HISTOIRE D'UNE GANACHE
digne femme. C'était un ménage heureux en dépit de tout. L'enfant grandissait. Claude avait voulu qu'il portât son nom. Il l'appelait son fils. Catherine aimait son petit à en perdre la raison, ce qui n'est pas commun, chez nous, où les paysans préfèrent leurs bœufs à leurs enfants. Vraiment, elle ne vivait que pour lui. Elle l'embrassait tout le jour durant; né du malheur, le petit Claude lui inspirait peut-être encore plus d'amour.
— Aime-le bienx aime-le bien, disait Claude, — je l'aime peut-être encore plus que toi.
Il aimait l'enfant parce que celui-ci était la joie de Catherine & sa vie même. Le brave homme n'avait pas assez d'attentions & de soins pour sa femme. Les beaux esprits du canton & les philosophes du café Napoléon en haussaient les épaules.
Claude les laissait faire. Il était heureux.
Le petit Claude était poutant devenu un homme, et Claude lui-même allait se changer en vieillard. Ses cheveux grisonnaient. Il avait des rides. Mais toujours jeune d'humeur, et, comme autrefois, naïf & bon, croyant à tout,
excepte, peut-être, au mal ; fidèle, dévoué, rieur à ses moments, légèrement causeur — radoteur, disait-on — en un mot, un bonhomme.
Sur ces entrefaites , le petit Claude tira au sort; il eut un numéro mauvais. Claude n'était pas riche. Catherine ne lui avait rien apporté en dot. On s'était toujours privé pour faire élever le petit comme un monsieur. Il savait lire, écrire, compter. On lui avait appris la grammaire, l'histoire, la géographie, l'arithmétique. Si vous lui aviez demandé la date de la mort de Néron ou de l'avènement de Charlemagne, sans nul doute il vous eût répondu. Mais l'achat de toute cette science avait coûté gros : Claude était presque pauvre. En hypothéquant ses biens & même en les vendant, on ne pouvait parvenir à rassembler une somme assez forte pour acheter un remplaçant. Il faut vous dire qu on avait la guerre, en ce temps-là, et que les hommes coûtaient cher. Un soldat à l'armée, c'était presque un homme mort.
Catherine se désolait. Elie disait souvent : — J'en mourrai, moi aussi !
Et Claude hochant la tête : Non pas, non pas, répondait-il.
Cependant l'époque approchait où les conscrits devaient partir. Malgré toutes les démarches & tous les efforts, on n'avait pas trouvé
HISTOIRE D'UNE GANACHE l3 7
d'argent. La mère, toute maigre & effarée, sanglotait à fendre l'âme.
— Pourquoi te désoles-tu, ma bonne Catherine? lui dit un jour, doucement, Claude. Ton fils est-il déjà parti ?
Et comme toujours :
— Ah! si on me le tue, je mourrai ! dit-elle. Un matin, le vieux Claude embrassa Catherine
& sortit. Le soir, il ne rentra pas. On le chercha partout. Catherine pressentait un malheur. On retrouva le corps de Jean-Claude Meunier, dans le grand étang de Marsaloux. Non loin de l'étang, dans l'herbe , un paysan ramassa un papier.
— Qui donc sait lire l'écriture? demanda-t-il. Une fillette prit la chose & lut :
« Les fils de veuve ne partent pas, Catherine. »
L'AMPHITHEATRE
C'est une bien horrible chose qu'un amphithéâtre de dissection.
N'entrez pas là, car vous y verriez dans toute son effrayante nudité, dans son déshabillé atroce, cette terrible & pâle mort, si belle quelquefois, lorsqu'elle s'enveloppe du péplum de la tragédie!
Tout y est affreux, tout y est ignoble.
Sur une vingtaine de tables de marbres des cadavres gisent , jetés au hasard , comme des paquets & dans des poses dégoûtantes à voir.
Aucune majesté, aucune funèbre illusion. S'il y a terreur, c'est une terreur sinistre & sale.
O les pauvres gens, qui meurent ainsi pour qu'on étale leurs corps sur ces impurs carreaux, — et pour qu'un carabin leur vienne ouvrir le ventre, tout en fredonnant un air de vaudeville •
Une fois, j'y suis entré, — et, presque aussitôt, saisi, écœuré, j'en suis sorti.
C'est qu'ils sont si cruellement laids, si cyniquement étalés, vraiment, qu'on ne peut bien longtemps supporter ce spectacle.
De chaque côté, une rangée de tables, et, sur chaque table, deux cadavresau moins. ..quand il n'y a pas un amas de petits enfants morts...
Oh! les enfants, il y en a beaucoup... pâles, froids, horribles, amoncelés à faire peur...
Pauvres petits êtres, dont les joues étaient roses, et qui se lutinaient peut-être, une semaine avant, sur l'herbe, au soleil!...
Il y a des femmes... il y a des vieillards...
Oh! Hans Holbein , Hans Holbein , oui, c'est là ta danse macabre!...
C'est là ton horrible tableau, tes hideux personnages... Oui, la nuit d'avant, ils dansaient & se tordaient dans une valse infernale, mais le jour les a surpris, et ils sont retombés sur leurs dalles de dissection, éclopés, coupés, tailladés, et conservant encore quelqu'une de ces bizarres contorsions que tu sus leur donner dans ton horrible galop...
L AMPHITHEATRE Izj.1
Des membres épars, des poitrines ouvertes , des crânes défoncés, vous voyez tout cela...
C'est comme un champ de bataille, où vous ne trouvez rien de cette lugubre poésie que la gloire fait encore planer sur le front pâli des héros..*
C'est le réalisme de la mort par la misère, par la faim, par la maladie...
Ah ! vous voulez de la majesté, là? Regardez!
Les troncs sont détachés, les jambes sciées; la chair tombe en lambeaux, les yeux sont vitreux & éteints, les lèvres contournées, les mains crispées...
Loin! loin! Allez plus loin!... Il n'y a là que l'affreux, l'horrible, le cynique...
Allez! il n'y a là que le laid, le repoussant... il n'y a là que le vrai!...
Comment s'était-il endormi là, ce jeune homme?... Quoi ! pouvait-il reposer dans ce charnier, respirer dans cette sentine, et dormir dans cet enfer ?
Il dormait...
C'était presque un enfant...
Il était pauvre & travaillait... le jour, à l'amphithéâtre, la nuit dans sa mansarde ; la nuit, sur les livres, le jour, sur les corps...
Il était pauvre, et n'avait pas mangé, ce jourlà, car il fallait payer sa chambre...
De fatigue & d'inanition, il s'était endormi. — Il s'était endormi dans l'amphithéâtre...
On l'avait oublié...
Les garçons, par mégarde, avaient mal inspecté...
Il dormait, il dormait parmi tous ces cadavres, et d'un sommeil aussi profond que le leur. .
C'est Line légende qu'on chante en vers, à l'hôpital, lorsque les bistouris taillent les muscles, et que les scies brisent les crânes... c'est une légende...
Quand minuit sonna, il dormait toujours , et, sur les tables de pierre, — lentement , lentement, se soulevaient les cadavres...
l'amphithéâtre 143
A travers les carreaux des fenêtres pénétraient les rayons de la lune qui, toute pâle, regardait cela.
Elle vit les morts bâiller longuement sur leur séant, s'étirer comme de bons bourgeois qui s'éveillent... Elle les vit sauter à bas de leur lit glacé, elle les vit courir & danser debout, sans linceul, sans cris, — en silence.
Il dormait, il dormait toujours.
C'est une légende.
C'est une légende.
Tous en rond, gambadant, sautillant, tressautant, comme des fous épileptiques ; tous en rond, se tenant par la main, ils se mirent à courir par l'amphithéâtre, — un tournoiement vertigineux pareil aux rondes des goules & des sorcières aux heures de sabbat.
Il dormait toujours.
Les cheveux au vent, — tout déchiqués, sanglants, informes, les morts s'approchèrent de lui. — Il y avait des hommes & des femmes, des enfants & des vieillards, éclopés, tordus, hachés, rongés, fouillés, vidés...
Ils appuyèrent sur lui leurs mains glacées,
et. aussitôt, il s'éveilla & poussa un grand cri...
— Ah! carabin, carabin, disaient-ils... ah! carabin, tu nous a disséqués, — tu nous a volé notre chair, nos fibres , nos boyaux, notre cervelle... Ah! carabin! carabin! carabin !...
Et, dans leurs mains, il vit des bistouris, des scies, des trocards, des sondes, instruments aigus, longs, terribles... Il se prit à trembler & cria : Grâce!...
Mais les morts ne l'écoutaient pas.
Au jour levant, sur les tables de pierre, les morts avaient repris leur place; mais il y avait dans la salle un cadavre de plus, — un cadavre disséqué par des mains habiles.
C'est une légende, qu'on chante en vers, à l'hôpital.
A PROPOS DE CHIENS