PRÉPARATIFS DE GUERRE
En cette même année, la guerre éclata entre le Danemark et la Suède. Le roi Frédéric III appela tous les nobles à fournir, en cette occasion, leur contingent habituel.
Marquard ayant appris cette nouvelle dans le village, revint avec empressement l'annoncer à son fils. « Quel bonheur ! lui dit-il , une noble carrière va s'ouvrir pour toi , la carrière dans laquelle se sont illustrés nos aïeux. Tu vas prendre les armes; tu combattras dans les rangs des gentilshommes, et j'espère que tu y maintiendras la dignité de ton nom.
— Eh quoi! s'écria ïngeborg avec effroi, tu veux éloigner de nous notre fds unique; tu veux l'envoyer à la guerre, à la mort I
— A la gloire ! s'écria le fier vieillard.
— Oui, mon père, dit vivement Erland, je me réjouis d'entrer dans une vie active et de pouvoir servir mon pays.
— Souviens-toi, reprit Marquard du devoir que t'impose ton nom. Tu dois être le premier contre l'ennemi, le premier au champ d'honneur.
— Hélas! mon ami, dit Ingeborg, que n'avonsnous pas déjà sacrifié à notre honneur? Ne pourrionsnous penser un peu à notre bonheur? Quand faudrat-il donc qu'il parte, ce cher enfant?
— Bientôt, dès que son équipement sera fait. »
Mais cet équipement il fallait l'acheter et le payer, et dans le noble château des Trane l'argent était fort rare.
Pour faire cette dépense extraordinaire, Marquard résolut de vendre son dernier champ. Mais il ne put y réussir. La guerre paralysait le crédit, entravait toutes les transactions. Il alla voir son fidèle ami le pasteur, et tous deux cherchèrent longuement ensemble le moyen de procurer à Erland un cheval et un armement digne de sa naissance. Impossible de rien vendre, impossible de rien emprunter, et 3Iarquard aurait cru faillira toutes les lois de l'honneur
si son fils n'avait pas été rejoindre la bannière royale dans un appareil de gentilhomme.
Il ne lui restait plus qu'une ressource, sa coupe en or ciselée, sa précieuse coupe, dernier débris de l'ancien luxe de sa famille. Quelle douleur pour lui de se séparer d'un tel trésor! Mais il le fallait, et il était de ces hommes qui, lorsqu'ils ont pris une résolution, n'hésitent plus à l'accomplir.
Un matin, après déjeuner, il dit à sa femme : « Je vais à Bergholm. J'ai là un vieil ami à qui j'ai rendu autrefois quelques services. Il est riche , il pourra peut-être m'aider dans notre embarras actuel.
— Mais, dit doucement Ingeborg, il y a loin d'ici à Bergholm. Ne vaudrait il pas mieux y envoyer Erland ?
— Non. Je préfère traiter moi-même cette affaire.
— Et quand comptes-tu revenir ?
— Demain.
— Soit. Si tu n'y vois pas d'inconvénient, je ferai pendant ton absence un petit trajet pour visiter aussi une de mes vieilles amies.
— Comme il te plaira. »
Le lendemain, Marquard se mit en route, cachant dans une des poches de son vêtement la coupe d'or. Mais sa femme l'avait vu nettoyer cette coupe, puis l'envelopper dans un linge, et l'emporter mystérieusement. Elle devinait ce qu'il allait faire à Bergholm, et elle partit un instant après lui. Elle avait aussi son mystérieux projet.
Tout le jour Marquard chemina péniblement par une lourde température. Il se rappelait qu'autrefois ses aïeux parcouraient ce même chemin avec de pompeux équipages, et quelquefois il ne pouvait s'empêcher de soupirer en songeant à la différence de leur situation et de la sienne, puis il se consolait en pensant que du moins il avait vaillamment combattu pour conserver intacte la pureté nobiliaire de leur nom, et d'un pas plus ferme il continuait sa marche.
Vers le soir, il arriva à Bergholm et se rendit immédiatement chez un orfèvre. C'était un petit vieillard d'une physionomie honnête, mais froide et austère.
Il prit le vase que lui présentait Marquard, l'examina en tout sens, en jetant de temps à autre sur le vieux gentilhomme un regard inquisiteur et quelque peu défiant.
« Pauvre travail 1 dit-il en replaçant la coupe
sur sa table. Vieille forme! vieille ciselure. Cela n'est bon qu'à mettre au creuset.
— Au creuset! s'écria Marquard avec effroi.
— Sans doute. Pensez-vous que je puisse vendre une telle antiquaille?
— Mais, dit humblement Marquard, je voulais vous prier de me donner à peu près la valeur de ce vase et de me le garder jusqu'au jour où je pourrais venir le reprendre. J'attache à cet objet un prix particulier, et si je me résous à présent à m'en dessaisir, c'est seulement avec l'espoir de le racheter en un temps meilleur.
— Ah ! répliqua l'orfèvre d'une voix aigre, voilà ce que vous demandez : un prêt sur gage. Je ne prête pas sur gage, et si je fais un marché... Mais que vois-je! s'ècria-t-il en examinant de plus près le pied du vase... Je reconnais ce cliiffre, cette marque, et vous osez venir chez moi m'offrir un tel dépôt!
— Que voulez-vous dire? répliqua Marquard étonné. Je ne vous comprends pas.
— Vous ne me comprenez pas, reprit l'orfèvre d'une voix vibrante. Eh bien! je vais m'expliquer. J'ai fait mon apprentissage chez le principal bijoutier de la cour. Ce chiffre et cette marque ne sont
apposés que sur les bijoux appartenant au roi et façonnés pour le roi. Pourriez-vous me dire maintenant comment ce vase se trouve en votre possession et quel droit vous avez de le vendre? »
Marquard resta tellement stupéfait de cette outrageante question qu'il ne put y répondre immédiatement. « Ecoutez, lui dit l'orfèvre que ce silence enhardissait dans ses soupçons, je pourrais envoyer mon domestique chez le bailli et vous faire arrêter. Mais vous êtes vieux, vous avez comme moi les cheveux blancs. Remportez votre coupe: je n'ai rien vu, et ne veux rien savoir, mais ne vous hasardez pas à remettre le pied chez moi avec le produit d'un larcin. »
A ces mots, le pâle visage de Maïquard devint rouge comme l'écarlate. Ses yeux étincelèrent. Il se plaça en face de l'artisan d'un air si fier que celuici intimidé se rapprocha de la porte : « Vous venez de faire, lui dit-il, une action honteuse en insultant un homme que vous ne connaissez pas et devant lequel vous devriez vous courber avec respect. Ce vase porte la marque royale, parce qu'en effet il a appartenu au roi, et le roi l'a donné comme un témoignage de sa faveur à un noble gentilhomme, et
le descendant, l'hérilier de ce gentilhomme, c'est moi. Ouvrez-moi la porte, et rendez-moi grâce si je • ne vous fais pas repentir de votre insolence. »
Ce premier essai n'était pas de nature à encourager Marquard dans sa triste tâche. Mais il s'agissait pour lui d'accomplir un devoir rigoureux, un devoir de gentilhomme, un devoir de père, et il entra résolument chez un autre orfèvre.
Celui-ci était un jovial et confiant garçon qui se rappela avoir vu déjà Marquard, et se mit à causer gaiement avec lui et ne fit aucune difficulté d'acheter le précieux vase.
« Mais j'ai une prière à vous adresser dit Marquard , c'est que vous ne fondrez pas cette coupe.
— Non, assurément. Je compte bien la revendre.
— Je désire moi-même la racheter dès que les circonstances me le permettront.
— Soit. Je me contenterai d'un léger bénéfice.
— A bientôt donc, j'espère...
— A bientôt. »
Marquard sortit en jetant Un dernier regard sur sa chère coupe.
Au môme instant une voiture s'arrêtait à la porte de la boutique où il laissait le dernier vestige de la
prospérité de ses aïeux. Une femme voilée descendit de cette voiture et entra chez l'orfèvre.