LEGENDE ARABE
Salomon-le-Hadji (le Saint) est un nom vénéré par les Arabes avec une sorte de superstitieuse terreur. Il est pour eux le roi des rois, le plus puissant monarque des temps évanouis, le premier des hommes après le prophète & ils célèbrent, dans leurs légendes, les preuves de sa justice, comme les anciens chantaient les travaux d'Hercule. Écoutez un de ces récits que le conteur du désert fait le soir, sous la tente, à l'heure du repos, pendant que les chevaux suivent d'un œil profond le soleil embrasé qui se couche au loin dans la vaste plaine.
En ce temps-là, dans Jérusalem la Sainte, régnait le puissant roi David. Jéhovah prodiguait à son peuple ses inépuisables bienfaits & l'arche sacré2, dans Sion, s'élevait sous la garde des Lévites.
Or, un jour que le soleil était beau, les jeunes gens & les jeunes femmes se promenaient sur le mont des Oliviers, derrière le Temple, en face de la colline de Bézétha. Ils allaient & venaient, les jeunes gens, sous les yeux des vieillards qui s'appuyaient sur leur bâton pour marcher. Les élégants étaient vêtus de riches étoffes de pourpre & leurs manteaux étincelaient de broderies d'or. Les femmes, enveloppées du large mitparath (1), leurs cheveux noirs retenus dans un filet, de lourdes boucles aux oreilles, et les pieds chaussés de cuir précieux, passaient, couvertes de leur voile, que le vent venu de Siloë soulevait parfois indiscrètement pour laisser voir les anneaux ou ne\em que quelques-unes portaient au nez.
La ville s'étendait au pied du mont; d'un côté Sion, Acra de l'autre, au milieu la vallée de Kidrôn. Une muraille de quatre cents coudées
(1) Manteau.
entourait la cité d'une ceinture de pierre, et l'on distinguait dans l'amas de maisons, construites pour la plupart en argile ou en briques, quelques superbes palais de marbre. Le sombre fort de Sion élevait, comme une menace, ses murs formidables, et le temple semblait s'élancer vers le ciel. Puis, à travers les rues étroites de la ville basse, sur les rehobs ou places publiques, dans les larges rues, comme la rue des Boulangers, des Lainiers ou le marché des Engraisseurs, la foule se pressait, allant d'un bazar à un autre, encombrant les boutiques avec ce fourmillement et ce murmure qui semble si petit lorsqu'on le contemple ou qu'on l'écoute de bien haut.
— Que regardes-tu, Abiathar? dit tout à coup un passant â un jeune homme qui se tenait sur le mont , pensif et les yeux fixés sur l'horizon, ne cherches-tu pas dans la foule, le mitparath violet de la belle Nizad ?
Celui qui parlait ainsi était un jeune homme de vingt-cinq ans à peine , vêtu d'un manteau rouge qui recouvrait une tunique de fine étoffe. Son manteau avait quatre coins , auxquels étaient attachés , avec un fil violet , selon la loi de Moïse, des houppes qui devaient lui rappeler les préceptes de Jéhovah et lui faire éviter l'idolâtrie; ses longs cheveux noirs retombaient en longues boucles sur ses épaules et sortaient
comme un flot de lave des plis de son turban. Il s'appuyait négligemment sur un bâton orné d'un anneau d'or et regardait en souriant celui qu'il nommait Abiathar.
— Non , répondit celui-ci , non , Zébah , je n'attends point Nizad. Je songe que je demeure inactif dans Sion , alors qu'il est encore des Philistins à combattre, et je me dis que, dans une main d'homme, le glaive est plus glorieux que notre bâton blanc.
— Tu aimes la guerre, Abiathar ?
— Je hais les ennemis de Jéhovah.
— Par le prophète Moïse, tu as raison , Abiathar, et les incirconcis méritent la mort. Quant aux filles des Philistins, je leur fais grâce — en faveur de leur noir regard — de l'exécration que je porte à leurs frères et à leurs époux.
— Zébah , les filles de Gath et celles d'Ascalon sont les filles des hommes et nous sommes les enfants de Dieu ! Mais, ajouta bientôt Abiathar, tu as raison ! A quoi sert de regretter la guerre? Ne puis-je montrer mon courage, même en demeurant à Sion , auprès de Nizad ?
— Ah ! dit en riant Zébah, montrer ton courage ! En effet, pour toi, tout est là; tu aimes la gloire, ambitieux, et tu n'aimes que cela! Toute renommée est cependant un vin qui s'évapore facilement.
— Qu'importe, s'il vous enivre ! Oui , j'aime le bruit, j'ai soif de triomphe, je gémis dans mon repos , et pour que le nom d'Abiathar soit prononcé avec honneur , je descendrais dans la glacière de Siloé sans trembler.
— Et combien de temps y resterais-tu? dit Zébah — d'un ton railleur. Supporterais-tu bien le froid durant une heure?
— Oui, par le Seigneur !
— Une heure !
Et Zébah se mit à rire.
— Une heure , en vérité , répéta Abiathar.
— Je prends à témoin Schéphélad , dit Zébah en désignant un jeune homme qui venait vers eux, et je parie cent anneaux d'or que tu% ne demeureras pas, en dépit de ton courage , une heure dans la glacière.
La foule, toujours avide de distraction , s'était assemblée et tous écoutaient, hommes et femmes.
— Montagnes de Gelboa ! s'écria Abiathar, je tiens le pari !
Et voilà qu'ils se retirèrent. Rendez-vous fut pris pour le lendemain.
Lorsque Abisag, lanière d'Abiathar, apprit que le jeune homme avait fait devant tous une promesse aussi folle , elle se prit à pleurer et
conjura son fils de renoncer à ce projet. Mais Abiathar fut inébranlable.
Le cri de l'amour- propre parle quelquefois plus haut que celui de la conscience. Le jour venu, Abiathar se rendit à Siloé, où l'attendait une foule curieuse.
Zébah avait amené la plupart de ses amis pour les rendre témoins de sa victoire.
— Eh bien ! dit-il à Abiathar, regarde la glacière. Ton audace ne te fait-elle pas défaut ?
Abiathar souriait.
— Il jeta loin de lui son manteau et entra, jusqu'au menton, dans la glace. Les spectateurs jetèrent un grand cri et les sanglots d'Abisag s'entendirent au milieu de la clameur. Elle avait fait apporter , par ses serviteurs , des brasiers et d'immenses couvertures; elle attendait que l'heure fût écoulée pour envelopper son fils dans ces lourdes étoffes, bien échauffées, et de grosses larmes lui coulaient sur les joues lorsque ses yeux se portaient sur le visage blême et presque violacé d'Abiathar.
Le malheureux , dont les dents claquaient, sentait un froid terrible l'envahir jusqu'à la racine des cheveux. Il souffrait d'une façon cruelle , il voulait crier , appeler , mais cette pensée qu'on parlerait demain de son courage
le soutenait et lui taisait supporter la torture en silence.
Enfin, l'heure s'écoula.
Abiathar, enveloppé dans les couvertures, Abiathar, glacé, raide et à demi-mort , fut rapproché des brasiers et bientôt les soins maternels le ramenèrent à la vie. Il ouvrit les yeux, vit à côté de lui Zébah , et de ses lèvres bleuies, il réclama, grelottant encore, et claquant des dents, le prix du pari.
Mais Zébah ne voulut point payer.
— Je prouverai, disait-il, que je ne suis point vaincu.
Les deux adversaires se rendirent devant le roi David.
Le roi se tenait, dans son palais, sur un trône d'ivoire, dans une salle toute lambrissée de bois de cyprès, d'acacia, de cèdre , de sandal venu de l'Inde et d'olivier. A sa droite, souriait Salomon , son fils; à sa gauche, était assis le prophète Nathan. Des lévites armés le gardaient jour et nuit, et les employés, ceux qui veillaient sur ses trésors, sur ses magasins, sur ses vignobles , sur ses sycomores de la plaine de
Schéphéla , sur ses provisions d'huile , sur ses bœufs de la vallée de Suron , sur ses chameaux et son menu bétail, l'entouraient en ce moment, et l'on voyait à leur tête le rechousch ou chef des domaines.
— Parlez, dit le roi aux plaideurs.
Et aussitôt Abiathar raconta comment il avait gagné le pari proposé par Zébah , en demeurant pendant une heure enseveli dans la glacière.
David se tourna vers Zébah :
— Roi puissant, dit celui-ci , ce que vient d^e dire Abiatha est la vérité , mais dois-je payer le prix d'un pari que sa mère lui a aidé à gagner?
— Ma mère ! s'écria Abiathar.
— Abisag , répliqua Zébah, n'a-t-elle pas apporté auprès de la glacière des brasiers enflammés qui ont adouci le froid que tu devais ressentir ?
Abiathar se mit à rire.
— Roi puissant, reprit Zébah , juge toi-même si le pari a été tenu et si Abiathar serait demeuré dans la glace sans le secours du feu qui se trouvait non loin de lui !
— Tu as raison, dit le roi.
Et, se tournant vers Abiathar :
— Le pari n'est pas gagné, fit-il. Zébah gar-
dcra ses anneaux d'or; et toi, va te plaindre à ta mère !
Abiathar courba la tète, pendant que Zébah proclamait la gloire et la justice du grand roi David.
Mais Salomon , fils de Bathséba , regardait son père, et l'enfant hochait la tête d'un air étrange.
Salomon , fils de Bathséba , avait alors huit ans.
Or, à quelque temps de là, le roi David donnait un festin où les grands du royaume avaient été conviés. Le cuisinier se multipliait, excitant l'ardeur de ceux qu'il avait sous ses ordres, et préparant maintes surprises pour le repas du soir.
C'était des fèves et des lentilles , un immense nggoth ou gâteau de farine de froment , des veaux rôtis entiers , des moutons bouillis dans de l'huile, des quartiers de cerf ou de bœuf cuits dans du miel , puis des gâteaux percés comme des pains azymes et pétris avec des olives , des flans oints d'huile , des biscuits huilés , des beignets au vin aromatisé.
Le cuisinier préparait ses marmites, ses pots,
ses bassins , ses mortiers , ses tridents , et une flamme brillante s'allumait dans le kiraïm , ou foyer général.
Mais voici que Salomon , le fils du roi , descendit dans les cuisines.
— Tu me dois obéissance, Kimor, dit-il au cuisinier, et feras ce que je vais te dire.
— Je le ferai, dit le serviteur en regardant l'enfant.
— Eh bien, reprit Salomon, au lieu de placer tes mets sur le feu selon l'usage , tu les placeras à deux coudées du kéraïm. C'est mon ordre.
— J'obéirai, dit le cuisinier étonné.
Le soir venu, David et ses hôtes étaient couchés sur des érés (sofas) en bois de cèdre recouverts d'ivoire, autour des mets préparés par Kimor. Les chandeliers, placés à terre, élevaient leurs bras de métal d'or au-dessus des convives et jetaient dans la salle du festin une lumière éblouissante. La pourpre & l'or ruisselaient autour d'une table où fumait l'encens. Les vins d'aromate épandaient leurs senteurs et les fruits rouges ou dorés éclataient dans de riches corbeilles. Après les ablutions , on servit le repas. Des musiciens jouaient des airs joyeux sur le nébel, instrument venu de Phénicie et qui ressemblait à une amphore, ou sur l'ougab ou cornemuse. La fiute de roseau s'unissait à la trom-
pette de corne et le bruit sec des castagnettes et le son mâle des cymbales retentissaient au milieu des accords.
Tout à coup on entendit le roi David pousser un grand cri de colère.
— Par les Ammonites que j'ai tant de fois dispersés, dit-il, ces viandes sont saignantes encore, et ces pâtisseries n'ont point vu la flamme. Or çà, qu'on m'amène le cuisinier !
Kimor arriva , tout tremblant , entre deux gardes.
— Roi puissant, vainqueur d'Ammon, dit-il, je suis innocent !
— Innocent! dit le roi, pourquoi tes mets sont-ils crus comme les fruits que tu nous sers?
— Roi puissant, j'ai agi ainsi sur l'ordre d'un autre.
— Et qui a osé parler ? Qui t'a commandé ces sottises ?
Le pauvre David avait faim , et l'homme affamé est méchant.
— Roi puissant, c'est ton fils Salomon...
— Salomon ! dit le roi, qu'on l'appelle.
L'enfant vint aussitôt , l'œil et la lèvre animés d'un malin sourire et fixant son regard sur son père.
— Kimor n'a obéi qu'à ma volonté, dit-il.
— Et pourquoi as-tu voulu commander a Kimor? s'écria le roi.
L'enfant garda un moment le silence, puis il répondit lentement :
— Je pensais que le feu qui fait fondre une glacière à deux coudées de distance pouvait aussi cuire à deux coudées les viandes d'un repas. Je me suis trompé , mais qui peut se vanter d'être infaillible ?
Le visage du roi David, d'abord courroucé, s'épanouit soudain de joie; le père prit son fils dans ses bras et le baisant au front :
— Tu es un sage ! dit-il.
Il appela Sadok, Nathan et Benaïah, et d'une voix haute :
— Vous , s'écria-t-il , faites monter Salomon sur ma mule, et descendez dans la ville de Guihon. Toute la Cour vous suivra. Donnez l'onction à mon fils. Que devant lui tous les fronts s'inclinent , que toutes les musiques éclatent, que tous les cœurs battent, et que tous les enfants de Dieu s'écrient : « C'est Salomon, fils de David et de Bathséba , c'est Salomon le sage , c'est Salomon le juste. Dieu garde pour nous les jours du roi ! »
Il ne faut jamais laisser échapper l'occasion de voir ou de savoir du nouveau. C'est le moyen le plus certain de perdre ses illusions. J'ai pris du haschich avant-hier. Un de mes amis, qui revient d'Algérie, avait rapporté quelques pains de cette espèce de confiture, que les Arabes appellent madjound. Confiture, non, c'est du beurre, une façon de beurre rance & verdàtre, ou plutôt une pâte, une pommade à l'odeur désagréable. Quelques grammes de haschich et soudain, dit-on, l'infini s'ouvre, l'inconnu se révèle, le fantastique devient naturel. Que de rêves, de surprises, de gaîtés, d'émotions inconnues, contient ce morceau de madjound gros comme le pouce ! On serait tenté pour beaucoup moins.
Cependant j'avais hésité un moment. Si le démon du vertige allait à jamais me conquérir? Si cette première épreuve allait être une prise
de possession de moi-même par le haschich ? — N'importe, j'essaierai, je verrai!
Il fut convenu entre quatre amis que nous prendrions du haschich en commun. A dîner, nous étions sept. Trois seulement pour surveiller les quatre haschichins ; parmi ces trois spectateurs, un médecin pour nous étudier, un scribe pour recueillir nos dires, faits & gestes. Il était S2pt heures & demie. Ernest — celui qui revenait d'Alger — nous enseigne la façon dont se prend le haschich : par petits fragments, dans une cuillerée de confitures. L'odeur est fade, le goût rance.
Nous buvons du café ; c'est un adjuvant. Dans vingt minutes, les effets du haschich commenceront. Quelle ivresse! Le ciel va s'ouvrir !
Nous causons.
Que va-t-il arriver? Quels sont les premiers effets? Que voit-on? Que dit-on? Que ressent-on ? C'est Ernest que l'on consulte. Il ne nous promet pas monts & merveilles. Le haschich, dit-il, ne fait après tout que développeret comme sublimer le caractère de celui qui l'absorbe. Il élève le naturel au carré ou au cube (c'est un calcul à faire), mais il l'élève, il le grandit au-delà de toute proportion. D'ailleurs rien de fatigant, rien de terrible, rien de dangereux, paraît-il ; dans les hôtelleries arabes, on
en sert après le repas aux voyageurs fatigués pour leur donner quelques heures de repos.
Un quart d'heure se passe. Rien. Si nous n'allions rien ressentir? Notre scribe prépare son papier. Nous sommes tous assis, nous regardant avec des yeux pleins d'un doute inquiet. Seul, l'Algérien Ernest, assis sur un tapis, les jambes repliées à la turque, attend avec une assurance et un sourire fatalistes.
Huit heures. — Un certain trouble. Les tempes bourdonnent, le cervelet semble serré violemment, le pouls bat avec fièvre. Au poignet, les veines gonflées font saillie. Les jambes semblent se dérober. On s'interroge. Ressentezvous quelque chose? Quoi? Qu'avez-vous?... Un silence. Tout à coup, je ne sais pourquoi, un grand éclat de rire. Il part de je ne sais d'où, il semble voleter par la chambre, il fait naître le rire où il se pose ; c'est encore de la génération spontanée, et celui-ci, celui-là, lui, moi, vous, nous rions, sans cause, pour rire, pour rire et pour rire encore. Et ce rire strident, nerveux, douloureux & voluptueux, rire de fou, rire sans fin, se croise, redouble, s'arrête pour repartir par fusées, s'élance, retombe, rebondit, — un x feu d'artifice, une pluie, une cascade. Puis,
c'est tout. L'atonie. Les spectateurs qui n'ont rien pris nous regardent; ils doutent. Ce manque de foi en ma franchise m'irrite singulièrement. Il me semble, en ce moment, que c'est une grossière injure. Je voudrais leur prouver que j'ai ri involontairement. Impossible. Les mots semblent fuir. Tout devient vague. Une fièvre de mouvement me prend, me fait sauter, aller, venir, remuer les bras, les jambes, la tête, pour rien, pour le plaisir.
Ernest, accroupi sur son tapis, dodeline la tête comme un magot chinois et se contente de dire en regardant son voisin, qui se tord comme un empoisonné :
— Ce Georges ! est-il drôle !
Drôle!... Ces cinq lettres, soudain, me sautent à l'esprit. Le mot prend un sens que je ne lui connaissais pas, un sens bizarre, inexplicable, comique. Il me semble le voir s'agiter, s'animer, danser. Oui, il danse ! le d heurte IV, Yo sourit, 17 danse sur lui-même, Ye roule, roule comme un soleil allumé. Et je répète dix fois, vingt fois, me renversant sur mon fauteuil, en agitant mes jambes comme un possédé :
— Est-il drôle ! est-il drôle !
— Est-il drôle ! répète Ernest, redoublant de rire. — Est-il drôle! dit Christophe, qui, les cheveux épars, se promène dans la chambre, de
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long en large, comme un ours dans sa cage. Et Georges qui étouffe, qui s'étrangle, qui rit, qui pleure, qui se tord sur lelitoù on l'a couché, répète aussi, dans son hilarité pleine de hoquets :
— Est-il drôle! Est-il drôle !
La physionomie des mots, celle des personnes, tout est changé, transformé, défiguré. Tout a un sens nouveau, inconnu, parfaitement précis. Une parole jetée au hasard par l'un de nous allume toute une série de pensées disparates; comme une allumette ferait partir un baril de poudre. Chacun de nous se renvoie le mot défiguré; l'un lui retranche une lettre et rit, l'autre y ajoute une syllabe et se tord de bonheur, un troisième dit cuirassier au lieu de curaçao, et se meurt d'ivresse, de volupté. « Cuirassier ! Cuirassier ! » Il le chante sur tous les tons. — « Que je suis heureux ! Que je suis heureux ! Cuirassier lu — lia dit cuirassier ! Et ce mot, rejeté comme un volant sur une- raquette et ramassé par chacun de nous, nous paraît si bizarre, si extraordinaire, si excentrique, que cette gaîté sans raison n'a plus de bornes.
Les fous ont de ces hilarités. Ils se renvoient aussi des mots, des phrases. La même exclamation évoque chez chacun d'eux des idées différentes. Une chose insensée prend un sens distinct pour chaque folie. Ainsi pour chaque
halluciné de haschich. On est fou réellement. Trente grammes de cette pâte et adieu la raison ! On sent bien que cette raison vous échappe ; un sentiment de honte vous étreinf, puis un besoin de rire le combat; on se méprise et l'on est heureux ; on devient double : il y a deux hommes en vous, — ou plutôt il y avait deux hommes en moi, car les hallucinations doivent varier selon les tempéraments, et je ne fais que relater le procès-verbal sincère de mes sensations. — Il y avait deux hommes, l'un qui sentait l'autre verser dans le délire, et le raillait, l'autre qui se laissait aller sans résistance au haschich, devenu la proie, le jouet de cette folie passagère.
Oui, folie !... — Les gestes anguleux, nerveux, tantôt pleins de bestialité, tantôt solennels comme ceux d'un Don Quichotte. Les gestes, tous les gestes, étaient ceux des aliénés. Je me souvenais de certaine visite à Charenton. L'impression était la même.
Huit heures et demie. — Quelqu'un a dit : De la Musique! Je veux de la Musique ! ... Je n'y songeais pas. Pourquoi n'y avais je pas songé? Je me reproche d'avoir oublié de demander de la musique, comme si j'avais commis un crime. Je suis navré. On nous joue l'air des clo-
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chettes de la Flûte enchantée. Chacun écoute, mais l'un pleure, l'autre rit. Et l'air continue, charmant, doux, pénétrant, sublime... Je ferme les yeux ; l'harmonie m'envahit. C'est une impression de bonheur suave. Je n'ai qu'une idée : reprendre du haschich, en reprendre beaucoup, tous les jours, tout de suite ! Mais me lever ! impossible. J'écoute le piano. Paul, qui est assis sur le tabouret et qui joue — lui, pas du tout haschiché — me semble singulièrement fantastique. Je le vois vêtu d'une houppelande, en perruque poudrée, en jabot, en manchettes. Un moment je me figure que c'est Mozart. Puis, je me reproche cette idée comme si cette pensée était coupable. J'ai envie de m'en accuser tout haut, et je n'ose. La musique continue, enivrante, divine... Paul nous a avoué, le lendemain, qu'il n'avait joué que les premières mesures de l'air de Mozart et que ce que je prenais pour une marche harmonieuse n'était qu'une suite heurtée de notes discordantes.
Un silence encore. Une immense fatigue. Je m'assieds. La chambre où nous sommes nous parait singulièrement vaste — un Champ de Mars meublé. J'ai froid. Une fenêtre est ouverte. Si j'allais m'enrhumera Cette idée me torture a me faire crier. Elle grandit, elle se loge invinciblement dans mon cerveau. Je cours à la
fenêtre pour la fermer... Elle n'était pas ouverte.
— Oui, me crie Georges, ouvre la fenêtre... Je veux m'envoler ! Je parie que je m'envolerais, je m'envolerais, vous dis-je...
Christophe, tout en larmes, tombe à ses pieds, lui prend les mains, les embrasse, le supplie de ne point partir par la fenêtre, de demeurer à côté de lui, de ne pas l'abandonner.
— Est-il drôle ! Est-il drôle! répète l'Algérien Ernest qui rit toujours. Mais cette fois son cri me semble plus excentrique, moins humain que tout à l'heure. C'est la figure d'Ernest qui m'arrête. Il me paraît défiguré, empourpré, les cheveux dressés sur la tête, la bouche fendue par un rire idiot. J'ai peur. Je me vois de même. Suis-je donc ainsi ? Je cours à la glace. Je suis pâle; mes yeux injectés se couvrent de fibrilles sanglantes. Cette idée me vient tout à coup que ce n'est pas du haschich, mais du poison que nous avons pris. Allons ! nous allons donc mourir ici !
— Comprends-tu? (Je saisis Paul par le bras.) Une partie de plaisir qui finit comme le banquet de Lucrèce Borgia ? (Pourquoi ce souvenir romantique ?)
— Est-il drôle! Est-il drôle !
C'est Ernest qui n'a quitté ni son tapis, ni s.i
chanson. Parfois, il s'interrompt pour chanter le refrain monotone d'une romance arabe ; parfois il veut nous prouver quil n'est pas ivre et nous parle de Stendhal ou de sinus, de cosinus. Le malheureux sait la trigonométrie, et je ne peux pas dire combien je souffrais de l'entendre aborder un sujet de conversation sérieuse. Cette réflexion m'humiliait de le voir plus apte que moi à discuter de choses graves. Christophe s'était remis à se promener de long en large, souffrant beaucoup, les yeux rouges & secs. Il se figurait qu'on tuait, loin de lui, une personne chère, et se reprochait de ne pouvoir la défendre. Mais il était emprisonné, que faire? Georges jetait ses vêtements par la chambre, déchiquetant sa chemise, voulant s'échapper, ou par la porte ou par la fenêtre. Les trois spectateurs effrayés le retenaient. Il râlait, il étouffait.
Neuf heures. — Cette idée me poursuit toujours que nous allons tous mourir là. Je m'approche de la table où le scribe avait dû recueillir nos propos. J'entendais une voix répéter distinctement : // va faire son testament ! — « Eh î bien, oui, je le ferai ! répondis-je. » Je pris la plume. Mais les lettres que je traçais me paraissaient folles. Elles se moquaient de moi. Il me semblait aussi que quelqu'un me disait tout bas : Ton
testament? Tu as donc peur ? Je jetai la plume, je me lançai à travers la chambre, et je me pris a danser & à chanter sur un air qui n'existe pas ces paroles qui pour moi avaient des rimes, un sens, un rhythme précis.
On ne peut pas laisser mourir.
Mourir un ami comme cela !
Un pharmacien! un pharmacien !
Ce cri : un pharmacien! servait de refrain. Je voyais Georges se tordre, j'entendais sa respiration siffler dans sa gorge, je voulais le plaindre, le secourir, et pour appeler au secours je ne trouvais que cette façon de couplet que je chantais sur un ton gai et en riant, en riant beaucoup quand je parvenais à m'interrompre.
Neuf heures et demie. — L'accès de Georges est calmé. Il s'est relevé, rhabillé; de temps à autre il répète seulement en regardant le plancher : Que de vin! oh! que de vin\ Il est fou à lier et se croit ivre. Christophe répète d'un ton plaintif qu'il faut partir, qu'il veut partir, qu'il doit partir. Il dit en marchant : « Une voiture!... Une voiture! » Ernest — faut-il décidément le nommer en toutes lettres ? c'était Ernest d'Hervilly, le roëte, — Ernest rit d'un air hébété.
Pour moi, cette hallucination me poursuit
encore que tout est fini, que nous nous sommes trompés, que la pâte verte était du poison. Paul et les deux autres, — ceux qui n'avaient rien pris, — très-effrayés de notre état, causent tout bas. Je les vois bien, il me semble même que je les entends. Leurs yeux me semblent effarés. J'ai la conviction intime qu'ils parlent de me saigner, car — chose curieuse — depuis cinq minutes, ce n'est plus la crainte du poison qui me tient, mais la terreur de la congestion cérébrale.
— Eh bien! dis-je à Paul, crois-tu que cette ivresse est gaie? Nous sommes perdus!
— Mais non, mais non....
Il veut me rassurer ; ses paroles prennent un sens terrible. Il me semble que ce sont les encouragements derniers qu'on donne aux moribonds. Je me tourne vers Georges. — Voyons, toi, tu es médecin? Eh! bien, est-ce que notre état offre quelque danger? Il me regarde avec des yeux hagards. — Oui, oui... du danger... Il y a du danger... pour moi!.;. — Alors, nous ferons bien d'avertir un médecin? Réponds-moi, voyons! — Oui, oui, nous emmènerons un médecin. Oh! je n'ai pas peur!
Remarquez bien ce point de départ, mais singulier, d'une hallucination qui dura toute la nuit. Je croyais mourir ; Georges, lui, était persuadé que, m'ayant insulté, j'avais juré de l'as-
sassiner cette nuit même. Mes regards lui paraissaient farouches, mes moindres gestes menaçants, mes paroles meurtrières. Il était pâle, les yeux hagards, il tremblait — mais intérieurement il ne voulait point paraître avoir peur. Je ne devinais rien, je suivais pas à pas mon terrible dada et je consultais cet autre insensé; je priais cet halluciné de nous soigner. Or, toutes mes paroles, il se les appliquait fatalement, comme autant de menaces.
De dix à on\e heures. — Cet état douloureux dura bien une l^eure de souffrance horrible, où je sentais la vie m'échapper, mes tempes battre, des flots de sang jaillir comme en mugissant vers mon cerveau ; une heure de crainte folle où je me voyais étendu dans cette chambre , où j'entendais les prières des morts, où les bougies croissaient, s'allongeaient, devenaient des cierges.
Au hasard, je prenais un journal — et distinctement je lisais les faits divers qui racontaient notre mort, je voyais le chagrin de mes parents et de mes amis, j'entendais les larmes, je criais.. Tout à coup, je sentis que tout m'échappait, les murs fuyaient, le plancher s'enfonçait, le plafond s'envolait. Plus rien. Le vide, le noir, l'inconnu, la mort. ..
— Hein? que dis-tu de ça?
Je repris soudain connaissance. C'était un de nos trois surveillants qui venait de me souffleter brusquement avec une serviette mouillée. Son sourire me sembla bien railleur, je me demandais s'il ne m'avait pas insulté, et pourtant je le suppliais derecommencer encore, defrappertoujours. Pendant un quart d'heure, lorsque le sang affluait à la face, le linge mouillé vint me souffleter; quand cette trape sombre qui menaçait de m'engloutir s'ouvrait, un coup brusque me rappe lait , m'éveillait... Mais que mon pouls battait fort!... Je serrais les dents, comme si le tétanos allait venir. Je souffrais horriblement. C'était sinistre.
Puis, brusquement une incommensurable envie de partir me prend. Je demande unevoiture.
Minuit. — Je pars avec Georges qui me suivait le front baissé. Les rues me paraissaient vastes, larges, sombres. Les passants me faisaient l'effet d'ombres. Dix minutes après, j'étais chez moi. L'hallucination disparaissait peu à peu.
— Je t'offre l'hospitalité, dis-je à Georges. Impossible de te laisser seul dans l'état où tu es.
Il me répondit :
— Je suis résigné!
Je le voyais devenir pourpre. L'idée que l'a-
poplexie allait nous frapper tous deux ne m'avait pas encore quitté.
— Ote ta cravate i ôte ta cravate ! criai-je.
Il me regarda effrayé. Je l'entendis murmurer :
— Déjà !
Il ôta sa cravate et se jeta dans un fauteuil avec l'accablement d'un condamné qui se livre au bourreau. Je ne comprenais pas cet abattement. Je croyais que lui, médecin, avait conscience du danger que nous courions et les idées de mort de tout à l'heure me revenaient.
Lui croyait toujours que j'allais l'assassiner. Ses yeux s'étaient arrêtés fixement sur une panoplie. Je n'oublierai jamais son regard, où il y avait à la fois de l'effroi et de la menace — un regard de fou. Il se coucha d'un air résigné. Je m'étendis sur un canapé. Ses yeux ne me quittaient pas. Une lourdeur de tête, un feu dans la gorge, un cercle de fer autour de mon front. Je fermai les yeux, une série de rosaces rouges, vertes, bleues, qui tourbillonnaient, se confondaient , avançaient ou reculaient , comme les éblouissements des chromatropes anglais , se succédèrent dans l'ombre. Puis je perdis terre et je m'endormis. Sommeil profond, immobile, comateux. Le lendemain, j'avais peine à rassembler mes idées; pour exprimer ce que j'avais res-
senti, les mots me manquaient, je bégayais. Georges demeurait absorbé, se demandant encore si son horrible cauchemar n'était pas une horrible réalité. Il me parlait peu ; il semblait m'en vouloir ou me redouter encore. Pour moi, rien ne restait de l'hallucination passée, rien qu'un feu violent dans le gosier, des tiraillements d'estomac, tin inexprimable vide dans le cerveau, une faiblesse extrême, un battement douloureux à la tempe droite, et je ne sais quel sentiment de honte et de regret...
Voilà donc tout ce que je devais rapporter de ce voyage dans l'infini ! Où sont ces extases fameuses, ces visions, ces séductions, cette fièvre ? J'ai dit ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti, nettement, exactement. Ce n'est pas plus étrange que cela. Peut-être sous le ciel béni de l'Orient le haschich apporte-t-il des excitations heureuses à ses calmes et contemplatifs consommateurs. Mais avec notre vie fébrile, nerveuse, resserrée, étroite, prendre du haschich, c'est centupler les soucis, les tracas, les peines, les maux qui nous assiègent. On m'a assuré que nous avions pris une trop forte dose de haschich. De là notre malaise et notre terreur. C'est possible. Et pour-
tant je suis persuadé qu'en fin de compte cet affaissement et cette déception sont généraux et sont justes. Et, si une cuillerée de cette pâte nous arrachait subitement à nos ennuis journaliers, à la mesquinerie habituelle, à la sottise coutumière, grand Dieu ! qui ne se créerait aussitôt, à côté de la vie active, une vie mystique, la vie du rêve, et ne quitterait brusquement la terre et la boue pour le ciel et le nuage !...
Prenez garde, ce nuage n'est pas vide, et ses habitants s'appellent les mauvaises visions.