‹ Histoires cousues de fil blancChapitre 6 sur 21 · L'HOMME AUX MAINS DE CIRE I · texte numérisé non relu

L'HOMME AUX MAINS DE CIRE I

Le soir du mariage, le membre de l'Institut, dont il a été question plus haut, déclarait, en matière d'aphorisme, que parfois le scepticisme a du bon.

Sans doute. Mais il ne faudrait pas trop répéter cet adage — par le temps qui court.

Chantepleure, un matin, s'éveilla dans l'intention d'accorder sa lyre. Il se contenta de tailler son crayon, jeta ces verselets sur un calepin, déchira le feuillet & l'envoya à son journal :

Les échotiers, cette semaine, Enregistreront le retour Annoncé depuis la quinzaine A Paris (chef-lieu de la Seine) Du printemps, ami de l'amour.

Avec une galante pose Il se promenait, l'œil mutin, La dent saine, la lèvre rose Et causant comme Méry cause Sur le boulevard, ce matin.

Vêtu de vert, couleur de l'herbe, Quoique vieux il a le pied sûr, Et ce sempiternel imberbe Porte sur son blason superbe De Cupidon sur fond d'azur.

. C'est l'enfant gâté de la terre, Libre, capricieux, changeant, Donnant ses baisers sans mystère, Et, comme il aime sans notaire, Il est adoré sans argent.

« — Or, il faut que les bois feuillissent ! » Dit-il, et soudain, étonnés, Rajeunis, les oiseaux frémissent, Les marronniers épanouissent Leurs éventails tout chiffonnés.

Ils sont bien timides encore Les bourgeons ; un instinct secret Leur dit d'attendre avant d'éclore; Souvent le soleil qui les dore N'est qu'un imprudent indiscret.

Mais on hume des maux de tête

Dans l'air chaudement parfumé,

Et le soir, après quelque fête

Un méchant rhume vous arrête.

(Que c'est triste un homme enrhumé !)

Comme un recors il vous accroche Ce maudit rhume et tout un mois Il vous faut du jujube en poche, Puis le terme d'avril approche...

C'est bien le printemps cette fois !

Chantepleure mit ensuite ses bottines & sortit. Il sortit même sans parapluie. Pourquoi ? pour cent mille bonnes raisons, & la première c'est qu'il n'en avait pas.

— Et bénie soir cette raison, nous dit le soir Chantepleure. Si j'avais eu un parapluie, je n'aurais pas à vous raconter le Conte d'un jour de pluie.

Je l'avais remarqué déjà, dit Chantepleure, dans un petit théâtre où j'allais souvent autrefois. — Il y jouait du violon, pendant qu'on chantait, sur la scène, des couplets niais sur des airs de vaudeville, & il s'acquittait de sa tâche en conscience ; il avait un air de tristesse navrante qui me frappa quand je le vis pour la première fois. Cette tristesse était le caractère distinctif de sa physionomie. Ses traits avaient pris, & pour toujours, le pli cruel de la douleur. C'était un homme jeune encore, trente ans à peine, mais courbé avant l'âge, les cheveux gris, le front ridé. Il avait un certain hochement de tête sénile qui faisait mal; je l'entendais quelquefois parler, ce qui lui arrivait rarement. Sa voix était faible, plaintive & brisée.

Donc il pleuvait, ce jour-là, il pleuvait à torrents. Les rues inondées devenaient des Rhins en miniature, des Rhins parisiens. Je me réfugiai sous une porte cochère en attendant que l'orage cessât. C'est là que je le revis. Il attendait œmme moi. Lorsqu'il m'aperçut, il me reconnut sur-le-champ. Il ébaucha un salut à mon adresse, & je le lui rendis avec une sorte de respect. Il avait en lui je ne sais quelle majesté mélancolique, la majesté du malheur. Il devint un peu rouge, puis se mit à regarder la rue d'un œil fixe. L'eau tombait toujours; les

passants couraient à toutes jambes pour éviter ce déluge, et, la pluie redoublant, ils se jetaient, désespérés, dans quelque asile semblable au nôtre.

Un gamin vint à passer, mouillé jusqu'aux os, & narguant la pluie. Sa petite blouse bleue se collait, toute trempée, sur son petit corps si frêle, l'eau ruisselait de tous ses membres, & il chantait. Il chantait d'un air narquois ce vieux refrain : Il pleut bergère !

Il pleut, il pleut, berbère, Rentre tes blancs moutons.

A cet air-là, continua Chantepleure, je vis mon musicien secouer la tête , se reculer légèrement dans la pénombre que faisait la porte, et (non, je ne me trompais pas), je vis une larme couler de ses yeux. Instinctivement, je me rapprochai : il murmurait, à voix basse, des paroles sans suite. Il soupirait profondément. Je me sentis ému, je lui pris la main sans trop me rendre compte de ce que je faisais, et je lui demandai : — Qu'avez- vous?

— Ce que j'ai, dit-il avec amertume, oh ! mon Dieu, rien ; je souffre, je souffre d'un souvenir ! Vous avez bien entendu cet air-là : // pleut, bergère ! Cet air me fait bien mal. Quand je l'entends, il faut que je pleure. C'est une sottise, mais c'est plus fort que moi. Si vous saviez!...

Et. pourquoi, ajouta-t-il, ne le sauriez-vous pas? C'est une histoire que j'ai déjà bien souvent contée à des indifférents. Vous me connaissez. Je ne sais pourquoi je me sens atttiré vers vous. Je vous ai vu bien souvent là-bas. Pourquoi n'y venez-vous plus?

Quant à mon histoire, elle est bien simple. Vous la connaissez, monsieur ; elle est peut-être la vôtre. La banalité, c'est la vie, après tout. Voilà dix ans que je suis au théâtre"**. Dix ans. Il y a dix ans, sur cette même scène, une jeune fille chantait chaque soir d'une voix fraîche des couplets semblables à ceux qu'on y entend encore. Elle s'appelait Madeleine. Je l'aimais. Et je l'aimais bien. Elle n'avait pas une de ces beautés qui fascinent, mais elle me plaisait. Le bonheur, en ce temps-là, pour moi, était de venir prendre place sur une chaise de musicien, et, tout en l'accompagnant de mon violon, de l'écouter quand elle chantait ! On a beau prendre toutes ces pauvres filles de théâtre pour des créatures perdues, il en est de saintes, il en est de sages. Madeleine était sage. Elle jouait ses rôlesen petite vierge jetée tout-à-coup au milieu des coulisses. C'était pour sa grâce, pour son charme & pour sa vertu que je l'aimais. Je n'avais garde de le lui dire pourtant. Je ne lui parlais presque pas. Quand sa robe me frôlait, par hasard, dans les

couloirs, je devenais tremblant. Il y avait long temps déjà que je l'aimais ainsi. Ne raillez pas l'amour timide : le véritable amour, voyez-vous, c'est l'amour enfant.

Un jour, (un jour de pluie, comme celui-ci,) je la rencontrai, comme je vous rencontre; nous étions près de mon petit logis, & je lui offris de s'y réfugier. Elle accepta en riant. Nous montâmes. Mon cœur battait. J 'étais seul avec elle ! Je la regardais , & j'avais envie de pleurer. « — Savez-vous, me dit-elle tout-à-coup, quel est ce jeune homme qui vient, chaque soir, aux fauteuils d'orchestre & qui porte une cravate rose? Voilà deux jours qu'il m'envoie un bouquet. » Je me sentis pris d'un soudain accès de colère, & je lui dis : — «Je le connais, mais que vous importe? C'est un petit sot, riche & prétentieux, comme les autres. Est-ce que vous avez gardé ses bouquets ? — Tiens, fit-elle, et pourquoi donc pas? » Je croyais rêver. Quoi! Madeleine!... Je ne la reconnaissais plus. Je demeurai muet. Elle allait de long en large, par la chambre, en chantonnant, et justement cet air de tout à l'heure !

Il pleut, bergère !

Quand la pluie eut cessé, elle voulut partir. — Madeleine, lui dis-je, songez-y ! Laissez

de côté les conseils mauvais & les moqueries perfides. Ne les imitez pas, ces pauvres folles qui dépensent sons compter leur vie et leur beauté. Ne les écoutez point. Vous ne leur ressemblez pas, Madeleine. L'existence qu'il vous faut, c'est celle de la famille, le calme, le bonheur paisible. Eh ! regardez-vous donc, si gentille & si frêle ! Que deviendriez-vous, au milieu d'elles ? Il faut être né pour l'orgie, si l'on veut y vivre, si l'on veut en vivre ! — Madeleine, c'est un frère qui vous parle. — Madeleine, ma pauvre Madeleine, ma bonne Madeleine, prenez garde 1

Elle se prit à sourire.

Elle me dit :

— Merci !

Puis elle partit.

Il pleuvait encore, huit jours après. Il pleuvait. La nuit était noire. Le spectacle venait de finir. Elle s'enveloppait, Madeleine , dans un petit châle d'été, et fredonnait, fredonnait encore son air favori :

Il pleut, il pleut, bergère!

— Comme vous êtes joyeuse! lui dis-je.

— Oui, me répondit-elle, je suis gaie. On ne peut pas toujours pleurer. Elle s'éloigna, et je la suivis de loin.

Elle descendait, chantant encore, le petit escalier du théâtre. A la porte, je la vis parler avec je ne sais qui, un jeune homme. Elle lui tendit la main. Il lui donna des rieurs. J'entendis un éclat lointain de son petit rire, & je m'arrêtai suffoqué. Ils montèrent ensemble en voiture. Cette fois, je me sentis faiblir. Le sang me remonta au cœur, je souffris bien, & je m'évanouis. Quand je revins à moi, je dis : — Ce n'est rien! une maladie de cœurl Rien, encore une fois. Cela se passera! Et je partis. Il pleuvait toujours.

Il pleut, il pleut, bergère!

Oh! la lugubre chanson, monsieur; quand je l'entends, vous l'avez vu, je pleure. Quel air navrant, dans son enfantine simplicité! Il pleut, bergère! Ecoutez quelles notes plaintives ; comme cela est triste, mouillé, glacé déjà. Rondes du premier âge, chansons de l'enfance, vous êtes attristées déjà, et vous sentez les larmes!

Il pleut, bergère!

dit une voix de gamin qui passe.

Et une autre voix qui conduit une ronde répond :

Les lauriers sont coupés !

Il pleuvait encore, six mois après, un jour d'hiver, pendant que je suivais, presque seul,

le corbillard du pauvre. Il pleuvait. L'eau était froide. Je tremblais; mais c'était delà fièvre. Ma pauvre Madeleine ! Elle était là, dans cette bière que mes yeux ne pouvaient quitter. Elle était étendue, raide, sous ce drap noir, usé & troué. Madeleine, Madeleine, je l'appelais tout bas: Madeleine! Elle ne répondait pas. Elle était morte! Morte de cette vie factice qui consume le sang, la tête & le cœur ; morte, de ce qui donne aux autres l'insolence & le luxe; morte, parce que, pauvre oiseau trop jeune, elle avait quitté, sans savoir voler, le nid doux & chaud où elle était blottie ! Elle est là-bas depuis dix ans, & je ne l'ai pas oublié. On n'aime en sa vie qu'une fois. Celle que j'ai aimée s'appelle Madeleine. Je l'aime encore. Je me souviens.

Il n'y a que deux seuls biens véritables en ce monde : l'Espérance & le Souvenir.

Il ne pleuvait plus. Le soleil risquait déjà de pâles rayons.

— Au revoir, me dit-il. Au revoir!

Il me quitta.

— Mes amis, conclut Chantepleure, je ne l'ai jamais revu!

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