‹ Histoires buissonnièresChapitre 10 sur 15 · LA BARBE DE L’ALLEMAND · texte numérisé non relu

LA BARBE DE L’ALLEMAND

A mon ami Yves Giiyot,

Je suis la Barbe de l’Allemand : connais-tu mes couleurs !

Je suis flave, rousse ou blonde, mais surtout je suis belle, ~ admirablement belle !

Au-dessous d’une paire de lunettes tou-

jours luisantes comme des escarboucles, je m’épanouis dans mon resplendissement astral, symétrique, longue, large, touffue, soyeuse et hyperphysique. Je me ratisse respectueusement de mes propres mains chaque matin comme un jardin consacré; de ces mêmes mains tout le jour onctueusement je me caresse, et le soir, comme en une dernière prière, avec précautions infinies, je me roule dans un linge de lin. Tu dois croire qu’aux repas, chez moi, en famille, je me garantis avec un papier fin contre les conséquences du gigot à la gelée de groseilles.

Si — profanation ! — un seul de mes poils se trouvait un instant [dérangé dans son rite, je me croirais déshonorée et je serais capable de me précipiter dans la Sprée, dont la mal-

LA BARBE DE l’ ALLEMAND

propreté exclut pourtant toute idée de suicide.

• Au reste, quoique je sente un peu la bière aigre, je ne me parle qu’à la troisième personne du pluriel. « — L’univers entier a les yeux fixés sur Leurs Seigneuries! Leurs Seigneuries sont en vérité admirées de Tunivers entier ! »

Oui, autour de moi j’ai des casques reluisants, des cuirasses étincelantes, des fourreaux de sabre que l’on traîne à grand tapage, des fusils Dreyse, des demi-bottes et cinq milliards qui m’ont réduite à la misère. Tout cela est beau, mais combien ne suis-je pas plus belle incommensurablement !

Dans l’estime de mon « moi » je dépasse les plus hautes cimes et mon orgueil Borusse,

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énorme mais légitime, trouve encore son compte lorsque je m’incline avec une noble bassesse, toute gonflée d’humilité, devant l’Empereur- Roi,

— et devant Leurs Excellences,

— et devant Monsieur le Baron,

— et devant Monsieur le Chevalier,

— et devant Monsieur le Chambellan,

— et devant Monsieur le Conseiller Aulique,

— et devant Monsieur le Conseiller Intime,

— et devant Monsieur le Conseiller de Commerce,

— et devant Monsieur le Conseiller tout court,

— et devant Monsieur le Docteur,

— et aussi devant Monsieur le Professeur sans m’oublier devant Madame la Super-

LA BARBE DE l’aLLEMAND.

Intendante, Madame la Doctoresse et Madame la Professoresse. — Car je suis respectueuse avant tout et si féodalement respectueuse, qu’aux jours d’émeute je fais mes barricades en long pour laisser passage aux carrosses. ,

Songe encore à ce point : -- quelle barbe au monde peut se vanter d’être étalée sur plus de croix et de rubans ?

Croix de tous formats, en croix, en carré, en rond, en ovale, en losange : pour en avoir une de plus, d’un modèle dernier, je pioche la quadrature du cercle; — croix en tous métaux, or, argent, bronze, platine, zmc, aluminium : je m’en ferai encore en carton-pâte.

Rubans de toutes couleurs, en lisérés, ban-

des et rosettes jaunes, verts, bleus, rouges, violets, caca d’oie. J’en fais flotter jusqu’à mon derrière.

Oui, vraiment, je suis la première Barbe du monde, une heureuse Barbe ! Je m’admire et — je vais même te confier un peu plus : — je m’adore î...

— Et pourtant, il me manque quelque

chose!... — je suis la barbe d’un simple apotheke^ quand je serais digne ^d’être la

barbe d’un garçon d’hôtel, d’un magnifique Kellner-Portier !... j

.... et [puis.... — je rêve d’être taillée en ogive !!!...

COiNSEIL DE MERE

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