‹ Histoires allemandes et scandinavesChapitre 14 sur 29 · UNE SOMBRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

UNE SOMBRE SOIRÉE

Un soir de printemps, Marquard était assis avec sa femme dans la grande salle où il se tenait habituellement. Le soleil s'inclinait à l'horizon ; ses dernières lueurs coloraient d'une teinte de pourpre le feuillage des bois et se projetaient à travers les fenêtres du chàleau.

Les cheveux de Marquard avaient blanchi, et son visage pâle, ses joues amaigries attestaient les fatigues de sa longue lutte contre les rigueurs de la fortune. Cependant ni l'âge, ni les sollicitudes matérielles

n'avaient pu enlever à sa physionomie son expression primitive de noblesse. Dans sa décadence il ressemblait à ces anciennes ruines qui conservent un caractère particulier de beauté. Quels que fussent d'ailleurs ses soucis, Marquard ne s'écartait point de sa politesse naturelle, de son urbanité de gentilhomme, et sa voix avait un accent de douceur singulière, surtout quand il s'adressait à sa fidèle Ingeborg.

Le visage d'Ingeborg était pâle aussi et fatigué , mais surtout intéressant par son expression de douce et paisible résignation.

Erland était assis à quelque dislance de ses parents, taciturne et rêveur.

« Voilà que les jours s'allongent de plus en plus, dit Ingeborg, après un moment de silence. Je me réjouis de penser que bientôt nous serons en plein été.

— Et moi aussi, dit le vieillard, j'aime l'été. C'est la lumière de Dieu qui nous éclaire alors et nous réchauffe. Mais où est donc Anna? Je ne l'ai pas vue de tout le jour. Je voudrais l'entendre chanter. »

Ingeborg se tut et tourna vers Erland un regard triste.

« Elle ne viendra pas, murmura-t-elle d'une voix émue.

— Est-elle chez le pasteur? demanda 3Iarquard, qui n'avait point observé l'émotion de sa femme.

— Non.

— Où donc? Dans une maison du village? Mais elle ne doit pas tarder à revenir.

— Elle ne reviendra jamais.

— Jamais!... Que veux-tu dire?

— Jamais! » répéta Ingeborg en sanglotant; puis elle se leva, et se jetant dans les bras de son mari : « Sois ferme et courageux, lui dit-elle, comme tu l'as été jusqu'à présent. Ce dernier coup est le plus cruel de tous; mais il faut le supporter. Notre fille est partie , laissant ces quelques lignes pour nous dire adieu... »

A ces mots, le vieillard sembla comme pétrifié. Une douleur mortelle lui serrait le cœur ; ses yeux hagards se tournaient tantôt vers sa femme, tantôt vers son fils, comme pour les interroger ; et ni l'un ni l'autre n'osait ajouter un mot à la terrible nouvelle qu'il venait d'apprendre.

« Partiel s'écria-t-il enfin d'une voix déchirante;

ma fille, la fille des Trane!... Partiel Et avec qui donc , grand Dieu?

— Voilà sa lettre, » murmura Ingeborg.

Le vieillard la prit d'une main tremblante et lut :

(( Si vous devez me maudire, au moins, pour que vous ne maudissiez que moi , je ne vous dirai point le nom de celui auquel je vais unir devant Dieu ma destinée. »

« Mais quel est donc cet homme? s'écria Marquard. Qui est-il?... Et pourquoi n'ai-jc pas su plus tôt le péril qui me menaçait? »

Erland et Ingeborg ne répondirent pas.

« Au moins, i éprit 3iarquard, j'espère que c'est un gentilhomme? Vous savez son nom, dites-le-moi. Dites-moi qu'il appartient à une famille noble... Parle, mon fils, je te l'ordonne!

— Mon père, balbutia Erland, cet homme est un simple bourgeois.

— Nous ne savons encore rien de positif, se hâta d'ajouter Ingeborg ; nous ne pouvons faire que des suppositions.

— Et quel est celui que vous soupçoimez de m'avoir enlevé ma fille? Ne cherchez pas à me ménager.

Je veux connaître mon malheur dans toute son étendue.

— Nous croyons, dit Ingeborg, que c'est Michel Skov, le fils du riche marchand de Leerbek. Il venait ici chaque année, comme tu sais, pour y percevoir le prix de ses fermages ; il a vu Anna ; il aimait à la rencontrer, et elle se plaisait aussi à causer avec lui; je comprends qu'eHe ait pu trouver quelque distraction dans l'entretien de ce jeune homme , mais, grand Dieu! qui jamais aurait pu supposer qu'elle en viendrait à l'épouser !

— Ah! la malheureuse! s'écria le vieillard en essayant de comprimer sa violente émotion. Abandonner ses parents!... Se marier... et avec un marchand!

— Elle l'aime, dit Erland.

— C'est impossible.

— Elle l'aime, reprit-il, comme j'aimais la fille du prêtre.

— Non, mon fils, ne te compare pas à elle; car toi, tu as su sacrifier ton amour à ton devoir.

— Vous avez raison, mon père, répliqua Erland avec amertume. Mais ma pauvre sœur n'aurait pas eu la force de souffrir ce que j'ai souffert, et elle a sa-

crifié son devoir à son amour. Dieu sait qui d'elle ou de moi a le mieux agi. »

Le vieillard regarda son fils avec surprise. Il n'élait point habitué à l'entendre parler d'un ton si résolu. Mais en voyant de quelle tristesse profonde la figure d'Erland était empreinte, il ne put lui adresser une réprimande, et lui dit avec douceur : « Tu es bien jeune, mon fils, cependant je me plaisais à te croire convaincu que nous ne pouvons acquérir aucun vrai bonheur par le sacrifice de nos devoirs. »

D'une main vacillante, il reprit la lettre d'Anna, et l'ayant relue : « Elle parle de malédiction, dit-il ; non, Ingeborg, nous ne la maudirons pas. Mais quelle calamité ! Et sa voix et son chant, qui étaient pour moi comme une grâce céleste, je ne les entendrai plus! »

A ces mots, il mit sa tête entre ses mains et fondit en larmes.

Erland et Ingeborg restèrent assis immobiles à côté de lui, n'osant essayer de le distraire de sa douleur. La lune luisait dans la salle et répandait sa pâle clarté sur ces trois tristes visages.

Enfin Ingeborg se leva, s'approcha de son mari et lui posa doucement la main sur la tête.

Il la prit et la porta à ses lèvres : « Voilà trentesept années, lui dit-il, que toi et moi nous défendons courageusement notre honneur, pour le léguer, comme nous l'avions reçu, sans tache à nos enfants. Notre fille a anéanti en un jour noire œuvre. Le noble nom que nous portons sera désormais livré à la dérision. Quand on nous verra passer, on dira : Les voilà assez humiliés, ces Trane que nulle adversité et nulle misère ne pouvaient faire fléchir! Mais non, s*écria-t-il, avec un suprême accent de fierté, que pourra-t-on dire de Marquard? Qu'il a eu une fille indigne. Et cette fille n'existe plus. Que désormais son nom ne soit plus prononcé dans cette demeure. Allons nous reposer, et ne nous occupons plus des morts. »

Le vieillard se leva. Tous les traits de son visage révélaient les déchirements de son cœur, mais il traversa lentement, majestueusement la salle, et sortit pour rester seul avec son désespoir.

224 HÎSTOIRES ALLEMA^'DES ET SCANDINAVES.

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