UNE TENTATION
A partir de ce jour, en effet, le nom d'Anna ne résonna plus aux oreilles du vieillard. Le malheureux père regrettait pourtant à tout instant sa fille aimée. Il la regrettait le matin, à l'heure où elle venait tendrement lui souhaiter le bonjour; à midi, oii elle animait le plus chétif dîner par sa gaieté, et surtout le soir, où elle le ravissait par la mélodie de ses chants. La douleur qu'il ne voulait pas laisser voir se manifestait malgré lui dans tous les traits de sa physionomie. En quelques jours de nouvelles rides s'étaient creusées sur son front, et ses derniers cheveux gris avaient complètement blanchi.
Ingeborg ne pensait pas moins que lui à sa chère Anna, mais ses regrets ne semblaient pas si amers. On eût dit qu'ils étaient tempérés par une espérance secrète et par une consolation mystérieuse.
Un matin son mari lui dit :
« La tempête a enlevé une partie du toit de la maison, ot la pluie tombe jusque dans notre chambre.
— C'est ce que j'ai déjà remarqué, répondit Ingeborg ; il faut remédier à ce dégât.
— Mais comment?
— Il me reste quelque argent du produit de ma laiterie. Nous pourrions l'employer à payer cette réparation. »
Le vieillard l'écoutait avec surprise. C'était la dixième fois en peu de temps qu'elle acquittait diverses dépenses avec ce môme produit de sa laiterie qui semblait un trésor inépuisable. Mais il était trop absorbé dans ses propres réflexions pour s'arrêter à ce singulier incident de sa vie domestique, et la réparation fut faite, et Ingeborg remit à son mari l'argent nécessaire pour la payer.
Deux années s'écoulèrent. Pendant ce temps, Anna écrivit à son père plusieurs lettres pleines de respect et de tendresse pour implorer son pardon. Le vieillard ouvrit l'une de ces lettres etn'y répondit pas. Celles qui lui furent adressées ensuite, il les renvoya sans vouloir même les décacheter. La malheureuse Anna paraissait à jamais bannie du cœur comme de la demeure de son père. Ingeborg, envoyant cette inflexibilité de son mari, baissait la tête et soupirait.
Un jour Erland accourut près de son père, qui travaillait dans le jardin.
« Mon père, lui dit-il, nous allons recevoir une visite.
— Une visite ! répéta Marquard étonné.
— A quelque distance de l'enclos est une calèche renversée. En passant là, j'ai rencontré une jeune dame qui m'a demandé si elle ne pourrait pas rester sous notre toit en attendant que sa voiture fût raccommodée, et je l'ai devancée pour t'annoncer son arrivée.
— Tu as eu tort, mon ami, de la quitter; tu aurais dû toi-même l'amener ici. Le service que nous pouvons accorder aux autres a plus de prix s'il est offert de bonne grâce. Sais-tu qui est cette dame?
— Non pas précisément, répondit Erland d'un air embarrassé. Mais je pense que c'est une femme de la bourgeoisie.
— N'importe. Va la chercher.
— Vous voulez donc bien la recevoir? s'écria Erland avec joie.
— En doutes-tu? C'est un devoir de politesse auquel je ne puis manquer.
Le vieillard se hâta de déposer ses instruments
d'agricullure, puis rentra dans sa chambre, revêtit son habit des dimanches et s'avança sur la porte de sa demeure pour recevoir Tétrangère.
Ingeborg et la servante le suivaient des yeux avec une vive attention.
Bientôt apparut une jeune femme, élégamment vêtue et suivie d'un domestique qui semblait attendre ses ordres.
« Allez, lui dit-elle, près de la voiture, et revenez ici dans une heure. »
Le domestique s'inclina et se retira.
La jeune femme alors tourna la tête du côté de Marquard.
A son aspect , le vieillard pâlit et se retira en arrière, comme s'il cherchait à s'appuyer contre la muraille. La jeune femme fléchit le genou, étendit les bras , et, d'une voix suppliante, lui dit : « Mon père ! . . . »
Marquard lui donna la main pour la relever. Il était lui-même tout tremblant ; mais bientôt il se raffermit , salua poliment celle qui venait à lui d'une façon si inattendue, et lui dit : « Je regrette, madame, l'accident qui vous est arrivé. Youlez-vous bien res-
ter avec nous jusqu'à ce que votre voiture soit raccommodée? »
En parlant ainsi , il lui offrit le bras et la conduisit dans sa maison.
C'était sa fille chérie qu^il recevait avec cette politesse glaciale! C'était son Anna, plus belle, plus gracieuse que jamais î
Sa mère, en la voyant venir, se précipita à sa rencontre avec un cri de joie; mais Marquard l'arrêta d'un regard sévère dans cet élan de cœur, et de nouveau elle se soumit à la volonté à Inquelle elle n'avait jamais osé résister.
La pauvre Anna devait être reçue dans la maison paternelle comme une étrangère. Ses yeux pleins de larmes imploraient un regard affectueux et ne rencontraient que des visages contraints. Erland luimême se tenait à l'écart et contemplait en silence sa sœur.
Tout à coup la porte s'ouvrit , et la vieille servante se précipita dans la salle :
— Ah Dieu! s'écria-t-elle en s'élançant vers Anna et en la pressant dans ses bras, c'est donc vous, chère enfant ! Que de fois votre bomie mère et moi nous avons parlé de vous, et qu'il nous tardait de
VOUS revoir 1 ... Que le Seigneur soit loué ! vous voilà revenue !
— Retirez-vous, Catherine, dit sèchement Marquard; vous ne devez pas fatiguer madame.
— La fatiguer! répliqua Catherine. Y pensezvous ! moi qui l'ai vue naître , moi qui l'ai si souvent bercée et portée dans mes bras, moi qui l'ai servie si fidèlement jusqu'au jour où elle nous a quittés! »
Anna tendit de nouveau, avec une douloureuse émotion , la main vers son père. Ingeborg pleurait. Le vieillard était visiblement en proie à une lutte violente, mais il ne voulait pas faillir à sa résolulion. 11 prit la main que sa fille lui présentait et lui dit avec une politesse affectée : « Le dîner est servi , madame; voulez -vous bien vous asseoir à notre humble table ? »
11 la conduisit dans la salle à manger et la fit asseoir à la place d'honneur, dans un vieux fauteuil en cuir.
Mais elle n'était guère en état de prendre part au repas qui lui était offert , et comme ses regards se tournaient vers un antique tableau placé en face d'elle •
« C'est le portrait d'un de mes aïeux , lui dit
2ù0 HISTOIRES ALLEMANDES ET SCANDINAVES.
Marquard, d'un de ceux qui ont illustré la (iimille des Trane. » Puis il ajouta : « L'éclat du passé est à peu près le seul bien qui nous reste. Vous le voyez à l'organisation de cette maison et aux apprêts de ce dîner. »
Le dîner, en effet, ne se composait que de quelques pommes de terre et d'un peu de poisson salé. Mais sur cette même table, si pauvrement servie, brillait une large coupe en or, délicatement ciselée, que Marquard exhibait avec orgueil dans les grandes occasions. Cette coupe avait été donnée à un de ses ancêtres par un roi de Danemark qui avait daigné visiter le château de Mindstrup, et Marquard la gardait avec une sorte de piété , comme une des plus précieuses reliques de sa famille.
Vers la fin du repas, Erland , qui était sorti à la dérobée, rentra avec un bouquet qu'il offrit timidement à Anna.
« Ce n'est pas ainsi , mon fils, lui dit le vieillard , qu'on présente des fleurs à une femme. » Et prenant le bouquet des mains d'Erland, il le donna à Anna en lui faisant un courtois et gracieux salut.
« C'est de ton petit jardin , » dit à voix basse Erland à sa sœur.
Elle le remercia par un regard plus expressif que la parole.
Un instant après, Catherine vint annoncer que la Toiture était prête. Anna se leva. Sa mère lui serra la main et quitta précipitamment la chambre pour cacher ses larmes. Mais Erland, ne pouvant plus se contenir, prit sa sœur dans ses bras, et lui dit en pleurant : « Adieu, ma bonne, chère sœur! » puis la conduisit jusqu'à la porte du château.
Là, Anna, se retournant tout à coup, s'écria : « Mon père! mon père! avant que cette porte se referme, de grâce, accordez-moi mon pardon !
— Madame, répondit l'orgueilleux vieillard, cette porte a toujours été ouverte à ceux qui pouvaient avoir besoin de moi, mais je ne l'ouvrirai jamais à d'autres. »
La malheureuse femme tomba en sanglotant dans les bras de celui qui restait si inflexible.
« Malheureuse enfant! lui dit-il d'une voix tremblante, peux-tu croire que je ne t'ai pas pardonné depuis longtemps !... Emporte cette dernière parole, et souviens-toi pourtant que nous ne devons plus nous revoir... »
En prononçant cet arrêt il s'arracha de l'étreinte
à Inquelle il n'aurait pu résister, et rentra dans sa sombre demeure.