L HOMME AUX MAINS DE CIRE II
— Est-ce fous, meinherr? dit-il.
Il sentit encore quelques louis se glisser dans sa main.
— Oui, c est fous! — Fene%, ajouta-t-il.
Il conduisit Gontran à travers une vaste chambre, dans une alcôve qu'une veilleuse éclairait.
— Le voici! dit-il alors en montrant son maître endormi.'
M. de Bermont était blême, et dormait les yeux entrouverts. Ses mains blanches étaient suspendues au ciel du lit par des attaches de velours, & ses cheveux, enfermés dans une' sorte de toque de couleur rouge. La lumière éclairait d'une façon sinistre ce profil maigre que contractaient parfois les étreintes du sommeil.
— Eh bien! dit Gerder en voyant Gontran regarder fixementledormeur, coupez-lui la mèche !
Gontran sentit une sueur froide le couvrir tout entier; ses cheveux se hérissèrent & un frisson douloureux l'agita; il recula, avança, recula encore.
— Hâtez-vous, dit Gerder. S'il s'éveillait!...
— Il ne s'éveillera pas, répondit Gontran. Gerder le vit se pencher sur M. de Bermont ;
il entendit un cri terrible & aperçut le marquis livide, la bouche contractée, qui se relevait & gagnait la porte à reculons.
M. de Bermont était toujours dans son lit, pâle, inanimé. Seulement, ses yeux fixes s'étaient ouverts, & la veilleuse éclairait le manche du poignard qui lui avait traversé le cœur.
Gerder crut prudent d'avertir la police. Le commissaire accourut.
— Mon maître, dit l'Allemand, était un homme rangé, qui vivait scrupuleusement, réglant son appétit, ses besoins, & couchant les bras en l'air pour avoir les mains plus blanches. Il n'avait pas d'ennemis; je ne sais pourquoi cet homme l'a assassiné. Arrétez-moi, mais ne me tuez pas. J Je ne suis pas son complice; je suis innocent!
On arrêta le marquis de Rouvre au moment où il allait se brûler la cervelle. Le marquis ne fut pas même jugé. Après les rapports des médecins, on l'enierma chez le docteur B..., où il est encore. C'est le fou le plus doux et le plus calme de cette maison d'aliénés. Sa fureur s'est calmée; il se croit maintenant l'époux de la fée Urgell & passe son temps à rimer des ballades en l'honneur de sa belle éthêrée.
Mademoiselle Louise de Rigny, qui s'est consolée de la folie de M. de Rouvre & de la mor de M. de Bermont, vient d'épouser M. de Lan geterre , un de ces jeunes gens chauves qu avaient accueilli par des sourires bienveillants mais incrédules, le récit de Gontran de Rouvre