‹ Histoires allemandes et scandinavesChapitre 18 sur 29 · LE PARDON · texte numérisé non relu

LE PARDON

Marquard s'en allait la tête baissée, le cœur triste Ju côté de sa demeure. Puis tout à coup il prit une autre direction. « Ingeborg, se dit-il, doit être encore à Holmgaord, car elle n'a pas pensé que je reviendrais sitôt. Je veux aller la chercher, et la ramener avec moi. Je lui pardonne de n'avoir pu résister à son affection pour sa fille ; mais puisque cette fille des Trane s'est mésalliée, nous ne devons plus la revoir. Les lois de l'honneur ne peuvent être sacrifiées à un sentiment de cœur, et puisque dans ce pays on méconnaît ainsi mes justes sentiments, je vendrai Mindstrup et je me retirerai avec Ingeborg dans un lieu où nous ne serons pas connus, et où l'on n'insultera pas à notre légitime orgueil et à notre pauvreté. »

En se parlant ainsi à lui-même, il levait les yeux au ciel, comme pour invoquer le secours de Dieu dans son abandon, et il continuait sa marche. Bientôt il arriva près d'une grande et riante habitation

devant laquelle stationnaient plusieurs équipages et des domestiques en livrée.

C'était le soir. La lune répandait -une lueur pâle sur les allées du jardin, mais les fenêtres de la maison étaient éclairées par des lustres et des bougies. C'était la maison de Michel.

Le vieillard posa le pied sur le seuil de la porte, puis s'arrêta, car il n'était pas sûr de trouver là Ingeborg, et il lui répugnait d'entrer dans la demeure de celui qui lui avait enlevé sa fdle.

Soudain dans le silence de cette poétique retraite retentit le son d'une flûte, puis aux accords de cet instrument s'allia le chant d'une voix argentine. C'était la voix que Marquard connaissait si bien et qu'il avait si souvent regrettée, la voix d'Anna. En l'écoutant il éprouva une émotion qu'il n'avait pas ressentie depuis longtemps. Il se rappelait les heures où sa fille, assise près de lui, le charmait ainsi par ses mélodies, et comme autrefois les pures et fraîches vibrations pénétraient dans son ànic et en apaisaient la triste agitation.

Sans y songer, et comme s'il était invinciblement attiré par cette voix magique, il gravit pas à pas l'escalier qui conduisait au salon, et tout à coup se

trouva en face de sa femme et de sa fille. Un jeune homme portant l'uniforme d'officier supérieur s'avança à sa rencontre.

« Qui est cet étranger? demanda un général assis près d'Ingeborg.

— Mon général, répondit l'officier, c'est M. Trane Marquardjl'un des plus nobles gentilshommes du Danemark.

— A qui dois-je cette honorable désignation ? demanda Marquard.

— Je n'ose vous dire mon nom, répondit l'officier.

— Moi, je vous le dirai ! s'écria le général. C'est notre vaillant Michel Skov, et je suis envoyé près de lui pour lui donner un nouveau témoignage de la faveur particulière du roi.

— Du roi ! répéta Marquard en s'inclinant profondément.

— Si précieux que soit pour moi Thonneur que le roi daigne me faire, dit Michel en se tournant respectueusement vers le vieillard, je serais plus heureux si vous vouliez bien m'adresser une parole amicale. »

Marquard le regarda ; mais son regard n'avait point

une expression sévère, et son cœur était visiblement attendri.

En ce moment Ingeborg s'approcha de lui. Mais son intervention ne fit que raviver la colère du vieillard.

(( Madame, lui dit-il, je ne m'attendais pas à vous trouver ici.

— Je le sais, répondit-elle avec calme, et pourtant, loi et moi, nous sommes partis hier de Mindstrup avec la même intention.

— Tu te trompes. J'allais à Bergholm pour y reprendre possession de mon vase.

— Et c'est moi, répliqua-t-elle en souriant, qui l'ai trouvé. »

A ces mots, elle s'approcha de la table, prit le vase tant regretté, et le présenta à son mari.

Il jeta un cri de joie, et au même instant une douce main saisit sa main, et une voix caressante lui dit : « Au fond du cœur lu as pardonné à les enl'anls, toi-même tu l'as avoué. »

Par un mouvement subit, le vieillard saisit sa lille dans ses bras, la serra sur son sein, et pleura comme un enfant.

« Oui, ma chère enfant, lui dit-il, nu moment

OÙ ta voix résonne à mon oreille, c'en est fait du ressentiment de ton père. Oublions ces mauvais jours. Promets-moi seulement de chanter comme autrefois. Pour t'entendre plus souvent, je viendrai rester près de toi. Vous le voulez, n'est-ce pas, Michel? Et toi, ma chère Ingeborg, pardonne-moi tout ce que je t'ai fait souffrir. Désormais nous aurons une vie meilleure. Mon orgueil me trompait. Ah ! Dieu, ajoula-t-il, comme j'avfiis le cœur serré, il y a quelques instants! et à présent, je respire si hbrement. Pour compléter mon bonheur, je voudrais voirErland.

— Vous le verrez bientôt, dit Michel. Ce matin j'ai reçu une lettre d'un de mes amis qui me parle de lui. Après un combat dans lequel il s'était distingué, il a été présenté au roi qui l'a très-gracieusement accueilli et lui a donné le commandement d'une compagnie. On dit qu'il veut rester au service militaire, mais, avant de s'engager définitivement dans cette carrière où il a si noblement débuté, il a demandé un congé pour venir passer quelques semaines avec vous.

— Merci ! s'écrie Marquard, merci de ces bonnes paroles. Que le ciel soit loué ! Il accomplit un de mes vœux les plus chers. Mon fils perpétuera l'honneur de sa famille. »

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