‹ Histoires buissonnièresChapitre 9 sur 15 · CÂ · texte numérisé non relu

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LE PETIT ÉLÉPHANT

J mon ami Charles Monselet,

Je vais vous dire comment était le petit éléphant ; je Fai vu.

Il était blanc, adombré de tons gris verdâtres : pour yeux, il braquait deux gros diamants lourdement équarris comme ces gemmes

asiatiques qui n’ont pas eu l’esprit de passer sous le sable des lapidaires hollandais , — communards protestants dont le génie du Grand Roi eut jadis la précaution de débarrasser notre industrie Française. — Sur son caparaçon bleu, ornementé d’agréments noirs, se dressait une petite tour crénelée à bandes roses alternées de ces mêmes brillants barbares, — et un petit nègre, brandissant un aiguillon d’or, se tenait fièrement campé sur sa nuque.

L’ensemble en pur or sous émail, gros, ma foi ! comme la moitié du poing , pesant son bon poids massif, et appendu au-dessous d’une volumineuse rosette à un large cordon moiré, bleu tendre^

G’était bien lui, l’archi-précieux Grand Cor-

LE PETIT ÉLÉPHANT

don de l’Éléphant du Danemark, de beaucoup plus rare qu’un incunable, aspiré à l’égal de la Toison d’Or ou de la Jarretière

~ La jarretière!!!....

— Aux plus grands de ce monde seuls est réservé l’insigne gloire de le porter : — j’avais l’honneur de le contempler !...

Un solennel vieillard s’en était ceint en bandoulière.

L’imposante physionomie de ce vieillard vénérable, la profondeur de son regard, son front génial témoignaient qu’il avait blanchi sous l’étude des plus graves problèmes. Il tenait en effet justement la première place parmi les

êtres supérieurs qui conduisent si admirablement les destinées de nous autres peuples. =— Et laissant sur ses pas comme un sillage de respect et d’admiration muette, le noble vieillard s’avançait lentement, ainsi bardé, ballottant avec gravité sur sa hanche gauche la bête cocasse....

Alors , pensant que ce sage des sages , si lier de son Éléphant , devait trouver fort ridicule le sauvage d'Océanie qui enfile pour se décorer une arête de poisson dans sa cloison nasale , je crus pouvoir , respect gardé, compter que le sauvage le lui rendrait bien.

SUR LA PLANCHE

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SUR LA PLANCHE

A mon ami Gustave Boré,

L’orage n’avait pas duré longtemps, mais la pluie était tombée copieuse et drue, par flaques.

Des hauteurs de Montmartre, dans la rue des Martyrs surtout, les ruisseaux devenus des petits torrents roulaient sur Paris des flots

grisâtres que les bouches d’égout ne savaient avaler assez vite. Notre- Dame-de-Lorette émergeait d’un lac, et les passants qui ne passaient plus étaient entassés sous les portes cochères, refoulés par l’inondation.

Comme la pluie cependant semblait consentir à faire relâche, un épicier bienfaisant ou impatient de sa clientèle venait, dans son génie d’épicier, de disposer une planche audessus de la mare qui le séparait du monde ambiant ; mais si étroite»était la planche, qu’en vérité, comme sur le rasoir du Paradis de Mahomet, le pied une fois dessus, il ne fallait plus songer à revenir en arrière.

Je m’engageai pourtant, pressé par l’heure, sur la planche de l’épicier pontonnier, avec prudence, un pied devant l’autre, et les yeux

SUR LA PLANCHE

baissés,-— semblable, pensais-je, à ces personnes remarquables qui savent marcher sur la corde.

Mais, au beau milieu du trajet, je vis, non sans quelque inquiétude, devant mes pieds, une autre paire de pieds adverses engagée contradictoirement sur ma planche, — et je levai le nez....

Je me trouvais face à face avec une vieille, très-vieille dame, de mise bourgeoise peu opulente : elle s’était arrêtée comme moi, trop nécessairement, — et elle m’interrogeait de son petit œil rond....

J’ai la plus grande déférence pour les vieilles femmes : ma mère était si âgée quand je la perdis.... — Sans hésiter, faisant demi-tour pour céder le passage, je plongeai bravement

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de mes deux pieds dans le cloaque jusque bien au-dessus de la cheville.

Vous avez connu ce frisson qui vous saisit quand Peau pénètre, brutale à la fois et insinuante, traversant vos chausses pour arriver subtile jusqu’à la moelle de vos os?

J’étais tout entier à cette impression ultrasensationale*, mais, chevaleresque, naturellement content de moi — et même un peu fier, — je contemplais la bonne dame qui, arrivée au bout du pont, se retourna sur moi, et, avec un regard indéfinissable, me murmura :

(( — Nigaud! >>

Que lui avait-on donc fait souffrir?

A UN JEUNE ÉCRIVAIN

A UN JEUNE ÉCRIVAIN

A mon ami Édouard Manet.

Tu veux « faire de la littérature », ô mon fils ! Autant cela qu’autre chose, en vérité, la littérature étant un métier tout comme un autre.

Ta physionomie rassurante me témoigne déjà d’un certain fond de bassesse nécessaire

et on y pressent même l’indispensable grain de coquinerie future. Tu es gras à Page où on est maigre; c’est encore quelque chose, car on a l’habitude de se défier moins des gens tout ronds. Reste adipeux. Pas d’angles, tout est là! Je me trouve d’abord gagné par ces premiers avantages naturels et, sur ta mine, je me sens assez de confiance pour te guider dans la bonne voie.

Avant toutes choses, sois grave et crains l’Idée. Au besoin tout ton bréviaire tiendrait là, le reste n’étant que d’accessoire.

Sois grave ! Se prendre au sérieux est la première vertu qui soit au monde : elle peut te dispenser de toutes les autres, y compris l’orthographe. Heureux dans toutes les car-

A UN JEUNE ÉCRIVAIN

rières le mortel prédestiné qui trouva sur son berceau une cravate blanche !

Ce n’est pas du tout pour deux ou trois bonnes toiles que tel exécrable chef d’école s’est imposé comme le premier peintre du siècle, c’est parce que ce « Chinois égaré dans les rues d’Athènes » calligraphiait, au bas de ses enluminures à la glace : Ingres pingebat erdes chiffres Romains. Sois grave, ô mon fils ! Tel qu’un dieu Indien ne contemplant son nombril qu’avec vénération, rappelle-toi que tu n’écris pas, tu officies ; et quand tu porteras ton manuscrit au journal ou chez le libraire, tiens-le respectueusement de tes deux mains devant toi comme le Saint-Sacrement. Tu le déposeras ensuite sur le bureau avec componction et des précautions comme si tu avais crainte de fiébrécher. A la rigueur, tu

peux après cela te dispenser de mettre un genou en terre.

Grains l’Idée ! Crains l’Idée à l’égal de la peste. Si jamais sur ton chemin tu as le malheur de la rencontrer, elle ou quelque chose qui lui ressemble, sois alerte comme un porteur d’eau devant une cathédrale et fuis ! Toute idée a quelque chose de choquant pour un chacun qui n’y songeait pas et ton premier devoir est de ne choquer personne. On t’a fort justement dit qu'il n’y a rien de nouveau sous le soleil. ~ Et d’abord qu’est-ce cela, une idée, et à quoi cela sert-il ? A embrouiller encore davantage les choses, à engendrer la discussion, et à rien de plus. N’en a-t-on pas bientôt assez, et nous laissera-t-on enfin tranquilles ?

A UN JEUNE ÉCRIVAIN

Applique-toi donc, mon fils, à n’être jamais ni présomptueux ni téméraire, à ne rien avancer que ce dont tout le monde est d’accord. Une femme honnête ne fait retourner personne dans la rue ; un honnête écrivain ne commettra point l’inconvenance d’arrêter son lecteur en route pour lui donner à penser.

Garde-toi d’imiter les meurt-de-faim du paradoxe et souviens-toi qu’il est du plus mauvais goût d’être original, sans compter tous les démêlés de toute sorte, même avec le juge, que tu peux t’amener en tirant de ce méchant côté. — Il te sera permis parfois, aux heures ambitieuses, de découvrir la lune ; mais n’en abuse pas et glisse sans insister. On te saura gré de ta modération et tu auras tous les honnêtes gens pour toi.

Respecte toujours tout et tous, même et surtout ce qui n’est pas respectable. Sois plat, plat à jamais, et si bien plat qu’à côté de toi la punaise apparaisse perpendiculaire. Souris, si tu veux, et pleurniche à ton gré*, mais ne ris pas ni ne pleure, et, — ■ surtout ! — ne t’indigne jamais ! Pas de bruit, pas d’éclat.

Ne néglige pas de te montrer sensible; attendris-toi volontiers sur les souffrances dn pauvre : verse-lui la résignation — en veux-tu, en voilà ! en vers et en prose. Le pauvre fut toujours d’excellent rapport, et, avec ton débit de résignation, tu peux te faire de bonnes rentes.

Il est entendu que tu ne critiques rien jamais ni personne, et que tu restes doux à

A UN JEUNE ÉCRIVAIN

tous, bénin et même mucilagineux. Quand tu seras arrivé, bien sûr d’être arrivé, si tu as quelque âcreté dans les humeurs, tu te rattraperas en tapant sur les faibles. Jusque-là, fais bouillir ton navet dans la guimauve.

Que ton style soit coulant, melliflu, sans arêtes et onctueux comme ta ronde personne. Tiens-toi toujours modéré et incolore ; sois intrépide dans le flasque et pousse en blanc comme les pommes de terre dans la cave. Tu as, d’ailleurs, dans le creux et le niais qui portent les personnes à l’Académie, des modèles éternels : relis Picciola, C’est déjà bien ranci, mais ça peut servir toujours.

Cela dit, et pour le fond et pour la forme, eille à tes moeurs* Tu ne peux natureilenipiv

viser qu’à un mariage riche, à la moderne. Aie donc toujours l’œil sur cette cible et sois chaste comme l’éléphant : on sait que cet animal évite dans ses amours les regards du voyageur. Hors cela, l’éléphant peut être un farceur et faire tout ce qui lui plait. Je ne te refuse rien, mais gaze !

Je crois t’avoir averti et nanti : te voilà armé pour le combat. — Pars donc, mon garçon, glisse, rampe, et, comme à la bataille, toujours baisse-toi, baisse-toi plus bas, baisse-toi encore ! — - et marche sur les blessés !

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