L HOMME AUX MAINS DE CIRE
remplir, c'était un devoir. Comment viendraitil à bout de sa tâche? Là était la question. Il réfléchirait, mais, à coup sûr, il agirait bientôt, et se montrerait parfaitement implacable.
Gontran passa une nuit fort agitée. Toutes les superstitions de sa jeunesse, tous les contes bleus ou noirs dont l'avait bercé sa nourrice, toutes les lectures effrayantes de ses premières années, toutes les études malsaines en matière d'alchimie, de nécromancie & de magnétisme de ces derniers temps se combinèrent pour lui procurer les visions les plus épouvantables et les rêves les plus compliqués. Le matin le trouva brisé, livide, anéanti. Il se leva presque avec peine, courut chez la comtesse & lui déclara tout net ce qu'il pensait de M. de Bermont.
— Allons donc! fit madame de Rigny, ne vous moquez pas de moi, monsieur le marquis. Je lis d'ailleurs dans votre jeu : vous êtes jaloux.
— Moi, jaloux !
— De. M. de Bermont, eh! oui, vraiment. Vous savez qu'il m'a demandé la main de Louise et vous trouvez tout simple de vous débarrasser d'un rival en le traitant de vampire.
Elle riait; Gontran devint pâle et lui dit en tremblant :
— Je vous en conjure, Madame, éloignez M. de Bermont de votre maison. Superstition ou
folie, je sens que cet homme apporte le malheur avec lui. Il n'est pas l'inconnu de Presteg, soit, il est le jettatore de Paris. Ce n'est pas lui qui a tué Hélène, je le veux bien, mais c'est lui qui tuera Louise !
— En vérité, marquis, dit la comtesse en pâlissant à son tour, songez à ce que vous dites. Une pareille supposition est insensée, c'est une calomnie, M. de Kouvre...
— Dites aussi que c'est une lâcheté ! s'écria le marquis. Mais j'aime Louise, moi. N'est-elle pas ma fiancée? Oh ! je la sauverai et peut-être, comtesse, la sauverai-je malgré vous ! Ma foi, ce M. de Bermont, s'il le faut, je le tuerai!
— Mais vraiment, dit madame de Rigny, vous êtes fou, M. de Rouvre... Quelle humeur belliqueuse ! Ce que Dante appelle la luxure de sang vous a-t-il envahi?... Ne savez-vous pas, fit elle en riant, qu'on ne tue point les vampires?
— Si fait, répondit froidement M. de Rouvre, lorsqu'on leur arrache le cœur pour le brûler & en jeter la cendre au vent.
Cettte fois la marquise frissonna, recula involontairement et regarda avec terreur cet homme, couvert d'une redingote à la mode suprême, et qui tenait, dans ses mains gantées de frais, un chapeau de forme anglaise. Il avait un pantalon coupé par Renard, des bottines vernies, des"cols
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anglais, & jouait avec un stick de Verdier tout en parlant de tuer un homme, là, simplement parce qu'il le soupçonnait de vampirisme.
Ce fanatique en mac-farlane était réellement terrible : l'oeil fauve, les dents serrées, les lèvres violettes, il eût effrayé une femme moins courageuse que madame de Rigny. A demi-rassurée, la marquise raconta en peu de mots l'existence de Victor de Bermont. C'était l'homme le plus « convenable » du monde, le moins féroce & le plus affable, un peu froid, très-méticuleux, érigeant l'hygiène en dogme, assez enthousiaste pour aimer, assez égoïste pour être aimé, spirituel sans viser à l'esprit, d'une fortune médiocre mais considérable puisqu'il économisait beaucoup; vivant retiré, ne se prodiguant pas, ennemi du monde mais non des hommes, capable de tous les dévouements, qui sait? mais, incapable du plus léger caprice; bref, un parti enviable & peut-être envié.
Gaston se retira sans être convaincu. Il ne vit qu'une chose dans tout cela, c'est que la comtesse songeait à donner sa fille à M. de Bermont. Et sa rage alors fut au comble ; l'amour-propre cette fois venait en aide à l'égarement , & de bonne foi il s'écria qu'il fallait sauver Louise à tout prix avec l'accent des croisés poussant leur Diex el volt !
Le soir même, Gontran savait que M. de Bermont habitait dans la rue Rodier un entresol étrangement meublé, disait le portier, — qu'il rentrait régulièrement à minuit et ne sortait jamais de sa demeure avant midi ; enfin, qu'il avait un domestique allemand du nom de Gerder... Toutes ces circonstances parurent excessivement romanesques au marquis de Rouvre. Quelle idée d'abord de s'établir rue Rodier ! Le quartier est presque désert, la rue étroite. Il faut terriblement aimer la solitude pour l'habiter. Puis cette régularité de conduite, ces mœurs réglementées, cette vie disciplinée, — qu'était-ce donc sinon la preuve que M. de Bermont cachait quelque secret terrible? Encore M. de Rouvre ne disait-il rien de l'allemand Gerder, qui venait corroborer toutes ses suppositions.
Dès ce moment, l'esprit de Gontran ressembla vraiment à une fournaise. Il conçut mille projets disparates; il eut, comme un publiciste célèbre, une idée au moins par jour pour se débarrasser de l'homme qui le gênait. Il voulait d'abord le provoquer, mettre deux amis à sa disposition & le tuer. Mais quel moyen vulgaire pour se défaire d'un vampire ! Il chercha autre chose.
Ses visites à l'hôtel de Rigny devenaient plus rares. Il remarquait que la comtesse le recevait avec une sorte de froideur. Comme il parlait de
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mariage, madame de Rigny lui rit un jour une réponse évasive. Il insista, demanda qu'on fixât la date : Madame de Rigny répliqua que Louise était bien souffrante.
— Parbleu ! s*écria le marquis dont les yeux lancèrent des flammes. C'est ce misérable, c'est lui!
— De qui parlez- vous ? demanda la comtesse.
— Je le tuerai, fit M. de Rouvre sans répondre.
Il laissa madame de Rigny entièrement convaincue de sa folie.
— Pauvre garçon ! dit, le soir, mademoiselle Louise, à qui la comtesse faisait part de ce malheur. Pourvu que M. de Bermont ne finisse pas de même, ajouta-t-elle avec un soupir.
La comtesse embrassa Louise au front en lui jurant qu'il n'y avait pas là de danger.
Gaston était rentré chez lui la tête perdue. Instinctivement, son regard se porta tout d'abord sur une panoplie qui ornait son cabinet. Les yeux de M. de Rouvre ressemblaient à des émeraudes et jetaient des lueurs vertes en se fixant sur les yatagans recourbés, sur les kriks malais et sur les revolvers aux crosses luisantes.
Tout à coup, il bondit sur un petit poignard espagnol, le détacha de la muraille et le regarda longuement.
Le poignard venait de Tolède & datait du x\£e siècle. Sur la poignée, en forme de croix, s'enlaçaient les chiffres de la santa Maria virgen, & sur la lame un artiste inconnu avait gravé une inscription pieuse :
Por rey, por patria Por Jésus, por Maria.
— L'arme est bénite ! dit Gontran. C'est avec cela que je le frapperai !
Il sonnait le lendemain à la porte de Victor. Gerdervintouvrir; le valet de chambre était seul.
— Combien veux-tu que je te donne pour me laisser pénétrer ici, demain, après minuit? dit Gontran.
L'Allemand regarda le marquis d'un air profondément ahuri. Gontran répéta sa question.
— Mais, t'abord, qui êtes-fous? dit Gerder.
— Je suis le marquis de Rouvre, je ne suis ni un voleur, ni un malfaiteur... Je veux arriver jusqu'à ton maître pour lui couper une mèche de ses cheveux durant son sommeil. C'est un pari que j'ai fait, comprends-tu-cela?
— Du moment que c'est un pari ! fit Gerder. Il tendit la main sans façon & Gontran la
remplit d'or.
M . de Rouvre arrivait le soir même, dans la nuit. Gerdervintouvrirdoucement sanslumière.