‹ Histoires cousues de fil blancChapitre 3 sur 21 · L HOMME AUX MAINS LE CIRE IOÇ · texte numérisé non relu

L HOMME AUX MAINS LE CIRE IOÇ

Ce cauchemar d'un homme éveillé devint bientôt si insupportable et si effrayant, que Gontran se leva & quitta la salle à manger sans savoir où il allait. Il se jeta sur le premier fauteuil qu'il aperçut et là, seul, étouffant le bruit, fermant les yeux, il demeura longtemps la tête dans ses mains.

Il lui semblait que son cerveau entrait en ébullition ou qu'une légion de gnomes, — bine devils, diraient les Anglais , — s'y ébattaient pour le taquiner.

— Mais, en vérité, se dit-il au bout d'un moment, je perds la notion exacte des choses. Pourquoi suis-je dans ce salon? Comment y suis-je venu ? Pourquoi ai-je quitté la table ?...

Il ferma les yeux & revit aussitôt le sourire railleur de M. de Bermont.

— Oh ! cet homme, fit-il, je le hais! Mais qui est-il? Le filleul de madame de Rigny?... On ne m'en avait jamais parlé... Eh! Non, mille fois non, c'est bien le meurtrier d'Hélène; Viecz Baglanovick aussi le reconnaîtrait !

Et il songea que M. de Bermont avait regardé Mlle de Rigny comme autrefois il avait regardé Hélène. Cette pensée fit monter le sang au cœur de M. de Rouvre, qui rentra brusquement dans la salle.

Cette fois, par un singulier contraste, le vi-

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sage de M. de Bermont lui parut fort paisible et même avenant. Le pâle jeune homme était en ce moment absorbé dans la dissection d'une aile de perdrix et il ne daigna pas lever les yeux sur son ennemi. Mais mademoiselle de Rigny ne quittait pas M. de Bermont du regard. Le marquis s'en aperçut et brusquement son courroux revint.

Gontran remarqua d'ailleurs que M. de Bermont affectait de refuser certains plats réputés excellents. M. de Bermont dévorait les mets saignants & mangeait à faire rougir un riche négociant anglais ou une jeune allemande couronnée de cheveux blonds &de wergiss-meinnicht. Cet appétit, tout naturel & qui n'avait rien de la boulimie, parut à Gontran une voracité sauvage. A coup ^sûr, un homme qui avait des mains aussi blanches, qui regardait Louise avec des regards aussi éloquents, un homme qui se nourrissait aussi bien, ne pouvait être qu'un vampire. Telle est la logique des hommes qui changent rapidement en convictions leurs appréhensions ou leurs espérances.

M. de Rouvre rentra chez lui bien persuadé que la Providence, en le mettant en face du vampire de Presteg, lui assignait un rôle important: celui de délivrer d'un tel monstre la famille de Rigny. Et c'était mieux qu'un rôle qu'il avait à

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