‹ Histoires cousues de fil blancChapitre 14 sur 21 · INDUSTRIE — BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

INDUSTRIE — BEAUX-ARTS

Christian était un garçon de vingt-cinq ans, timide, maigre, aux membres anguleux. — Son œil bleu, rêveur, semblait s'ouvrir sur l'infini. Ses longs cheveux blonds flottaient au vent comme de la soie dorée. — Les passants s'étonnaient de voir ainsi un grand jeune homme en contemplation devant la demeure du vieux juif.

Au bout d'un moment, comme un ours sortant de sa tanière sombre, Jacob allongea son museau long & ridé hors de son taudis, lança sur Christian un de ces regards acérés, froids '& perçants, pareils à ceux des oiseaux de proie.

Christian ne voyait pas le juif. — Il regardait toujours l'enseigne. — Celle de Krook, le mar-

chand d'habits, n'intriguait pas plus les pupilles de l'affaire Jarndyce contre Jarndyce dans BleackHousse de Charles Dickens. — Ces simples mots : Antiquités-Beaux- Arts qui vous semblent peut-être fort simples, représentaient pour Christian, studiosus assidu des Écoles-Libres d'Heidelberg, tout un monde étrange, intéressant, inconnu & qu'il lui importait d'étudier.

Ce Christian était, à vous parler franc, un original. Il estimait qu'un vieux burg tout démantelé, mais plein de ce bon parfum du moyen âge qu'on rencontre si rarement, vaut mieux qu'une maison neuve, quelque époussetée, quelquegrattée, quelque étincelanteet éclatante qu'elle soit.

Et ce qu'il aimait surtout dans le passé c'était la vieille Grèce, toujours jeune avec ses doux poètes, ses sages immortels, ses amours souriantes, ses souvenirs tout imprégnés de poésie, tout illuminés de soleil.

Ne vous ai-je pas dit que c'était un fou ?

... Quand il eut bien examiné l'extérieur de la demeure, Christian entra brusquement chez Jacob Kreûtz.

Il faisait sombre dans cette hypogée qui sentait, pour ainsi dire, la moisissure des siècles &

les yeux du jeune homme ne s'habituèrent que peu à peu à l'obscurité. Il découvrit alors maître Jacob Kreiïtz,! enfoui, perdu dans l'assemblage hétéroclyte de ses richesses. En pareil lieu cet homme, je vous le jure, n'était point déplacé : sa peau ridée, séchée, parcheminée ; son front osseux, ses yeux fixes, enfoncés profondément dans de caverneuses orbites ; ses petites lèvres minces, pincées, surmontées d'une barbe blanche & rare, se terminant, sous le menton, en deux pointes, comme la queue d'une hirondelle — sa pose même, roide, silencieuse, immobile, tout le faisait ressembler à quelque momie égyptienne vêtue à la moderne et préposée par le maître de céans à la garde de toutes ces défroques précieuses. Christian cherchait autour de ce front jaune & poli comme l'ivoire les bandelettes sacrées & le pchent mystérieux lorsqu'il vit la momie se lever & marcher à lui , gravement, et comme en glissant sur les dalles de pierre.

— Que désirez- vous , meinherr ? dit Jacob Kreùtz — ne serait-ce pas un tableau ou une statue !

— Par ma foi, répondit Christian, ce que je désire, je ne le sais guère. Mais les florins ne me manquent pas pour le moment, et je ne partirai point d'ici sans emporter quelque curiosité!

— Très-bien. Parfait. A votre aise. Les eu-

riosités ne manquent pas. — Tenez, ajouta-til en guidant le studiosus à travers le dédale de son pandémonium — ceci est un Raphaël garanti — regardez-moi la tête de cette vierge — n'est-ce point là un chef-d'œuvre? Ces cheveux blonds sont admirables, et par Israël, c'est à s'agenouiller devant cette madone ! — Ne craignez, ici, en aucune façon, la fraude, les copies. — Ces statues grecques sont des statues grecques. Ce Ruysdaël est un original. — Et ce morceau de l'Albane, je l'ai bel & bien payé 10000 florins à mon cousin Mosé Graft. Mauvaise affaire ! — l'Albane doit toute sa célébrité à son nom, doux & pur, et qui fait bien dans une pièce de vers. — Euh ! — Loin, ces maîtres de la décadence, les Guerchin, les Carrache ! — Place à Buonaroti ; place à Raphaël ! — Oh ! meinherr, regardez bien... ce morceau de marbre provient de la frise du Parthénon, aussi vrai que je suis Allemand...

— Meinherr, interrompit Christian, de tout cet assemblage d'objets divers quel est le plus précieux et le plus rare ?

— Est-ce donc celui-là que vous voulez acquérir ? fit Jacob Kreûtz dont les yeux se mirent à briller comme des vers luisants.

— Peut-être.

— Ah ! ah ! ah ! dit le juif.

11 alla chercher dans un recoin un coffret de Venise qu'il ouvrit et tendit à Christian une bague chevalière surmontée d'un chaton, sans ornement, et faite de simple argent. Christian la prit et la retourna en tous sens. Sur le chaton une figure de femme était gravée ainsi que des caractères grecs qui formaient ce seul mot : Vénus A4POAI0H.

— Eh ! eh ! eh ! eh ! fit le juif. — Eh bien ?

— Quelle est cette bague, demanda Christian.

— Un simple anneau ? grec comme vous voyez .

— Un simple anneau?

— Ouvrez-le chaton... ouvrez...

Le jeune homme hésitait. Son cœur battait, sans raison, sans réflexion, il était ému. Jacob lui prit des mains la bague & l'ouvrit.

— Voyez !

Il y avait dans le chaton, une mèche de cheveux , noirs comme de l'ébène & brillants comme un éclat de jais. Ces cheveux étaient longs, réunis délicatement en une tresse microscopique ; ils s'enroulaient sur eux-mêmes et se déroulaient comme un serpent. Ils répandaient même une odeur singulièrement pénétrante et qui surprit Christian.

— Ces cheveux ! Ces cheveux ! s'écria-t-il ! à qui sont ces cheveux?

— Eh ! eh eh ! fit Jacob, voilà l'incroyable — cette bague, écoutez bien, cette bague, que je tiens de mon bisaïeul a été trouvée dans un tombeau Grec, aux environs de Thespies. — Le tertre contenait en même temps une urne, cette urne un rouleau de papyrus, et sur ce papyrus j'ai pu déchiffrer des caractères à demi-effacés qui disaient : « Dipylos, de Milet, fils d'Archémore, en mourant a voulu que demeurassent avec lui ces cheveux qu'il tenait de son amante, l'hétaïre belle en tous les endroits, kv -"? M i^e-rofiivoiç. — Phryné, de Thespies. »

Christian poussa un grand cri, un cri surhumain. Il bondit. Il saisit Jacob par le bras,

— Me jures-tu que tu viens de dire la vérité? s'écria-t-il.

— Par le Saint-Talmud, dit le juif je le jure...

Christian était fou déjà. Il jeta au vieux juif ses florins, s'engagea à payer le soir même une somme énorme, puis, comme un voleur, il s'enfuit, emportant la précieuse bague.

Quand il fut seul, il s'enferma dans sa chambre & colla doucement ses lèvres sur les beaux cheveux de Phryné.

LES FOUS l8l

Et maintenant commence la triste histoire de la folie de notre pauvre Christian — histoire que je vais abréger, fit Chantepleure, & pour vous & pour moi car , vous l'ai-je dit ? ce Christian était mon ami, un ami véritable, et vous devez savoir , par expérience, combien ces originaux, sont rares.

Allons !

Et, d'abord, croyez-vous au magnétisme ? Les savants vous ordonnent de n'y pas attacher d'importance, et notre raison tend à nous persuader que c'est véritablement là une folie. — La belle chose que la raison humaine! Enfin, doutez ou croyez, c'est là votre affaire. Christian, lui, avait la foi.

Il se rendit, le lendemain, chez dame Kate Kœrner, la somnambule, &ce qui se passa dans cette maison , sur l'honneur je l'ignore. Mais Christian en sortit exalté, l'esprit troublé, tout enfiévré d'un amour impossible.

Il erra dès ce moment par la ville tout le jour, se heurtant aux passants , reconnaissant à peine ses amis ou leur parlant de la Grèce & de ses mystères, et des séductions de ce doux

pays où l'oranger fleurit, et des divines hétaïres — c^ de Phidias et de Phrync.

Puis il disparaissait, le soir — où allait-il? Nul ne savait. Je voulus le suivre, une lois — mais je m'égarai dans les rues basses et le perdis de vue.

Quelques-uns disaient qu'il avait rendez-vous avec Satan et que le Walpurgis le comptait parmi ses hôtes.

Je vouslaisse d'ailleurs à penser comme on riait !

Mais Christianavait un oncle. Vous devez connaître son nom. Il s'appelait Meyenborsen. — L'oncle s'inquiéta de la disposition d'esprit de son neveu et le fit, un beau jour, enfermer dans une maison de santé destinée aux aliénés.

Christian parti du point que vous savez, s'était tellement enfoncé dans ces sentiers bourbeux de l'inconnu et du mystère qu'il n'en devait plus sortir. Il y laissait déjà sa personnalité.

L'abordiez-vous en l'appelant par son nom, il se fâchait tout rouge et vous répondait, en criant, qu'il se nommait Dipyle, Dipylos, de Milet.

Sa maîtresse, c'était Phryné, — son pays, la

Grèce. — Il s'y rendait chaque soir, à minuit, et cela, grâce à ce talisman magique qu'il avait découvert — grâce à cette boucle de cheveux qui lui ouvrait, comme le mot des contes orientaux, la porte des mondes évanouis.

De jour en jour augmentait sa folie. — Cette vieille Canidie de Kate Kœrner, il l'appelait maintenant sa bienfaitrice, « car, disait-il, c'est grâce à son art surhumain, à sa science magnétique, qu'il m'a été donné de presser dans mes bras cette morte illustre, ressuscitée aujourd'hui pour m'aimer. »

Cette histoire ne vous intéresse guère, je le crains. Vous ne connaissiez pas Christian. Je vais m' arrêter.

C'est toujours le même dénouement lugubre, la même fin tragique. Le rêve s'en va & cède la place à la réalité qui tue.

Maître Meyenborsen avec son gros bon sens, dit un jour à Christian :

— Mon neveu, savez- vousque vous êtes un sot? Christian souriait.

— Vous dites, continua le digne monsieur Meyenborsen, professeur de l'Université, que ces

cheveux sont les cheveux de Phryné ? — Ah ! ah ! ah! réfléchissez mon neveu... Ces cheveux sont noirs...

Christian bondit.

— C'est vrai, s'écria-t-il avec un cri déchirant, terrible... Ah! malheur!... il m'a trompé!

— Oui, acheva M. Meyenborsen, car Phryné, vous le savez, était blonde... Ah !... Voyez-vous, ce vieux renard de Jacob Kreûtz !

Christian était tombé de sa hauteur sur un siège & ne bougeait plus.

— Or ça, dit l'oncle... vous allez vous guérir, j'imagine, de tous vos tourbillons?... Répondez! Eh! par le diable, je vous parle, mon neveu!

Il s'approcha de Christian & lui prit la main. — Mais il la laissa retomber aussitôt, inerte.

— A moi!... à moi! s'écria le processeur tout effrayé... Venez!.. Holà! quelqu'un! C'est mon pauvre Christian qui est mort!

La main crispée du studiosus serrait encore étroitement l'anneau d'argent qui contenait la mèche de cheveux.

Page 1