‹ Histoires allemandes et scandinavesChapitre 17 sur 29 · UN NOUVEAU VOYAGE · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU VOYAGE

Erland rejoignit l'armée royale à Copenhague et s'y comporta bravement. Mais quiconque a lu l'histoire de la Scandinavie sait combien cette guerre, entreprise témérairement, fut désastreuse pour le Danemark.

Les Suédois victorieux envahirent le pays, se répandirent jusque dans les plus petits villages du Jutland et les ravagèrent. Quelques soldats entrèrent les armes à la main dans le château de Mindstrup, mais ils n'y séjournèrent pas longtemps. Ils n'y trouvèrent rien à piller et parvinrent à peine à se procurer quelques chétifs aliments.

Au miHeu de ces déplorables événements, Marquard pensait sans cesse à son vase et n'aspirait qu'à le racheter. Mais il avait épuisé pour l'équipement de son fils jusqu'à son dernier denier, et en s'imposant

les plus rigoureuses privations, il n'entrevoyait aucune possibilité de rembourser l'orfèvre. Pendant qu'il en était à réfléchir à cette difficulté et à combiner toutes sortes de projets également irréalisables, une de ses vieilles parentes mourut, et lui légua une somme d'argent, juste ce qu'il lui fallait pour pouvoir rentrer en possession de son trésor de famille.

Dès qu'il eut reçu ce legs inespéré, il se rendit près d'Ingeborg et lui dit : «Dieu soit loué ! nous pourrons donc racheter notre vase! J'y pense sans cesse, et chaque fois que je regarde la place qu'il occupait j'ai le cœur serré comme si je voyais déchirer une des plus belles pages de Thistoire de ma famille. Je vais partir pourBergholm. J'espère que l'orfèvre aura gardé ce cher vase. Les malheurs mômes de la guerre l'auront empêché de le vendre. Adieu, ajouta-t-il en serrant affectueusement la main de sa femme. Tu as fidèlement partagé toutes mes souffrances. Je sais que tu partages de même mes joies.

— Oui, sans doute, et du fond du cœur, » répondit Ingeborg. 3Iais à la façon dont elle regardait en ce moment son mari, on eût dit qu'elle lui dérobait une secrète pensée.

Marquard se mit en route pour Bergholm plus gaie-

ment que la première fois, et l'espoir qui l'animait lui donnait aussi plus de vigueur. 11 marcha d'un pas rapide, et dès son entrée dans la petite ville, se dirigea en droite ligne vers la maison du bijoutier. Quelle fut sa surprise lorsqu'à la place de la boutique où reluisaient Tor et l'argent, il aperçut un cabaret. Sur la porte de ce cabaret était le jovial orfèvre qui, du plus loin qu'il aperçut son noble client lui cria : «Venez donc! Je vous offre un bon verre de bière.

— Eh quoil s'écria Marquard, vous avez donc abandonné votre première profession?

— Oui; pendant la guerre le commerce des bijoux était difficile et m'exposait à toutes sortes de chances périlleuses. J'y ai renoncé pour prendre un métier plus sur en toute circonstance et plus lucratif. Mais entrez, et vous verrez comment après avoir façonné des coupes, à présent je les remplis.

— C'est justement pour ma précieuse coupe que je reviens vous trouver... Vous vous rappelez le marché que nous avons fait.

— Certainement ; vous m'avez vendu un vase en or que vous espériez racheter, il y a longtemps.

— Longtemps 1 dit Marquard avec anxiété, Cot-ce que j'arriverais trop tard?

'2i2 HISTOIRES ALLEMANDES ET SCANDINAVES

— Oui. A mon grand regret votre vase est vendu.

— Est-il possible? Mais à qui donc?

— Ma foi, à une belle dame qui entra dans ma boutique juste au moment où vous en sortiez, et je ne sais ni qui elle est, ni comment elle s'appelle.

— Vendu I » murmura le vieillard avec un accent (le désolation, et ses yeux se troublèrent, et son émotion était telle qu'on le vit vaciller.

« Comme il est pâle 1 dit un paysan qui se trouvait là. 11 a froid peut-être, donnez-lui un verre d'eau-devie.

— Non, non, il ne boit pas d'eau-de-vie, répliqua l'ancien orfèvre. Je le connais ; c'est un brave bomme qui n'a pas encore appris à recevoir tranquillement une mauvaiî^e nouvelle, quoiqu'il ait des cbevcux blancs. Allons, ajouta-t-il en prenant Marquard par le braS) asseyez-vous là, près de la fenêtre, et reposezvous. »

Marquard resta un instant assis, immobile, muet^ et comme atterré ; puis enfin, se relevant : « Merci, ditil ; c'est sans doute la cbaleur de celte chambre qui m'aura fait mal. Laissez-moi partir, le grand air me soulagera. »

A ces mots il sortit, et s'en alla, errant au hasard

dans les ruesdeBergholm. «Perdu! disait-il, à jamais perdu, ce vase qui, degénération en génération, était resté dans ma famille et que je devais garder comme un talisman. Je me réjouissais de le rapporter à Ingeborg, et c en est fait, jamais je ne le reverrai ! » Toute la journée et toute la nuit il resta absorbé dans ses tristes réflexions, et le lendemain il se décida enlin à retourner à Mindstrup. Mais il marchait lentement, comme s'il portait un lourd fardeau.

Un paysan qui revenait de la ville avec sa charrette vide, voyant ce vieillard qui paraissait si fatigué, s'approcha de lui d'un air amical et lui offrit de monter dans sa voiture.

Marquard hésita un instant. Il répugnait à son orgueil d'accepter ce secours d'un inconnu. Mais la nécessité l'emporta sur sa fierté, car il ne se sentait pas de force à continuer sa route à pied.

Dès qu'il eut pris place dans la charrette, le paysan le regarda de nouveau et lui dit : « Etes-vous malade?

— Non, je suis fatigué, voilà tout.

— De quel côté allez-vous?

— Du côté de Mindstrup.

— Très-bien. Je vais aussi du même côté, et puis vous conduire jusqu'à une lieue de là.

— Merci. »

Ces réponses laconiques ne contentaient point l'honnête paysan qui, en faisant asseoir à côté de lui le pauvre piéton, espérait se distraire en causant avec lui le long de la route.

a Je m'appelle Poer Top, dit-il pour renouer l'entretien.

— Ah !

— J'ai un cousin qui revient de la guerre. Que de choses étonnantes il m'a racontées I

— Vraiment.

— Il était à l'île d'Amage quand Michel Skov faillit faire prisonnier le roi de Suède.

— Il était là! » s'écria Marquard relevant vivement la tête.

Le paysan observa cette marque subite d'intérêt et continua :

« Ce Michel Skov, vous le connaissez peut-être. C'est tout simplement le fils d'un marchand de Leerbeck, mais un garçon alerte, hardi, et un brave cœur. Quand la guerre a éclaté, il a voulu s'y distinguer, non point tant pour lui-même que pour la noble jeune fille qui est devenue sa femme. Si vous

demeurez dans les environs, vous avez dû entendre raconter celte histoire.

— Non.

— Eh bien, voilà. Michel était amoureux de la fille d'un gentilhomme, qui n'aurait jamais consenti à reconnaître pour gendre un simple plébéien. Mais la jeune personne a quitté ses parents pour suivre Michel dans l'église, où un prêtre les attendait tous deux pour leur donner la bénédiction nuptiale; et depuis ce jour Michel n'a cessé d'être pour elle le mari le plus tendre, le plus dévoué, le plus parfait.

— Ils sont heureux? dit timidement Marquard.

— Oui, oui, et riches, et faisant un bel usage de leur fortune. Mais, comme je vous le disais, quand la guerre éclata, Michel voulut se rendre à l'armée. Sa femme pleura et se lamenta, sans toutefois essayer de le retenir. Michel avait son idée. On le vit combattre comme s'il n'avait jamais fait autre chose de sa vie, et il se signala si bien par son courage, qu'il monta de grade en grade jusqu'au rang d'adjudant général, et le roi voulut le voir et l'invita à dîner au château. Je vous laisse à penser la joie de sa jeune femme quand elle apprit ces nouvelles. Et dimanche dernier, Michel est revenu à Leerbeck.Pour fêter son retour, sa femme

a convoqué tous les pauvres de la paroisse, et leur a donné à tous des provisions, de l'argent, des vêtements. »

Marquard écoutait en silence, mais avec une émotion de cœur cet éloge de sa fille.

— Avez-vous entendu parler, dit-il, des parents de celte jeune femme?

— Oui, oui; on dit qu'ils sont bien fiers et bien pauvres. Le père l'a bannie de sa présence et n'a jamais voulu la revoir.

— Tu ne parles que du père. La mère n'a-t-elle pas agi de même?

— La mère s'est tue. Elle ne pouvait faire autrement. Mais elle n'a pas cessé d'être en relation avec sa fille. Mon cousin a souvent porté des lettres de l'une à l'autre, et plus d'une fois toutes les deux se sont rejointes et ont passé de douces heures ensemble à l'insu du père.

— • On t'a fait de faux récits, dit en rougissant Marquard.

— Je vous raconte ce que j'ai vu moi-même, répliqua le paysan. Oui, j'ai vu de mes propres yeux madame Skov et sa mère se promener ensemble dans les allées dellolmgaord, où Michel possède une très-

belle propriété et a fait construire une charmante maison. Je les ai vues se quitter en pleurant, puis se rejoindre pour se dire encore adieu en s'emhrassant encore; et j'ai yu aussi Michel s'entretenir amicalement avec sa belle-mère et lui baiser respectueusement la main. Voilà ce que j'ai vu un matin et un soir.

— Quand donc?

— La première fois, c'était l'été dernier, au commencement de la guerre. »

Marquard se rappela qu'à cette époque- là il avait été a Bergholm.

« Et la dernière fois ? demanda-t-il.

— La dernière fois, c'était hier soir. » Marquard ne répondit pas. Il ne pouvait plus

douter que sa femme n'eût profité de son absence pour voir sa fille. Il se sentait humilié de se voir déçu dans sa volonté par celle en qui il avait une si entière confiance, et ce qui l'affligeait surtout, c'était d'apprendre par le récit du charretier que les paysans eux-mêmes connaissaient ses secrets de famille.

« A quoi pensez -vous? lui dit son compagnon étonné de son silence. Croyez-vous encore que je me trompe ?

— Non, mon ami , répondit le vieillard avec dignité. Ce que tu m'as raconté est parfaitement juste, sauf un point sur lequel tu es dans l'erreur. Le gentilhomme dont tu parles n'ignorait pas les réunions de sa femme et de sa fille, lui-même les avait autorisées.

— C'est possible, répondit le paysan. Mais comment êtes-vous si bien instruit?

— Parce que je suis moi-même ce gentilhomme.

— Vous?

— Je suis Marquard Trane, dit le vieillard avec un accent mélancolique. Tu peux raconter à les enfants que tu as conduit dans ta voiture le descendant d'une des plus nobles familles du pays. Laisse-moi descendre. Je vais rejoindre ma demeure par ce sentier. Merci de ta complaisance. Prends ceci pour toi. »

Tl lui mit une pièce de monnaie dans la main et s'éloigna. Le paysan étonné le suivit du regard jusqu'à ce que les rameaux d'un taillis le dérobassent à sa vue.

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