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CONTE HUMORISTIQUE

Mon oncle Dominicus, que vous ne connaissez probablement pas, était né en pleine Allemagne, dans une rue étroite de Francfort-surle-Mcin. Son père était aubergiste à l'enseigne delà Divine Sauer-Craût. Quiconque n'a pas mangé de sauer-craût chez le père de mon oncle Dominicus n'a, en vérité, rien mangé ; quiconque n'a pas bu de bière fraîche sous les tilleuls de sa grande allée doit s'en repentir toute sa vie car il n'est rien de tel maintenant dans aucune auberge de notre blonde Germanie.

Mon oncle Dominicus était fier de cette gloire paternelle — au reste, sa seule fierté, puisque le

cher homme ne regrettait qu'une chose, à savoir d'être né homme au lieu d'être venu au monde dans la peau de n'importe quel individu de la race chien.

Mon oncle Christophe-Hermann-Dominicus Becker mettait le plus petit des quadrupèdes audessus du plus intelligent de ses amis.

Je voulus un jour lui prouver que le plus souvent les animaux se laissent commander par leur instinct, que seul cet instinct les pousse à satisfaire leursappétits, que ces appétits sont égoïstes, que l'égoïsme... Mais je n'eus point le temps, hélas! d'achever ma dissertation.

J'avais reçu de mon oncle Dominicus un coup de pied violemment appliqué; la porte de sa chambre s'était bruyamment refermée derrière moi. Je sortis dans la rue, et, de rage, je rendis à un chien qui passait le coup de pied que je venais de recevoir.

— Eh! mein heir, s'écria aussitôt une grosse voix, vous en agissez librement avec Méphisto! Demeurez donc, s'il vous plaît !

C'était un gros major, à longue moustache qui me saisit par le collet, tandis que l'abominable Méphisto aboyait en me mordant les jambes.

— Lâchez-moi, tarteifle!

— Je vous tiens, et vous me rendrez raison !

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— Eh! mille excuses, parbleu!... Vous m'étouffez !

— Oui, oui, ce n'est pas tout. Ah! vous maltraitez Méphisto!

— Prenez- vous-en, mille diables! à mon oncle Becker... avec ses manies!...

— Que le diable emporte votre oncle Becker et vous aussi! Voyons. Des excuses à Méphisto. De suite!

— Hein?

Je demeurai abasourdi & je regardai le major. Il ne riait pas!

— Des excuses à Méphisto! répéta-t-il.

— Moi ? des excuses... à un chien ? Vous êtes fou!

Grand Dieu! Je vis mille lumières assemblées du coup que je reçus au milieu du visage. Quelle était lourde, la main furieuse du gros major!

— Ah! je suis fou, dit-il. Chien d'étudiant! Canaille !

Je lui rendis son soufflet sur la face.

— Allons! allons! battons-nous, dit-il.

— Battons-nous, répondis-je.

Et cet affreux Méphisto, qui aboyait toujours en sautant après moi! Mon pantalon se frangeait horriblement sous ses dents aiguës, et j'aurais volontiers étranglé le maudit animal.

— Monsieur, servez-moi de témoin, je vous prie. Je vais me battre.

— Oh! volontiers! dit le passant. Je suis homme de lettres. Il me faut un duel pour la nouvelle que je vais publier dans YArminius, revue de Germanie. Je suis enchanté de vous rencontrer. Là, j'ai mon calepin. Je prendrai des notes. A vos ordres, mein herr !

Nous arrivâmes au clos deAlte Jacob Strasse.

Le major avait rencontré un officier de son régiment. Celui-ci tenait les épées.

Nous nous battîmes bravement, et , comme j'avais amplement raison (je le crois du moins), je reçus un grand coup d'épée dans la poitrine.

— Pauvre jeune homme ! dit alors le major Krûdner... Ah ! combien je regrette... Ah ! mon Dieu!

Et il se désolait, et il levait les yeux au ciel. Moi, je lui serrais la main, car il faut, dans ces sortes d'affaires, déclarer que celui qui vous tue ou celui que vous égorgez, est le meilleur, le plus brave, le plus digne de vos amis.

Je demeurai trois semaines au lit, entre la vie & la mort. Quand je fus guéri, je me rendis chez

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mon oncle Dominicus. Il m'ouvrit ses bras, et je l'embrassai avec effusion.

— Et dorénavant, me dit-il, ne t'avise plus de frapper de faibles êtres qui... que...

Il y avait alors, dans la maison de mon oncle, une demoiselle charmante & que j'aimais beaucoup.

Elle se nommait Gretchen & vivait avec sa mère. Oh! comme Gretchen était jolie! Figurez-vous la Marguerite de Goethe avec notre costume moderne , Marguerite sortant de l'église, Marguerite avant le Docteur.

J'ai compté que je lui ai fait plus de vers qu'Homère n'en a mis dans son Iliade & son Odyssée réunies; mais je vous jure que je n'ai jamais osé lui en montrer un seul. Depuis longtemps je voulais d'ailleurs lui parler & lui dire que je l'adorais : l'occasion me manquait toujours. Une fois, cependant, je la rencontrai dans l'escalier. Elle allait, je crois, à la messe. Je m'approchai. Elle baissa les yeux. Je tremblais, et pourtant j'allais parler, mais Freyschùtz, le gros chien de mon oncle Becker, descendit tout à coup & Gretchen se recula pour lui faire place.

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Je montai un degré pour me garer, et quand le chien fut passé, elle était déjà à l'étage inférieur.

Une autre fois, je la surpris à sa fenêtre, qui faisait face à la mienne : elle chantait. Je pris ma flûte & j'accompagnai son lied. Elle s'arrêta. Je me tus alors. Puis elle reprit son chant, et je l'accompagnai encore.

Sa voix était émue, troublée, mais elle continua. Elle se trompait quelquefois, elle s'arrêtait, puis prenait la mesure sur moi. J'étais, sans contredit, l'homme le plus heureux du monde, lorsque tout à coup , un des dogues de mon oncle vint japper sous la fenêtre," et cela pendant si longtemps, que Gretchen impatientée, s'arrêta tout court & ferma aussitôt la fenêtre.

Je bondis, je saisis un pot de fleurs qui se trouvait là, sous ma main , et je le lançai sur le chien maudit, qui s'enfuit en grognant, la queue entre les jambes.

Mon oncle me blâma, comme bien vous pensez, de cette action qu'il qualifia modestement du nom de guet-apens. Puis il me demanda si je regrettais , consciencieusement , de l'avoir commise.

— Sans doute, répondis-je.

La vérité est que je me mordais les poings de n'avoir point assommé l'affreux dogue.

Un jour, enfin (ou plutôt un soir, puisque la

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nuit commençait à venir), je me trouvai seul, bien seul, avec Gretchen.

C'était au fond du jardin, sous l'allée de tilleuls, où s'étendait l'ombre. Tout était silencieux. On n'entendait, par les airs, que le sourd bourdonnement des phalènes, des sphinx & autres insectes du soir.

Je me sentais ému, mais je ne manquais cependant pas de hardiesse. Je lui parlais tout bas. Je lui pris la main. Elle tremblait, ma belle Gretchen! J'enlaçai dans mes bras sa taille souple. O ivresse!

Je la sentais défaillir frissonnante. Tout bas je murmurais des paroles d'amour. Mon visage s'approchait de son visage, mes lèvres de ses lèvres. Mon cœur battait. Elle se pâmait d'émotion & sans doute d'amour, quand...

Ohl mon oncle Dominicus, vous porterez toujours le fardeau de ce crime !

Je me sens àprement mordu à la jambe. Je pousse un cri. Je tombe à terre, maugréant, criant, hurlant, furieux! C'est un des chiens de mon oncle Becker qui vient de sauter sur moi. Il aboie. Je crie. Il mord. Je frappe. Il se roule sur moi. Je me roule sur lui.

Et pendant que je lutte à terre contre le molosse en furie, au-dessus de moi j'entends un rire argentin, frais , implacable, un rire de jeune

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tille qui se moque, le rire de mon amante, le rire de mon idole, le rire de Gretchen!

Elle rit. Elle rit toujours. Elle rit sans trêve, elle rit sans pitié !

Puis elle s'enfuit, elle s'enfuit en courant pendant que, d'un effort puissant, je repousse mon bourreau, et je me relève meurtri pour la suivre.

Mes amours étaient envolées!

Gretchen se maria quinze jours après avec un lieutenant de la garde de l'empereur.

Je me désolai. Je voulus mourir. Je chargeai même, je crois, un pistolet, et puis j'oubliai à la fois mes pensées de suicide & d'amour, parce que je fis la rencontre de mon ami Franz Bohbenger, qui m'entraîna loin de Francfort pour me consoler.

Quand je revins, je ne pensais plusà Gretchen.

J'allai trouver mon oncle qui me reçut avec contentement & me fit bon visage. Il était entouré, comme auparavant, de ses chiens maudits.

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Un matin, je lui lis visite dans sa chambre.

— Je vais à la chasse, lui dis-je. Lequel de vos chiens dois-je prendre ?

— Ah ! ah ! dit le vieux Dominicus, avant de répondre, tu reconnais donc, entêté, l'utilité du chien ?

Et son visage s'épanouit joyeusement.

— Sans doute, lui dis-je, il est certaines occasions...

— Ah! ah! ha! ha! tu es vaincu, mein gott, vaincu!... Prends Der Tenfel & tu m'en diras des nouvelles. C'est un limier consommé. Il découvre le gibier, et comme un chasseur tyrolien débusque l'isard. Va! n° 149. Adroite, dans le chenil. Adresse-toi à Christian.

Je partis avec Der Tenfel, grand chien à poil ras, noir comme le démon dont il portait le nom, vif comme du mercure & bruyant comme la cloche de notre cathédrale, et je sortis de la ville avec mon fusil en bandoulière.

Une fois en plaine, nous nous mîmes en chasse, et Der Teafel fit lever, presque coup sur coup, deux compagnies de perdreaux que je ne pus tirer, car j'avais le soleil sur le visage.

Ces deux occasions une fois manquées, il ne s'en présenta plus une seule durant le jour.

Je revins vers la ville, harrassé, altéré, affamé, car mon compagnon maudit avait profité d'une

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halte pour happer les provisions que contenait ma carnassière.

Je passais devant une ferme, songeant au repas qui m'attendait, l'esprit plein de soupe à la bière & de sauer-craût fumantes, les narines humant par avance les parfums de ces plats succulents, lorsque, derrière moi, j'entendis des cris furieux d'hommes & d'animaux.

Je me retournai.

C'était Der Teufel qui poursuivait, la gueule ouverte, les oies, les canards & les poules de la ferme.

Les volatiles fuyaient en poussant de grands cris devant le quadrupède ; leurs ailes battaient, leurs pattes couraient. Les mères essayaient de défendre leurs petits , et ceux-ci se pressaient tout effrayés contre elles.

— Arrière, chien maudit! criait le fermier.

Et il courut sur Der Teufel, lorsque parut un molosse énorme qui se précipita sur mon compagnon, pendant que le fermier piaulait : Ksiss! ksiss! Allons! allons! hardi! Arrange-moi ce coquin comme il le mérite, Gerl!

Je ne pus m'empêcher de secourir le chien de mon oncle Becker, et je lançai un coup de crosse à Gerl, le gros dogue.

Aussitôt le fermier, armé d'un bâton, s'élança sur moi. Il me frappa. Je ripostai. Il appela ses

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gens. J'étais seul. On me roua de coups, et on me laissa étendu sans connaissance sur la route.

Quand je revins à moi, je vis, gisant à mes côtés, le fatal Der Teufel, qai geignait à fendre certainement l'âme de mon oncle Dominicus. Il était blessé, morsure, tout sanglant. Mais j'étais si furieux que je le laissai hurler & que je l'abandonnai sans remords.

— Qu'as-tu fait de Der Teufel ? dit mon oncle dès qu'il me. vit de retour.

Je montrai mes coups & mes blessures.

— Voilà ce qu'il m'a valu, dis-je.

— Bon. Mais où est-il?

— Là-bas... Je ne sais où... Sur la route.

— Tu l'y as laissé ?

— Comment donc! Et il y est mort sans doute.

— Misérable! homme sans entrailles! indigne neveu !

Et me voilà encore une fois bousculé, rudoyé, meurtri. C'était un homme nerveux que mon oncle Dominicus. J'allai rouler au bas de l'escalier & j'eus toutes les peines du monde à me relever. Puis je m'enfuis en courant comme un fou, poursuivi par la voix glapissante du vieux canophile qui, de sa fenêtre, m'accablait d'invectives & fulminait sur moi toutes ses malédictions.

Je dus, dès-lors, renoncer à le revoir jamais,

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car il ne me pardonna de sa vie, et quand le vieillard trépassa, j'appris qu'il avait laissé tous ses biens à mein herr Johann Costermans, le célèbre médecin des animaux, à charge pour l'héritier d'entretenir la meute entière du testateur, clause que je ne regarde point comme légère.

Ainsi j'étais déshérité!

Triste chose.

Depuis, sans fortune aucune, je me retirai à Pforzheim, où je vis plus que modestement avec les quelques thalers que me procure ma place d'employé dans les bureaux de MM. Otto, Beghem sohn & Compagnie.

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