‹ Histoires buissonnièresChapitre 7 sur 15 · X.C z^:n^û<zLp,vl4Umpii ,3üiîiià iïJ · texte numérisé non relu

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CONFESSION

CONFESSION

A mon ami Henri Schmahl,

J’ai à peine le temps de retourner mon sablier tant le sable s’y précipite avec vitesse.

Gomme le tourbillon d’une troupe fuyarde et éperdue, les heures se ruent sur les heures, les jours poussent les jours, les années pressent les années.

Qu’ai- je fait et que fais-je encore de ce temps qui s’enfuit avec une si effroyable rapidité ?

Dans la course folle de la [bête enragée qui m’emporte vers la mort , tout mon « moi » je l’ai donné, et jusqu’à ma seconde dernière, impénitent frappé de vertige, je la donnerai aux choses vaines, aux agitations stériles, à la bataille de la vie, aux cailloux du chemin, à tout ce qui n’est rien, puisque ce n’est pas aimer....

Et jusqu’à ma seconde dernière, sur les regrets inutiles j’entasserai les remords inféconds, au lieu de profiter du si peu qui me reste pour me dépêcher d’aimer....

Vainement, quand je me retourne sur moimême et regarde en arrière ma vie toute vide.

CONFESSION

mon cœur se serre, étouffé d’amers repentirs.

Je persiste encore à m’abandonner moimême. Ingrat et mauvais, je délaisse ceux-là surtout qui me furent le plus fidèles, ceux-là qui me sont le plus chers.

J’ai oublié l’ami parti pour les rives lointaines....

Celle qui fut la sœur de mes jeunes années m’attend, souffrante et seule....

Ces deux bons vieillards, étrangers par le sang, qui prirent soin de mon enfance, qui m’avaient toujours comblé de leur tendresse, ils sont morts, l’une suivant l’autre, ne comprenant rien à mon inexplicable désertion, — et je n’étais même pas là pour leur fermer les yeux,...

Je dis toujours : — J’irai! Demain!

<J4 HISTOIRES BLTSSONNIÈRES.

Mais je ne vais point, Demain devient Hier, — et, impie que je suis, je laisse l’herbe cn^ vahir les tombes de ceux qui m’ont aimé.

LE PROGRÈS LENT '

LE PROGRES LENT

A mon ami Théodore de Banville

Après avoir fait un bon déjeuner, étendu devant un bon feu, dans un bon fauteuil, Ghrysale fume un bon cigare, laissant flotter à travers la fumée un regard distrait sur ses murs merveilleux et célèbres que dix siècles cotisés décorent.

Mais les chevaux attelés piaffent dans la cour, et le valet de chambre se présente timidement pour passer avec onction le paletot de

monsieur.

Chrysale, avec un demi-soupir de regret, se laisse faire, la vie ayant ses devoirs. Il descend avec la lenteur noble de Phomme supérieur les quelques marches de marbre recouvert d’Aubusson qui s’élèvent au-dessus de la rue, donne un coup d’œil satisfait à son magnifique attelage, sans trouver le plus petit mot à dire sur le poli aveuglant de l’équipage et des harnais.

Bien à ses aises il s’installe sur les coussins moelleusement élastiques; son valet de pied a déjà enveloppé ses précieuses jambes de fourrures chaudes et douces comme des poitrines humaines. La portière est refermée et, au pas^

LE PROGRÈS LENT

avec prudence, le fracas des chevaux, dont le sang s’impatiente, est refréné par le cocher sagace, somptueux et magistral.

— Un cri, un cri horrible, d’atroce dou« leur, perce tout à coup les quiétudes de Chrysale en son tympan : sous le vestibule, un pauvre diable, embarrassé d’un paquet, s’est laissé engager et son pied se trouve écrasé sous la roue. Le cocher, troublé lui-même dans sa majesté par son indignation contre le maladroit, recule, avance, recule, et s’arrête, achevant de mettre en bouillie ce pied du misérable qui hurle de chaud mal...

Ghrysale a baissé la glace de son carrosse. Son cœur est humain, mais Ghrysale n’est point un brouillon :

— Patience, mon ami, patience, donc! et attendez ! ce ne sera qu’un tout petit instant ! — Nous voulons le Progrès, — mais le Progrès lent, que diable !

PETITS REMORDS

PETITS REMORDS

A mon ami A, Léon NoéL

Il faisait très-chaud. La côte était presque à pic, sablonneuse, cuite au soleil. — Pas même un brin de genêt aux gousses jaune, sur le bord du chemin. Au loin, çà et là sur la montagne galeuse, quelques maigres touffes de bruyères desséchées.

Un petit âne, tout calleux, sec à prendre feu sous le bâton, hissait péniblement un tonneau rempli d’eau, sous la conduite d’une vieille ployée en deux par l’âge et par la peine.

Nous gravissions, Pierre et moi, la côte derrière l’équipage depuis plus d’une demiheure, depuis la Fontaîne-des-Prêtres^ de toute l’énergie de nos jambes de dix ans, haletants, lui comm.e moi, et muets de fatigue et de chaleur.

Devant nous, les petites cicindèles vertes, ivres, folles de soleil, s’élancaient à chacun de nos pas comme pour nous porter défi, et les criquets semblaient se moquer de nous, attendant presque d’être écrasés sous nos souliers pour développer d’un jet brusque dans l’air leur double éventail bleu ou rouge.

Nous n’avions plus la force de gravir,

PETITS REMORDS

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inondés par la sueur, aveuglés par la réverbération, les pieds brûlés par le sable.

Sans le tonneau, la vieille et l’âne, nous eussions depuis longtemps lâché la partie; mais, machinalement, nous suivions l’âne, la vieille et le tonneau.

La vieille tirait sur le licou pour avoir sa part du faix.

(( — Hi! » criait-elle, “ et le roussin tendait les jarrets, les roues mal graissées grinçaient, et au-dessus, le tonneau, cahin-caha, chancelait comme ivre.

Tout à coup je me mis à rire : — une fameuse idée venait de me traverser la cervelle !

cc — Pierre! lui dis-je tout bas; si nous lâchions le robinet? »

Pierre me regarda de son œil éveillé. •— Pierre n’était plus las.

Il rejeta résolument en arrière ses cheveux blonds, courut à pas de loup jusque derrière le tonneau et mit la main sur le bouchon qui servait de bonde.

Puis il se retourna, me regardant. Je lui fis un signe.... L’eau jaillit en colonne de cristal sur la poussière du chemin....

Pierre était déjà près de moi, le pied levé pour la fuite. Nous guettions la vieille, — mais elle ne se détourna pas. Elle était sourde.

Le fou rire nous prit, et d’accord sans nous consulter, nous continuâmes à marcher der-

PETITS REMORDS

rière la vieille et le tonneau, — pour voir.... — Seulement nous nous tenions à distance prudente.

L’eau coulait toujours.

Peu à peu, le pas du petit âne devint plus assuré, moins lent. Le tonneau moins lourd dansait gaiement au moindre accident du chemin entre les roues allégées qui ne geignaient plus. — Arriva enfin le moment où, au lieu que la vieille tirât Pane, ce fut Tâne qui traîna la vieille. Le chemin avait bu tout ce que le tonneau avait pu verser. — C’était la péripétie.

La vieille s’aperçut qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Alors elle s’arrêta, laissant avancer l’âne, pour voir ce dont il

s’agissait. — Nous nous étions arrêtés aussi, vous pensez !

« — Sauvons-nous ? me dit Pierre.

— Bah ! répondis- je.

— Hue-oh ! cria la vieille pour que l’âne ne bougeât plus. — Elle venait de voir le trou béant qui bavait quelques dernières gouttes.... »

Ce fut alors qu’elle se retourna et nous aperçut.

Nous ne l’avions encore vue que de dos, avec sa jupe en cotonnade rayée, son fichu à fleurs de faïence et le mouchoir rouge sur sa tête courbée.

Elle nous observa un instant ; sa figure morne et hâlée ne témoignait ni indignation, ni colère, ni surprise. On eût dit ces têtes

PETITS REMORDS

bronzées qui dorment depuis des siècles sous leurs bandelettes dans les tombeaux égyptiens.

Sans prononcer une parole, elle fit péniblement tourner bride au petit âne et redescendit, du même pas lent et résigné, à la fontaine.

Quand elle passa devant nous, elle ne parut même pas nous voir.

Nous nous regardâmes, honteux....

GARAPON A L’ACADÉMIE

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GARAPON A L’ACADEMIE

A mon ami Louis de Lucy.

Garapon n’aime pas l’Académie.

Garapon est ouvrier mécanicien. Garapon n’est pas une bête ; c’est un inventeur trèsprécieux, le plus honnête et le meilleur homme du monde, — et Garapon est lyonnais ^ — nom gue Guieu f — Garapon est mon ami.

Il l HISTOIRES BUISSONNIÈRES.

Nous venons de déjeuner modestement ensemble, — et mon Garapon, rêvassant, contemple le verre vide qu’il tient en main :

A toi la parole, Garapon!

— Les Académies ! C’est encore des gouvernements, ô Nadar! Le meilleur n’en vaut rien !

« As-tu songé, me dit-il, à ceci : — Si ce morceau de verre que je tiens là, qui vaut à peine sa pièce de quatre à six sous, n’existait pas, notre monde entier reculerait de trois mille ans, au moins !

« Oui, d’au moins trois mille ans!...

(( Sans ce morceau de verre, rien de ce qui

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nous entoure, rien de ce qui est ! Nous voilà redevenus de purs sauvages.

(c Sans ce morceau de verre, toutes les conditions de nos existences sont bouleversées de fond en comble. — Sans ce verre, pas d’astronomie, c’est-à-dire pas de navigation, c’està-dire rien de tout ce que les communications maritimes nous ont fait connaître et nous ont donné.

« Sans ce verre, pas de chimie î Sans ce verre, pas de physique! Non, il n’y a pas à dire, plus de chimie, plus de physique sans ce morceau de verre indispensable, rigoureusement indispensable pour tous les constats progressifs comme pour la conservation de tous les résultats acquis. — Examine, réfléchis, creuse, et tu recules épouvanté en envisageant, en découvrant tout ce que représente pour

nous, à notre bénéfice, dans tous les ordres, matériels et moraux par suite, ce simple morceau de verre. Sans lui, nous revenons en plein à la barbarie noire , épaisse , opaque !... »

Ici mon Garapon dt une pause, histoire de me laisser cuver sa harangue quelques secondes : — je vous ai dit que Garapon était m.alin.

— « Eh bien ! reprit-il, suppose — pour un instant — que ce verre n’existe pas.

« C’est convenu, c’est arrangé : nous voilà dans les ténèbres, en plein !... — Et un beau matin, moi, — Garapon ! -— il y a trois mille ans, j’ai la chance de faire cette immense.

GARAPON A l’académie.

cette merveilleuse trouvaille : — j’invente le verre ! ! !

« Tu me vois d’ici, si je suis content !

Naturellement, je cours tout de suite présenter ma découverte à l’Académie *, — il y a toujours eu des Académies.

« L’Académie nomme une commission -, — il y a toujours des commissions.

■ « La commission est chargée du rapport : — il y a toujours des rapports.

« On fourre mon verre et mon Garapon dans un carton : — il y a toujours des cartons.

« Et puis, six mois se passent,* et puis un an, — et puis dix-huit mois !

« J’enrage, et je finis par réclamer dans un journal : — il y a toujours, il y a toujours eu le journal....

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( . qu’il soit imprimé, écrit bu parlé, —

dit à ce moment plus haut mon Garapoii qui s’animait jusqu’à l'éloquence; — car jamais ils n’ont pu supprimer et ils ne supprimeront jamais entre les hommes l’échange divin de la pensée, la communion étemelle de ce que nous avons au cœur et au cerveau !)

cc . Eh bien, reprend-il un peu calmé,

je ne l’ai pas lu le rapport de ta commission, mais je vais te le dire tout de même, — et textuellement, entends-tu ! et comme si tu l’avais sous les yeux, sténographié !

<( Le voici :

« La Commission nommée , e/c., apres avoir examiné la découverte du sieur Gara-

GARAPON A l'académie.

pon, etc, y etc.,, estime que si,, dans ce que nous appellerons à juste titre sa découverte plutôt que son invention,, il a été servi par un heureux hasard qui s'est trouvé suppléer pour lui à ce qui lui manque comme science véritable,, — on ne pourrait se refuser à lui reconnaître, dans une certaine mesure,, un fele estimable et quelque ingéniosité,

« Votre Commission considère que sa découverte peut être amenée à rendre quelques services, et., sans partager les exagérations excusables de l'auteur, elle apprécie qu'on pourrait, semble-t-il., espérer du verre,, quand l'Académie l'aura adopté., quelques améliorations dans l'état actuel de Jios sciences.

« En conséquence, votre Commission vous propose d'accorder un encouragement au

sieur Garapon ; — mais elle repousse en principe V adoption jde son verre

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