HISTOIRE DRAMATIQUE
Ceci, dit Chantepleure , est une histoire romantique. Le romantisme avait du bon. On ne le dirait pas, à lire ce qui va suivre. Mais bah! Et puisque nous sommes en Espagne, — excuse^ les fautes du traducteur.
Dès l'âge de dix ans, j'aimais José comme un frère. C'était un pauvre enfant orphelin que mon père, un des plus riches seigneursde l'Andalousie, avait fait élever à mes côtés, comme un de ces menins qu'on donnait en France aux jeunes nobles, avant la Révolution. Nos affections, nos penchants étaient les mêmes. Mes plaisirs étaient
ceux de José. Plus sérieux que moi cependant, il se montrait déjà grave & réfléchi, et je n'étais encore qu'un enfant.
Quelquefois un sombre nuage venait obscurcir son front si pur. Ses plus anciens souvenirs étaient marqués de sang & mouillés de larmes : c'était une cabane isolée dans les montagnes, au milieu de laquelle des cadavres gisaient : un homme, une femme, son père & sa mère. Caché sous le lit, l'enfant avait vu les bandits égorger ses parents, puis, après l'assassinat, piller & s'enfuir.
C'était ensuite une troupe de gens de Bohême, parmi lesquels il vivait comme un des leurs, car ces vagabonds l'avaient adopté ; puis encore la sombre nuit où il parvint à s'échapper ; c'était la vie misérable dans les carrefours de Grenade ; il se voyait, mendiant, demi-nu, errant de place en place & de rue en rue, mourant de faim, tremblant de froid ; c'était enfin la maison de mon père, ses jeux avec moi, ses études, ses joies.
Et c'était tout. Hélas ! c'était bien assez déjà de souffrances !
Je n'avais jamais connu que le luxe, les plaisirs, le bonheur; mon âme était joyeuse& comme souriante; je ne comprenais pas qu'il pût y avoir, hors des murs de la Casa-Carmona, des malheureux & des mendiants. Quand je regardais,
dans la galerie de tableaux de mon père, cette toile d'Esteban Murillo où le vieux vagabond est assis dans un coin sombre, et ronge une croûte sèche de maïs, je souriais au caprice de l'artiste, et je ne m'imaginais pas que le peintre n'avait rien invente.
Ce fut José qui m'apprit à connaître (et de nom seulement)' cette implacable ennemie , l'adversité ! Mais alors je la croyais si loin de moi que, si je ne la défiais pas insolemment, comme quelques-uns, du moins, ne m'en inquiétais-je guère.
Cependant les années s'écoulaient : nous n'étions déjà plus des enfants, José & moi ;nousétions deux beaux adolescents, fiers & décidés comme des éphèbes antiques, des hommes bientôt.
J'avais dix-huit ans ; José était, de quelques mois seulement, plus âgé que moi. Quels beaux rêves nous faisions tous deuxl
— Moi, disais-je à José, ce que je veux, c'est une maison retirée, entourée de jasmins & d'orangers, recouverte de briques rouges, tout au fond des bois, sous notre beau ciel andalous ; c'est une collection de livres estimés (autant d'amis & de conseillers) Homère, Dante, Cervantes, Molière; c'est, assise à mes côtés, une belle & pure compagne, que j'aimerai, qui m'aimera et dont le sourire répondra à mon sourire, dont le regard reflétera mon regard,
Et lui :
— Je veux la gloire dans la foudre, disàit-il, la palme du combat au milieu des balles, le laurier sur mon front ou la mort glorieuse ! Je veux l'épée du commandement dans ma main, devant moi une batterie ennemie, des canons furieux et derrière moi de courageux soldats aux cœurs résolus. — Celle que j'aimerai : je la vois, une brune fille de nos climats, avec un œil noir & brûlant, des lèvres rouges comme une grenade fleurie, une âme de feu dans un corps de péri.
Pauvres rêveries ! Espoirs envolés ! Bonheurs évanouis ! où êtes-vous ?
Et où sommes-nous ?
Un jour, un bruitterrible,qui nous glaça d'abord de terreur & nous fit ensuite bondir d'in-
dignation, se répandit dans Grenade : la libre Espagne était envahie ! On afficha bientôt dans tous les carrefours que l'empereur Napoléon, non content d'avoir vaincu ses ennemis naturels, voulait encore détrôner notre roi & soumettre notre pays à sa domination despotique.
Il n'y eut parmi nous qu'un seul cri, celui que ces mêmes Français, attaqués chez eux, avaient
poussé quelques années auparavant : « A l'ennemi ! » et nous partîmes.
— L'avenir m'appartient ! me dit alors José ; la voilà qui vient à moi cette gloire tant désirée ! Luis, dans quelques mois, je porterai l'épaulette de capitaine ou je serai mort !
Pour moi je n'ambitionnais pas ces couronnes militaires, mais je me souvenais des paroles dernières de mon père mourant : Notre devise est : pour notre roi, pour notre foi, pour notre patrie !
Nous rencontrâmes, pour la première fois, l'ennemi à Fuengirola et le combat fut des plus acharnés. Un détachement français du corps du duc de Bellune occupait la citadelle et nous fou • droyait de son artillerie. Partis le matin de Calle de la Moralle, fatigués, harassés d'une marche de plus de sept heures, nous retrouvâmes cependant devant l'étranger toute notre force avec notre courage. La lutte fut terrible. Nous n'avions pas de canons, car lord Blayney, qui nous commandait, et qui fut fait prisonnier durant l'action, n'avait pas cru devoir s'en munir. Nos tirailleurs étaient mitraillés et notre artillerie ne pouvait agir contre des murailles. Il nous fallut céder: vaillamment conduits parleurs chefs, les Français firent une sortie et nous enveloppèrent. «. — Amigos /s'écria José, c'est ici qu'il faut mourir... Feu !» — Et nous essayâmes de
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lutter encore. Inutilesefforts! Les Français nous entourent, ils nous pressent, ils nous étouffent dans un cercle de fer. — A la baïonnette ! s'écrient-ils. — Et ils marchent sur nous têtes baissées. — Nous combattions en désespérés, avec fureur, avec rage... Je voyais José se multiplier, frapper, encourager ses soldats sans relâche. — Et partout je le suivais, l'épée au poing. Une balle m'atteignit.
Je sentis aussitôt une chaude rosée couler sur mon front, ma vue s'obscurcit, mes oreilles bourdonnèrent, je perdis les sens & je tombai tout ensanglanté sur les cadavres.
Quand je revins à moi, la nuit s'étendait sur ce champ de carnage. — Je me trainai lentement au milieu des morts. Je ressentais à la tête des douleurs horribles, il me semblait qu'elle était brisée. J'avançais lamain au hasard, etsouvent je rencontrais quelque chose de gluant & de froid — du sang ! — Une fois, je m'arrêtai tout-à-coup. Il m'avait semblé, en le touchant, qu'un de ces corps avait tressailli. Je le tâtai de tous côtés... je voulais m'assurer... mais c'était
bien un cadavre ! Cela me fit mal & je me sentis près de défaillir. « Mon Dieu ! me disais-je, peut-être que José est là, couché parmi ces morts, immobile comme eux, glacé ! » Et je tremblais alors, j'avais peur.
Oh ! ces yeux fixement ouverts, ces bouches béantes, ces regards vitreux, ces pâles visages, tout sanglants, je les vois encore. Ils sont là, près de moi, devant moi. C'était affreux.
Mes forces s'épuisaient ; le sang coulait de ma blessure ouverte & je ne voyais surgir aucun secours, aucune espérance.
On dit, pensais-je, que toujours des gens suivent les armées pour piller les cadavres... Si je pouvais les voir... si j'entendais...
Mais, rien! rien! La mort partout, et le silence.
Une faiblesse extrême s'emparait de moi. — Je réunis alors tout ce qui me restait d'énergie, et je m'écriai; l'écho répéta sourdement mon appel & s'éteignit...
Je sentis mes oreilles tinter, ma tête s'alourdir, mon corps s'affaisser, et je tombai une seconde fois, évanoui, sur ce sol imprégné de sang.
Que se passa-t-il alors autour de moi ? qui peu après accourut à mon aide? quelle puissance me sauva? je l'ignore.
Lorsque mon évanouissement cessa, je cher-
chai autour de moi les morts, Fuengirola, et la plaine couverte de cadavres, mais tout avait disparu. Je me trouvais dans une chambre richement meublée, couché dans un lit excellent et la tête enveloppée d'appareils.
J'essayai de me soulever, et je vis, assise à mes côtés, comme l'Ange gardien auprès d'un misérable, une femme qui semblait épier avec sollicitude le moindre de mes mouvements.
Une vision ! Je ne pus retenir un cri. L'admiration, la surprise, m'arrachèrent, sans doute, quelque vive parole, car je la vis rougir, et elle me fit aussitôt, mais doucement, signe d^ me taire.
C'était une belle jeune fille de dix-huit ans, au visage superbe, les cheveux noirs, les yeux de feu. Elle m'apparut , comme les madones doivent se montrer à ceux qui croient, et mon cœur battit à cette première vue, et je me sentis tressaillir jusqu'au fond de l'âme.
— Mon Dieu, me disais-je, n'est-ce pas un rêve?
Et j'étendis les bras vers cette divine apparition, tremblant de lavoir s'effacer, d;sparaître...
Elle me prit la main, elle me dit tout bas :
— Vous avez la fièvre, senor. Au :.om du ciel, reposez- vous.
Quelle voix douce & pure ! quels accents ! quelle charme ineffable ! j'étais encore trop faible pour cette émotion ; lorsque je sentis ma main serrée dans la sienne, une telle effluve de joie m'envahit, que je ne pus la supporter. Mes forces me trahirent & je retombai sans connaissance.
A mon réveil elle n'était plus là. Je la cherchai des yeux, je me soulevai de mon lit, j'appelai ; la porte s'ouvrit aussitôt et je vis paraître une dame, toute vêtue de noir, qui s'avança vers moi.
— Vous avez appelé, senor? dit-elle.
Je regardai fixement cette femme. C'était le même visage, la même voix que tout-à-1'heure, mais la voix un peu plus grave, les traits un peu plus accentués. — La mère de celle que j'avais vue, un instant auparavant.
— Senor, me dit-elle, souffrez-vous encore?
— Oui, répondis-je... C'est la tête... là! .. Elle me prodigua mille soins , et je me sentis
comme ranimé.
— Senor, dit-elle, faites surtout silence! Il y a ici d'autres blessés que vous.
Je la regardai avec étonnement.
— Senora, lui dis-je, où suis-je donc?
— Chez moi, répondit-elle, chez une Espagnole toute dévouée à son pays, et prête toujours à secourir ceux de sa nation qui tomberont frappés dans la guerre sainte. Elle mit un doigt sur sa bouche et sourit doucement, en me montrant du geste la pièce contiguë. Je compris qu'il y avait là un autre blessé !
Je revis le lendemain celle que j'appelais en moi-même mon bon ange, cette gracieuse enfant que mon cœur aimait déjà. Je lui adressai quelques questions auxquelles elle répondit, puis elle m'ordonna avec douceur de me taire; car, à la fièvre, il fallait le repos. Il en fut ainsi des jours qui suivirent.
La mère s'appelait madame de Boisas, la fille se nommait Dolorès. Que d'instants heureux je comptai durant ces jours où ma blessure me cloua ainsi sur ce lit! combien d'heures d'inexprimable bonheur s'écoulèrent, lorsqu'à mon chevet Dolorès me souriait de son divin sourire et que je lui disais tout bas mille^ choses folles, qui, si elle eût voulu les comprendre, signifiaient clairement : Je vous aime!
Elle me fit raconter mon histoire et je lui demandai la sienne. Fille d'un gentilhomme Cas-
tillan, tout dévoué au roi Ferdinand, elle avait vu, dans la même guerre, tomber son père et son frère sous les balles des Français. La mère, ardente, enthousiaste, s'était alors sacrifiée au service de la patrie ; loin de se laisser abattre par la douleur, elle se roidit dans son héroïque orgueil & brava le sort. — « Nous ne sommes, dit-elle à sa fille, que de faibles femmes, et pour nos mains le mousquet est trop lourd. Mais nous avons cependant notre tâche à remplir. Aux hommes, les combats & la lutte; aux femmes, le dévouement & l'abnégation. Il n'y a pas seulement des coups à porter, il y a des blessures à cicatriser. A eux le poignard & les balles, à nous le baume & la charpie ! » Et, toutes deux, la mère & la fille, seules, — stoïques, — s'étaient consacrées aux blessés qui tombaient en défendant leur indépendance. Dans les âmes énergiques de nos femmes, l'amour de la patrie est plus qu'un amour, c'est un devoir.
— Quand nous vous recueillîmes, me disait Dolorès, vous étiez couché sur la terre, au milieu d'une mare de sang. Votre pouls battait faiblement. Juan Rico, notre domestique, vous prit dans ses bras & vous porta jusqu'ici, toujours
évanoui Ma mère croyait que vous alliez mourir. Et moi.. ..
— Senorita, lui disais-je, merci, merci pour la vie ! A vous toute mon amitié ! Et je n'osais ajouter : tout mon amour. Ce mot brûlait mes lèvres ; cent fois j'essayai de le prononcer & jamais je n'en eus la force.
Je craignais de l'irriter, je tremblais de la fâcher contre moi. — J'avais peur. — Et pourtant, me disais-je, elle est coquette, elle est vaniteuse, elle est femme sans doute. Ne crains rien, prends courage & parle. — Puis, un instant après : Mais non, et que vas-tu lui dire? N'est-ce -point de la folie? Et t'écoutera-t-elle ? N'as-tu pas déjà son dévouement? Ambitieux qui va rêver son amour ! — Et je m'arrêtais.
Un jour, cependant, je pris la résolution de parler. Je me levais depuis quelque temps durant deux ou trois heures par jour, et le plus souvent alors elle venait me tenir compagnie. Elle avait, ce jour-là, un air souriant & joyeux qui m'encouragea.
— Vous paraissez, senorita, lui dis-je, bien heureuse aujourd'hui ?
— Je suis bien heureuse, en effet, dit-elle. Devinez-vous pourquoi? Parce que votre voisin est, lui aussi, hors de danger.
— Mon voisin ?
DOLORÈS 3o3
— Un jeune officier de grenadiers qui est là, dans cette chambre.
Instinctivement, je sentis mon cœur se serrer; un frisson me courut par tout le corps. — Cette gaîté de Dolorès me fit mal.
— Alors, dis-je, sans songer aucunement à mes paroles, ce malheureux est sauvé ?
— Sans aucun doute. Cela ne vous expliquet-il pas ma joie? Il paraît, le malheureux jeune homme, si bon, si triste!
La jeune fille ne savait pas que toutes ses paroles m'entraient dans le cœur comme des clous aigus !
■ — Il va vous quitter alors, dis-je encore, il va vous quitter, comme moi !
— Oui, dit Dolorès simplement.
— Et, demandai-je, en me rapprochant d'elle, n'allez-vous point l'oublier, senorita?
— Jamais! répondit-elle, le pauvre garçon! Croyez-vous donc que je vous oublie aussi, senor Luis ?
— Vous êtes bonne, m'écriai-je. Ah ! si je croyais que, lorsque je vous aurai quittée, mon souvenir s'efface de votre pensée, je vous le jure, Dolorès, j'en mourrais !
— Que voulez- vous dire?
— Mon Dieu, dis-je en élevant la voix à mesure que l'émotion me gagnait, vous m'avez
sauvé de la mort, senorita ; la vie, c'est vous qui me l'avez rendue. Ne me la reprenez pas. Il y a un mois a peine, peut-être, que je vous connais, et déjà vous êtes nécessaire à mon existence comme l'air que je respire. Dès que je vous ai vue, je me suis senti troublé : mon cœur s'est ouvert et je n'ai plus pensé qu'à vous. Mon père est mort, senorita, ma mère est morte ; un ami, un frère que j'avais, mort aussi, sans doute. Je n'ai plus que vous. Ne me fuyez pas 1" Au nom du ciel, écoutez-moi, Dolorès !
— Senor, senor, s'écria-t-elle, il y a quelqu'un dans cette chambre ! Si l'on entendait!...
Elle était devenue toute pâle ; elle tremblait. Peut-être avait-elle peur que cet homme, qui l'aimait, car il l'aimait, il devait l'aimer, entendît mes paroles.
A dessein, j'élevais la voix (j'étais fou), je me mis à genoux, je lui pris les mains, et je lui dis :
— Dolorès, au nom de Dieu qui m'entend, au nom de ma mère, au nom de tout ce que j'ai, sur la terre, de plus saint & de plus sacré, je vous jure que, sans votre amour, je mourrai ; je vous jure qu'à ma vie il faut votre regard, votre voix, votre sourire... Dolorès, écoutez-moi ; répondez-moi, Dolorès ; aimez-moi, car, de toutes les forces de mon cœur & de toute mon âme, je vous aime !
DOLORÈS 3û5
— Malheureux! s'écria-t-elle. Et d'un geste elle me montra la porte qui s'ouvrait. Un homme parut. Je poussai un cri, et je reculai, terrifié ! C'était José.
Il était pâle, amaigri, souffrant; une écharpe serrait son bras gauche, et son front, comme le mien, était enveloppé d'un appareil. Je l'avais oublié, moi, en pensant à Dolorès, et je m'étais, peu à peu, habitué à cette idée qu'il avait succombé là-bas. — Il me faisait déjà, cet amour, oublier tout le passé, oublier l'amitié ! Ah ! si je l'avais su, mon José, mon frère, si près de moi, sous le même toit ! Si j'avais su que ce blessé dont elle me parlait, c'était lui, comme je me serais aussitôt précipité pour l'embrasser! avec quelle joie je l'aurais pressé dans mes bras ! Et voilà que sa vue en ce moment me glaçait de terreur. Je le prenais pour un spectre. A son tour il poussa un cri :
— Luis ! dit-il, Luis !
Et il tomba accablé, dans un fauteuil. Dolorès s avança vers lui, il la repoussa. Je l'entendis qui murmurait des mots terribles :
— Ah ! le destin !
3o6 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
Elle s'éloigna alors, en me faisant un geste suppliant...
— Taisez-vous! disait-elle.
Quand nous fûmes seuls, je m'avançai vers José.
— Tu l'aimes donc? lui dis-je gravement.
— Je l'aime.
— Ah ! pobre de mi !
Nous demeurâmes un instant écrasés tous deux. Je regardais fixement devant moi, comme si je m'étais tout à coup aperçu qu'un gouffre s'ouvrait sous mes pieds.
— Je l'aime tant, dit José, que si tu ne t'étais pas appelé Luis de Carmona, je t'aurais tué, tout à l'heure. Et, d'un geste de rage, il jeta à terre un poignard que je ne lui avais pas vu dans la main. Je me sentis pâlir et je tremblai. Oh ! ce n'était pas de terreur ! Je ne craignais point cette arme qui brillait sur la dalle. Que m'importait la mort ? Je l'avais vue de trop près déjà pour la redouter. Mais, ce qui m'effrayait, en ce moment, c'était cet amour terrible qui surgissait ainsi devant moi, invincible obstacle à mon bonheur. Une fatale pensée me traversa l'esprit
comme un éclair ; je revis le champ de bataille de Fuengirola, les morts, le sang, les corbeaux tournoyant lentement, et je regrettai de n'être point demeuré parmi ces cadavres. Je regardais le poignard de José et le vertige me prenait ; ce fer qui étincelait, m'attirait comme un aimant ; je me baissais vers lui. Grâce à lui, j'entrevoyais le bonheur; je le saisis de mes doigts crispés et je le brandis dans ma main.
— Luis ! me cria José, si tu aimes Dolorès, il faut que je meure, car tu ne pourras la p sséder, moi vivant. Tue-moi donc.
— Ah ! malheureux!... m'écriai- je. C'est moi qui mourrai !
— Insensé !
Et il m'arracha brusquement le poignard ; il le brisa, et le foula aux pieds.
— Écoute, me dit-il, aimes-tu cette enfant comme je l'aime? Pour elle, donnerais-tu tonsang, ta vie, ton salut ?
— Oui! répondis-je.
— Sacrifierais-tu pour elle, sans regret, ta fortune, ton nom, ton avenir?
— Oui.
— Pour elle, te condamnerais-tu aux travaux les plus durs, aux peines les plus cruelles ? Pour qu'elle ait sur sa tête une mantille belle, travaillerais-tu la nuit, le jour, comme un artisan,
3o8 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
toi noble et maigre et faible? Si elle te disait : Je veux ces bijoux, je veux ces diamants, creuserais-tu la terre avec tes ongles si tu espérais lui arracher les pierres qui brillent?
— Oui, répondis-je, je le ferais !
— Luis! s'écria-t-il exalté, pour elle, pour un de ses baisers, pour un de ses sourires, immolerais-tu ton ami, ton sauveur, ton frère?
Ma raison s'enfuyait; ma tête se perdait ; je ne songeais qu'à Dolorès.
— Peut-être ! répondis-je.
— Eh bien ! dit José, dont l'œil s'injectait de sang, moi aussi, moi aussi je ferais cela ! Ecoute, Luis, dit-il, je te dois la vie, car ton père m'a fait élever à tes côtés, moi l'orphelin, l'enfant des Bohèmes, car il m'a vêtu, moi, pauvre & nu ; car il m'a instruit, moi l'ignorant & le mendiant. Je t'aime comme un frère, plus qu'un frère, et tu m'aimes aussi. Cet autre amour nous sépare ; la fatalité le met entre nous. Soyons forts, Luis ! jamais tu ne me céderais Dolorès ; moi, je la tuerais plutôt que de la voir à toi ! Eh bien ! qu'elle ne soit à aucun de nous, Luis, fuyons... Demeurons unis... Retournons à Grenade... Oublions... mon Luis, que nos mains serrées ne se déchirent pas. Sacrifions à notre amitié cet amour insensé ! Oui, fuyons Dolorès.
DOLORÈS 3oO.
Partons, Luis ! — Ah ! mais, comprends-moi donc, si — cela était possible, — si je t'avais tué tout-à-1'heure !...
Il poussa un sanglot douloureux; je me jetai, en pleurant, dans ses bras et je me sentis le cœur soulagé, l'âme plus libre, quand je lui dis d'une voix calme :
— Ce soir, ami, nous partirons pour Grenade. Et, nous oublierons , va!
Je ne savais pas que l'oubli a le pied lourd, qu'il est bien lent parfois à venir, et que souvent il ne vient jamais.
Nous ne revîmes pas Dolorès. Nous laissâmes pour Mme de Boisas une lettre pleine de gratitude & d'affection... Ne lui promettions-nous pas que nous la reverrions bientôt ? Chacun de nous, cependant, se sentait assez fort pour ne revenir jamais.
C'est ainsi que nous partîmes furtivement. Le lendemain nous étions à Grenade. Les Français occupaient la ville, et j'y vis arriver Lord Blayney suivi d'un grand nombre de prisonniers Anglais. Des Espagnols applaudissaient... Oui, j'en ai vu qui paraissaient joyeux...
Je me renfermai dans ma chambre ; José ne sortait guère de la sienne. Ses blessures étaient à peine cicatrisées. Nous nous parlions peu. Il revenait cependant de jour en jour à la santé ; mais nous ne pouvions sortir, car il eût fallu expliquer aux commissaires français l'origine de nos cicatrices encore fraîches, et le duc de Bellune n'eût pas manqué de nous faire arrêter comme prisonniers de guerre.
Je passais presque tout mon temps à lire; José étudiait, disait-il, la stratégie. Pensait-il à Dolorès? Moi, j'y songeais à toute heure. Son souvenir ne me quittait pas. Je revoyais partout ce céleste visage de jeune fille; partout j'entendais sa voix qui me caressait et je sentais encore un frisson me courir dans les veines, lorsqu'elle m'apparaissait comme autrefois , penchée sur moi, son souffle effleurant mon visage, sa douce main posée sur mon front sanglant.
Chaque jour, ces pensées prenaient plus d'empire sur moi, et bientôt , tout à fait, elles me dominèrent. J'avais , de souvenir , esquissé au pastel un portrait de Dolorès , et je passais des heures entières dans la contemplation de cette image si imparfaite lorsque je la comparais à mes beaux souvenirs I Je lui parlais, je lui souriais , je la baisais sur le front , sur les lèvres ; et c'étaient, alors, de fiévreuses heures de joie.
Mais un feu cuisant me consumait ; je m'affaiblissais; ma tête devenait plus lourde et mon sang bouillait dans mes veines. Ces souvenirs me minaient et me tuaient lentement. Et nous avions juré, José & moi , de ne plus la revoir. En vérité je serais mort plutôt que de manquer à mon serment.
Un jour , je m'étais assis devant ce portrait de Dolorès et je le regardais, absorbé, magnétisé par lui comme ce peintre que son œuvre faisait trembler, lorsque la porte de ma chambre s'ouvrit brusquement , et José parut. Il était vêtu d'un costume de voyage ; j'entendais sonner sur le parquet ses éperons , un large sombrero couvrait sa tête et je ne sais quelle flamme sombre brillait dans ses yeux.
— Luis, me dit-il , d'une voix saccadée, nous avons fait serment, l'un & l'autre, de ne plus revoir Dolorès ; quand j'ai engagé ma foi , je croyais être fort, je me sentais puissant & courageux; j'ai voulu lutter, et j'ai souffert. Maintenant, je suis brisé! Écoute, je ne puis plus supporter cet éloignement ; ma vie s'éteint, je le sens, mais avant de mourir, je veux, je veux, entends-tu? la revoir... Je ne trahis pas lâchement la parole donnée. Je viens te dire : Luis, ce soir, je serai chez elle !
— C'est impossible ! m'écriai-je
3l2 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
— Je pars, continua-t-il , dans une heure. Devance-moi , si tu le peux , et si tu te places sur mon passage...
— Songes-tu bien à ce que tu dis, José?
— Tiens, dit-il , en tirant son large couteau andalous, voici ma navaja! Prends la tienne et Dieu décidera !
Il aperçut, en ce moment, le portrait de Dolorès, et se prit à sourire :
— Oui , oui , fit-il , c'est elle , c'est bien elle , Luis ! et tu la contemplais ainsi , chaque jour, à toute heure. Tu voulais la revoir aussi ! Et Allons ! tu vois bien que ce serment était une folie !
— Eh bien! m'écriai-je, je pars. Elle me montait au cerveau , cette vapeur que les Florentins appellent la luxure de sang. Je pars et tu ne la reverras pas !
— Alors, dit-il froidement, c'est que tu m'auras tué.
— José! José!... Sais-tu bien que tu tentes le sort?... Ne vois-tu donc pas que ma main tremble, que je suis fou et que je pourrais...
Il fit un geste terrible.
— Je l'aime, dit-il.
Je tombai accablé sur un siège.
— Ah! tu l'as voulu, murmurais-je. A ce soir!
J'avais pris les devants. J'attendais. A quelques pas de moi , dans l'ombre , la maison où vivait Dolorès. Aucune lumière aux fenêtres; il était dix heures de la nuit; rien : le silence & l'obscurité. J'avais attaché mon cheval à un arbre , et je m'étais assis sur un tertre , enveloppé dans mon manteau. A quoi pensais-je alors? — Je l'ai oublié. — Je pensais à tout, à rien. Je tremblais & je songeais à fuir. Je pensais à Dolorès & je pensais à José, et je me disais : C'est horrible! peut-être que, dans une heure , je serai couché , mort, à cette place , ou, si ce n'est moi, ce sera José. Dans une heure, l'un de nous entrera dans cette maison et reverra cette femme (qui n'aime peut-être aucun de nous) et l'autre ne respirera plus ! — Et je me demandais alors : pourquoi ce sang ? pourquoi ce crime ? — Parce qu'une inconnue est venue qui nous a souri à tous les deux , qui r.Dus a caressés de sa main, qui nous a endormis de sa voix ; parce que le sort a voulu que , blessés en même temps , nous fussions relevés ensemble & soignés côte-à-côte par la même femme. Je frissonnais. — Puis la pensée me venait de m'enfuir & d'abandonner Dolorès à José,
et je me répétais que ce sacrifice était beau, et j'espérais aussi que cette pensée viendrait à José, qu'il la suivrait. Alors je disais : Attendons ! — Puis encore je fermais les yeux & je voyais Dolorès devant moi , je la voyais superbe, souriante, et je m'écriais: Cette femme sera à moi, malgré l'amitié, et par le crime même ! Et je m'exaltais , mon sang s'allumait, mon cerveau brûlait , ma main fiévreuse cherchait, sous mon manteau, ma navaja. Alors je ne craignais plus rien, je ne voyais plus rien ; José n'était plus mon ami, mais mon rival, mais mon ennemi, et je l'attendais comme on attend son adversaire, dans un duel.
Ce fut dans un de ces moments terribles que José arriva. La lune, voilée jusqu'alors, s'était, depuis quelques instants, levée. Il m'aperçut à cette lueur et s'avança vers moi : — Je t'attendais ! lui dis-je.
— Et moi, fit-il, j'avais hâte d'arriver ! — Tu es décidé à tout? demandai-je. — A tout. Et il me montra son couteau aiguisé. — Allons ! disje. Tu l'auras voulu. — Luis, dit-il , tu m'as autrefois sauvé la vie , mais en t' épargnant lorsque tu te traînais aux pieds de Dolorès et que je pouvais te tuer, je te l'ai rendue : nous sommes quittes et nos bras ne doivent pas trembler. — Vamos ! (Allons) m'écriai-je.
DOLORÈS 3l5
Un flot de sang me monta au cerveau , mes tempes battirent et je me mis en garde, à l'andalouse. José , résolument, fit de même : nos couteaux se croisèrent. Il était fort comme un athlète & son sang-froid triplait ses forces; je suis mince, plus petit, et la colère m'aveuglait. Il me frappa à l'épaule et je poussai un cri.
— Tu es blessé ? dit-il. — Ah ! ce n'est rien, José; n'eussé-je que le dernier souffle, je me cramponnerais à tes pieds pour t'empêcher d'entrer là. Gnardaste. (En garde, toi!)
Je voyais son regard s'enflammer, ses muscles se crisper ; je sentais contre mon visage son haleine qui sentait la fièvre. — Et pourtant il conservait encore son sang-froid. Je compris que si je luttais en furieux, j étais perdu ! — Je me modérai donc, et j'opposai le calme à son flegme terrible.
— Un moment ! dit-il après quelques minutes. — Et il essuya son front couvert de sueur, puis il but dans une gourde pleine une gorgée d'aqua ardiante. Il me dit ensuite : Allons ! Combat hideux I duel horrible !
Pied à pied , poitrine contre poitrine , face à face, enlacés, nous luttions ainsi comme deux tigres. Haletants, égarés, nous n'avions plus alors qu'une seule et même pensée. J'oubliais tout, et j'avais soif de meurtre. Je grinçais des
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dents, et j'eusse voulu déchirer cet homnre de mes ongles... Il leva le bras ; je frappai. Large comme trois doigts , ma navaja lui entra dans la gorge ; il s'affaissa, un flot de sang jaillit de la plaie comme d'une fontaine, et je le vis tomber, lourdement, la face contre terre.
Il ne bougeait plus, j'avais peur. Et la lune qui m'éclairait sans pitié! Lèvent sifflait; les chevaux hennissaient ; il me semblait que tout dans une clameur immense m'appelait assassin. José, José, sanglant, immobile, me terrifiait. Je courus à la maison; j'appelai du secours, Juan Rico parut. Le domestique. — Il y a un homme blessé, là-bas! m'écriai-je. Il accourut et me suivit. Il se pencha sur le corps étendu, et me dit froidement : celui-là est mort !
Mort ! José, mort ! et je l'avais tué ! Mort ! Et c'était moi... Mon cheval était là. Je m'enfuis. Au galop ! au galop , à travers les sentiers , à travers les bois, au galop ! — Là ! qui m'appelle?... Rien! Au galop, mon cheval! Les arbres étendaient vers moi , comme des géants , leurs bras difformes; ils ricanaient, en me voyant, et le hibou , et la chouette, et les ani-
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maux de nuit qui, tous, me criaient : Meurtrier ! — Partout, partout des cadavres étendus, partout des morts & des mares de sang, comme à Fuengirola, sur le champ de bataille; mais cette fois , ces pâles visages , aux yeux fixes , aux bouches ouvertes, cette fois, ils ressemblent tous à José. — Allons, mon cheval, ventre à terre. — Au galop ! au galop !
• Quand j'arrivai à Grenade, je me jetai, brisé, sur mon lit; je n'avais plus de forces... j'espérais que j'allais mourir
Il y a vingt jours déjà que ces choses se sont passées, et toujours, cependant, à mes côtés, comme un remords palpable, je vois le corps ensanglanté de José. — Ah! j'ai maintenant peur de la vie ! — Que m'importe Dolorès ? — Je l'ai oubliée. Elle est là- bas, là-bas, dans cette maison à la porte de laquelle un cadavre est couché. — Je n'irai pas ! — D'ailleurs, c'était lui, peut-être, qu'elle aimait, et je l'ai tué! Je souffre ! — Et toujours, et toujours des cadavres ! — Retire-toi, José!
Ma tête se perd. J'ai quitté mon pays qui était trop près de cette tombe où je l'ai jeté !... Grenade est là-bas , et, dans ses murs , il repose , froid, la gorge ouverte !
Me voici à Jaen — & pourtant, il y estaussi . . . J'entends le galop de son cheval; oui, là-bas. Il vient de Grenade. C'est bien lui. — Pourquoi monter de ce côté, José? C'est son pas, dans l'escalier...— José, pourquoi me tourmenter encore? La serrure a remué. La porte s'ouvre. Pardon, José !
C'est le remords cela... Et je nemourraispas?...
Là s'arrêtait le manuscrit que j'avais découvert. Qu'était devenu celui qui avait tracé ces lignes ? que signifiaient les derniers mots ? Je voulus le savoir. J'appelai l'hôtelier.
— Senor, me dit-il après avoir écouté mes questions, l'homme qui a écrit ceci était, à mon avis, un fou. — Il se nommait? — Don Luis de Carmona. — Et maintenant, est-il mort ? — Il logeait chez moi , dans cette chambre même, n° 4, depuis le matin seulement. C'était en 1 8 io à peu près, car les Français occupaient encore Jaen. Le soir venu , vers neuf heures, j'étais dans la salle basse, lorsque tout à coup, baoum ! j'entends une détonation. Je monte aussitôt, me doutant bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire. J'ouvre la porte. Ah ! mon
Dieu, senor !... Valgamedios! De la fumée ! Un cadavre par terre, de la cervelle chaude sur mes meubles, et un pistolet dans une mare de sang. Voilà ce que je vis.
— Et ce manuscrit ?
— Traîne depuis ce temps dans la chambre.- Ce pauvre jeune homme, senor, était amoureux d'une demoiselle des environs de Grenade. Or, son ami aimait aussi la novia, et alors...
— Mais ne savez-vous rien de cette jeune fille, maître Vallana?
L'hôte sourit d'un petit air fin et me répondit :
— La demoiselle est une dame aujourd'hui, la comtesse Cartanas. Elle a franchement & vivement oublié ses deux amoureux. Voilà longtemps d'ailleurs. La dame à cette heure a bien la quarantaine. Son mari est un des plus riches ricos hombres de l'Andalousie !
— Elle est heureuse alors, cette Dolorès?
*— Vous pourrez voir son château sur la route d'Andujar. Des salles toutes dorées , des tentures, des tableaux. Vous l'avez dit, elle est fort heureuse. — Mais, entre nous, ajouta maître Vallana en me parlant à l'oreille, se soucier si peu de ces pauvres jeunes gens morts pour elle, ce n'est pas cela qui lui ouvrira les portes du paradis... Et, pour moi...
J'interrompis brusquement l'Andalous, et lui montrant le manuscrit :
— Tenez- vous beaucoup à ces papiers ? demandai-je.
— Aucunement, senor. Ils sont à vous. — Gardez-lez, dit-il, comme un souvenir de ce pays.
Et Vallana s'éloigna en souriant.
Je quittai Jaen le lendemain, emportant avec moi ces pages terribles, toutes empreintes de sang, que j'ai relues depuis, bien des fois, et que je viens de vous traduire.
Janvier 1860.
(Sur un banc des Champs-Elysées, au pays des ombres.)
Molière, — Eh! pardieu, je ne me trompe point... C'est ce cher M. de Balzac qui s'achemine de ce côté...
Balzac. — Moi-même, M. de Molière, et je bénis le hasard qui m'amène ainsi près de vous. Il y a un siècle que je ne vous ai rencontré.
Molière. — J'étais malade & je gardais le lit. Boileau me tenait compagnie, et ce bon La Fontaine, pour m'égayer, me lisait vos contes, ceux que Rabelais vous accusait l'autre semaine de lui avoir dérobés. Ça, je vous le dirai sans ambages, depuis longtemps je souhaite un entretien avec vous. Malheureusement, je n'ai pu parvenir à vous joindre. L'occasion est favorable maintenant, et, seul à seul, je vous puis parler
Balzac. — Je vous écoute, Monsieur.
Molière. — Depuis que j'ai quitté — j'allais dire la terre, mais on ne la quitte jamais — depuis que j'ai quitté la vie, il est une pensée qui m'obsède, un désir qui me tient au cœur, une curiosité que je voudrais satisfaire.
Balzac. — Disposez de moi sans façons & ditesmoi, je vous prie, en quoi je puis vous être utile.
Molière. — ■ Mon Dieu, ce ne sera pas long. Mais d'abord, permettez-moi de vous dire que c'est surtout de vous que je voulais tenir la réponse à ma question, car j'avais laissé là-haut une œuvre bien incomplète, et c'est vous qui l'avez achevée.
Balzac. — Vous me flattez, et tout parallèle entre vous et moi est chose hasardée.
Molière. — Ouais! qui dit cela? Laissez, laissez, M. de Balzac, et parlons, entre nous, comme des gens qui se valent. Donc, je disais tout-àl'heure : il est un désir, une curiosité qui m'obsède. Cette curiosité, la voici : Que sont devenus, depuis que je ne suis plus là-haut, ces personnages perpétuels de toute comédie — (comédie du théâtre & comédie du monde) — et Tartufe, et Philinte, et Alceste, et M. Jourdain, et tant d'autres, dont je me suis égayé un moment les larmes aux yeux?
Balzac. — Par ma foi, voilà une belle ques-
tion, et je suis heureux d'y pouvoir répondre. Par qui commencerons-nous, s'il vous plaît?
Molière. — Par Tartufe, vraiment, que diable est-il devenu « le pauvre homme? »
Balzac. — Il a mis un masque nouveau sur son visage & il a changé de manières, pour qu'on ne le reconnaisse pas. Du reste, il a fait des petits & les dirige à sa guise, plaçant celui-ci dans le journalisme, celui-k\ dans la politique, cet autre dans la philosophie. La religion pour lui est une chose usée. Il ne va plus à confesse, a mis au clou haire & discipline, se moque des prisonniers, et s'il fait mine de distribuer ses deniers — qu'il ne distribue pas — à quelqu'un, c'est au peuple. Ah! mon cher Molière, de votre temps (et c'était votre erreur) vous ne connaissiez pas le peuple ! Le peuple est une idole que chacun caresse, encense, adule, et mons Tartufe ne cesse pas de lui brûler de la myrrhe sous le nez. Ce qu'est devenu Tartufe ! Ce qu'il est ?Tout ! Ce monsieur, qui fonde un journal, — philosophique ou religieux, peu importe, — qui insulte, ça & là, puis les adule, les illustres & les forts, Tartufe ! Cet homme, prêchant à tout propos, dans le livre, dans le pamphlet, à la tribune, l'amour du peuple, de la liberté, de la paternité, de l'égalité, et qui ne reconnaît d'autre liberté que celle qu'il désire pour lui-même,
d'autre égalité que celle de ses pairs, qui flatte en bas, parce qu'on y est nombreux, en haut, parce qu'on y est fort, Tartufe ! Tartufe, l'homme à entreprises, l'homme à actions, se servant de Mines de sel Gemme ou de Chemins de Kan- Kouan à Ti-té- Y un g au lieu de tromblon pour détrousser les passants. Tartufe 1 mais dans ce cas, mons Tartufe change de nom.
Molière. — Il s'appelle?
Balzac. — Robert Macaire !
Molière. — Et M. Jourdain, mon cher Balzac ?
Balzac. — M. Jourdain a pris le nom de Joseph Prud'homme. Il obéit toujours à sa bonne, qui le querelle, engraisse, & pérore comme autrefois mais avec bien d'autres nuances. Il est devenu philosophe, voltairien, encyclopédiste, aimant Diderot, — de nom, — savourant les Provinciales, haïssant Tartufe et l'accablant, soir& matin, de ses philippiques, mais lui donnant, sans façons, la main quand il le rencontre ; car, l'autre est si bien grimé que M. Jourdain ne le reconnaît pas. — Ah! j'oubliais... Il ne se contente plus de faire de la prose... et souvent on le voit rimer, à part soi, des bouquets à Chloris. — Belle et Cruelle s'y becquettent avec art. Ce qui n'empêche pas M. Prudhomme Jourdain de mépriser les poètes.
Molière. — Bravo! parlez-moi de Philinte.
Balzac. — Celui-là aussi a prospéré. Ses petits enfants courent les rues. Ils vous accablent de politesses, et, tout en vous parlant, ils vous adorent. Leur échine est souple, la couleur de leur conscience assez changeante ; leur dévouement aime à se cacher, mais leurs protestations prennent le vol au grand jour. Il s'en est casé beaucoup dans les postes politiques. Tenez, laissez-moi vous dire que le seul personnage qui n'ait pas changé...
Molière. — C'est l'homme aux rubans verts ? Balzac. — Justement. Alceste est toujours Alceste.
Molière. — L'en blâmez-vous ? Balzac. — Qui sait? Peut-être.
Molière. — . Eh ! quoi, au spectacle de toutes ces folies, de ces turpitudes, de ces hypocrisies, sans compter celles dont vous ne me parlez point, n'est-il pas permis à un homme de cœur de s'isoler? est-il donc défendu de fuir ce qu'on ne peut éviter? Quand une société, comme un gouvernement, va à mal, on s'exile. Vous l'avez dit vous-même , Balzac : aux cœurs blessés , l'ombre & le silence. L'étude de la science fait les savants, celle de la vie les misanthropes !
Balzac. — Bast ! on ne parle plus aussi sérieusement que cela sur le globe sublunaire. Et si vous disiez de telles paroles tout haut, on vous
traiterait de fou. En fait de gens, iln'est, voyezvous, que des Sanchos et des Don Quichottes. Or ce sont des Sanchos qui vivent là-haut.
Molière. — Soit... eh! bien, mon ami, cela me fait pleurer.
Balzac. — Buvez frais, humez le piot & mangez chaud les rillons et les rillettes , dirait maître François. — Cela me fait rire!
BABOUDJ
Il est dit dans le quatre cent quarantième apophtegme de Grinieth, — auteur sanscrit — que la femme parfaite est aussi rare sur la terre que les fruits d'or ou les fleurs qui parlent.
Mon ami Pierre-Paul Toupart, philosophe, avait longtemps accusé de diffamation ce brave Grinieth. Mon ami Pierre-Paul Toupart était un garçon singulier. — Il vivait d'illusions, comme les Anglais de beefsteacks et les amoureux d'air & d'eau fraîche. — Il croyait à l'amitié (ce substantif féminin composé de six lettres, dent deux consonnes,) à la poésie (cet art de chanter & de mentir dans toutes les langues peu correctement) — à l'amour (un livre qui est peut-être le chef-d'œuvre de Stendhal.)
Pierre-Paul Toupart avait également h s ion des voyages.
Il dévorait avidement les relations pli moins véridiques des voyageurs, et bonnei les croyait sur parole. — Hérodote, à son possédait l'exactitude du Moniteur et les pressions mêmes de M. Alexandre l)i étaient articles de foi .
On va loin & bien loin, avec des idées reilles .
Un beau jour, en effet, Pierre- Paul Toi prit à Marseille le paquebot des Messageries s'embarqua pour l'Orient.
Il visita la Grèce , la Turquie, l'Egypte Palestine , et fut de retour au bout de six Mon ami Pierre- Paul Toupart avait ai trois mille huit cent cinquante francs , arge France, il avait bien laissé, par-ci par-là, ques rêves poétiques aux angles des cher mais il rapportait de son voyage un ina| ciable trésor, un objet plus précieux cent qu'un merle blanc ou qu'une rose bleue I
C'était un vrai bijou , une œuvre d'art, ui petite merveille.
— Quelque statue grecque, déterrée par not ami et signée, peut-être, Phidias ? — Une Égyptienne, une grammaire hiéroglyphique morceau de la vraie croix ?
BABOUDJ 329
Nenni, vraiment!
C'était une pantoufle.
Une pantoufle, et la plus jolie pantoufle que pantouflier ait pantoufliée — une pantoufle mignonne & coquette, petite, petite... en velours grenat orné de perles & de pierreries , délicatement effilée , courbée , cambrée, brillante, étincelante.
Mon ami Pierre-Paul Toupart, dès qu'il fut de retour, m'écrivit d'aller le visiter — et je n'eus garde d'y manquer.
Nous échangeâmes une bonne accolade, et Toupart entama bien vite le chapitre premier de son Itinéraire.
Je l'écoutais avidement. — Je savais que Pierre-Paul était incapable de mentir, et je ne sourcillai point lorsqu'il m'apprit l'étrange façon dont il avait trouvé sa pantoufle.
Je visitais, me dit-il, les Pyramides & je contemplais les quarante siècles nonchalamment entassés sur ces monuments immenses. — Mon guide (un Grec moderne de la plus belle eau) me proposa de pénétrer dans l'intérieur de la Pyramide de Céphren, 632 mètres 66 centimètres de hauteur.
Je suis curieux. J'acceptai. — Après avoir visité les Tombeaux de Saint-Denis, je ne pouvais manquer de donner un coup d'œil aux Tombeaux des Pharaons.
Donc nous entrâmes. L'ombre était épaisse. — Çà & là des chauves-souris battaient sourdement des ailes soulevant une poussière quarante fois séculaire.
Mon guide me précédait portant une torche, et je regardais, de tous côtés, ne voyant pas grand'chcse. — Je vous avouerai, mon ami, que j'étais désappointé.
L'intérieur de ces augustes monuments devait, à mon avis, avoir conservé je ne sais quels vestiges des choses d'autrefois. — C'était là que s'accomplissaient de mystérieuses cérémonies, des initiations ténébreuses, là que se réunissaient les prêtres égyptiens & tous les dépositaires des sciences occultes & des antiques secrets des mythologies.
Mais rien. — Nul écho des bruits d'autrefois, nulle trace des fêtes antiques, — le silence, la nuit, la mort.
Mes pensées philosophiques allaient leur train . Toutes les belles déclamations de mes auteurs chéris sur le néant des choses humaines me revenaient à l'esprit, et je répétais, amèrement, le cri du psalmiste : O vanitas, vanitatum!
BABOUDJ 3 3 I
Tout à coup — croyez-moi, mon ami, ceci n'est pas un conte — la flamme de notre torche fit briller, dans un coin, je ne sais quel joyau, dont l'éclat illumina, un instant, l'ombre épaisse.
Le cœur me battait — je fis un bond, je posai la main sur ce que je croyais être le sceptre d'or de quelque Pharaon... & je ramassai.... une pantoufle...
O la délicieuse baboudj. — Vous l'avez vue? — Regardez-la encore. (Elle était délicatement posée sur un coussin de satin blanc et recouverte d'un cylindre en verre, comme ces mesquineries en verre filé, qui font la joie des bons bourgeois, retour de Bade).
Dès la première seconde de possession , continua mon ami Toupart, je compris que je venais de trouver un trésor.
Tout joyeux je payai grassement mon guide, puis une fois seul, j'examinai de tous côtés la baboudj.
Et jugez de ma surprise, lorsqu'en portant les yeux sur la semelle, j'aperçus cette ligne hiéroglyphique tracée en lettres d'or :
Un éléphant, quatre coqs renverses, un serpent, deux mains étendues — le triangle — le croissant — et le soleil.
Je connais par cœur mon Champollion, et je traduisis sur le champ cette zoologie astronomique par cette phrase vulgaire :
— Je suis, — disait l'inscription , — la pantoufle gauche du génie Baboudj et servirai de talisman au mortel heureux qui me trouvera. — La femme parfaite, {belle, bonne, aimante et fidèle) sera celle dont le pied gauche pourra chausser la pantoufle de Baboudj.
Qu'en dites-vous? — Dès ce moment, je me mis à l'œuvre. — Mes rêves de poète allaient donc enfin être réalisés! — Pour moi, l'amour n'avait plus de secret. — Les femmes, ces énigmes indéchiffrables, j'allais les lire plus couramment encore que l'inscription de ma pantoufle.
— O le plus fortuné des hommes, je pouvais donc, parmi toutes les filles d'Eve, découvrir la femme belle, bonne, aimante & fidèle! Le bonheur — (ce nuage qu'on aperçoit quelquefois , mais qui fatalement se réduit en pluie aussitôt)
— le bonheur était donc à moi! — Ah! bon génie Baboudj ! — Ce n'est pas un cierge que j'allumerai, c'est un feu d'artifice que je tirerai pour toi!
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Or il y avait dans notre caravane, une poétique jeune tille , énergique comme une héroïne de Byron. — C'est à elle que, d'abord, j'essayai baboudj. — La pantoufle était trop étroite.
Mon ami , je vous avouerai qu'il m'a fallu souvent agir de ruses & dépenser quelque peu d'espritpour décider chaque femme à me confier
— (pour un moment) son pied.
La main se donne tous les jours, le front se prête quelquefois — ce sont là petits cadeaux qui entretiennent l'amitié. — Le pied ne pourrait guère entretenir que l'amour.
Donc , à partir, de ce jour, je n'ai point cessé de continuer ma chasse à la femme parfaite , rara avis, disent les sceptiques — gens que je déteste comme l'écolier son pédagogue.
J'ai essayé la pantoufle à bien des femmes — à combien de brunes & de blondes, de petites & de grandes, de vieilles & de jeunes, de sottes & de femmes d'esprit !
Pour celle-ci, la pantoufle était trop étroite,
— elle était trop large pour celle-là . Je n'ai pas, à l'heure qu'il est, trouvé le pied qui m'annonce indubitablement la meilleure des femmes.
J'ai voyagé beaucoup, en Asie, en Europe, en Amérique. Les Chinoises comme les Anglaises, les Allemandes comme les Péruviennes, les Françaises, les Arabes, les Espagnoles n'ont pu chausser la baboudj magique !
Mais, qu'importe! — Elle existe, la femme adorable pour qui ce bijou a été ciselé, la céleste créature, bonne autant que belle, qui me rendra le plus heureux des hommes... et que...
Ici, l'orateur fut interrompu par son valet de chambre qui nous dit, entrouvrant la porte :
— Messieurs, votre lunch est servi!
Je quittai Toupart, fort enchanté de l'avoir revu et tout ébahi de ses histoires trop invraisemblables pour n'être pas entièrement vraies.