toutes les secrètes misères de cette famille, et il ne la considérait pas moins comme bien supérieure à toutes celles qui ne pouvaient s'enorgueillir que de leur fortune.

Marquard avait une grande confiance dans l'affection de l'humble prêtre, et un jour vint où cette affection devait être rigoureusement éprouvée.

Un jour Marquard à qui il venait de faire une de ses visites habituelles sortit avec lui, et, lorsqu'il fut à quelque distance du château, il lui dit : « J'ai une triste nouvelle à vous annoncer.

— Quoi donc?

— Je crois que mon fils est amoureux de votre fille. Il nous quitte chaque malin sous le prétepite d'aller à la chasse, et, en réalité, c'est pour passer la plus grande partie de son temps avec mademoiselle Berthe.

— Je le sais, répondit tranquillement le pasteur.

— Vous le savez! s'écria Marquard avec un accent de colère. Et votre fille?

— Par malheur, elle aime aussi Erland. -

— Et vous ne m'en avez jamais rien dit? reprit le fier Marquard.

— Pourquoi vous en aurais-jc parlé. N'avez-vous pas assez d'autres soucis. J'ai fait ce qu'il me semblait juste de faire.

— Comment?

— Soyez tranquille. Je connais mes devoirs envers vous et envers votre famille. Dans huit jours ma fille épouse un jeune pasteur d'une commune de Laaiand. C'est une affaire finie, et vous n'en auriez jamais rien su, si vous-même ne m'en aviez parlé. »

Marquard fut vivement ému de ce sacrifice. Il tendit la main au prêtre et lui dit : « Vous êtes un brave homme. » Puis il retourna précipitamment à sa demeure.

Dès ce jour le nom de Berthe ne fut plus prononcé au château de Mindslrup, et personne ne parut avoir la moindre notion de la douleur qui saisit l'ànie de la jeune fille et celle d'Erland. Dans la famille des Trane, on apprenait de bonne heure à se résigner. Berthe partit avec son époux. Erlaiid s'en alla dans les bois s'agenouiller à l'endroit où il avait vu pour la dernière fois sa bien-aimée, pleura, maudit son sort, puis se calma-

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