L'ÉDITION PRINCEPS
Toqués! toqués!
(Gavarni.)
Il y avait, une fois, à Paris, deux bibliomanes. L'un se nommait Hovius, je crois ; l'autre Jean Macrin.
Une haine corse, implacable & féroce, les divisait depuis longtemps & les a divisés toujours.
Vérone a eu ses Capulez et ses Montaiguh, Florence ses Gibelins et ses Guelfes, Paris — les quais de Paris ont eu Jean Macrin et M. Hovius.
Hovius avait enlevé à Macrin une édition elzévirienne d'Horace.
Macrin avait ravi à Hovius un volume aldin. contenant je ne sais quel roman de Longus, dont le titre vous intéresserait fort peu, si je me le rappelais assez pour vous le citer.
Qu'il vous suffise de savoir (et cela vous suffira, j'en suis persuadé), que Macrin haïssait Hovius, et que celui-ci, dans son humeur bilieuse, se promettait d'illuminer sa bibliothèque le jour de la mort de son implacable rival.
M. Pierre-Paul Hovius se promenait, — plutôt stationnait, un jour, sur le quai Voltaire, bouquinant, flairant, cherchant, fouillant, dérangeant, faisant une véritable chasse aux livres avec un acharnement au moins égal à celui des chasseurs de perdrix ou des tueurs de lions.
Qui ne les a vus, les bibliomanes, dans leur tâche incessante ? L'œil au guet, le cou tendu, le front penché, les mains avides, haletant d'espoir & de craintes, pâles d'émotion, respirant à peine, les pupilles dilatées, la bouche entr'ouverte, ils se penchent sur l'étalage poudreux du bouquiniste, lisant, en hâte, les titres des livres en vente, et si leur vœu le plus ardent se réalise tout à coup, s'ils déterrent, dans cet amas de vieux papiers rongés de vers où moisissent tant de gloires, quelque édition avidement cherchée, leur regard s'allume, leurs joues blafardes
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se colorent, leur poitrine, rétrécie par leurs attitudes penchées, se dilate, et, plus fiers qu'Archimède , ils poussent alors, comme lui , un triomphant, un orgueilleux- : J'ai trouvé !
Maître Hovius, tout entier à ses recherches, la face appliquée contre les bouquins, ne faisait guère attention à certain personnage qui, à deux pas de lui, comme lui courbé sur les boîtes du marchand, furetait, avec une égale ardeur, dans les feuilles de papier noirci.
Cependant, si notre dit Hovius eût regardé ce personnage, il l'eût certainement reconnu, car s'était son acharné rival, Jean Macrin, ce Macrin qui lui avait enlevé l'édition aldine de Longus.
Vous vous figurez, j'en suis sûr, mes deux bibliomanes vieux , cassés , parcheminés , ratatinés comme la belle Baldour au retour de son Pécopin. — Vous ne vous trompez qu'à demi, mais vous vous trompez.
Hovius était bien, à la vérité, âgé de soixante ans au moins, mais il avait encore de la prestance, une figure pleine quoique pâle, une carrure athlétique & un ventre de Gargantua. —
Mais Macrin était jeune, assez bien tourné, élégant autant que sa passion lui permettait de l'être. — Il avait, en trois mots, trente-deux ans, trente-deux dents, et trente -deux mille livres de rentes. De tout cela, il n'utilisait guère que les rentes, qu'il entassait dans ses vingt ou trente bibliothèques. Quant à ses dents, et à sa jeunesse, il mangeait peu, et prouvait encore moins qu'il savait être jeune.
Après avoir remué une centaine de brochures et autant de livres reliés, nos deux collectionneurs se redressèrent presque en même temps et, faisant ensemble un geste qui signifiait : il n'y a rien pour moi, là-dedans, — ils se dirigèrent l'un vers l'autre sans le savoir.
Quand ils s'aperçurent, chacun d'eux fit un soubresaut & recula d'un pas ; — puis, réprimant leur ardeur peu amicale, ils se saluèrent, et d'une voix où il y avait comme du miel versé dans du vinaigre :
— Comment vous portez-vous? dirent-ils. Le propre de ces haines terribles est la dissimulation.
— Je ne vais point mal... au contraire...
— Tant... mieux !
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— Cela me fait bien plaisir !
— Ah ! à propos, monsieur Hovius... le ballet des Franchois et Hollandois en Brabant, copie de i635,in-i2 — vous savez?...
— Eh bien?... fit Hovius, l'œil hagard.
— Eh bien ! je l'ai découvert , mon cher ami.
— En vérité! et ou cela sans indiscrétion?
— Chez un épicier, mon excellent Hovius, au moment où cet ignare allait en faire peut-être des cornets de tabac ou des papiers à chocolat !
— Vous avez toujours de la chance, Macrin !
— J'ai le flair, voilà tout ! Mais cela suffit.
— Oh ! le flair, le flair ! — Je dis la chance ! — et je le repète, la chance ! ... Après tout, mon très-cher, la trouvaille n'est pas si éclatante !
— Hem! hem ! est-ce bien votre avis?
— Que répondriez-vous, si je vous disais que j'ai chez moi la ballade d'Eustache Deschamps: Quand reviendra notre Roy à Paris? — 1389, mon bon !
— i38g ! vous dites?
— 1389, Eustache Deschamps. Ballade authentique !
— Ah ! mille Elzévirs ! . . .
— Hein ! qu'en pensez- vous?
— Moi ?... moi, ce que j'en dis?... Mais, je... Rien ! rien ! Vous avez de la chance, voilà tout !
— Dites de l'intelligence, mon ami !
Là-dessus ils se séparèrent — plus irrités que
jamais, & chacun se disant à part soi :
— Etrange chose, la jalousie ! — Eh bien ! il se couperait deux doigts de la main pour avoir fait ma trouvaille !
Un mois après — (peut-être deux, qu'importe) ! — Hovius & Macrin se rencontrèrent encore :
— Eh bien ! dit Hovius, — qu'avez-vous découvert, cette fois ?
— Oh ! oh! bien des choses, fit Macrin, qui n'avait rien trouvé.
— Comment, bien des choses?
— Eh oui, les Commentaires de César — édition de Trivulce — les Fastes d 'Ovide , les... les... Ah! justement, l'édition princeps de l'arbre des Batailles — in-40 — Mayence, 1398...
— L 'Arbre de Honoré Bonet? fit Hovius.
— Justement !
Hovius éclata de rire, de ce rire pantagruélique qui ferait pâmer un pendu.
— Eh bien ! balbutia Macrin tout déconcerté... qu'avez-vous donc?
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Il regardait Hovius d'un air hébété, et maître Hovius riait toujours.
— Expliquez-vous !
— Ma foi, dit Hovius, quand son hilarité se fut calmée, c'est bien simple.
— Mais enfin...
— Vous ne pouvez avoir l'édition princeps de l'Arbre des Batailles. . .
— Et pourquoi cela ?
— Pour une raison bien simple.
— Et, cette raison ?...
— Est que je possède, moi, cette édition , corvo albo rarior ... Ah ! ah! ah ! ami Macrin, ah ! ah ! ah !
Et le vieil Hovius de rire — mais de rire... Et Macrin de devenir blanc, puis rouge, puis blanc encore, puis vert... C'était un spectacle curieux.
Macrin ne pouvait parler, tant son émotion était grande. Le fou-rire empêchait Hovius de prononcer une parole.
Ils demeurèrent ainsi, tous deux, face à face, l'un, comme l'incarnation bruyante de la gaité; l'autre, comme la morne statue de la tristesse. A vrai dire, ils n'avaient aucune raison sage pour être ainsi.
— Il faut pourtant que j'aie ce livre, se dit Macrin, dès qu'il fut seul dans son logis, aussi plein de bouquins que les landes le sont de broussailles. — Oui, il faut à tout prix que cet ouvrage m'appartienne, ouvrage unique, splendide, inappréciable. Ah ! sur quelle herbe enchantée a donc marché ce maudit Hovius ?
La possession de l'Arbre des Batailles était donc l'idée fixe du bibliomane Macrin. Il lui fallait à tout prix ce livre, il ne pouvait vivre sans lui, ou plutôt ce livre était sa vie, son âme. — Là où était Y Arbre des Batailles , là était aussi le cœur de Macrin.
Il alla trouver son adversaire acharné, Hovius, car il s'était mis en tête de voir cet angélique in-40. Malheureusement voir n'est pas avoir, et si ce proverbe est vrai pour quelques-uns, combien encore est-il plus vrai pour les collectionneurs !
Après avoir dévoré des yeux le livre d'Honoré Bonet, mais seulement à travers les carreaux de la bibliothèque du triomphant Hovius , Macrin s'en revint chez lui ,. plus découragé et plus amoureux que jamais !
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Tortures inexprimablesque n'a pas pu prévoir le terrible poëte qui écrivit Y Enfer ! — Incessants désirs, toujours inassouvis! Appétences démesurées, mais impuissantes. Rages convulsives. Désespoirs de damnés. Telle était la vie du lamentable Jean Macrin, depuis qu'il savait l'édition princeps de Y Arbre des Batailles entre les mains de l'infernal Hovius.
— Cet Honoré Bonet, se disait-il quelquefois, a bien composé, outre Y Arbre, un livre intitulé : le Songe du Prieur de salon ou Y Apparition de Jehan de Meun, et ce livre doit, lui aussi, avoir une édition princeps — édition qu'on pourrait trouver ; mais est-ce que ce livre est quelque chose, comparé au trésor sur lequel, comme un idiot, Hovius a été mettre la main? — Non! non i Après Y Arbre des Batailles, il n'y a plus de livres. Il n'y en a plus. Ah ! comment pourrai-je jamais posséder cette perle précieuse?
Il cherchait, il cherchait, mais en vain. — Problème impossible auquel la patience ou le génie ne pouvaient apporter de solution. Hovius irait-il se dessaisir jamais de ce qu'il appe-
lait une chose plus rare qu'un corbeau blanc? Il eût été sot de le penser. — Mais, que faire ?
Il y avait, il est vrai, un moyen assez simple, de se procurer Y Arbre des Batailles. Seulement cette simplicité était par elle-même encore bien compliquée. Tout simplement il s'agissait d'enlever par la force ce qu'on ne pouvait avoir par la légalité.
Je vous jure bien que cette pensée-là était venue à l'esprit de Macrin.
Sur ces entrefaites, maître Hovius mourut. — Macrin avait déjà remarqué que cet homme avait le cou gros. Une attaque d'apoplexie emporta, en une nuit, l'infatigable collectionneur.
En apprenant cette nouvelle, mons Macrin tressaillit & songea aussitôt à Y Arbre des Batailles.— Il lui sembla que le ciel s'ouvrait, car, à coup sûr, la veuve d' Hovius allait mettre en vente la bibliothèque de son mari, et alors dûtil sacrifier une partie de sa fortune, il aurait, en toute propriété, le livre d'Honoré Bonet.
Mme veuve Hovius fit, en effet, une vente après décès, et les livres de feu Hovius, catalogués par lui-même, furent mis à l'encan, et, pendant six soirées de suite, les salles de l'hôtel
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de la rue des Bons-Enfants ne se désemplirent pas d'amateurs.
Mais l'infortuné Macrin n'y parut pas. Il avait vu, dès la publication du catalogue, que l'édition princeps de Y Arbre des Batailles ne figurait point dans cette vente, et, de suite, il était allé en demander la cause à la veuve Hovius.
— C'est, lui avait répondu la vieille, parce que mon mari m'a fait jurer de ne jamais me dessaisir de ce livre.
Macrin maigrissait, jaunissait , s'ossifiait à vue d'œil. De nuit en nuit, il devenait plus triste. Il se promenait quelquefois sous les fenêtres de la veuve Hovius & les regardait avec une telle expression que plus d'un se disait que c'était là un amant épiant la demeure de sa maîtresse. — Ah ! la belle maîtresse qu'une édition princeps in-40 !
Un jour, la veuve Hovius lui dit :
— Il y aurait un moyen d'arranger tout cela.
Macrin faillit devenir fou de joie. Il la pressa de s'expliquer ; mais elle s'y refusa, et il partit comme de coutume, le cœur ulcéré, les yeux pleins de larmes.
Le malheureux ne se prit-il pas à rimer des alexandrins en l'honneur de l'édition princeps? Il lui disait :
Ah ! je t'aime, vois-tu, je t'aime, chère idole,
Dont le titre en ma nuit vient, brille et me console.
Je t'aime, livre pur, et gémis comme toi
De me voir loin de toi, de te voir loin de moi!
Je veux bien croire que ce pauvre Macrin faisait, à ses moments lucides, de meilleurs vers que ceux-là.
— Enfin, dame Hovius, vous me direz quel était ce moyen dont vous m'avez parlé !
— Vous le voulez? fit la vieille femme. — Eh bien ! ce moyen est de m'épouser !
— Vous épouser ? Vous !
— Moi ! J'ai juré que ce livre n'appartiendrait jamais qu'à mon mari. Or, si vous devenez mon mari...
— Vous épouser?
— Encore une fois, oui. — Vous ne le voulez pas?
— Moi? — Oh! s'écria Macrin ; mais j'ac-cepte, mais je suis heureux, mais... Comment, n'est-ce que cela?... Ah ! que ne le disiez- vous
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plus tôt !... Vous épouser !... Marions-nous, mère Hovius, marions-nous !
Et, ce disant, il sautait, il dansait, il embrassait à l'étouffer la veuve Hovius, qui devenait rouge lie-de-vin sous ses baisers.
Voilà, déjà, je parie, cher lecteur, un quartd'heure que vous vous êtes dit :
— Allons donc! tout cela n'est-il pas impossible ! Est-ce que cela peut arriver ?
Et vous avez raison, ma foi. Ces choses sont impossibles.
Pourtant, je vous le dis, — ce conte n'est pas un conte.
Passons.
Le 18 juin d'une année quelconque M. Jean Macrin épousa, par devant M. le maire et M. le curé, Mme veuve Marguerite Hovius.
Tout le jour durant, il fut pâle, agité, inquiet, impatient, car il attendait anxieusement l'heure de minuit !
C'est qu'à cette heure-là, faute d'autre chose, sa femme devait lui accorder enfin l'édition princeps, la seule ambition de ce mari d'espèce rare.
Macrin regardait, à tout moment, la pendule qui n'avançait pas à son gré, et certes il eût voulu que le temps prît, par hasard & pour une fois, une allure plus vive que de coutume.
Si le temps se laissait influencer par nos éperons, il prendrait le galop. Mais il a peur de s'essoufler et se hâte lentement. On dit que le temps est un grand maître. J'en suis persuadé.
Enfin minuit sonna.
Macrin poussa un cri de joie bruyant, victorieux.
Puis il sauta sur le bras de son épouse & l'entraîna vertigineusement dans la chambre nuptiale.
— Eh bien, dit alors le bibliomane, celivre... Où est-il?...
— Attendez, mon ami, fit l'ex-veuve Hovius. Attendez.
Elle prit, dans un tiroir, une petite clet que Macrin vit briller tout à coup comme une étoile