L AMOUREUX DES ETOILES
Comment s'appelait-il? Je l'ignore. Nous l'avions surnommé Sulpicius.
C'était un homme encore jeune, mais sec, maigre, long comme le David-la-Gamme de Cooper.
Il allait, un peu au hasard, par les rues, vêtu toujours d'une méchante souquenille bleue, la tête coiffée d'une sorte de calotte dantesque, tenant invariablement à la main un volume d'astronomie ou quelque vieux bouquin, découvert je ne sais où, et traitant de magie ou d'astrologie judiciaire.
Pauvre Sulpicius ! — C'était un philosophe content de peu, vivant à l'aventure, comme les oiseaux du ciel. — C'était un poëte; quand il parlait, il nous disait des choses surprenantes.
— Que nous disait-il ? — Demandez-moi plutôt ce qu'il ne nous disait pas. — Eh ! bien, je vous le jure, nous ne l'appelions jamais que Sulpicius-/e-.Fow.
Un jour, il y a bien de cela dix ans — il y a un siècle! je rencontrai dans les champs Sulpicius.
La campagne, fraîchement attifée, souriait au mois de mai, et comme une accorte paysanne, elle étalait complaisamment sa verte beauté, pleine de si bonnes promesses.
Au détour d'un chemin, contre une haie, au bord d'un étang, Sulpicius était assis. Il regardait le ciel.
Il songeait. ,
Je m'approchai bien doucement — mais trop brusquement encore. — Les grenouilles qui ne craignaient point Sulpicius, s'effrayèrent de mes pas et se jetèrent brusquement à l'eau.
Lui, me regarda d'un air hébété, comme s'il m'eût vu pour la première fois.
l'amoureux des étoiles 187
Puis il me reconnut .
— Et que fais-tu là, Sulpicius ?
— J'attends la nuit.
— Elle viendra bientôt. — N'as-tu point peur de rester ici seul la nuit?
— Peur? Et de quoi aurais je peur? Est-ce que j'ai fait du mal à quelqu'un pour qu'on m'en fasse ? — Je suis l'ami de tout le monde. Non, je n'ai point peur. Je les attends.
— Qui donc attends-tu, Sulpicius?
— A vous, je le dirai — fit-il — mais à vous seul. Vous le savez, chacun aime à confier ses secrets... Eh bien! ici, à l'affût, j'attends... ne le répétez pas... mes étoiles !
Je demeurai stupéfait.
— Oh! merci, tenez, dit le pauvre fou avec un accent qui me toucha. Vous n'avez pas ri !
Et il continua :
— Mes étoiles, voyez- vous, ce sont mes amies, — mes seules amies. — Elles me manquent quelquefois & ne paraissent pas là-haut. Elles croient me décourager. Moi, je suis là, toujours, l'hiver, l'été, là. — Je les connais toutes, je sais leurs noms... et je leur parle. Ces sa-
vants, ils les ont baptisées d'affreux mots grecs ou latins... Ce sont de bien mauvaises gens, les savants... J'ai souvent été tenté de les haïr! — Mais pourquoi ? — Ils sont nés, eux aussi — avec leur étoile — mauvaise étoile — incolore, sans éclat... Pauvres savants !
Donc je me mets ici — monsieur. — La nuit venue, les voilà qui accourent, une à une coquettes — et qui me regardent... oh! mais avec des scintillements si charmants... Vous ne me comprenez pas? — Elles me savent ici. Elles viennent. Je suis leur ami, leur amoureux... et si vous me voyez si souvent gai, rieur — c'est que je suis sûr qu'elles m'aiment.
— Chacune est, sachez-le, l'âme brûlante de quelque femme à jamais célèbre. — Celle que vous appelez l'étoile de Vénus est Vénus ellemême. Cette autre si brillante, c'est Hélène; cette autre, La'is. — Il y a Francesca, là-haut ; il y a Juliette ; — mes amantes s'appellent Cléopâtre, Aude-aux-Bras-Blancs, la fée Viviane, la reine Geneviève , et j'oubliais Valléda, — et j'oubliais cette création divine du grand poète — la Esmeralda, l'Emeraude ! . . . On me dit fou. . .
l'amoureux des étoiles 189
Suis-je fou ?.. Vous appelez fous quelques gens pour faire croire aux autres qu'elles ont leur bon sens... Je ne suis point fou... J'aime & je suis aimé... Savez-vous qui viendra vers moi ce soir. le savez-vous?.. C'est Aspasie...
Il se leva tout à coup & me dit :
— La nuit vient...
Il répéta un peu plus brusquement :
— La nuit vient...
Je compris — et je m'éloignai.
Je quittai le pays, je vins à Paris. — J'oubliai Sulpicius... j'oubliai bien d'autres souvenirs encore!
I Quelquefois pourtant — quand tombait la nuit — lorsque s'allumait au ciel la première étoile, ma pensée revenant tout à coup vers lui, — je me disais :
— Là-bas, là-bas — s'il vit encore— il /es attend!
If)0 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
Quand (il y a deux mois) il me fallut revenir à L... — la première figure connue que j'aperçus fut celle de Sulpicius.
Hélas! pauvre Sulpicius, comme il était changé! — Oh! il n'était plus gai, Sulpicius!
Ravagé, pâli, plus maigre encore qu'auparavant, il courut vers moi, en oscillant comme un grand peuplier que le vent tourmente.
Il me saisit les mains avec effusion, et, sans préambule :
— Mon ami, me dit-il, je ne suis plus fou!
— Est-ce que vous l'avez jamais été, Sulpicius? (je ne le tutoyais plus — je n'osais).
Il me répondit :
— Oui, oui — j'étais fou. Oh ! c'est fini, allez !
— Savez-vous cela, vous? Elles me trompaient. Et il ajouta les larmes aux yeux :
— Ce n'était pas pour moi qu'elles venaient.. .
— Oh! les perfides!.. Ce n'était point pour me voir... La nuit, la nuit — elles venaient simplement pour se regarder, se mirer, se sourire — dans l'étang!...
L AMOUREUX DES ETOILES igi
On me dit qu'il est mort, Sulpicius — mort, peut-être, à côté de sa haie, le regard fixé sur ces étoiles, les menteuses...
Sages ou fous, nous sommes tous ainsi le jouet d'une illusion qui nous égare et que nous devons chérir, puisqu'elle nous fait vivre. . .
Mais qui donc — qui a tué ainsi le pauvre Sulpicius en lui disant :
« Elles te trompent ? »
.TACQ. UES
Cette fois l'histoire est lugubre. Si vos nerfs sont à fleur de peau, vous dit Chantepleure, rentrez-les ou ne m'écoutez pas.
Au collège, continua-t-il nous étions, Jacques & moi, dans la même classe. — C'était un garçon un peu rêveur, ami de la solitude et n'aimant pas les jeux bruyants de ses camarades. Je l'aimais beaucoup, chose toute naturelle ; il était doux, affable, plein de cœur. — Il n'avait guère que mon âge — (je m'en souviens, il avait mon âge justement) et cependant je le respectais comme je respectais les grands.
Je me trompe : on ne s'incline, étant enfant, devant les grands, que parce qu'ils sont les forts.
— Et ce n'était point parce que je le craignais que je respectais Jacques. C'était plutôt parce que je le plaignais.
Il y avait, sur sa figure, je ne sais quelle tristesse qui faisait mal, dans ses yeux pleins d'une souffrance intime , et comme cachée, une précoce amertume. — Je le vis, une fois, — c'était un jour de sortie, un jeudi soir — je le surpris, la tête dans ses mains, seul, dans un coin... il pleurait...
C'était alors un enfant encore...
Jusqu'à l'âge de vingt ans, je ne le quittai pas. Nous nous séparâmes, nos études achevées.
— Je le perdis de vue, un an ou deux. — Je le croyais parti pour l'Italie ; je savais son goût pour les voyages... Quelquefois je me prenais à l'accuser de ne m'écrire point. — Pauvre Jacques !
Il y a un an, — oui, il y a eu un an hier — je vis passer sur le boulevard, au bras d'un vieux m nsieur, un jeune homme, qui marchait rapidement et ressemblait à s'y méprendre a mon
ami Jacques. — Mais Jacques, me disais-je, est de beaucoup plus jeune que lui!
Puis, un instant après :
— Et si c'était Jacques? m'écriai-je.
Je courus. — Je rejoignis les deux promeneurs. Je ne m'étais point trompé : c'était Jacques.
Il m'embrassa avec effusion ; je vis des larmes dans ses yeux. Puis il me présenta au vieux monsieur, qui était son père.
— Par ma foi, me dit celui-ci, je suis bien charmé de vous voir, mon ami — permettez-moi de vous donner ce nom, c'est celui que vous donne mon fils. Je vous connaissais par Jacques, qui parle de vous bien souvent. — Je vous savais à Londres, et j'en gémissais...
— A Londres?... interrompis-je, tout étonné.
— Sans doute, dit vivement Jacques — et depuis quand es-tu de retour ?
Je ne comprenais point ses paroles , mais je compris son regard — et je répondis :
— Depuis deux jours.
— Pardieu, dit le père, nous fêterons ce retour au château.
— Êtes- vous libre demain, êtes -vous libre lundi? — Fixez votre jour, nous sommes à vos ordres !
Je surpris dans les yeux de Jacques je ne sais quelle hésitation, une tristesse , une crainte... Je répondis au hasard... J'acceptai, pour le lendemain, l'invitation de monsieur de B...
Jacques, aussitôt, s'approcha de moi, et tout bas me dit :
— Une lettre de moi t'expliquera tout.
— A demain! fit M. de... en me saluant. Gardez notre adresse, monsieur. — Il me mit dans la main une carte.
Je les regardais s'éloigner, immobile, étonné, atterré.
Rentré chez moi, j'examinai la carte de M. de... que j'avais roulé, tout en marchant, sans la regarder. — Arnaud de B... disait-elle — au château de Lussan, près l'Isle-Adam. — Ces derniers mots étaient écrits au crayon, probablement delà main de M. de B...
Je ne reçus point de Jacques la lettre qu'il m'avait annoncée. J'étais, le lendemain, exact au rendez- vous — M. de B... me reçut lui-même, à la porte de son parc. — Il jardinait, en ce moment, comme un bon bourgeois de Paris épris d'horticulture.
Il me parut d'une rare gaieté, et m'embrassa avec de grands éclats de voix.
— Salut à l'ami de mon fils ! C'est chose rare que l'amitié! — L'amitié est un présent des dieux. Olede amicifia! Vous avez lu Cicéron, n'est-ce pas? Croyez-vous qu'il pût parler mieux que Berryer?
Allons, je dis des sottises, et l'on nous attend. Venez.
Jacques, en ce moment, accourait. Il me sembla pâle, égaré.
— N'as-tu point reçu ma lettre ? me dit-il à voix basse.
— Non... non, répondis-je.
— Ah ! malheureux !
Et il frappa du pied la terre.
— Mais qu'y a-t-il donc, mon Dieu ? lui demandai-je.
— Tu le verras, tu le verras, me répondit-il avec douleur...
Sa voix était grave, vibrante, étrange... Elle me fit mal.
Tenez, abrégeons cette histoire... J'aurais voulu l'oublier à jamais, et à l'heure qu'il est, j'hésite si je ne dois pas m'arrêter et vous laisser là... Mais non, j'éprouve un amer plaisir à me
souvenir de ce drame et à le revoir en le racontant.
M. de B... me présenta a sa femme. — Elle me salua d'un léger mouvement de tête... Son visage était pâle, osseux, elle leva les yeux sur moi. — Je reculai, ces yeux étaient atones , sans expression, sans flamme , sans regard. — Elle me dit :
— Vous êtes le bienvenu !
Et c'était une voix rauque , sourde, étranglée qui parlait.
Je regardai autour de moi.
Je vis Jacques, plus pâle encore que tout-àl'heure, courbé et le front dans ses mains.
M. de B... s'approcha de moi :
— Ne craignez rien, me dit-il, sa folie n'est point dangereuse. — C'est de l'atonie, de l'inertie, mais rien de plus.
Involontairement, je poussai un cri... C'était terrible, cela.
La folle me regarda :
— Ne craignez rien, dit-elle, il ne vous fera pas de mal.
De qui parlait-elle? — On se mit à table. — Triste repas, j'étais à côté de Jacques. Je n'osais
lui parler. — M. de B... seul, lançait, de temps à autre, quelque saillie. — C'était un bon vivant, qui me parut grand ami des gaietés champenoises et des mots salés de notre rieuse Gaule. — Il ne buvait pourtant que de l'eau. Il n'y avait que de l'eau sur la table.
Au dessert, M. de B... appela le domestique.
— Des vins fins, dit-il, des liqueurs.
— Oh ! mon père, s'écria Jacques...
— Ah ! ah ! ah ! ah ! fit la folle avec un éclat de rire perçant, enfin!...
— Des vins, des liqueurs, dit M. de B... Il se leva, l'œil courroucé.
— Ne suis-je pas le maître, ici? — Du vin, morbleu! — Madame, ne riez pas... J'irai chercher ce vin moi-même... Je boirai toute ma cave, ce soir... Jacques, laissez-moi... M'avezvous entendu, Gauthier ?
Le valet sortit.
— Ah! je saurai bien , continua M. de B... en marchant à grands pas dans la chambre, je saurais bien vous mater tous ! — Et pourquoi ne boirais-je pas de vin? Le médecin ? ah ! le médecin ! c'est un fou, le médecin ! je le tuerai, le médecin !
— Ah ! ah ! ah ! ah ! dit encore la folle, il le tuera !
M. de B... bondit comme un tigre — mais Jacques s'était élancé.
Il repoussa brusquement sa mère et saisit M. de B... par les mains. — M. de B... tenait un long couteau de table, Gauthier le lui arracha bientôt et entraîna Mme de B... qui riait toujours de son rire funèbre.
Oh ! la triste histoire !
Le soir, je trouvai chez moi ces simples mots .
« Tu me verras demain. Ne viens pas.
« Jacques. »
C'était la lettre qu'il m'avait promise. Elle était arrivée trop tard.
Je savais toute la vérité maintenant.
Je vis Jacques le lendemain. — Jacques, les vêtementsen désordre, le regard perdu — fou luimême...
— Il l'a tuée, mon ami, me dit-il, il l'a tuée !
Et, il m'étreignit dans ses bras nerveux, grinçant des dents, hurlant de douleur, — une bête fauve.
Ma tête s'égarait. — Je tremblais de compren-
dre et, lui, demeurait sur une chaise, abîmé dans son horrible souffrance...
On relevait, cependant, au château de Lussan, deux cadavres — celui de Mme de B... pourtant au cou une entaille profonde, celui de M. de B... suicidé après avoir commis le crime où le poussait sa folie.
Avant que personne eût pu s'éloigner de Jacques (le monde est ainsi !) — Jacquess'était éloigné de tous.
On retrouva son corps dans la Seine.
Et, maintenant, vous me demanderez le mot de cette terrible énigme, le sens de ce drame, la clef de cet enfer...
Laissez-moi, là-dessus, me taire — cherchez comme j'ai cherché.— Combien autour de nous de mystères non expliqués, de problèmes non résolus, insolubles peut-être d'ailleurs et combien d'histoires en ce monde dont le dernier mot est : « Pourquoi? »
La figure du baron Gérard de Tournière était une de celles qu'on se montre habituellement au Bois, et qui apparaissent inévitablement aux premières représentations, gourmets de primeurs dramatiques, que ce soit un vaudeville delà Comédie française ou une opérette du théâtre Déjazet.
Il était élégant ; ses cheveux étaient assez frisés, ses dents assez blanches, ses yeux assez grands pour que les femmes le trouvassent joli garçon ; et son nez trop busqué, son large front déjà dégarni, ses joues un peu creuses, corrigeaient suffisamment toutes les qualités qui lui eussent fait infliger le titre terrible de bel homme.
Gérard avait trente-cinq ans tout au plus , mais sa vie était déjà bien remplie. A propos
d'un duel où le baron avait servi de témoin à un de ses amis, Jules Reynaud, le chroniqueur, avait tracé de Gérard le portrait suivant :
« Le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un homme, par le temps qui court, c'est de dire de lui qu'il n'est pas de son époque.
« Gérard aurait dû naître au moins cent ans avant ce siècle de plaqué.
« Il a toutes les élégances d'autrefois, toutes les délicatesses de langage, tous les élans, toutes les ardeurs d'un héros de roman ; mais, à l'étroit dans cette vie où chacun de nous se débat si lugubrement, il va, vient, crie, se lamente et cherche, toujours en quête d'un idéal toujours envolé.
« Dans un monde incertain où il a souvent mis le pied, pour voir de quel humus est fait le sol, on a une singulière façon de peindre ce caractère.
« On dit simplement :
« — C'est un capricieux !
<c Les caprices du baron pourraient porter un autre nom et s'appeler des convictions, peut-être.
« Gérard est un homme de foi, le malheureux ! il croit à trois impossibilités cruelles : la Gloire, V Amour, et la Liberté.
« Il y a soixante-quinze ans, il eût accompagné Lafayette en Amérique et reçu gaiement
une ou deux balles sous le drapeau de Washington.
« Je l'ai souvent entendu dire que la mort de Byron à Missolonghi valait mieux que toutes ses œuvres.
« Il n'aime pas ce poëte du désenchantement.
« La vie a beau user peu à peu, une à une, toutes ses illusions, il en conserve encore de splendides trophées, et son cœur est si plein que tous les désenchantements du monde ne pourront le tarir.
<c Le baron Gérard n'en est pas moins confondu, par ceux qui ne le connaissent point, dans cette foule turbulente qui n'a qu'un dieu : le plaisir, et ne semble avoir qu'un but : l'oubli. B
Un matin, Gérard se leva de fort méchante humeur.
Il s'était endormi, la veille, en lisant un mauvais livre, et il avait fort mal digéré cette lecture pendant son sommeil .
Son premier coup d'œil fut pour la couverture du volume qui étalait sur la table, à côté du lit, un titre flamboyant.
— Oui, dit-il tout en s'habillant, on trouve des titres... mais où sont les œuvres?
Il n'avait pas achevé sa toilette, que son domestique lui annonçait M. Louis Bonnard. Ce nom, que cache au public le pseudonyme d'un vaudevilliste illustre, était celui d'un ami.
— Qu'il entre, dit Gérard.
Louis entra, tendant les deux mains au baron.
C'était un homme assez grand, l'œil intelligent, la bouche railleuse '& un peu amère, la démarche légèrement brusque.
Il avait le même âge que Gérard, qu'il avait connu dix-huit ans auparavant au collège.
— Mon cher ami , dit-il en se jetant sur un fauteuil, il y a longtemps que je voulais te venir voir. Impossible! J'étais entraîné je ne sais où, par je ne sais qui ; les journées filaient comme des hirondelles, et j'avais dépensé des semaines entières sans avoir accroché une minute à moi. Tu ne m'en veux pas ?
— En aucune façon.
— Ma foi, je t'avoue que j'ai besoin de causer avec toi ; ta parole me retrempe, elle me rajeunit.
— Quel âge as-tu ?
— Trente-cinq ans, dont quinze ans de vaudevillisme, total : cinquante ans. De temps à autre, une longue causerie avec toi m'enlève dix années, que je regagne, il est vrai, le lendemain
en taillant du dialogue pour Gil-Pérès; mais c'est autant de pris sur l'ennemi. Cette fois, en sortant de chez Vachette où nous avons soupe jusqu'au jour, je me suis fait jeter à ta porte ; je suis monté et je viens te dire : as-tu une journée à perdre ?
Gérard tendit la main au vaudevilliste.
— Allons, dit-il, tu ne m'oublies pas tout à fait.
— Moi? t'oublier? jamais de la vie!... Ah ! si songer à toi équivalait à vivre avec toi, j'aurais fait un chef-d'œuvre dans l'année, et l'amusant faiseur de gaudrioles Bonnard deviendrait M. Louis Bonnard, auteur de***, comédie taillée sur le patron de Balzac.
— Pourquoi ne travailles-tu pas ?
— Je ne travaille pas ! fit Bonnard, que distu là, malheureux?... Mais je m'épuise, mais je me consume... Toutes les affiches de Paris sont ornées de mon pseudonyme ; je donne à la fois trois actes aux Délassements, une bouffonnerie au Palais-Royal, une parodie aux Variétés, j'entame un pe'tit acte pour le Gymnase & cinq grands actes pour les Folies-Dramatiques. Je noircis des rames de papier , je fais gémir la presse dans les deux Mondes — Je ne travaille pas!... Mais si j'avais su qu'entre l'auteur dramatique et le bureaucrate la distance était si
petite, mon cher Gérard, j'eusse simplement pris la succession des affaires de mon père. Je gagnerait honnêtement dix fois davantage, je m'agiterais dix fois moins, et je serais « ce cher monsieur Bonnard, » qui dirige, rue du Sentier, un si grand magasin de draperie, au lieu d'être Louis Bonnard, le rival de tel & tel, qui tient boutique d'argot à l'usage du public intelligent des petits théâtres.
« Je te dis cela, à toi, mon ami, parce que tu me comprends, je le sais. Pour un empire, je ne me livrerais pas ainsi à un confrère. On se moquerait bien trop de moi ! Nous sommes tous ainsi, Gérard ; regarde-nous, un soir de première représentation : sur tous nos visages, des sourires ; sur nos lèvres, des bons mots, de jolis scepticismes, d'attiques railleries. On va, on vient, on salue, on brille, on parade, on papillonne ; mais quand, les uns & les autres, il ont regagné leurs logis, ces beaux comédiens"; lorsqu'ils ont déposé leurs masques, ces fanfarons de gaieté, de contentement, de bonheur, c'est alors qu'il faudrait les voir. Ah ! que de pleurs sous ces rires! que de douleurs déchirantes sous cette joie ! Cela me rappelle ce chef-d'œuvre de Préault qui représente une gracieuse femme tenant un masque devant son visage; le masque sourit, mais, derrière, le visage se creuse de rides
sinistres, et sur des joues creuses coulent lentement des larmes amères.
« Je ne sais pas pourquoi je me plains ; c'est bien fait pour moi ! L'esprit m'a tué. Je me suis lassé de rouler toujours le rocher de Sisyphe du travail sérieux & solide. On paye deux cents francs dans une Revue un travail complet sur quelque question d'économie politique à un pauvre diable qui a pioché trois mois là-dessus.
« Un de mes vaudevilles, fait en fumant, broché en causant, bâclé en soupant, me rapporte trois mille écus. C'est affreux, cela; j'en rougis. Mais le pli est pris ; je n'en sortirai pas. D'ailleurs, j'ai tout escompté ; je suis jugé, jaugé : — homme d'esprit, rien de plus. Et je monnaye mon esprit, — puisque j'en ai, — et j'aurai des rentes, et je ferai rire mes contemporains; mais, comme tous les bouffons, passés et futurs, je les ferai rire aux dépens de moi-même. Tu l'as voulu, George Dandin!...
« Et maintenant, ajouta Bonnard, n'en parlons plus. — A propos, Gérard, j'ai reçu mon service pour le Vaudeville ce soir. Tu en prends la moitié ?
— Dispose de moi, dit Gérard. »
Un quart d'heure après, nos deux amis, attablés chez Bonnefoy, déjeunaient de fort bon ap-
petit & continuaient à l'envi la conversation commencée le matin.
— Mon cher Gérard, disait Louis, tu es, en dépit de tout, un homme heureux. Tu as la foi. Voilà qui vous soutient largement dans les tempêtes de la vie ! Figure-toi un cercle de liège qui vous enserre ; le vaisseau peut bien se briser & l'océan faire rage ; on surnagera toujours. Voilà la foi. Lorsque Jésus-Christ marchait sur la mer sans enfoncer, c'est qu'il avait la foi, tout simplement. Mais, pour en revenir à toi, mon ami, la flamme intérieure qui t'anime doit suffire amplement à ton bonheur. Tes souffrances, si tu en as, n'ont rien de mesquin. C'est quelque chose, que de souffrir avec grandeur. Être assommé dans une ruelle par un goujat qui veut vous enlever votre montre, c'est affreux ; mais tomber sous le poignard de conjurés, après s'être couvert la tête de sa toge, c'est convenable. Au fond ce comédien de César n'était pas fâché de finir ainsi.
— Allons donc ! fit Gérard, toutes les souffrances se ressemblent.
— Je ne suis pas de ton avis.
— Crois-tu que le travailleur qui passe sa journée à sa forge & s'abrutit auprès d'une fournaise n'est pas plus heureux que moi; qui ai passé ma vie à chasser des chimères?
— Je ne le crois pas, fit Bonnard. Le forgeron a ses chimères aussi, qui l'ennuient, qui l'obsèdent, et de plus, la forge qui l'exténue lorsque le temps est chaud comme aujourd'hui. Mais tu parles de tes chimères, malheureux ! Tu te plains d'en nourrir tout un troupeau. Ce sont là, mon cher ami, les seuls parasites utiles. Me permets-tu deux ou trois questions ?
— Quelle idée !
— Gérard, mon ami, depuis le moment où nous avons quitté le collège, toi pour jouir de ta fortune, moi pour fondre les épargnes que m'avait laissées mon père, dis-moi, n'as-tu pas aimé?
— Si fait, dit Gérard, et cruellement trompé...
— Je t'arrête... Tu as aimé, cela suffit. Je n'ai pas aimé, moi, et j'ai été trompé autant que toi, plus que toi... Et par qui? non point par des grandes dames de la Tour de Nesle mais par de jeunes ingénues sans cœur & sans orthographe Donc tu as aimé... De plus tu as suivi le mouvement artistique de notre temps. Tu as encouragé les arts, ô Mécène! Tu as acheté des tableaux, applaudi des musiciens , encouragé des littérateurs...
— Soit.
— Quoi encore? Tu as fait bravement le coup de feu en Juin : tu voulais, comme Cicéron, sauver la République ! Bref, tu as aimé.
vécu, en un mot. Ton oisiveté féconde vaut mieux cent fois que mon inutile mouvement. Moi, pendant que tu voyageais ici et là, au Caire, en Amérique, dans l'Inde, étudiant les mœurs, dessinant des costumes, déposant à Bombay des couronnes sur la tombe de Victor Jaequemont et envoyant ton or à Raousset-Boulbon pour l'aider à conquérir la Sonora, moi, cher, après avoir jeté aux orties ma confiance dans le grand art (hélas ! j'avais rêvé d'être Schiller, d'être Byron, d'être Hugo), j'allais m'inspirer des vaudevilles et des féeries de mes confrères, le soir, et je sentais jaillir de mon cerveau des conceptions sublimes telles que les couplets que chante mademoiselle Amanda, dans Oh! hé! les autres, pièce en trois actes et quatorze tableaux :
Je suis l'imagination,
La fée ardente et vagabonde,
Qui bouleverserait le monde,
Etc.
Ou ceux de mademoiselle Berthe, qui remplit
le rôle de Y Asperge et donne si gracieusement
la réplique à Y Artichaut sur l'air de Ne raille^
pas la garde citoyenne :
Oui, sachez-le, c'est moi qui suis l'asperge,
Qu'on aime à l'huile, à la sauce, et qu'on sert
Au riche, au pauvre, au mat'lot sur la berge,
Aux Tuil'ries comme au Café-Concert.
Ne crois donc pas que je cède la place
A toi, banal légume, car il faut
Que je proteste ici contre la race
Qu'on peut nommer les vrais cœurs d'artichaut.
LES CAPRICES 'DE GERARD 2l3
Oui, c'est par de tels rondeaux qu'il faut arriver à corriger les mœurs, et je moralise sur ce ton pendant une demi-heure. Ah ! mon cher Gérard, comme tu es loin de mes ennuis!
De nous deux, le plus malheureux, ce n'est pas celui qui porte avec lui la maladie de l'infini ou de la désespérance, — le beau nom, si cruel ! — mais celui qui a laissé fuir, par faiblesse, par paresse peut-être, toutes les occasions, toutes les convictions fortifiantes, et qui se voit médiocre, après s'être senti presque grand.
Maintenant , ajouta Louis Bonnard, brisons là, s'il te plaît, et allons faire un tour de Bois.
— Allons ! dit Gérard.
On était alors aux premiers jours de juillet.
Le soleil rendait supportables les arbres poudreux des allées du Bois, et les attelages se croisaient au milieu de nuages de poussière.
Étendus dans une voiture découverte, Gérard et Louis regardaient, presque sans parler, la longue file d'équipages qu'ils eussent pu toucher en étendant leur main gauche.
De temps en temps ils rencontraient un visage de connaissance et saluaient gracieusement, tan-
tôt à l'espagnole, en agitant le bout des dogits, tantôt à l'anglaise , en portant la main au rebord du chapeau, — quelquefois aussi à la française.
Gérard est peut-être un des derniers grands seigneurs qui aient su galamment arrondir les bras pour le salut.
Peu de gens savent saluer.
Le roi Louis-Philippe y mettait, dit-on, une grâce exquise.
Parfois Gérard échangeait avec Louis quelques mots rapides.
— Quelle est cette personne ?
— Une actrice.
— Elle est jolie. Je la croyais brune.
— Elle l'était; mais son petit vicomte n'aime que les blondes.
— Elle s'est fait teindre les cheveux ?
— Elle en a pris d'autres.
Ou bien encore.
— Quel est ce cavalier ?
— Le colonel Worden, un des plus élégants gentlemen de Paris et de Londres.
— Je le connais.
— 11 voltige de salon en salon pendant que son remplaçant, qui porte son nom, donne la chasse aux thugs dans les jungles de l'Inde, et lui gagne des grades en recevant des blessures.
— De telle façon qu'on peut féliciter à Paris sir James Worden de s'être couvert de gloire à Cawnpore.
— Parfaitemant
Gérard tout à coup poussa une petite exclamation mêlée d'admiration & de surprise.
— Regarde cette femme.
— La séduisante créature !
— Quel est son nom ?
— J'allais te le demander.
— Elle est charmante.
— Blonde, blanche comme du lait, les mains fines , le cou onduleux : c'est une princesse russe.
— Allons donc, fit Bonnard. C'est une Walkyrie.
Celle que Bonnard appelait ainsi ossianiquernent regardait en ce moment Gérard .
Couchée dans une calèche élégante, elle se laissait comme bercer par le trot de deux magnifiques chevaux noirs. Sa main droite jouait avec un petit éventail chinois.
Elle tournait vers Gérard un doux visage, fin, régulier, encadré dans des cheveux blonds, qui semblaient parfois lancer des rayons fauves.
Gérard était assez rapproché d'elle pour lui parler.
Son regard rencontra l'œil bleu, grand & élec-
2l6 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
trique de cette femme, et ne put en supporter l 'éclat.
La voiture de la jeune femme dépassa bientôt celle de Gérard.
— C'est une apparition ! dit-il alors en souriant ; c'est une fée !
— Ta fée, en tout cas, est comtesse, dit Bonnard. As-tu remarqué les armoiries de sa voiture ? Un lion d'argent rampant sur champ d'azur!
— Je n'ai vu que ses yeux, dit Gérard.
— Oh ! des yeux superbes, longs comme ton petit doigt, ovales & pleins d'une vive flamme... sans compter une nuque ravissante : Edith au col de cygne! Toilette charmante, un cocher qui ressemble fort à un Kalmouck, et chevaux d'un prix excessif...
— As-tu remarqué cela d'un coup-d'œil?
— Certes. N'est-ce pas mon métier? L'analyse, mon cher ami, il n'y a que ça. Puis, si tu veux de l'induction, je te dirai que ce cocher, évidemment russe, a été amené par elle de làbas. Elle ne semble pas connaître grand monde : donc elle n'appartient pas au monde officiel. Elle est cependant riche & fort riche. Il faudrait savoir pourquoi elle a quitté la Russie... Ah! dit-il au bout d'un moment, j'y suis : cette Russe est une Polonaise !
— A quoi vois-tu cela? demanda Gérard.
— Mon ami, une Russe est aussi distinguée & aussi belle qu'une Polonaise, lorsqu'elle est belle & distinguée. Toutes les femmes du Nord ont la même séduction : blonde & neigeuse. Mais une Polonaise est en quelque sorte une Française sous le rapport de la grâce. As-tu vu comme elle agitait gracieusement son éventail, comme elle regardait languissamment & spirituellement à la fois autour d'elle ? Il n'y a qu'une Parisienne pour avoir cette attitude comment dirâi-je? aiguisée! Or, les Polonaises sont les Parisiennes du Nord.
— Ah ! ça, mais tu sais tout, tu vois tout...
— Ah 1 ça, mais, dit Louis, tu ne vois rien. Allons, c'est que tu es amoureux de cette femme!
— Es-tu fou ?
— Je m'en vante. Franchement, mon cher Gérard, si tu veux sur la belle inconnue tous les renseignements possibles, voici Oginski, — un de mes amis et le tien, parbleu ! — qui nous en donnera de reste.
Il désignait un piéton qui marchait à leur gauche.
Louis l'appela & lui fit signe de monter dans la voiture.
— J'ai à vous parler, lui dit Gérard.
2l8 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC*
Oginski prit place ù côté de Gérard, en face de Louis, qui avait pris le strapontin.
Cet Oginski, dont le nom est célèbre en Pologne, avait quarante ans passés.
Sombre dans sa pauvreté, il savait faire énergiquement respecter son exil.
Il travaillait, donnant ici et là des leçons de mathématiques ou de sciences naturelles, écrivant des notices pour les dictionnaires biographiques, copiant de la musique comme Rousseau, faisant des traductions des classiques latins, — et trouvant encore le temps de s'occuper de loin des intérêts de la patrie.
A le voir passer, grand, légèrement courbé, les yeux noirs & vifs, le nez gros, les cheveux noirs, la barbe presque inculte, toujours boutonné dans un paletot noir, et marchant l'œil à terre, on eût deviné le vaincu qui n'a pas encore pardonné sa défaite ni renoncé à la revanche.
— Quelle est donc cette femme? dit Gérard en désignant à Oginski l'équipage de la Walkyrie.
— Je soutiens que c'est une Polonaise, dit Bonnard, mais dans tous les cas elle vient du Nord ; vous devez la connaître, Oginski.
— Certes, fit le Polonais avec un triste sourire, qui vint comme rafraîchir sa rude physionomie. C'est la comtesse Mynska.
— J'en étais sûr, dit Louis. Nous aurions dû parier.
— Elle est bien belle, dit Gérard.
Oginski hocha la tête.
— La beauté n'est rien, dit-il; mais la comtesse est bonne & son âme est grande. On l'a chassée de là-bas. Les Russes en avaient peur. Le courage est contagieux.
La comtesse, continua-t-il, est une Polonaise de sang & de cœur. Elle hait l'oppresseur comme nous le haïssons tous. Riche, elle avait des serviteurs nombreux. Les laboureurs ne manquaient pas sur ses terres & les faucheurs non plus. Or, une faux est redoutable. La comtesse recevait bien des gens chez elle. On causait ; le bruit des voix effraie les amis du silence. Le gouverneur de Posen s'est plaint.
La comtesse a compris sans doute que les vexations commençaient. A quoi bon résister quand l'heure n'est pas venue? Elle est partie.
— - Y a-t-il longtemps qu'elle est en France?
— Un mois tout au plus.
— Et son mari?
— La comtesse est veuve.
— Ah! fit Gérard.
Et Louis remarqua une certaine préoccupation sur son visage.
— Laconnaissez-vous intimement? dit Gérard.
— Les Oginski & les Mynski étaient frères d'armes. La comtesse est ma sœur par l'âme. Son arrivée ici m'a comblé de joie. Je l'ai connue bien jeune, et elle ne se souvenait pas de moi ; mais les amis sont rares, et elle savait qu'elle pouvait se fier au fils de Ladislas. — Je la vois presque chaque jour, et nous causons du pays, de ses douleurs, de ses désespoirs, de ses espérances.
Oginski se tut.
Il parut réfléchir.
Gérard le regardait.
Il eût voulu savoir encore de nouveaux détails sur la comtesse, il eût écouté ainsi bien longtemps encore.
Louis le devinait sans doute.
— ■ Comte, dit-il au Polonais, — et le pauvre Oginski tressaillit en entendant ce titre qui semblait ne plus lui appartenir depuis que le comté lui avait été arraché, — vous voyez là ( il montrait Gérard) un admirateur de la comtesse... Il l'a aperçue tout à l'heure pour la première fois, et l'amour coup de foudre...
— Louis, dit Gérard. Je t'en prie...
— Soit, fit le journaliste. Ne plaisantons pas. Mais je suis sûr que ta secrète pensée est de sa-
voir comment tu pourras revoir la comtesse Mynska.
Oginski hocha la tête en souriant.
— Mon Dieu, dit-il, je conçois bien cela. Elle est la séduction même. Mais ne connaissez-vous pas la princesse Cz..., monsieur de Tournière?
— Si fait, dit Gérard.
— Vous reverrez, en ce cas, la comtesse chez elle... La princesse donne, dans quelques jours, une fête d'été en son hôtel, et n'aura garde de vous oublier.
— Allons donc! dit Bonnard. Vous rendez ce pauvre Gérard le plus heureux des hommes, Oginski.
— Ma foi, dit le Polonais presque gaiement, je vous présenterai moi-même à la comtesse, monsieur de Tournière. Et l'on n'a pas tous les jours à se faire le parrain d'un homme tel que vous !
Gérard tendit la main à Oginski. Le comte sauta à terre, salua & s'éloigna lentement du côté de Paris.
— Sais-tu où il va? dit Louis.
— Non.
— Dans quelque hôtel des Champs-Elysées, rue de Balzac, je ne sais où, enseigner la grammaire à des enfants. Le pauvre homme! ajoutat-il en soupirant.
— L'honnête homme! dit Gérard.
Par un de ces hasards dont fourmille la vie parisienne, Gérard & Louis aperçurent, en entrant le soir au Vaudeville, la comtesse Mynska, seule dans une loge.
— Voilà, dit Louis, ce qui peut s'appeler jouer de bonheur. Tu pourras détailler à ton aise cette beauté septentrionale. Je plains l'auteur, dont tu n'écouteras la pièce que mo érément.
Le fait est que Gérard, durant toute la soirée, jeta du côté de la comtesse autant de regards que le lui permettait la plus stricte convenance.
Elle s'en aperçut, sans aucun doute, et quand ils sortirent, Louis soutint à Gérard que la comtesse les avait lorgnés.
— Ce qui ne constitue pas, dit-il, une bien grande victoire. — Nous n'en avons pas moins passé une soirée charmante. Je suis abreuvé d'esprit.
— N'est-ce pas, qu'elle est ravissante?
— Le troisième acte surtout.
— Eh! fit Gérard, je te parle de la comtesse & non de la comédie.
— Songe à tes amours, répliqua Bonnard. Il est bien naturel que je pense à mes charpentages.
Oginski ne s'était pas trompé.
Quelques jours après, Gérard recevait une lettre d'invitation à la fête donnée par la princesse Cz...
Il allait donc la voir, lui parler!
Gérard, l'homme de toutes les élégances, était encore un valseur achevé.
Ce qui se dit en valsant est long comme un chapitre de roman. On entre dans le cœur d'une femme en la faisant tournoyer pendant dix minutes autour d'un salon bien mieux qu'en lui sauvant la vie ou en défendant son honneur.
Donc, il valserait avec elle.
La fatuité n'était pas le péché mignon de M. de Tournière.
Son originalité, il la plaçait dans son âme & non dans la coupe de son habit.
Et pourtant il demeura bien longtemps devant son miroir à faire son nœud de cravate.
Il y avait, accroché à la muraille, à quelques pas de lui, un portrait de Gérard de Tournière, en costume de gaucho mexicain, qui, avec ses dents blanches tranchant sur un visage bronzé, semblait railler profondément cet élégant Gérard, jadis occupé à la chasse au bison ou à la poursuite du tigre, et maintenant absorbé par les plis de son gilet & la glaçure de ses gants.
Une heure après, le baron Gérard entrait dans le jardin de la princesse Cz.., converti pour la
circonstance en un salon où toute la flore terrestre s'était donné rendez- vous.
Il y avait à peine mis le pied que Louis accourut vers lui, accompagné du comte Oginski.
— Eh bien, dit Bonnard, elle est ici. Vite, que ton cœur batte & que ton émotion se traduise, par une pâleur d'Antony.
Gérard haussa les épaules.
— Bah! j'ai tort de rire, fit le journaliste; Oginski me racontait il n'y a pas cinq minutes comment un général russe a osé faire pendre l'autre semaine un gentilhomme lithuanien. C'est atroce!
Les fêtes de la princesse Cz... ressemblent quelque peu à ces soirées du Directoire, les bals des victimes, et où l'on se rendait avec un liseré rouge au cou pour figurer la coupure du coutelas.
La plupart des invités portent le deuil de leurs parents, de leurs amis; tous portent le deuil de la patrie.
Quelques Français seulement semblent égarés au milieu de ces exilés.
On cause, on danse.
La musique de l'orchestre empêche d'entendre les conversations éparses, et étouffe, cà & là, plus d'un soupir de regret & plus d'une plainte.
Si l'on interrogeait ces hommes & ces femmes qui valsent & sourient, que de terribles secrets
on découvrirait soudain ! C'est le sort d'un peuple dispersé d'avoir toujours devant les yeux le fantôme du pays égorgé, et le proscrit semble passer dans la vie sombre comme s'il essayait de cacher la plaie qu'il porte au flanc.
Au milieu d'un groupe rieur, la comtesse Mynska s'avançait, rayonnante, lorsque le baron Gérard l'aperçut.
— C'est elle, dit-il à Oginski, sans prendre la peine de dissimuler sa joie.
— Oui, fit le comte; je vais vous présenter. Il prit Gérard par la main & le conduisit à
la comtesse.
— Madame, dit-il, permettez-moi de vous présenter M. Gérard de Tournière, un de nos amis.
La comtesse sourit gracieusement, et, pendant que le baron s'inclinait :
— Monsieur le baron, dit-elle, je vous connaissais avant de vous avoir vu.
Il sembla à Gérard que la voix qui parlait avait la douceur d'un cantique.
— J'ai lu, comme tout le monde, le récit de vos aventures au Mexique.
— Permettez-moi donc, dit Gérard, de maudire l'indiscrétion d'un ami. Ces aventures sont de l'invention du chroniqueur Jules Reynaud.
— Sont-elles donc si mal inventées ? fit Bon-
nard en riant. Combats, captivité, délivrance; il y aurait là de quoi faire de toi un héros de salon, si tu n'étais un héros des pampas.
— On voit que vous êtes l'ami de l'auteur, dit la comtesse en regardant Louis avec un petit hochement de tête.
La conversation devint bientôt plus sérieuse.
Gérard causa comme il savait causer.
La comtesse paraissait charmée.
Lorsque l'orchestre joua un air de valse, elle fit plusieurs tours avec Gérard, puis s'arrêta, demanda grâce en souriant, et s'assit.
— Voilà si longtemps que je ne danse plus! dit-elle.
Il y avait un peu de mélancolie dans ces paroles.
Gérard risqua une question.
— Oui, dit-elle, toute fête nous est interdite : vous souvenez-vous avoir lu que lorsque la duchesse de Berri donnait aux Tuileries des bals costumés, avant les journées de Juillet, le Palais-Royal lui reprochait de danser sur un volcan ? Eh bien 1 M. de Salvandy trouverait aujourd'hui que le volcan n'est pas éteint en Pologne. Ses grondements sourds étouffent le bruit de l'orchestre. On ne danse plus.
— On attend, n'est-ce pas? dit Gérard.
— Oui, répondit la comtesse, — on espère & on prie... .
Gérard subissait auprès de cette jeune femme, si pleine d'une grâce exquise, une véritable impression de bonheur. Il était de ces natures facilement impressionnables qu'un charme pénètre, qu'un rayon éblouit, qu'une parole enivre.
En quittant la comtesse, il ne dissimulait point sa joie. Je dis sa joie quoique Gérard eût passé l'âge de Chérubin.
Mais elle l'avait invité à la venir saluer chez elle, avec Oginski & Louis.
— Elle est adorable ! disait-il.
Louis le regarda bien en face.
— Ecoute, Gérard, dit-il, je sais ce que sont tes caprices : ils sont bel & bien des affections profondes. C'est dangereux. Une âme ardente est terrible à porter. Si elle allait te consumer tout entier ! La comtesse Mynska est la grâce même, je le veux bien, mais je me défie de ces statues immaculées. Ma parole, une femme blonde me fait peur. Elles ne bougent pas & vous enveloppent dans des nœuds inextricables. Que si tu veux la courtiser à ton aise, soit ; mais je te connais : tu fais de l'amour une chose sérieuse, ô poète qui vis tes poèmes au lieu de les écrire. Encore une fois, prends garde!
— Que veux-tu dire ?
— Rien, je suis sceptique, voilà tout, et lorsque je rencontre un brave garçon qui- va devenir amoureux d'une femme, — elle est charmante je te le répète, et d'autant plus dangereuse, — je ne puis m'empêcher de lui crier : Casse-cou ! . — Bast ! fit Gérard, je ne l'aime pas.
Louis se prit à rire.
— Ah! dit-il, il ne manquerait plus que cela! Mais veux-tu un conseil, Gérard?
— Parfaitement.
— Tu as assez jeté ta vie aux quatre vents de la fantaisie & de l'enthousiasme ; il faut faire une fin.
— Me marier?
— Le conseil te surprend ?
— Non, d'autant plus que je me l'étais donné à moi-même.
— En vérité?
— Certes. Et sais-tu qui je veux épouser?
— La comtesse Mynska, peut-être?
— N'est-elle pas veuve ?
— Si fait.
— Eh bien?
— Harnibieudonc ! Et monsieur de Cupidon à la rescousse !
La comtesse Fcedora Mynska avait vingt-trois ans.
Elle érait venue à Paris au printemps après son année de veuvage.
Le comte Ladislas Mynski, forcément demeuré en Pologne, avait emporté tous les regrets dans sa tombe : je veux dire qu'il n'en avait laissé aucun. Homme dur, robuste comme un Hercule et sauvage comme un Tartare, il avait l'élégance d'un Huron et les agréments d'un Cosaque. Il fallait que tout tremblât devant lui. Partisan de la liberté de la Pologne, il aimait également beaucoup le despotisme & l'appliquait pour son propre compte. Ses serviteurs le craignaient comme le feu. Le comte Ladislas eût fourni peut-être, en temps de guerre, un héros à la cause libérale. La paix durant avec persistance, il ne donna qu'un mari bourru de plus à la famille des mauvais ménages.
Il avait épousé la fille d'un gentilhomme de ses amis, et en avait voulu faire, selon l'antique usage (la féodalité n'est point morte partout), non sa femme, mais sa servante.
Seulement Fœdora, élevée avec amour par une mère dévouée, habituée à tous les soins, se révolta devant cette tyrannie : elle avait de l'énergie & s'en servit.
— Bref, j'ai épousé une poupée, dit un jour le comte Ladislas.
Une autre fois il ajouta :
— Si elle ne plie pas, je la briserai !
C'était un homme à carrure athlétique, le cou gros, ramassé sur lui-même, fauve comme un lion.
Fœdora était mince, blonde & élancée,
Cinq ans après, le comte mourait.
Fœdora ne s'en réjouit pas trop : au moment où un coup de sang retranchait Ladislas du nombre des tyrans, son père à elle était emporté par la fièvre.
Elle porta le deuil de son père.
La douleur lui rit bientôt prendre en haine le château qu'elle habitait, et ce coin de terre qui lui rappelait ou ses joies d'enfant, cruelles, puisqu'elles étaient passées, ou ses souffrances de jeune femme.
Elle était orpheline. Rien ne la retenait là-bas que des tombes; elle quitta les forêtf, où se cachait son château, pour la capitale, et partit pour Varsovie.
Dans le cœur de toute femme, cherchez bien, il y a une histoire d'amour ou un roman d'amour. Je suis avare : il y en a bien souvent plusieurs.
Fœdora s'était mariée : voilà pour l'histoire.
Le roman, elle le feuilleta à Varsovie.
Elle le feuilleta si bien qu'elle le sut par cœur, qu'elle s'en pénétra, qu'elle en fit sa vie.
Elle avait aimé son mari huit jours.
Ladislas n'avait pas su conserver plus longtemps ce cœur vierge.
Il en avait laissé échapper le parfum, mais il en restait encore assez pour embaumer une vie.
Ce qui en restait, Fœdora le donna à un jeune homme qui s'appelait Micaël Zan , et que les salons se disputaient parce qu'il était poëte, musicien,, peintre, sculpteur, causeur, valseur, beau, spirituel & sceptique, un héros de Dumas qui aurait lu Stendhal.
Avec toutes les qualités banales de l'homme à bonnes fortunes, Micaël n'était pas vulgaire. Il avait pu se composer une physionomie attachante & qui plaisait au plus grand nombre.
Comment cet esprit délicat qui s'appelait Fœdora, alla-t-il se consumer à ce flambeau plus scintillant que brûlant?
Réponde qui pourra.
Je constate un fait historique.
Désillusionnée bientôt, Fœdora se replia sur elle-même, comme froissée dans les replis les plus intimes de son âme. Cette méprise la fit cruellement souffrir, puis elle se consola, non pas en essayant une aventure nouvelle, mais en oubliant.
Un beau matin, Varsovie apprit que le beau
M icaél Zan avait été tué en duel par un mari outragé.
Fœdora s'étonna beaucoup en allant à son miroir pour se regarder ; la nouvelle n'avait aucunement altéré sa physionomie. Point de pâleur; au contraire l'incarnat le plus séduisant.
Fœdora mit la main sur son cœur.
Il ne battait pas trop vite.
— Décidément, je suis méchante... dit-elle.
Et elle se prit à sourire.
Elle partait trois jours après pour Paris.
Gérard n'attendit pas longtemps pour se rendre à l'invitation de la comtesse.
Mais il redoutait d'y aller seul.
— Espères-tu donc, lui dit Bonnard en l'accompagnant, qu'elle va te dévorer?
La comtesse habitait un délicieux hôtel dans une des rues transversales des Champs-Elysées.
Tout y était luxe intelligent, et la grâce féminine de Fœdora avait signé l'agencement de la demeure.
Assurément, elle avait présidé au désordre
charmant des mille objets précieux qui venaient de Pologne.
— Ce que peut une femme dégoût est incroyable!... disait Louis en attendant la comtesse. Moi aussi, j'ai rapporté des richesses de mes pérégrinations, et j'en avais parsemé mon logis de vaudevilliste. Te souviens-tu de ma coupe de cristal ? J'avais à Ems abandonné bien des thalers pour l'arracher des mains d'un digne Israélite qui m'appelait « mon tous vran\ais » gros comme le poing ; eh bien, pas plus tard qu'hier, Angela me l'a cassée.
— Qui cela, Angela? fit M. de Tournière.
— Oh !... dit Louis, une passante.
La comtesse entra.
Elle était vêtue d'un peignoir rose qui dessinait admirablement sa taille, et ses cheveux, légèrement dénoués , semblaient n'attendre que son ordre pour s'échapper en cascades blondes.
Gérard, qui ne songeait pas à Vénus depuis longtemps, compara mentalement Fœdora à la statue de Canova qu'il avait vue au Palais Pitti.
On causa.
Louis était bavard ; il prit le dé de la conversation.
Gérard ne s'en plaignait pas.
Comment eût-il trouvé le moyen de parler :
toutes ses facultés s'absorbaient dans son regard.
Fœdora le vit bien, et l'en récompensa par un sourire.
Naturellement, on parla de l'amour, des femmes & du mariage.
Louis, qui avait plus de pittoresque que d'atticisme dans les propos, déclara que le mariage, comme l'opium, était un dormitif.
Où avait-il pris ce mot?
La comtesse se mit à rire.
— Je vois bien, dit-elle, que vous autres hommes vous préférez la poligamie.
Louis hocha gravement la tête.
— Non, dit-il , nous aimons mieux la liberté.
— Ah ! le grand mot ! dit Fœdora.
— Oui, l'idéal... réalisable.
— En vérité ?
— J'ai un ami, dit Bonnard, un poëte, ma foi, qui a l'habitude de passer six mois de l'année au bord de la mer. Il quitte Paris le 20 avril, il quitte ses coquillages le 20 septembre. Or, il dit à sa compagne, — car l'homme n'est pas fait, assure l'Écriture, pour vivre seul — il dit : — C'est demain le 20 avril. — Eh bien ! le 20 avril ? .. — Le 20 avril, je pars pour mon rocher. — Eh bien! encore?... — Le 20 avril, je
pars pour mon rocher, et je pars seul. — C'est impossible!... — C'est comme cela. Vous voyez les gestes, vous entendez les cris. Bref, tous les ans mon ami quitte Paris, strictement seul. — Seul il vit là-bas; la veille , il était M. le comte Hubert de Ronchaud, auteur de poésies aimées ; le lendemain, il est tout simplement Hubert, pêcheur, chasseur, rêveur, et patron du bateau le Tap'-moi là-d'sus ! — Au retour, le 21 septembre, le comte Hubert de Ronchaud s'installe jusqu'au 20 avril de l'an qui suit. Et voilà comment mon ami n'a jamais connu de déceptions ni de misères : ses passions ne durent que six mois : cela suffit bien pour s'aimer !
— Matérialiste ! dit la comtesse ; cela ne suffit pas pour se connaître.
— Eh bien ! interrompit tout à coup Gérard, je ne suis pas de votre avis, madame. Six mois, six mois de vrai bonheur, mais c'est une éternité, songez-y bien. Mes bonheurs, à moi, n'ont jamais duré ce temps-là. Et que dites-vous qu'il faut six mois pour se connaître? Une heure suffit, une minute aussi, quelquefois. Un regard, un sourire vous dévoilent une âme. On laisse échapper tout son cœur dans un mot. Il suffit d'un signe, parfois, pour décider de toute une vie, et je crois fermement que l'on passe à côté du bonheur sans le voir, parce que le hasard n'a
pas voulu qu'un rayon — si mince qu'il fût — l'éclairàt subitement. Aussi bien, faut-il se contenter des pénombres, puisque l'éclair ne vient pas ; et, si le rayon a jailli ne pas laisser loin de soi le diamant qu'il aurait fait briller.
— Ah ! le pathos, s'écria Louis. Style haché menu, style français, style clairet, style de Voltaire, où es-tu ?... Je ne comprends pas.
— Et vous, madame ? dit Gérard.
— Moi, dit-elle, peut-être.
Gérard vit une réponse dans ce mot et se retira fort satisfait.
Il était à peine dans la rue que sa joie déborda en exclamations vraiment juvéniles.
Louis l'écoutait froidement.
— Eh bien, dit-il lorsque Gérard eut fini, voilà qui est convenu : c'est un ange. . . Ah ! mon ami, dirait-on jamais que tu as trente-cinq ans !
Gérard se mit à rire.
— Tu te moques de moi, homme sage ! Oui, j'ai trente-cinq ans ; mais on n'a jamais que l'âge de son cœur, et le mien...
— Le tien a quinze ans, cher enthousiaste!
— Eh ! ma foi, oui, mon philosophe, dit gaiement Gérard.
Au mot de philosophe, Louis se récria.
— Vas-tu bien te taire!... fit-il. Ah! si un
directeur de théâtre t'entendait !... Philosophe! Tu veux donc me perdre ?... Figure-toi Eugène Pelletan ou Jules Simon essayant de se faire aussi gros que Lambert Thiboust : on ne leur confierait pas un lever de rideau. Des philosophes?... Hors du temple, les inutiles!
Ils devisèrent chemin faisant de tout un peu, et toujours leurs propos aboutissaient au même point : la comtesse Mynska.
— Enfin, dit Gérard, franchement, mon ami, qu'en penses-tu ?
— Je pense qu'elle est charmante.
— Et seulement charmante?
— Spirituelle.
— Mais encore ?
— Blonde.
— Je le sais.
— Blonde avec des yeux bleus.
— Je te parle de son caractère.
— Des mains qu'envierait cette pauvre Vénus de Milo, née comme Ducornet, le peintre.
— Tu railles.
— Pas du tout.
— Mais enfin l'épouserais-tu ?
— Pourquoi pas ?
Il regarda Gérard bien en face et lui dit :
— Mon cher ami, il y a dix ou douze mille ans que l'homme se prosterne devant Eve;
qu'elle soit blonde ou brune, petite ou grande, et qu'elle vous présente une pomme de calvi ou une pomme d'api, qu'elle s'appelle Angela ou Fcedora, c'est toujours la même pomme & c'est toujours la même femme. Bonsoir !
Il tendit la main à Gérard et s'éloigna.
M. de Tournière, demeuré seul, médita profondément sur le Peut-être de la comtesse, qui valait cent fois, à ses yeux, le Que sais-je? de Montaigne.
Le bois est charmant, en été, lorsque vient le soir.
La comtesse n'avait garde de manquer sa promenade quotidienne autour du lac.
Elle rencontrait souvent Gérard de Tournière, qui caracolait savamment au milieu des équipages, et put se convaincre qu'il était bon & élégant cavalier.
Elle le voyait aussi deux fois au moins par semaine chez elle, et elle s'aperçut bien vite que M. de Tournière savait causer comme on ne cause plus.
Elle avait un album où plusieurs noms célè« bres avaient signés quelques lignes.
LES CAPRICES DE GERARD 23o,
M. de Tournière le parcourant un jour, elle se dit qu'elle allait bien l'embarrasser en le prenant au dépourvu.
Elle lui demanda un sonnet.
— Ah ! madame, dit-il, tant pis pour vous : je suis comme le poète Méry : on ne saurait me prendre sans vers.
Et la comtesse put se convaincre que toutes les jolies rimes qui se commettent en France ne sont pas signées Théodore de Banville.
Elle lui demanda encore un dessin, un croquis, un aquarelle, un rien à son choix.
Il choisit à la fois l'aquarelle , le croquis & le dessin.
Elle vit alors que Bida, Gavarni & Eugène Lami ont des confrères.
Peu à peu le baron Gérard de Tournière prenait aux yeux de la comtesse les proportions d'un héros de roman.
Si elle avait eu un an de moins, comme elle l'eût aimé!
Mais elle avait connu Micaël Zan.
Micaël Zan était, lui aussi, peintre, poète, artiste, musicien...
Ce dernier titre de gloire manquait à Gérard.
Elle l'installa, un beau jour, devant une sonate de Mozard et lui dit :
— Voici où l'encyclopédiste est Pas du tout.
Gérard exécuta divinement la s<
ravie & quelque peu étonnée, ell
— Quel homme êtes-vous donc t elle.
— Un désœuvré, tout simplement, Gérard.
Cependant on ne joue pas impui la passion ; on ne badine pas avec l'ai
Fœdora se sentait parfois troublée.
souvent elle se prenait à regarder la per jours où elle pensait que M. de Tournie venir.
Quant à Gérard, il était littéralement
— Je parie, lui dit un soir dans son marquis de Cerbières, je parie que vous tête un caprice nouveau, cher baron ?
— Un caprice?
— Voulez- vous que je dise une pafesic mettrait à rire, vous tout le premier, primesautiers , enthousiastes comme n'ont que des caprices.
— Croyez- vous ?
— J'en suis sûr.
— Caprices politiques, caprices littéta priées amoureux. Vous êtes trop charr
véritable passion est puritaine. Or çà, puisque caprice il y a, comment s'appelle celui-ci ? Gérard ne répandit pas.
— Soit, dit le marquis, appelons-le Yinnominato; mais est-il blond ?
Gérard, sérieux, ne dit pas un mot.
— Allons, vous êtes amoureux du mystère, baron. N'en parlons plus.
— J'aime mieux cela, dit Gérard qui sortit bientôt.
— Eh bien! dit alors M. de Cerbières aux habitués qui se trouvaient là, voulez-vous que je vous dise le nom du caprice de Gérard ?
— Voyons ! répondirent-ils tous.
— Je vous le donne en cent, dit le marquis.
— Clara Péplum ?
— Pas du tout.
— Amanda Dillon?
— Moins encore.
— Marjolaine ?
— Cherchez plus haut.
— Madame de Rigny?
— Plus haut encore.
— La baronne de Sergy?
— Sursum corda! Le cœur de M. de Tournière soupire pour le bon motif.
— J'y renonce.
— Nous y renonçons tous.
— Le caprice de Gérard, messieurs, dit M. de Cerbières, s'appelle la comtesse Mynska.
On était là entre amis et le marquis plaisantait. Ce n'était pas une médisance , mais une nouvelle du jour tout au plus , quelque chose comme l'annonce d'un prochain mariage. N'importe, il avait eu grand tort de parler. Défiguré, son propos devint une épigramme dans la bouche d'un autre, et comme les épigrammes vont vite, celle-ci parvint rapidement à la comtesse elle-même.
Comment?
Tant de chemins mènent à Rome !
La comtesse aussitôt, dépêcha vers Gérard le comte Oginski.
Gérard accourut. Elle le reçut froidement, n'aborda pas aussitôt le sujet de l'entretien, puis, rapidement, raconta ce qu'elle avait appris et accusa Gérard d'avoir inventé lui-même ce bruit.
Elle était vraiment irritée.
Gérard devint pâle, demeura un instant muet
et demanda à la comtesse comment elle avait appris ce qu'elle savait.
— Madame, ajouta-t-il gravement, je suis un homme d'honneur, et Dieu m'est témoin que je n'ai confié à personne le secret de mon âme; mais puisque le sort fait que le mot d'amour a été prononcée entre nous, laissez-moi vous dire ici, tout haut, que je vous aime du plus profond de mon cœur, et que ma vie est à vous.
Fœdora fit un petit mouvement gracieusement étonné.
— Vous ne m'aviez pas habituée à un ton sérieux! dit-elle.
— Je sais, répondit Gérard, que jusqu'à ce jour j'ai passé devant vous, frivole, et cherchant pour vous parler des paroles dans mon esprit lorsqu'il fallait interroger mon cœur. Je sais que vous m'avez confondu dans cette foule qui vous entoure & bourdonne autour de vous comme un essaim autour d'une fleur. (Il ne songeait pas à ce qu'il disait, car jamais il n'eût, de sangfroid, risqué une pareille image.) Mais dès aujourd'hui je veux me montrer à vous tel que je suis, je veux vous consacrer toute mon existence, je veux vous aimer tant, madame, que vous consentirez enfin à m'aimer un peu.
— A combien de femmes avez-vous dit les mêmes mots ? fit la comtesse avec un sourire si
divinement ironique qu'il était charmant.
— Ah ! s'écria Gérard , vous ne me croyez pas!
— Je suis vieille , fit Fœdora avec une moue coquette.
Fœdora étudiait ce grand beau garçon qui allait, venait et lui semblait si sombre qu'il risquait fort d'être sincère.
Tout à coup, il s'avança vers elle et la regarda fixement.
— Voulez-vous , dit-il , que je casse la tête à celui qui a su deviner mon secret et qui a osé le dire ? Quel est son nom ?
— Oh ! fit dit la comtesse. Que dites- vous là? Du sang , et pour un bavardage. Croyez-vous me convaincre ainsi de votre amour ? Tout au contraire , promettez-moi de ne pas chercher à savoir qui a parlé.
— Eh! quelle preuve vous faut-il donc? s'écria Gérard. Ecoutez, ajouta-t-il, je vous aime comme je n'ai jamais aimé. Il y a peu de temps que je vous ai vue, et je vous ai toujours attendue. Celle que je cherchais, que j'appelais, que j'aimais dans mes rêves de songeur, c'était vous. Lorsque, seul dans le désert, désespéré, souvent je songeais à me coucher sur le sable, en attendant que le simoun vint m'engloutir; lorsque, dans mes folles expéditions à travers le monde,
lassé parfois de mes courses inutiles ou de mes enthousiasmes déçus, je pensais à me faire tuer le lendemain par les Mexicains ou les sauvages, une voix me retenait, me disait d'espérer. D'où venait-elle? Qui me parlait ainsi? Je l'ignorais alors. Je le sais maintenant. Cette' voix, c'était la vôtre, c'était vous qui me disiez de croire & de vivre. J'ai vécu en vous attendant, et maintenant que vous êtes venue à moi, ne me fuyez pas, si vous ne voulez point que je meure.
Le malheureux parlait comme un roman de cabinet de lecture! Tant il est vrai que les sentiments se teignent du style du moment.
Il crut bien faire en terminant sa déclaration par l'offre de sa main, de son titre & de sa fortune.
Ce qui aurait pu tenter mesdemoiselles Péplum & Marjolaine ne devait produire que peu d'effet sur la comtesse Fœdora Mynska.
C'était logique.
Voilà justement pourquoi l'amoureux Gérard n'y songea pas.
Fœdora le congédia d'une façon charmante,
sans avoir répondu, sans lui avoir laissé lire le plus petit mot de son âme, et après l'avoir pénétré ou du moins avoir cru le pénétrer à fond. Gérard s'éloigna assez attristé de sa démarche, pendant que Fœdora, étendue sur sa causeuse, songeait que , dix-huit mois auparavant, à Varsovie, Micaël Zan lui avait parlé de la même façon que tout à l'heure le baron Gérard de Tournière.
M. de Tournière courut chez Bonnard.
Il trouva le vaudevilliste en train d'écrire, se jeta à son cou & lui cria qu'il était le plus malheureux des hommes.
— Allons, bon ! dit Louis. La comtesse fait déjà des siennes. J'écoute ton odyssée, mon ami.
Gérard raconta tout au long la conversation qu'il venait d'avoir avecFcedora.
— Diable! dit le vaudevilliste. Une déclaration aussi brusque, tu as joué gros jeu... Mais rien n'est perdu !
— Que veux-tu dire ?
— Mon cher ami, la comtesse ne t'aime pas.
— Comment ?
— Ne te fâche pas de mes paroles. Mais tu
comprends qu'à son âge, veuve, et par conséquent désillusionnée quelque peu, la comtesse ne peut pas se laisser séduire comme une jeune fille, par ton esprit & ta beauté.
— Ne ris pas, Louis, dit Gérard. Je suis réellement affligé.
— Je le vois bien. C'est pour cela que je veux te consoler. Donc, la comtesse ne t'aime pas ; mais elle n'est point de glace. Ton amour sincère est celui d'un honnête homme. Elle t'a écouté une fois, elle t' écoutera encore. A force de t'entendre parler, elle te croira. Et une femme qui se sait aimée ou se croit aimée, n'est pas bien éloignée d'aimer à son tour. Et je ne sais vraiment pas pourquoi je te parle ainsi, mon cher ami. Tu as bien autant que moi la science des choses de la vie, et si tu voyais clair, tu comprendrais parfaitement que ta belle dédaigneuse d'aujourd'hui deviendra ton amie demain, et après-demain la femme, puisque tu rêves mariage.
— En es-tu sûr?
— Quelle idée!
— Après tout, c'est bien ce que je me dis aussi, fit Gérard, mais j'ai peur de me tromper moimême, par faiblesse.
Louis haussa les épaules en souriant.
— Et voilà pourtant, dit-il, l'homme qui
chassait les panthères avec sire James Steinbock, au milieu des jungles!
Amour, amour, quand tu nous tiens !...
En ce moment, un petit coup de sonnette féminin, — car les coups de sonnette ont des sexes
— retentit, et Louis dit à Gérard :
— Tu arrives justement bien pour voir ton pédagogue redevenu disciple.
Il ouvrit la porte, et une femme entra.
— Mademoiselle Angela! dit Louis en la présentant à M. de Tournière.
— Et mes titres? fit mademoiselle Angela.
— C'est juste : Mademoiselle Angela, artiste dramatique, a créé avec distinction le rôle de la
fée des Epingles, dans la féerie de M. d'Ennery
— vingt lignes et deux couplets, dont un ensemble. — Pleine d'espérance, d'ailleurs, et étudiant Molière à ses moments perdus.
— Mais, oui, dit Angela. Et j'espère bientôt jouer le Misanthrope à l'Ecole-Lyrique.
— Quel rôle jouerez- vous , mademoiselle ? demanda Gérard par politesse et ne songeant pas à ce qu'il disait.
— Ah! s'écria Louis, je parie pour Célimène
— C'est justement Célimène que j'étudie.
— Tiens, parbleu !
— Pourquoi, parbleu? dit Angela.
— Parce que c'est le rôle le plus difficile, et celui que vous jouerez le plus mal.
Angela ne se fâcha point de la boutade.
Elle se mit à causer & même gaiement. Elle connaissait Gérard & savait qu'il était l'intime ami de Louis. Puis, elle avait entendu parler, dans son monde hybride, d'une liaison de M. de Tournière avec une actrice , Thérèse Dornay, liaison qui avait fait un certain bruit. Elle crut être agréable au baron en lui donnant des nouvelles de Thérèse.
Gérard remercia avec la froideur polie du galant homme. Ce passé était si loin de lui, si bien éteint! Il n'y songeait plus.
Angela, curieuse, lui demanda s'il avait tout à fait oublié cette femme qu'il avait sincèrement aimée.
— J'ai oublié le mal qu'elle m'a fait, dit-il avec un sourire qui semblait vouloir conclure tout propos à ce sujet.
Angela ne comprit pas, et ajouta que Thérèse songeait encore à lui sans doute, car elle en parlait souvent.
Gérard n'ajouta pas un mot.
Bientôt Angela partit.
Louis se tourna vers son ami et lui dit :
— Eh bien îqu'en penses-tu?
— Elle est charmante.
— Comme une oie.
Louis n'entendait jamais parler sans un certain agacement de Thérèse Dornay. Il haïssait cette fille qui avait fait beaucoup de mal à Gérard.
— Petite sotte! dit-il en songeant à Angela, qui va évoquer ce spectre malsain de mademoiselle Thérèse! Ah! mon ami, prends garde à la comtesse. Ton amour pour mademoiselle Dornay est une leçon.
— Le fait est, dit Gérard, que je l'aimais bien. C'était une folie. Donner son cœur à ce genre de femmes, c'est le jeter à des oiseaux de proie. Elles le rongent... Mais, bah! ce temps-là est oublié! Le présent seul est en cause. Il n'y a plus rien dans ma vie que la comtesse Fœdora que j'aime, et qui doit m'aimer.
— Et qui t'aimera si tu sais attendre. Il y a des femmes qu'il faut enlever d'assaut ; il y en a d'autres qu'il faut séduire : la comtesse est de celles-ci. Avec une autre je te conseillerais la hardiesse , avec elle je te dicte la patience. C'est une âme poétique, je crois, tu es un esprit enthousiaste. Vous êtes évidemment faits l'un pour l'autre. Prenez-donc garde de vous éloigner l'un de l'autre sans vous être compris. Il n'y a que les âmes asymptotes, c'est-à-dire les
plus rapprochées qu'on puisse rencontrer, qui se coudoient — dérision cruelle! — sans se joindre jamais!
Gérard rentra chez lui, plus calme & moins découragé.
Il prit machinalement un livre, qui se trouva être le poëte de l'amour attristé, Uhland.
Ses yeux s'arrêtèrent sur un sonnet du rêveur allemand.
Sa pensée suivit la route tracée par le poëte ; sans but, pour ainsi dire, il prit la plume et traduisit, par à peu près, le Bouquet, d' Uhland.
On dit que les fleurs parlent, que la rose Trahit le secret de nos pures amours, Et que dans la tombe, alors qu'on repose, Le wergis-mein-nicht murmure : Toujours.
Si le vert laurier nous dit : Et la gloire ? Si le noir cyprès s'exhale en sanglots, A la voix des fleurs si vous voulez croire, Pourquoi vous parler avec d'autres mots ?
J'ai cueilli ces fleurs et de chaque sorte J'ai fait un bouquet d'où mon âme sort, Et puis, tout tremblant, je vous les apporte A vous mon amour, mon âme, ma mort !
Il avait écrit ces vers en pensant à elle. Il les lui envoya. Comme il dut s'en repentir, bientôt, car c'était folie !
Et cependant il ne savait pas que Fœdora ne croyait plus aux rimes des poètes.
Toute femme est femme, c'est-à-dire que la vanité parle en elle bien plus haut souvent que la voix de la raison ou que la voix, bien plus faible, du cœur.
Malgré sa froideur habituelle, Fœdora commençait à se sentir flattée de ces constants hommages d'un homme qui passait, d'ailleurs à bon droit, pour un gentleman.
— Que pensez-vous de M. de Tournière? demanda-t-elle un jour à Oginski.
Le comte la regarda, sourit avec une certaine mélancolie qui allait bien à son mâle visage, et répondit :
— M. de Tournière est, à mes yeux, le type parfait du galant homme. Il a conservé le culte de sa foi en ce temps de scepticisme. On le prend pour un don Quichotte mélangé de don Juan, qui passe à travers le monde en combattant les moulins à vent et en enlevant la meunière. Point du tout. Il me fait l'effet, avec sa nostalgie de l'espace, du bruit, de la gloire, il me fait l'effet d'un aigle emprisonné dans la cage d'un rossignol. D'ailleurs, naïf commeun enfant ou comme un vieillard, timide comme un marin, ce héros
de roman qui sait tout, a tout vu, a tout fait, tremble devant une femme aimée, présente sa poitrine à tous les coups, — à tout autre qu'à vous je dirais ridiculement, à vous, comtesse, je dis héroïquement, — et il ferait enfin le meilleur, le plus bourgeois et le plus dévoué des maris. Mon rapport est fait. Qu'en dites- vous?
— Tout serait pour le mieux sans un mot : vous appelez M. de Tournière un héros de roman. Or , souvenez-vous que les demi-dieux sont bien souvent de méchants hommes.
— Une exception confirme la règle. Bref, conclut Oginski, j'aime le baron et je l'estime. C'est un ami dévoué, c'est un cœur bien placé, un esprit d'élite. — Mais, en vérité, pourquoi me demandez- vous cela?
Fœdora hocha la tête avant de répondre.
— Mon Dieu, dit-elle, je ne le sais pas moimême... M. deTournière m'intéresse... je m'ennuie... je suis curieuse... Voilà plus de motifs qu'il n'en faut pour excuser mes questions et motiver votre réponse, dont je vous remercie, cher comte.
Gérard, qui vint ce jour-là chez la comtesse Mynska, fut mieux reçu que de coutume.
Fœdora le traita avec le laisser-aller de la franche amitié, elle l'avertit même qu'elle se
rendrait au théâtre le soir même, au Gymnase, & qu'elle serait aise de l'y rencontrer.
Gérard sortit transporté. Il courut au boulevard Bonne-Nouvelle, jeta un louis à la location du théâtre, et, le soir, arrivait un des premiers aux fauteuils d'orchestre.
Tout était contraste dans cette nature ardente, aimante , complexe. Gérard n'eût pas reculé d'une semelle pour laisser passer le Grand Seigneur, et il se faisait volontairement l'esclave de la comtesse. Expliquez ensuite le cœur humain.
Le cœur humain de qui? le cœur humain de quoi.'
Gérard cherchait des yeux, à travers les loges, Fœdora, et ne la voyait pas. Il avait déjà peur qu'elle n'eût changé d'avis. Le premier acte de la pièce venait d'être joué.
Debout, aux fauteuils, le dos tourné à la scène, il regardait, non sans anxiété, dans la salle, lorsque, se retournant, il aperçut, dans une avantscène du rez-de-chaussée, Thérèse Dornay, qui lui fit en souriant signe de la venir saluer.
Gérard, en lui rendant son salut, feignit d'abord de ne pas comprendre.
Mais elle y mit de l'insistance.
Son sourire s'accentua, son geste devint positif.
Gérard se leva et alla à elle.
Il la trouva sur le seuil de sa loge, debout et lui tendant la main.
— Ah ! je suis bien heureuse de vous voir, dit-elle. Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas?
— Plus que jamais, dit Gérard, qui peut-être se sentait aise, après tout, de prendre (en causant froidement avec cette femme qu'il avait aimée) sa revanche des déceptions & des souffrances d'autrefois.
Quant à Thérèse, elle était assez piquée du dédain de Gérard, qui l'avait abandonnée au lendemain d'une trahison, sans colère & sans phrases. Puis elle avait deviné, en voyant tout à l'heure les gestes de Gérard , qu'il cherchait quelqu'un dans cette salle, une femme assurément.
A cette pensée, elle se sentait prise d'un accès de colère sourde. Ce n'était pas jalousie, car elle n'aimait point Gérard & ne l'avait jamais aimé. C'était plutôt haine, haine contre tout ce qui venait se jeter à travers son chemin. Thérèse était méchante.
Elle était curieuse aussi.
Quelle était la femme que Gérard attendait?
Elle eût voulu le savoir. Bah ! Elle allait le savoir bientôt.
Elle lit entrer le baron dans sa loge.
— Asseyez- vous , dit-elle d'un ton presque caressant.
Sa voix était douce. Gérard regarda Thérèse. Elle n'avait point changé. C'était toujours cette grâce exquise, ces beaux cheveux noirs, ces longs yeux chargés d'étincelles, qui l'avaient séduit autrefois.
On ne revoit pas impunément une femme qu'on a aimée.
Gérard se sentit troublé.
Mais ce trouble ne dura pas.
Il s'assit sur le rebord du fauteuil, sa main droite appuyée contre la porte de la loge, comme pour sortir aussitôt.
Thérèse alors lui demanda de ses nouvelles, parla du passé en souriant & avec une feinte humilité qui semblait implorer un pardon & qui raillait.
Gérard répondit d'un ton dégagé, fit de l'esprit qui égaya Thérèse, et se levait pour sortir, lorsque dans l' avant-scène qui faisait face, il aperçut la comtesse Mynska.
Sans doute il eut un tressaillement, car Thérèse devina aussitôt quelle était cette femme.
Elle la parcourut, pour ainsi dire, du regard, et, feignant de ne l'avoir pas vue :
— Où allez-vous ? dit-elle à Gérard en lui prenant la main. Il y a si longtemps que nous
ne nous sommes vus! Vous pouvez bien demeurerencore. .. D'ailleurs, l'entr'acte est assez long.
Gérard était pâle.
Il hésitait.
Entre deux bouches de canon, il n'eût pas bronché. Entre ces deux femmes, il avait peur.
La position était d'ailleurs difficile.
Thérèse redoublait de ces manières charmantes qu'on appelle avec beaucoup de raison des chatteries. Ses gestes félins semblaient envelopper le baron de caresses.
— Savez-vous ? disait-elle en se penchant vers lui, que je vous adore à présent, Gérard !
Le baron se leva.
Il était exaspéré de l'hypocrisie qu'il devinait parfaitement sous cette tendresse.
— Adieu ! dit-il.
— Vous fuyez 1
Elle lui tendit la main.
Il la serra un peu brusquement et sortit.
Un soupir de satisfaction s'échappa alors de sa poitrine*
Et cependant Thérèse riait sous cape, fort satisfaite d'elle-même.
La comtesse Mynska était pâle et se tenait roide, dans sa loge, comme une statue.
Elle avait tout vu.
Gérard regagnait sa place au moment où le rideau se levait.
Thérèse le poursuivit encore d'un petit salut affectueux, et lui, se détournant du côté de la comtesse, rencontra le regard de Fcedora.
Ce regard était froid, et Gérard le devina implacable.
— Ah ! Thérèse, murmura-t-il, voilà de tes coups !
L'acte se joua sans qu'il y comprît un seul mot. Il était absorbé, ou plutôt sa tête bouillonnait. Il regardait devant lui, sans voir.
Puis il se disait qu'après tout il lui serait facile de se disculper d'une faute qu'il n'avait pas commise.
Cette Thérèse, en vérité, il l'avait saluée comme on salue la première venue qu'on rencontre par hasard.
La comtesse comprendrait cela.
Sans doute, le regard qu'elle venait de lancer à Gérard était sévère ; mais ne méritait-il pas cette sévérité, puisqu'il s'occupait de mademoiselle Dornay, lorsqu'il devait attendre la comtesse Mynska?
Elle avait voulu lui faire comprendre qu'elle
LES CAPRICES DE GERARD 25g
était froissée, mais une minute après elle n'y devait plus penser.
Voilà, du moins, ce que se disait Gérard, qui, bientôt amené sur le chemin des conclusions heureuses, en vint à se persuader que ce regard même et cette froideur de la comtesse, étaient l'indice de l'amour.
Ainsi donc, il était aimé ! Mais non, il tremblait de se tromper.
Ah ! comme il eût voulu causer quelques instants avec Fœdora !
Et cet acte était si long!
On l'acheva cependant.
Gérard se leva précipitamment, et courut à la loge de la comtesse.
La comtesse venait de partir.
— Mais c'est impossible, dit il, elle reviendra.
— Oh ! monsieur, fit l'ouvreuse, cette dame a dit que nous pouvions disposer de la loge ; elle ne reviendra certainement pas.
Gérard frappa du pied & sortit, sans savoir où il allait.
Il se trouva sur le boulevard.
Il y avait contre le trottoir une rangée de voitures.
Gérard les regarda l'une après l'autre.
Le coupé de la comtesse n'était pas là.
Gérard crut qu'il allait devenir fou : il sentait un cercle autour de sa tête, ses jambes faiblissaient.
Il rentra machinalement au théâtre & demeura l'œil fixé sur la loge vide.
Peu d'instants après l'ouvreuse introduisit deux dames, et Clara Péplum s'assit à la place où tout à l'heure Gérard avait vu la comtesse Mynska.
En sortant du théâtre, le baronalla à son cercle. Il songeait, tout en marchant, à se rendre à l'hôtel de Fœdora, ou bien à écrire une lettre ■ — & mentalement il l'avait rédigée — lorsqu'il entra dans le salon, où il était sûr de rencontrer des amis.
— Ah ! Gérard ! s'écria-t-on...
Et on s'empressa autour de lui.
— Que faites- vous ? Que devenez-vous ?
— Vous êtes invisible.
Gérard s'excusa comme il put.
En ce moment entra le marquis de Cerbières, qui fit un mouvement en apercevant Gérard.
Le marquis de Cerbières honorait alors de ses visites mademoiselle Thérèse Dornay.
— D'où venez-vous, Cerbières ?
— Du Gymnase, répondit-il, où j'ai eu le plaisir d'apercevoir M. de Tournière.
— J'y étais en effet, dit Gérard.
— Et que dites- vous de la pièce ?
— Je suis L'ami de l'auteur.
— Méchant !
M. de Cerbières s'approcha de Gérard et lui dit qu'il désirait lui parler seul à seul.
— A moi ? dit le baron.
— A vous.
— Parbleu ! je vous écoute.
— Monsieur de Tournières, ditle marquis froidement, la comtesse Mynska vous a paru offensée ce soir.
L'œil de Gérard s'alluma.
Il regarda le marquis bien en face et lui demanda :
— Que voulez- vous dire ?
— Je dis, fit M . de Cerbières, que la comtesse a dû être fort peu flattée de votre tête-à-tête avec Thérèse Dornay.
— Ah ! s'écria Gérard , je devine votre pensée Vous insultez une femme, Cerbières !
— Je suis l'amant de Thérèse, dit le marquis, et je n'aime pas les rivaux.
— En ce cas, fit Gérard, il était inutile de mêler un nom honoré à tout ceci. — Mais, ajouta-til, comme si une idée nouvelle fût entrée dans son cerveau, peut-être pourriez-vous me dire, vous, qui a prononcé ici, voilà quelques jours, le nom de la comtesse et le mien ?
— C'est moi, dit le marquis.
Gérard était pâle ; il mordit fébrilement sa moustache et ses lèvres.
— Alors, dit-il, c'est à mon tour d'exiger une explication.
— Je suis à vos ordres, dit Cerbières.
Ils rentrèrent dans le cercle des causeurs, et un moment après Gérard se retirait.
— Eh bien ! dit alors le petit duc de Mantes à M. de Cerbières, qu'y a-t-il de nouveau entre Gérard et vous ?
— Rien, dit le marquis, nous nous battons demain !
Gérard rentra chez lui, écrivit à Bonnard & à un autre de ses amis, un officier, de se rendre chez M. de Cerbières, ajoutant que tout ce qu'ils feraient serait bien fait; puis il se prit à songer à Fœdora.
Écrirait-il la lettre à laquelle il songeait tout à l'heure ? Mais une lettre, cela est froid, presque muet-. Ce n'est pas la poésie, c'est la rhétorique de l'amour.
— Non, se dit-il , j'irai chez elle.
Seulement irait-il avant le duel ? Point. Il
fallait en finir avec cette ennuyeuse affaire. Le
duel aurait lieu, sans doute, sinon le lendemain, au moins deux jours après.
Il se battrait le matin et irait l'après-midi chez la comtesse, à moins qu'il ne fût blessé.
La possibilité de la mort ne lui venait pas à l'esprit.
Il se coucha et ne dormit pas.
Le jour était à peine levé que Bonnard tombait chez son ami comme une bombe.
— Eh bien ! quoi ! Nous sommes donc toujours jeune ? Un duel ! c'est insensé ! Enfin, vaille que vaille ! Et je parie deviner pour quelle cause nous nous battons.
— C'est ridicule, dit Gérard, mais Cerbières est jaloux... jaloux de Thérèse!
Et il se mit à rire.
— Le diable emporte cette fille ! s'écria le vaudevilliste. Ah ! que ne peut-on la déporter, avec dix ou douze mille de ses pareilles, à la façon de Manon Lescaut ! Enfin, comment cela s'est-il passé ?
— Je n'en saisrien. Elle était au théâtre. Elle m'a fait signe d'aller à elle... J'y suis allé...
— Pourquoi ?
— Dis-le moi. Nous avons échangé quelques mots, elle a étudié sur moi l'effet de quelques nouveaux sourires; Cerbières a tout vu, et, après
explicati )n, il a été convenu que nous nous rencontrerions.
— Mais, en vérité, dit Bonnard, sais-tu bien que c'est stupide de se battre pour mademoiselle Dornay ? Mais j'aimerais mieux copier dix fois de suite les œuvres complètes de M. Ponson du Terrail. — Enfin, rien à dire. M'autorises-tu pourtant à arranger l'affaire ?
— C'est inutile... Cela n'en vaut pas la peine.
— Comme tu voudras. Je cours m'habiller, dans une heure je suis ici avec le lieutenant & nous courons chez M. de Cerbières. Ah ! Gérard, mon ami, j'ai bien peur que tu n'aies toujours et toujours vingt ans !
La rencontre eut lieu le lendemain.
On avait choisi le bois de Villiers, un peu audessus de Nogent.
Gérard & ses témoins attendaient lorsqu'on vit arriver une voiture du côté de Paris.
C'était le marquis & ses deux seconds.
On se salua.
Le docteur Thénard, qui était présent, examinait sa trousse sur l'herbe.
Deux minutes après, les adversaires engageaient le fer.
Gérard était de première force, mais M. de Cerbières passe pour un des meilleurs élèves de Robert.
Le combat fut long. Tout à coup le marquis laissa tomber son épée & porta sa main gauche à son bras droit.
Il était pâle, mais souriait.
Le docteur examina la blessure. Elle n'avait rien de grave.
M. de Cerbières tendit sa main gauche à Gérard en lui disant :
— Sommes-nous fous !
Puis on reprit le chemin de Paris.
Le duel avait déjà fait du bruit lorsque Gérard se présenta chez la comtesse Mynska.
Fcedora venait d'apprendre les circonstances qui l'avaient précédé & elle en connaissait le résultat.
Ce ne fut pas sans émotion que Gérard tendit sa carte au domestique.
Lorsqu'on l'annonça, il éprouva un petit tremblement et fit provision de courage.
La comtesse paraissait triste & fatiguée. Son accueil fut calme, et légèrement empreint de mélancolie.
Gérard se sentait gêné.
Il avait tant de choses a dire ! Et cependant pas un mot ne lui venait à la bouche.
— Ce temps est affreux, disait la comtesse. Le soleil m'ennuie. Je suis accablée.
Et sur ce ton pendant longtemps encore.
Gérard n'était pas venu pour parler du soleil ou de la pluie. Mais la comtesse semblait vouloir fermement maintenir la conversation sur ce sujet.
Lorsque Gérard essayait d'attaquer la place par une tranchée nouvelle, vite elle se dérobait, et force était au baron d'en demeurer là.
Du reste, aucune amertume, un peu de tristesse seulement, et dissimulée avec un art parfait sous un ton léger de bavardage.
Elle causa tant & si bien, que le temps moral d'une visite s'écoula sans que Gérard réussît à placer ce qu'il voulait dire.
Il sortit exaspéré contre lui-même, et il n'était pas plutôt dans la rue qu'un flot d'éloquence lui vint à la bouche.
C'étaient des excuses passionnées, des supplications mêlées de larmes, tout l'attirail de la demande en grâce.
Et pourtant tout à l'heure il n'avait rien dit.
Rien !
Que devait-elle penser de lui ?
Il remarqua alors qu'elle ne lui avait pas dit au revoir.
La séparation avait été tiède.
Le malheureux fut au désespoir.
Il rentra chez lui, jeta sur le papier tout ce qu'il avait sur le cœur, et envoya cette lettre, comme un écolier de troisième qui fait une déclaration à sa cousine.
Son domestique n'était pas plutôt parti, que Gérard regrettait d'avoir écrit.
Il eût voulu tenir encore sa lettre et la déchirer.
Il ne savait plus ce qu'il y avait mis. Il souhaitait de la relire, de la revoir.
Bref, cette lettre absorba tout le reste de sa journée.
Il errait sur le boulevard comme une âme en peine, lorsqu'on lui frappa brusquement sur l'épaule.
C'était Bonnard.
— Ah ! lui dit-il, je suis bien aise de te rencontrer.
— Eh ! quelle est cette figure ? s'écria le vaudevilliste ; te voilà ténébreux comme le prince Hamlet.
— Mon cher ami, je suis bien malheureux !
— La comtesse ?
— Ne m'aime pas.
— C'est impossible ; cette femme-là doit t'adorer. Connaît-elle ton duel ?
— Je n'en sais rien.
— Dès qu'elle apprendra l'aventure, elle te sautera au cou.
— Non ; j'ai peur, au contraire... Tu ne la connais pas.
— C'est possible. Quand j'étais petit, j'avais un grand oncle qui me trouvait idiot parce que je ne savais pas deviner les rébus. Je n'ai jamais su deviner les rébus, à plus forte raison les femmes.
Ils causèrent encore, Bonnard essayant d'égayer l'attristé Gérard et n'y parvenant pas. Le vaudevilliste redoublait de saillies.
— Sais-tu, lui dit brusquement Gérard, que j'ai parfois envie de retourner aux pampas et d'oublier tout ce qui est ici ?
— Ah ! tiens, c'est une idée... neuve, et qui t'a réussi déjà, puisque tu es revenu. Prends donc le temps comme il est et l'amour comme il vient. Mais non, je ne te prêcherai pas la consolation banale ; tu es assez fort pour te dire cela toi-même : écoute la voix qui te répète que ta place est à Paris, et que tu as là un royaume à conquérir. Riche, brave, titré & suffisamment beau, tu as le Pérou sous la main ; ne va pas le chercher ailleurs.
— Soit, dit Gérard; j'ai tort.
Il tendit la main à Louis, qui la serra fortement, puis courut chez lui, où il espérait bien trouver une lettre de Fœdora.
La lettre y était en effet.
Il l'arracha des mains du concierge et la lut
Fœdora disait :
« J'ai reçu vos confidences, cher baron, et, en vérité, votre confession me touche. Mais vous êtes un pécheur et vous avez grand besoin de faire pénitence. On ne peut vous pardonner aussi vite.
« Je vous conseille donc le jeûne & la solitude, et vous prie de croire que vous avez toujours en moi une amie.
« Comtesse Mynska. »
Gérard poussa un cri.
— Elle ne m'a pas compris ! dit-il ; elle ne m'a pas compris !
Il saisit la plume et écrivit :
« Votre lettre est sévère, votre ironie me tue, madame. Vous ne voyez donc pas que je vous aime et que cet amour est toute ma vie? La fatale rencontre de l'autre soir doit-elle me condamner à avoir entrevu le ciel et à en être chassé ? »
En recevant cette lettre, la comtesse, malgré le style un peu emphatique, se sentit touchée
Elle aussi écrivit, et sa lettre pardonnait et pardonnait tout.
Mais elle l'avait à peine achevée qu'elle vit là, auprès de la lettre de Gérard, les billets que lui avait écrits autrefois Micaël Zan.
Elle les rouvrit et lut :
« Vous m'avez cruellement blessé, madame, et votre sévérité est un arrêt de mort. Que vous ai-je fait ? Vous ne croyez pas que mon amour seul me fait vivre, et vous verrez bientôt que je n'ai pas menti.
ce M.Z. »
— Celui-ci ! murmura-t-elle, parlait aussi comme celui-là!
Elle songea, puis, déchirant la lettre qu'elle venait d'achever, elle écrivit :
«Je serai franche, baron. Vous m'aimez, dites-vous, et vous partagez votre cœur entre la comtesse Mynska et MUe*** ! Non, vous ne m'aimez pas.
« C'est pour une autre que vous vous êtes battu hier. Le champion de la comtesse ne doit pas tirer le fer pour une autre. Non, vous ne m'aimez pas.
a Votre âme passionnée vous fait voir un idéal
là où il n'y a qu'une réalité. Ces amoureux des nuées m'effraient. Dès que l'ange redeviendrait Fcedora, tout s'éteindrait. L'homme de qui je dois porter le nom doit m'aimer toujours.
« Déchirez cette lettre & oubliez-moi, Gérard, ou plutôt conservez de moi le souvenir d'un amour interrompu, le seul des amours dont on se souvienne.
« Votre amie,
« fœdora. »
Gérard s'élança dans la rue après avoir lu ce billet.
Il était livide; il avait l'air d'un fou.
Chez Fcedora, où il courut, on lui répondit que la comtesse venait de sortir.
Il descendit les escaliers en se soutenant à peine.
En ce moment une voix lui cria :
— Où allez-vous, baron?
Il reconnut lé comte Oginski.
— Ah ! dit-il, je puis vous parler d'elle.
— Je sais tout, répondit le comte.
— Elle vous a dit...
— Tout en vérité... La comtesse n'a d'autre confident que moi.
— Eh bien? dit Gérard.
— Elle est cruellement froissée, répondit Oginski; déjà trahie autrefois, elle a peur de l'avenir. Cette âme confiante est devenue timide et repliée sur elle-même; elle craint. Elle ne vous a pas compris. En vain lui ai-je dit qui vous étiez, Gérard, et quel cœur de vaillant s'unissait avec votre cervelle de rêveur. Elle tremble de se tromper. Une méprise la tuerait, et elle veut vivre.
— Mais alors, dit Gérard avec désespoir, je suis perdu!
— Allons donc! espérez! Le temps est là.
— Le temps...
— Oui, le temps. Ah! je sais bien que tout pour vous devrait se faire en hâte. L'amour est impatient, l'amour est faible. Soyez fort. Tenez, voulez-vous épouser la comtesse? Je vais en Pologne me battre en soldat. Suivez-moi.
— Vous suivre?
— Venez là-bas, combattre pour son pays, pour notre patrie. Elle verra que vos caprices, Gérard, sont des convictions. Elle verra que vous savez lutter pour l'idée, elle vous aimera. Suivez-moi, Gérard.
— Eh! la quitter, Oginski, c'est la mort!
— Vous ne voulez pas me comprendre. Ici, dans ce Paris, au milieu de cette foule uniforme, turbulente, vulgaire, vous êtes un comparse de la comédie ridicule qui se joue tous les jours. Là-bas, dans nos marais, vous êtes l'acteur du grand drame de la délivrance. Allons donc, Gérard! Vous avez suivi Raousset-Boulbon en Amérique, suivez le comte Oginski en Pologne.
— Quand partons-nous? dit Gérard.
— A la bonne heure! s'écria Oginski. Le désespoir aussi dicte les résolutions héroïques.
Fœdora, le lendemain, recevait cette lettre.
« Madame,
« Vous voulez des épreuves & demandez à votre chevalier ses éperons de gloire. — Je pars. Vous ne me reverrez que lorsque vous aurez assez songé à l'absent pour souhaiter son retour.
« Vous m'avez cru frivole, vous avez passé à côté de moi sans regarder au profond de mon âme. Je suis assez fier pour croire que vous verrez plus tard que vous avez mal fait.
« Il y a en ce moment, madame, un peuple qui se relève, le fer à la main, et appelle au secours. Mon arme sera-t-elle inutile? Je la lui apporte, et avec d'autant plus d'ardeur que, là-
bas où vous êtes née, où vous avez passé, je me
croirai plus près de vous.
ic Adieu,
« Gérard. »
Lorsque la comtesse lut cette lettre, lorsque Bonnard connut les projets de départ de son ami, Oginski et M. de Tournière franchissaient déjà la frontière d'Autriche.
Louis Bonnard, un matin, reçut la lettre suivante.
« Mon ami,
« Me voici loin de Paris, loin de Fœdora, loin de toi. Je croyais (pardonne-moi) qu'il était plus difficile que cela de se séparer de ceux que l'on aime.
ce J'ai poussé le cri des ambitieux insatiables qui est aussi celui des heureux s'exaltant euxmêmes.
« — A lea jacta est !
« Le sort en est jeté !
« J'ai rompu brusquement avec la vie parisienne, j'ai voulu couper dans la racine un amour
qui menaçait d'emplir mon cœur et de l'étouffer.
« Ai-je bien fait?
« J'ai emporté jusqu'ici le trait qui m'a blessé, mon ami, et j'ai grande peur de n'avoir fait autre chose que ce soldat de Denain à qui son chef reprochait de déserter le champ de bataille :
ce — Oui, je m'en vais... j'en ai assez... je cherche un fossé pour mourir. »
ce Ah ! si cette femme m'avait aimé, Louis, songe comme la vie m'eût été clémente ! Les jours heureux ! J'ai entrevu le bonheur, cette fois, de bien près, je l'ai touché; mais vers lui j'ai eu beau tendre la main, il était trop loin encore.
ce Allons, n'y pensons plus.
ce Je suis en Pologne et j'y suis comme soldat de l'indépendance.
ce II ne s'agit plus d'aimer et de parler d'amour.
ce II s'agit de combattre.
ce II s'agit de mourir ou de vaincre.
ce Le comte Oginski a formé un régiment de faucheurs et il m'a donné le commandement d'une compagnie
ce Les beaux hommes, mon ami, braves, déterminés, effrayants.
« Quelles barbes et quelles armes !
« J'ai parmi eux un jeune homme de dix-huit ans que j'ai surpris pleurant tout à l'heure sur une roche.
ce — Eh ! qu'avez-vous ?
« — Rien. Je songe.
« Il m'a regardé, puis il a ajouté :
« — Je songe à tous ceux qu'ils m'ont tués. Ma mère, mon père, mes deux frères sont morts. Je suis seul de mon nom à présent. Et je pleure, parce que ma faulx n'a rencontré encore aucune poitrine russe.
« Oginski lui a dit :
« — Patience !
Il s'est remis à songer.
« Nous sommes à présent dans les bois, campés à la grâce de Dieu, attendant l'ennemi, qui nous poursuit, et prêts à lui faire payer cher son audace, s'il nous attaque.
ce Ah ! la belle vie, après tout, que la vie aventureuse & libre, la seule vie, mon cher Louis, la seule qui nous rapproche de l'idéal cherché !
ce Je t'écrirai souvent. Écris-moi de même.
ce Des nouvelles de Paris, mon ami, des nouvelles de Fcedora.
« Je t'embrasse et je t'aime.
ce Gérard. »
M. Gérard de Tournière commandait une compagnie de faucheurs dans le bataillon du comte Oginski.
Le bataillon était nombreux & comptait les plus bouillants & les plus hardis des universitaires de Varsovie. Il y avait encore des Français, quelques Allemands des universités d'Heidelberg ou de Gœttingue, tous pleins d'ardeur, pleins de foi, pleins d'amour pour la liberté,
Quelques paysans lithuaniens s'étaient mêlés à cette bande héroïque. Ils paraissaient plus robustes & non moins vaillants.
La plupart se tutoyaient & s'appelaient frères.
C'était la fraternité des gladiateurs qui vont mourir.
On se battait souvent.
Il y avait des chirurgiens dans le bataillon.
On soignait les blessés, on enterrait les morts, puis on repartait.
Après une victoire, tous s'agenouillaient et chantaient un cantique.
Le prêtre était debout & entonnait le chant sacré avec enthousiasme.
Sous ces vastes pins, dans ces gorges sombres, les voix prenaient un singulier accent religieux.
Gérard respirait à l'aise au milieu de cette fièvre ardente. Il allait marchant avec ardeur,
toujours en avant, fier de son but et de son œuvre, et disant à Oginski :
— Merci ! Vous m'avez arraché au néant pour me jeter à la vie I
Le soir, lorsque le camp était établi, on chantait encore, des chansons patriotiques cette fois.
La plupart du temps on entonnait en chœur la Polonaise fameuse de Kosciusko :
Frères, levez-vous pour la vengeance !
Hymne sombre et farouche qui avait tant de fois effrayé les régiments russes.
Gérard entendait aussi non sans émotion un des Français, d'une voix souvent fausse, chanter les chansons du pays.
Un soir, c'était la Normandie, de Bérat, une autre fois quelque chanson campagnarde, comme le Départ :
Allons, il faut partir Faut partir à la guerre; Soldat, faut obéir Quand on est militaire.
L'Empereur l'a voulu; Tout est fini, vois-tu !
Il n'y avait rien dans ces paroles, et presque rien dans le rhythme doux & triste qui les accompagnait, mais il y avait un écho de la patrie, mieux qu'un écho, une voix véritable, et Gérard
se revoyait, marchant le soir à travers champs, près du vieux château de Tournière, pendant que les paysans, revenant du travail, chantaient cette chanson, qu'il connaissait bien.
Gérard alors hochait la tête, songeait à Paris, à la comtesse, et parfois une larme roulait dans ses yeux, quand au refrain il répétait :
Tout est fini, vois-tu !
Louis Bonnard répondit à la lettre de son ami Gérard de Tournière :
« Paris, 27 mai 186...
« Des nouvelles de Paris, mon cher ami, des nouvelles de la comtesse ! Tu me demandes des nouvelles, à moi nouvelliste, comme si le proverbe des cordonniers n'était pas le plus authentique des proverbes !
« Hélas! je ne sais rien, je ne vois personne, je vis comme un hibou, je travaille comme un sourd & je m'ennuie comme un millionnaire.
« Ne faisons pas de mots.
« Je te vois d'ici, mon cher & bon Gérard, parcourant des yeux ma lettre, y cherchant le nom de la comtesse Fcedora, et j'entends battre
ton cœur, ton brave cœur, qui retentit si fort lorsqu'il s'agit d'amour ou d'honneur que je puis bien l'entendre d'où je suis.
« La comtesse est visible au Bois, tous les jours à la même heure, comme par le passé.
a Elle a deux beaux chevaux alezans qui font l'admiration des amateurs. Sa livrée est fort élégante. Nos chroniqueurs appellent notre irrésistible Polonaise une des reines de Paris. Sicile donne des fêtes cet hiver, on se disputera sesinvitations comme une loge aux premières représentations de Victorien Sardou.
« Va, ne t'inquiète pas de la belle dédaigneuse, et reviens-nous, mon bon Gérard; j'ai besoin de toi.
« J'ai besoin de ton esprit droit & ferme pour servir de tuteur à mon humeur fantasque. Ah ! quelle vie je mène, mon ami, et que tu dois être plus heureux, en tes marais lithuaniens, que moi sur le boulevard ou dans les petits théâtres !
k Cette existence frelatée me pèse. A la bonne heure, toi, Gérard, tu es utile à quelqu'un, tu sers une idée, tu combats, tu marches, tu agis, tu vis! Ah ! pauvre de moi, je déteste les tirades pour en avoir trop entendu dans les drames; mais, en vérité, il y en aurait une profondément vraie à faire sur notre malheureuse vie de fous & d'énergumènes.
« Je reviens de Fontainebleau, où j'ai passé un mois. Ce temps a suffi pour me donner l'horreur de toute la capitale. Que dirais-tu, Gérard, si je partais un beau matin pour te rejoindre?
« Il fait si bon aller se mesurer de temps à autre avec la nature & se sentir petit à côté d'elle, ou plutôt se fondre dans son immensité avec le bonheur d'un fils qui plonge la tête dans le sein de sa mère. Ces arbres majestueux de Fontainebleau, ces gorges profondes, ces roches entassées comme au hasard par une main géante vous étonnent, vous ravissent, vous écrasent. On se sent dominé par la grandeur de tout ce qui vous entoure, et pourtant l'âme est plus orgueilleuse et prend des attitudes plus hautaines. Il semble qu'on se sente en face d'un lion terrible. Il est là, l'œil ouvert, la bouche béante; il va vous dévorer. Vous tremblez, et cependant vous vous dites avec joie que vous le regardez & que vous avez vu ce roi du désert face à face. Ces amoncellements de rocs, ces entrecroisements de chênes énormes, ces ravins comblés de fougères vous englobent dans leur masse, mais vous relevez pourtant plus fièrement la tête. Vous songez, vous pensez, seul au milieu de ces magnificences qui se taisent et ne savent plus que se faire admirer.
« Mais que vais-je faire? bon Dieu! Des
phrases, alors que tu me demandes des nouvelles.
« Puisque je n'ai rien à dire, sachons me taire.
« Je t'écrirai, mon brave Gérard, lorsque je serai bien gai ou tout à fait triste. Je te dois ma part de joie ou d'ennui. Et toi aussi, tu as contracté cette dette envers moi. Acquitte-la; tu connais le proverbe : « Qui paye ses dettes s'enrichit/»
« J'attends.
« Ton ami,
«. L. Bonnard. »
Gérard lut & relut cette lettre de son ami.
Une seule chose le frappa : la comtesse songeait seulement, pendant que l'on se battait en Pologne, à promener au Bois son luxe & sa beauté.
— Ah ! décidément, s'écria-t-il, je m'étais trompé!
Il montra la lettre à Oginski.
Le comte hocha la tête et dit simplement :
— Fœdora Mynski est la cousine de la comtesse Plater. Elle pense à nous là-bas, et qui sait si nous ne la verrons pas bientôt apparaître au milieu de nos faucheurs.
Cette pensée ranima Gérard.
Fcedora pouvait venir en Pologne !
Il la verrait chaque jour, il pourrait lui parler.
Peut-être parviendrait-il à dissiper les soupçons d'autrefois.
Le malheureux vécut ainsi tout un jour sur cette pensée, et le lendemain, lorsqu'il fallut se mettre en route, il se sentit plus dispos et — l'homme le meilleur a ses jours de défaillance — plus courageux.
Depuis huit jours environ la petite troupe du comte Oginski était poursuivie à travers les bois par une colonne russe.
C'était par une série de marches & de contremarches qu'elle parvenait à échapper à l'ennemi.
Elle n'était pas, d'ailleurs, isolée.
Les colonnes insurrectionnelles correspondaient entre elles à l'aide de messagers, et le paysan qui avait apporté à Gérard la lettre de la comtesse Mynski avait en même temps annoncé à Oginski qu'Userait attaqué le lendemain sans doute par le général Douracheff.
Le lendemain, les Polonais étaient sous les armes.
Le soleil se levait à peine que tous, groupés autour des rochers, tapis dans les hautes herbes, attendaient l'arrivée de l'ennemi.
Les faulx, nouvellement aiguisées, jetaient de sinistres éclairs ; plus d'un fusil s'armait çà et la en craquant et quelques insurgés sciaient rapidement de hauts chênes pour en faire des barricades.
— Tout-à-coup, dans la profondeur du bois, un cri partit, strident, terrible — quelque chose comme un rugisement de bête fauve.
On eût dit que ce cri était un signal.
Une fusillade retentit à travers les arbres, et les sentinelles polonaises se replièrent sur le gros de la troupe en s'écriant:
— Les Russes !
Il y avait un prêtre parmi ces hommes. Le prêtre monta sur un tertre et dit d'un ton haut :
— A genoux !
Tous s'inclinèrent.
Le prêtre murmura quelques paroles et poussa ce cri :
— Debout ! enfants. Dieu & la liberté !
— Oui, Liberté ! dit Gérard.
Les uniformes russes apparaissaient comme des points gris parmi les arbres.
Les Polonais firent feu sur cette troupe qui s'avançait ; puis, Oginski, sabre au poing, se précipita sur les assaillants, suivi des faucheurs.
Gérard assistait comme impassible à cette
mêlée ; il regardait sans voir ces hommes qui s'entretuaient avec des cris farouches.
L'image de Fœdora était venue tout à coup se placer entre son regard & les ennemis.
Un homme vint à lui, les dents serrées.
— Holà ! lui dit-il, holà ! frère, que fais-tu de ce côté ? N'as-tu pas tonépée pour combattre ? Va me remplacer.
Il tomba mort sur le revers du chemin.
Gérard secoua la tête comme au réveil d'un songe.
Il tira son épée et courut au milieu de la mêlée furieuse.
Il ne vit rien ; il avança.
Son épée tournoyait autour de lui comme l'épée d'un preux.
On reculait, et lui répétait « Liberté ! » — son cri de guerre.
Tout à coup il s'affaissa ; son bras laissatomber son arme.
Il devint pâle et tomba face contre terre, au pied d'un chêne.
Une balle l'avait frappé.
Madame la comtesse Mynski était encore à sa toilette du matin, lorsqu'on lui annonça M. Louis Bonnard.
Elle le fit attendre assez longtemps, puis elle ordonna qu'il fût introduit.
Elle connaissait bien Louis.
Elle l'avait vu maintes fois. Lorsqu'il entra, elle ne le reconnut pas.
Elle vit paraître un homme qui lui sembla vieux, qui n'était pas trop élégamment vêtu, et dont les yeux avaient quelque chose de hagard.
Ce ne fut pas sans un léger serrement de cœur qu'elle lui fit signe de s'asseoir.
— Madame, dit alors Louis, je viens accomplir auprès de vous un triste message.
Fœdora était demeurée jusqu'alors dans une attitude savamment coquette.
Aux premiers mots de Bonnard, elle jeta bien loin l'éventail dont elle jouait et dit d'une voix altérée :
— Vous venez me parler de M. de Tournière?
— Oui, madame, dit tristement Louis.
— Mon Dieu ? s'écria Fœdora en bondissant, il est mort ?
Elle regarda Bonnard qui demeurait immo-
bile. Son œil s'agrandit ; elle tendit les bras et s'évanouit en poussant un cri.
Louis éperdu se leva, sonna la femme de chambre et murmura, regardant la comtesse :
— Est-ce qu'elle l'aimait?
Fcedora revint à elle.
Son premier geste fut d'éloigner la femme de chambre, et, une fois seule avec Louis :
— Monsieur, dit-elle avec une expression navrante, parlez-moi de lui.
— Il est mort, dit-il froidement, mort en soldat, d'une balle là !
Il montrait son front.
— Ses dernières paroles lorsque ses compagnons l'emportaient, ont été pour vous. Ses lèvres ont murmuré votre nom avant de se fermer. Allez, madame, il vous aimait bien.
La comtesse regardait Bonnard comme si elle n'eût pas compris ce qu'il disait.
Et lui, s' animant, sa voix devenait dure parfois, — parfois aussi se mouillait de larmes.
Il disait :
— Cet homme, qui n'est plus est parti un beau jour, parce que vous ne l'aimiez pas...
— Je ne l'aimais pas ! songea la comtesse.
— Une pouvait vivre désormais. Figurez- vous que son cœur était loyal et que sa bouche n'avait jamais menti. Il avait cherché, toute sa vie.
un idéal qu'il avait enfin trouvé , disait-il. C'est cet idéal qui l'a tué. Lorsqu'on a relevé son corps, le comte Oginski vous le dira, madame, on a trouvé ce papier sur sa poitrine. Il y avait encore avec cela une fleur, une fleur tombée un soir de votre coiffure. Je la garde, c'est tout ce qui me reste de lui. Mais ce papier est pour vous. Lisez.
La comtesse pleurait.
Elle fit signe à Louis de lire.
Il ne lut pas, il savait par cœur le billet taché de sang :
« Je n'ai eu, m'avez-vous dit, que des caprices, madame. Caprices de gloire, caprices d'amour. Ce ne sont, là pensiez-vous,que des accès de fièvre. Ces maladies ne sont ordinairement pas longues, disiez-vous encore. Qu'importe, si l'on en meurt?
« Gérard. »
Plus bas, Gérard avait tracé au crayon les vers d'Uhland :
J'ai fait un bouquet d'où mon âme sort,
Et puis, tout tremblant, je vous les apporte,
A vous mon amour, mon âme, ma mort !
— Donnez-moi ce papier, dit Fœdora.
Elle le prit des mains de Louis et le regarda bien longtemps d'un œil fixe.
— Celui-là était un ami, disait Bonnard. C'est fini. Ma vie à moi aussi est brisée. Mon pauvre
Gérard ! Madame, lorsqu'on aime, qu'on ne vous aime pas, c'est ici-bas l'enfer. Vous ne l'avez jamais su. Aussi bien, vous avez passé à côté de Gérard sans regarder cet amour qu'il vous montrait. Il vous a pardonné, madame.
Fcedora se leva droite comme une statue.
Sa lèvre frémissait, son regard clair, lançait des flammes.
— Oui, s'écria- t-elle, mais moi je ne me pardonne pas !
— Ah! dit-elle, je n'ai jamais su, moi, ce que c'était que l'amour sans espoir ! Qui vous a dit cela , malheureux? Mais c'est parce que j'ai souffert, que j'ai fait souffrir. La triste loi de la nature qui rend dent pour dent. Je l'ai tué, je l'ai tué !
Elle baisait follement la lettre de Gérard ; elle se frappait le front; elle sanglotait.
Mais ses yeux fixes n'avaient pas de larmes.
Toute sa douleur s'amoncelait dans son cœur.
Elle regarda enfin Louis, et d'une voix stridente :
— Oui, je l'ai tué, dit-elle, mais je sais ce qui me reste à faire... partir!
— Quoi ! vousvoul z...
Elle leva les yeux au ciel et dit avec une sauvage énergie :
— Je veux le venger !