K1AMMA
Hélas ï je touchais pourtant à la fin de mon rêve!
Ici le forçat s'arrêta un instant , comme dominé par
le souvenir de ses émotions. Fiamma paraissait en
proie à un trouble inexprimable ; après une assez
1 longue pause, il fit un effort pour reprendre son récit.
— Vous connaissez sans doute le reste, Madame, i dit-il d'une voix plus brève et plus rapide , la conversation de deux servantes venues pour ranger l'appartement m'apprit que la signora était partie dès le matin pour Grenoble où l'attendait son fiancé ! Ma surprise et ma douleur me trahirent. Arrêt i, puis livré à la justice , on trouva la preuve d'un vol dans le médaillon enrichi de diamans qui fut saisi sur moi ; dans le poignard dont j'étais armé, une préméditation d'assassinat ï
Deux essais de suici Je achevèrent de me montrer coupable ! Ponr me défendre; il eût fallu répéter ce que je viens de vous raconter j mais quel tribunal eût voulu me croire? L'évidence était contre moi et je n'avais à lui opposer que l'histoire de mon âme! Je ne pouvais expliquer les faits qui me condamnaient que par de romanesques fantaisies qui m'eussent rendu ridicule sans me disculper. Que m'importait d'ailleurs l'arrêt? La signora était mariee> le monde et la v.e ne m étaient plus rien 1
Un instaat j'avais espéré la voir appelée elle-mcne
dans les débats, et alors, peut-être, aurais-je tout dit. L'étrangeté d'un tel aveu, répété devant les juges et sous la menace d'une condamnation, eût pu séduire mon amour-, j'aurais eu d'ailleurs un intérêt à me dé fendre, quelqu'un à persuader de mon innocence ; mais il ne se présenta que des valets qui déposèrent contre moi ! Je gardai le silence et je fus condamné.
J'étais d'abord résolu à mourir ; la pensée du bagne me retint : j'éprouvais la curiosité de connaître cet enfer dont j'avais enlendu répéter le nom avec tant d'effroi. La souffrance m'avait fait prendre la société en mépris ; je voulus savoir comment elle punissait les coupables, moi qui savais comment elle protégeait les malheureux. Puis, je pensai que me frapper tout de suite, c'étaitme reconnaître vaincu; ma haine pour les hommes me donna l'orgueil de vivre encore quelque temps.
Je suis resté ainsi trois ans au bagne, ajournant le suicide. Il y a quelques mois, le hasard m'apprit qu'après de longs voyages, la signora était de retour à Lyon. Alors, la pensée de m'échapper pour la revoir, ne fût-ce qu'un instant et dussé-je mourir aussitôt, s'empara de moi, et je préparai les moyens de fuite qui, aujourd'hui seulement, m'ont réussi.
À ces mots, Rouvière se tut. Fiamma l'avait écouté
I 1 A il M A . I Oit
avec une surprise et une émotion qui s'étaient souvent trahies. Les premières lueurs de l'aurore perçaient déjà à travers les stores fermés. Elle resta quelque temps la tête baissée, comme si elle n'eût osé regarder le jeune homme... Mais, se levant tout à-coup avec un mouvement de douloureuse résolution, elle tourna vers lui son visage baigné de larmes. Rouvière recula d'un bond.
— La signora! s'écria-t-il en portant ses deux mains à son front, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un songe.
— Elle-même, dit la jeune femme; elle, la cause involontaire de vos souffrances et qui sent le besoin que vous lui pardonniez le mal qu'elle vous a fait.
Le forçat, éperdu, les mains jointes, contemplait l'Italienne avec ivresse.
— Ainsi vous m'avez cru, dit-il; oh! cela suffît, Madame; je vous vois, je vous entends, j'ai pu vous ouvrir mon cœur et exciter votre pitié 1 je suis assez payé de mes douloureuses épreuves. Ah I maintenant, mon voyage est achevé, mon but atteint ; qu'importe que ma fuite réussisse, je suis heureux pour longtemps et ils peuvent me ramener sur leurs pontons.
— Non, non, s'écria Fiamma, vsus échapperez à cet odieux esclavage.
— A quoi bon ? signora -, qu'irais-je chercher dans le monde ?... Vous m'avez parlé, je vous ai vue pleurer sur moi, que puis-je attendre de plus?...
— Oh ! je le veux , je le veux I la pensée de vos tortures me serait impossible à supporter. Vous quitterez la France.
Il secoua la tête.
— Comment le pourrais-je?
— Je vous y aiderai... On ne soupçonne rien. Nul ne vous a vu entrer ici ; je suis seule.
— Seule , répéta Rouvière avec étonnement. Fiamma tressaillit; la pensée qu'elle venait de se
mettre par cet aveu à la merci d'un homme amoureux et désespéré lui fit regarder autour d'elle avec une sorte d'effroi. Rouvière remarqua ce rapide mouvement et le comprit.
— Que cet isolement ne vous effraie point , dit-i[ avec une dignité triste ; il peut ajouter à ma sécurité, mais non diminuer mon respect. Faites un geste et je pars pour ne plus vous revoir.
Fiamma fut attendrie.
— J'ai eu tort, dit-elle en lui tendant la main.
Il la saisit avec une exclamation de joie et la porta à ses lèvres.
— Oh ! pardon , pardon ! s'écria-t-il , laissez-moi
la sentir sur mes lèvres laissez-moi m'assurer
que je ne fais pas un rêve. Se peut-il, mon Dieu, que vous soyez là, que je vous entende, que je presse votre main , moi qui, hier encore , étais soudé à la chaîne des galériens !
Et la pensée de ce bonheur inespéré jetant son âme dans une exaltation extatique, il se laissa tomber aux pieds de la jeune femme en serrant sur son cœur la main qu'elle lui avait abandonnée.
— Levez-vous , levez-vous î s'écria l'Italienne troublée.
— Non, dit-il; oh ! j'ai besoin de pleurer... Vous ne savez pas combien je vous aime ! Ah ! je voudrais que cette heure fût la dernière de ma vie ! je voudrais mourir à vos pieds, en vous regardant.
Fiamma était effrayée et attendrie à la fois.
— Au nom de Dieu, dit-elle, relevez-vous; songea que l'heure avance et que l'on peut venir.
Rouvière laissa aller la main de Fiamma qu'il avait retenue, et faisant un effort , il se releva.
— J'attends les amis du comte ce matin , continua la jeune femme; malgré toutes les précautions, ils peuvent vous voir ; il est impossible que vous conserviez
des habits qui vous trahiraient au premier regard. Vous trouverez dans une chambre voisine tout ce qui vous est nécessaire pour tromper leurs yeu*. J'entends des pas sur le perron : c'est M. de Rimberg, sans doute ; il ne faut pas qu'il vous aperçoive avant que je lui aie parlé : venez.
A ces mots , elle courut à une porte placée au fond de l'appartement, entraîna Rouvière à travers un corridor, et le fit entrer dans une chambre éclairée par le soleil levant.
— Demeurez là , dit-elle , jusqu'à ce que je vous avertisse.
Et elle le quitta. r
Cependant son embarras était extrême. Elle senlait l'impossibilité de cacher ce nouvel hôte, à Pinsu d'Éric. Près de partir d'ailleurs, et ne connaissant personne à Marseille , elle ne pouvait sauver le fugitif sans le Secours du comte. Mais comment justifier aux yeux de celui-ci l'intérêt qu'elle prenait au forçat? Lui répéter l'histoire de Rouvière, c'eût été s'exposer à des soupçons ou à des railleries; il fallait donc intéresser la pitié de M. de Rimberg en ne lui avouant qu'une partie de la vérité : Fiamma pensa à ce qu'elle pourrait lui dire , tout en regagnant le salon.
Le comte Eric de Rimberg y était déjà et venait de se jeter sur le divan que Fiamma occupait un instant auparavant.
C'était un homme d'environ trente-cinq ans, d'une force et d'une beauté peu ordinaires. Une intelligence ardente éclatait dans ses yeux et sur son front ; mais en revanche, ses lèvres respiraient la sensualité la plus grossière. 11 était aisé de voir au premier aspect que le comte était un de ces philosophes dont la science aboutit à la systématisation de la jouissance. Portant dans celle-ci la subtilité de son esprit, il en avait fait un art, et ses hautes facultés n'avaient ainsi servi qu'à transformer un homme sensuel en un homme corrompu.
Nul ne savait, du reste, réaliser comme lui. dans le plaisir, toutes les extravagances du caprice ; c'était une nature avide qui avait reporté dans le domaine des sens cette soif de l'impossible et cette aspiration vers l'inconnu qui est le fond de toute éme humaine. Il arrivait après avoir passé une partie de la nuit dans l'orgie, exalté par le vin, échauffé pà? la marche et le cœur inassouvi. Le sang pétillait dans ses veines comme une liqueur en fermentation. Il éprouvait cette puissance de désirs qui rend l'homme doux comme un enfant ou féroce comme un tigre, selon ce qu'il se trouve en lui d'affection morale ou de brutalité.
Lorsque Fiamma entra dans leralon, Éric, qui jouait nonchalamment avec une boite de pistolets posée sur la chiffonnière, se détourna et fut frappé de la langueur charmante que les émotions de la nuit avaient répandue sur les traits de la comtesse. Justement irritée de ses désordres , Fiamma le traitait depuis longtemps comme un étranger, et leur union n'était plus qu'une communauté de nom et de fortune. Le comte s'était facilement consolé de cette espèce de veuvage dans les bras de ses maîtresses ; mais il avait découvert depuis quelque temps que le vice avait aussi sa monotonie. Le même esprit 'inconstance oui l'avi
abandonner Fiamma pour des femmes moins belles, commençait à ramener ses désirs à celle-ci. La difficulté du retour animait d'ailleurs sa passion blasée ; après une longue rupture , ce rapprochement avait toute l'excitation de la nouveauté.
Lorsque la jeune femme parut , il la salua donc avec une familiarité depuis longtemps inusitée entre eux et lui fit place à ses côtés. Fiamma, qui avait ses raisons pour ne point le mécontenter , vint s'asseoir près de lui.
Le comte prit ses mains dans une des siennes et de l'autre lui releva la tète pour la mieux voir.
— Vous êtes belle aujourd'hui, Signora, dit-il avec une sorte de tendresse libre.
Elle l'interrompit en rougissant.
— Je vous attendais avec impatience , dit-elle.
— Pourquoi cela?
Promettez-moi d'abord que vous m'accordere?: ce que je veux vous demander.
— Soit , répondit Eric avec distraction et en se rapprochant davantage.
Fiamma commença alors le récit qu'elle avait arrangé. Elle apprit au comte comment elle avait recueilli un prisonnier en fuite et le supplia de l'aider à
le sauver. Mais à mesure qu'elle parlait, sa voix tremblante, son sein palpitant, ses yeux humides, tous ces signes d'une émotion touchante parlaient plus vivement aux sens du comte ; il jeta un bras autour de la taille de la jeune femme et essaya de l'attirer plus près de lui.
— Monsieur le comte ï s'écria Fiamma , êtes-vouc si dépourvu de pitié ? Je vous implore pour un malheureux qui souffre; vous me voyez près de pleurer et vous ne m'écoutez point.
— Et que m'importe cet homme ? c'est à toi seule que je veux penser, Signora : assieds-toi sur mes genoux.
— Éric, je vous en conjure, écoutez-moi !
— Plus tard, plus tard; si tu veux tout obtenir, sollicite-moi plus tendrement... Je t'accorderai selon que tu m'accorderas...
— De grâce, Monsieur, dit la jeune femme honteuse, songez qu'il est là, qu'il peut vous entendre.
— Eh bien > qu'il entende le bruit de nos baisers, Fiamma.
En parlant ainsi, il voulut l'effleurer de ses lèvres : l'Italienne , qui s'était contenue jusqu'alors , se leva.
— Vous oubliez ce que nous sommes l'un à l'autre !
dit-elle avec une rougeur de honte et de colère au front.
— Je n'oublie rien ; mais tu es belle , et je veux que tu sois à moi.
— Jamais , s'écria Fiamma.
Le comte s'était levé à son tour, et s'avançait vers elle.
— Monsieur le comte , dit-elle , j'espérais que vous m'épargneriez au tnoins ce dernier outrage ! Vous m'avez délaissée volontairement; vous avez porté à des femmes perdues l'affection et les soins que j'avais droit d'attendre de vous. C'est à elles désormais que vous appartenez; nos liens sont rompus, et tout amour , vous devez le savoir , est impossible entre nous.
— Mais non tout plaisir , dit Eric.
— Monsieur ! s'écria-t-elle , en reculant indignée et effrayée à la fois , vous ne voudriez pas abuser de vos forces? J étais seule ici tout à l'heure au pouvoir d'un forçat, et il m'a respectée 5 ne pouvez-vous atteindre à la délicatesse du bagne ? Laisse-moi , ou je crie au secours.
Rimberg éclata de rire.
— Que m'importe , dit-il ; on peut venir , on me trouvera près de ma femme.
— Je ne veux plus letre.
— Et moi je veux que tu le sois. Songe , Fiamma , que nous allons partir pour un long voyage où nous nous aimerons fidèlement par nécessité.
La jeune femme se cacha le visage avec horreur.
— O mon Dieu, dit-elle, n'est-il donc aucun moyen d'échapper à fte telles infamies?
— Aucun, Signora, car je suis votre maître.
— Mais je vous méprise et je vous hais, dit Fiamma exapérée.
— Et pourtant tu me livreras tous les trésors de ta beauté , dit le comte avec un sourire empreint d'une ardeur cynique ; la force me donnera ce que l'amour me refuse. Merci. Fiamma, de m'avoir fait soupçonner un aspect nouveau du plaisir ! Je t'enlèverai ce qu'on m'a toujours accordé ; et tu me feras connaître les voluptés d'une amoureuse violence.
En parlant ainsi , Éric s'efforçait de saisir la jeune femme.
Celle-ci sentit que ses forces l'abandonnaient , et la colère fit place aux larmes ; elle se laissa tomber à genoux.
— Grâce, Monsieur! s'écria- t-elle ; ne m'avilissez pas?
— Je t'aime ainsi , dit Éric en plongeant des mains frémissantes dans ses cheveux dénoués... Mais voici
le jour, Fiamma les amis que j'attends peuvent
venir... je t'ai trop écoutée.
A ces mots , il l'enveloppa de ses bras ; l'Italienne poussa un cri d'horreur. Se dégageant par un dernier effort , elle promena autour d'elle un regard insensé : tout à coup ses yeux tombèrent sur la boîte de pistolets oubliée par le comte, et elle s'élança vers la chiffonnière , mais Éric avait deviné son intention , et lui arracha les armes au moment où sa main les saississait.
Elle allait courir à la porte du corridor pour fuir , lorsque celle-ci s'ouvrit tout à coup , et Rouvière parut.
— Sauvez-moi! s'écria Fiamma en tendant les mains vers lui.
Eric leva le pistolet qu'il avait à la main,
— S'il fait un pas, il est mort, dit-il.
— Misérable ! s'écria le forçat ;
Et il voulut s'élancer ; mais le comte fit feu. Rouvière porta la main è sa poitrine en poussant un cri , voulut
se retenir au mur , et tomba sans proférer une parole...
Le comte jeta son arme froidement.
— Je vous en avais prévenu, Madame , dit il ; c'est vous qui l'avez voulu.
Dans ce moment , des pas pressés se firent entendre sur l'escalier ; la porte du salon s'ouvrit, et les amis attendus par le comte se montrèrent sur le seuil. Mais à la vue du cadavre , ils reculèrent.
— Quel est cet homme? demandèrent-ils avec effroi.
Fiamma ne laissa pas à Éric le temps de répondre , et se précipitant vers le corps du forçat :
— Cet homme , lâchement assassiné par le comte , s'écria-t-elle ; je vous en prends tous à témoins... c'était mon amant.
Trois mois après , Éric , forcé par le scandale de cet aveu t poursuivait , pour cause d'adultère , la dissolution de. son mariage , et Fiamma se laissait condamner par les juges à la prison et à la misère.
Pour sortir d'un esclavage infâme , l'épouse du comte de Ri foerg n'avait trouvé d'autre moyen que la honte.
Dans un salon d'un hôtel situé rue Saint-Lazare, une femme d'environ trente ans reposait couchée sur un canapé, les mains croisées sur la poitrine, la lête renversée et les yeux fixés au plafond. Son visage avait pu être agréable avec la coloration de la santé et le sourire de la joie ^ mais, comme tous ceux dont la beauté est un peu vulgaire, les larmes l'avaient enlaidi. Son fnnt n'était ni assez large, ni assez pur pour porter cette Sublime pâleur, diadème poétique que la douleur accorde quelquefois à ses élus ; sa pâleur, à elle, était de l'épuisement. Ses traits raccourcis, que la gaité embellissait autrefois, avaient pris dans la tristesse une lourdeur triviale, et l'embon-
point de sa taille nerveuse formait, avec l'expression désolée de son visage, une sorte de contraste choquant.
Du reste, si l'harmonie manquait à l'ensemble de cette femme, si sa douleur était dépourvue de grâce, la force passionnée était puissamment empreinte en elle, et débordait de tout son être. On la sentait voltiger autour de sa chevelure fauve et onduleuse, s'exhaler de ses narines gonflées, jaillir de 6es prunelles, dont le bleu grisâtre donnait à son regard l'inflexible éclat de l'acier. C'était évidemment une de ces natures absorbantes et absolues, qui ne s'épouvantent que de ce qui est facile et calme; un de ces cœurs qui, une fois touchés, se referment sur une affection, et qu'on ne peut plus détacher qu'en les brisant.
Quiconque eût vu la femme dont nous venons d'esquisser le portrait, telle que nous l'avons montrée, dans son immobilité douloureuse, eût deviné qu'elle se trouvait alors dans ce repos terrible, qui n'est ni de l'abattement ni de la résignation, mais le silence d'une passion qui refait ses forces et reprend haleine. Un coffret, à demi-ouvert, avait été jeté sur un coussin à ses pieds, et autour étaient dispersées des lettres trop froissées pour n'avoir pas été souvent tae!
longtemps gardées sur le cœur. Leur présence seule sur le canapé révélait leur prix. C'était sans doute en les lisant que la triste jeune femme était tombée dans sa rêverie chagrine. Depuis quelques instants, elle était plongée dans une de ces contemplations intérieures, pendant lesquelles notre vie entière se concentre sur une de nos facultés, et lui donne une lucidité perçante qui franchit tous les obstacles ; elle suivait, avec les yeux de 1 ame, quelque chose de lointain, de douloureux; avoir l'indicible expression de désespoir empreinte sur son visage, il était facile de deviner que ce n'était point un malheur vulgaire dont l'image la frappait, mais qu'elle lisait une énigme funeste au fond de l'avenir, et qu'elle entrevoyait quelqu'un de ces grands désastres de cœur qui coupent la vie à sa racine.
Tout entière à cette espèce de seconde vue, elle avait perdu le souvenir de ce qui l'entourait. Cependant on eût dit que, dans cette absence de lame, les organes avaient conservé une habitude de perception machinale ; car son corps fut frappé d'un bruit qui la réveilla de sa vision et fit redescendre son intelligence dans le monde réel ; elle reconnut des voix et des pas qui s'approchaient du salon. Il est des instants où l'o-
bligation d'un entretien indifférent parait une intolérable souffrance, et où la parole qui trouble votre repos produit sur vous le même effet que la main qui vous tracasserait dans la somnolence demi-éveillée du matin. L'idée de recevoir des étrangers, d'assujettir son esprit endolori au travail d'une conversation oiseuse, fit tressaillir la jeune femme sur son canapé. Se rappelant qu'elle avait oublié de défendre sa porte, elle rejeta brusquement le coussin qui recouvrait ses pieds, saisit le coffret plein de lettres, et s'élança rapidement dans sa chambre.
Elle avait à peine disparu qu'un jeune homme entra suivi d'une vieille servante; il promena ses yeux autour de lui, et n'apercevant personne :
— Ma cousine n'est point ici, nourrice? dit-il en se tournant vers la vieille femme.
— Elle sera sortie pendant que j'étais dehors, faut croire ; elle était là quand je suis partie.
— Est-elle toujours aussi souffrante ? demanda le jeune homme avec hésitation.
— Souffrante, ça n'est pas le mot, M. Henri; sauf qu'elle ne dort, ni ne mange, elle se porte aussi bien que vous et moi... Mais le mal, c'est dedans, voyez-
vous. Ça fend le cœur à regarder seulement; cette enfant là ne saura jamais se faire une raison.
Le jeune homme garda un moment le silence d'un air embarrassé. Il était aisé de voir qu'il eût voulu faire une question et qu'il balançait à l'adresser, ne sachant trop si elle était convenable. Il regarda quelque temps la nourrice, puis, s' approchant d'elle, il dit enfin très-bas :
— M. Marzoi vient-il aussi rarement?
La vieille hausa les épaules avec une expression dédaigneuse de mécontentement.
— Quoi donc ? Est-ce que ça a du cœur un médecin? Il sait bien pourtant que de le voir seulement ça met madame gaie comme une alouette; mais attendez qu'il se gêne ! Voilà trois jours que nous ne l'avons pas vu.
Henri baissa la tête, et il y eut encore un silence assez long. La nourrice allait le rompre pour continuer sans doute ses doléances; mais son interlocuteur, comme s'il eût déjà regretté ce qu'il venait de dire, la prévint en détournant la conversation.
— Y a-t-il longtemps que Victorine est sortie?
— Un quart-d'heure tout au plus ; peut être même
qu'elle est ramassée dans sa chambre, comme ça lui arrive quand elle a envie de pleurer. Si vous voulez que j'aille voir, M. Henri, je lui dirai que vous êtes là.
— C'est inutile, je n'ai que peu d'instants à rester, ne la dérangez pas.
Et, sans écouter la réponse de la vieille, il s'assit familièrement comme une personne de la maison, prit un journal sur la console, et se mit à le lire avec une affectation d'intérêt qui semblait inviter la nourrice à se retirer. Celle-ci, après avoir rangé quelques chaises et tourné quelques instants autour de Henri, dans l'intention évidente de renouer la conversation, sembla enfin s'y résoudre; elle grommela entre ses dents quelques paroles inarticulées, et sortit du salon.
A peine la porte fut-elle fermée, que le jeune homme rejeta son journal, et se leva avec un mouvement à la fois brusque et triste. 11 promena autour de lui un regard songeur. Tout ce qui l'entourait annonçait la présence d'une femme. Un dé d'or était tombé à terre et l'on apercevait une revue encore ouverte sous les plis d'une broderie commencée. Henri contempla ce désordre élégant avec une sorte de volupté silencieuse ; il fit quelques pas vers le fond de l'appartement et s'arrêta devant la place qu'avait occupée sa cousine.
Le canapé, récemment foulé, avait conservé l'empreinte du corps qui l'avait pressé, et l'on distinguait sur le drap bleu du coussin où la tête avait reposé, la trace de quelques larmes; une lettre entr' ouverte avait été oubliée au pied du canapé. Henri parut en reconnaître l'écriture, car il pâlit légèrement à sa vue , et détourna les yeux. Mais en se levant, son regard rencontra la glace, et une sorte de commotion intérieure ébranla tout son être. 11 demeura un instant immobile, lisant avec un désespoir amer sur ses propres traits , puis comme si cet aspect eût éveillé en lui d'insupportables souffrances, il se couvrit le visage de ses mains et se laissa tomber sur un fauteuil.
Du reste, si la douleur subite excitée chez le jeune homme par le reflet de ses traits pouvait sembler exagérée, elle était, en quelque sorte, justifiée par son excessive laideur. Sa taille était si petite et ses membres si grêles, qu'on l'eût pris, au premier abord, pour un enfant, si une infirmité trop visible n'eût expliqué la cause de cette faiblesse. Sa figure avait, comme celle de tous les bossus, l'expression sardonique et grimaçante que la nature paraît leur avoir infligée comme une seconde infirmité. C'était à peine si l'on pouvait découvrir, sous les lignes tourmentées
de ce visage, les lueurs d'une ineffable bonté, qui tombaient par moment d'un œil presque loucbe ou qui baignaient les coins de lèvres crispées. Pour comble de disgrâce, sa laideur était fardée d'une de ces fausses fraîcheurs qui ne déguisent les années que parce qu'elles n'appartiennent à aucun âge ; espèce de coloration artificielle, dont les traits reçoivent je ne sais quelle jeunesse équivoque et fanée, et qui, sans vous parer des grâces de l'adolescence vous ôte la majesté de la vieillesse.
Sans doute que la conscience de son indignité physique avait vivement saisi Henri, car il resta longtemps dans l'attitude d'un profond accablement. A la fin, pourtant, il releva la tête, et s'efforçant de secouer cette pensée importune, il reporta ses yeux autour de lui et le arrêta sur la lettre oubliée. Cette vue renoua sans doute une chaîne de pensées interrompue, car il tomba aussitôt dans une méditation profonde, à laquelle sa laideur était évidemment étrangère.
Mais, avant d'initier le lecteur au secret de cette méditation, nous croyons devoir donner quelques explications sur la jeune femme que nous n'avons fait qu'entrevoir au commencement de ce chapitre, et sur ce Henri dont nous ne connaissons encore que le nom.
Restée orpheline à huit ans, Victorine avait été confiée comme pupille, à Stanislas Marcel, conseiller à la cour royale de Paris, et allié de sa famill-e. Ses premières années s'écoulèrent près de son tuteur, dans un éloignement complet du monde ; et lorsqu'à dix-neuf ans le vieux conseiller lui proposa de l'épouser, elle ne vit dans cette union que le moyen de continuer une existence facile, qui ne pouvait lui déplaire, puisqu'elle n'en connaissait pas d'autre. Elle était à un âge où Ton prend facilement les habitudes pour des inclinations. Comme la plupart des femmes que l'on marie à cette époque d'ignorance et d'irréflexion, elle ne considéra cet acte important que comme un joyeux déménagement célébré par des présents et des fêtes, et elle aliéna son avenir avec la gaîté insouciante du sauvage qui vend sa cabane pour une gourde d'eau de feu.
La première année s'acheva sans l'éclairer sur la faute qu'elle avait commise. Il y a, en effet, quelque chose de si délicieux et de si beau dans la mise en communauté de deux existences, que les mariages les plus mal assortis exhalent encore à leur aurore quelques parfums enivrants. Mais si Victorine ne sentit pas d'abord les épines cachées sous sa couronne de mariée, elle éprouva tout de suite l'influence dangereuse de sa fausse position. Obligée de supporter un de ces amours de vieillard, auxquels on peut s'accoutumer, mais qu'on ne partage point, elle chercha insensiblement à trouver, dans la générosité complaisante du conseiller, un dédommagement à la tolérance t qu'elle montrait pour sa passion. Elle entrait, ainsi sans s'en apercevoir elle-même, dans la voie de dissimulation si fatale à la sainteté du mariage, substituant le calcul à l'entraînement, et plaçant, comme les Juifs, au seuil du Temple, le trafic sur les bords du lit nuptial. A son insu, elle s'habitua à exploiter la tendresse d'un vieillard au profit de ses eaprices. Les unions où le cœur n'est pour rien ont cela de fâcheux et d'inévitable qu'elles tuent la pudeur; car l'amour seul peut rendre chaste la volupté. Victorine oublia l'une après l'autre ces timidités folles et charmantes, qui, mieux
UN DERNIER ÀMOUlk. 134
que tout le reste, défendent une femme contre le vice.
Malheureusement, ce fut au moment môme où ses forces morales faiblissaient ainsi, que le danger devint plus grand. Par suite de la vanité aveugle qui porte tous les vieillards à présenter dans le monde leurs jeunes femmes, comme une protestation contre leurs rides et leurs ckeveux blancs, le conseiller Marcel fit sortir la sienne de la retraite et l'exposa à tous les orages d?une société démoralisée. A peine la jeune femme eut-elle mis le pied hors du milieu tiède et calme où elle avait été élevée, à peine eut-elle senti l'atmosphère excitante du monde, que son âme prit feu et qu'elle fut révélée à elle-même.
Les passions qui se développent dès l'enfance empruntent à l'habitude quelque chose de placide ; mais celles qui se manifestent tard, et que l'on embrasse par conséquent avec toutes les forces de la vie, ont toujours un caractère particulier d'irréflexion et de violence. Émue par la nouveauté des distractions qui lui étaient offertes, caressée dans toutes ses vanités de femme qui s'éveillèrent à la fois, Victorine se mit à courir après le plaisir, comme les enfants après les papillons , foulant aux pieds les fleurs , les blés murs , et laissant un lambeau de sa robe blanche à chaque
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buisson du chemin. Sa position la livrait sans défense à tous les dangers. Loin d'être pour elle une sauvegarde, son mari devenait une cause de péril -, car il suffisait de le voir pour deviner que l'amour ne défendait pas cette union et pour concevoir une insultante espérance.
Victorine ne sut pas résister à l'enivrement de son triomphe: aveuglée par les hommages, elle crut qu'elle pouvait tout hasarder, et elle obéit sans crainte à ses caprices les plus étourdis. Le monde, qui l'observait , vit ses fautes et lui en fit un crime ; car le monde , si familiarisé avec les mariages immoraux , le monde , si enclin à les applaudir, conserve en dépit de lui-même un bon sens inaliénable qui le rend sévère à leur égard ; son raisonnement intéressé les approuve , mais ses soupçons perpétuels les condamnent. On crut donc à la honte de Victorine avant qu'elle en eut donné le droit ; son mari était une preuve suffisante contre elle.
Cependant la jeune femme continuait à marcher dans sa voie sans se douter de ce qui se passait. Loin d'en être avertie par l'isolement , elle voyait la foule croître à ses côtés. Les soupçons que l'on avait conçus rapprochaient le plus grand nombre, et l'appât d'un vice douteux, lui fit un culte et des adorateurs plus
sûrement que ne l'aurait fait la certitude d'une vertu.
Elle commit alors des imprudences faciles à calomnier, et qui précipitent vite une femme dans cette situation désespérée qui n'a que deux issues, l'une conduisant loin du monde à la retraite et à l'oubli, l'autre s'ouvrant sur l'arène turbulente où les passions luttent contre I:. morale établie. Après quelque hésitation, Victorine se trouva entraînée à cette seconde issue sans l'avoir choisie, sans s'en apercevoir , et quand elle voulut se détourner, le seuil était franchi et tout espoir de retour perdu.
Sa première impression fut un saisissement d'effroi ; puis la colère lui vint à la réflexion. Elle s'indigna contre les circonstances qui l'avaient fatalement entraînée, contre les plaisirs qui l'avaient séduite, contre le monde qui, après l'avoir poussée jusqu'au précipice, la couvrait de huées et proclamait sa chute avant même qu'elle fût tombée. Elle se demanda bientôt amèrement quel avantage elle pourrait trouver à valoir mieux que 6a réputation. Ce n'était point une de ces vertus ancrées sur la foi, qu'aucune tempête ne peut submerger, et qui trouvent un aliment pur et fortifiant jusque dans le mépris public. D'ailleurs, elle éprouvait déjà les fascinations de l'abîme. Elle voulut parler, les cris
étouffèrent sa voix ; elle voulut se plaindre; l'on traita ses plaintes d'hypocrisie. Alors le désespoir la prit de tant d'injustice -, elle accepta par fureur le jugement du monde, comme une victime qui brave ses bourreaux après les avoir vainement suppliés; elle prit son parti, rit de sa honte, et ouvrant les bras qu'elle avait jusqu'alors repliés sur son cœur, elle se laissa aller dans le gouffre le long de sa pente la plus molle et la plus fleurie.
Elle commença ainsi une de ces existences de dissipation et d'entraînement qui perdent irrévocablement les femmes sincères dans leurs fautes, et qui n'ont pas assez longtemps manié le mal pour savoir lui donner une forme acceptée. Le monde, qui n'avait trouvé aucun blâme pour son mariage, se scandalisa des désordres qui en étaient ia suite. Mais Victorine s'en inquiéta peu. Elle avait fait l'expérience des jugements de la foule et avait appris à les dédaigner. Comme tous ceux qui ont rompu avec les préjugés, elle trouva un orgueilleux plaisir à dépasser jusqu'à la calomnie, et l'excès de son indignation contre la société s'exprima par l'excès de son audace à la braver.
Cependant elle eut beau intéresser son amour-propre à ses fautes, au milieu des orages qui l'agitaient, elle resta triste et ennuyée. Emportée d'abord par la jeu-
UIS DEKNIEU AMOUR. j }g
ncssc, elle s'était ensuite acharnée par colère à cette vie qui avait fini par se transformer pour elle en nécessité ; mais son esprit était seul entré dans la confidence de sa vengeance. Ainsi, par suite d'un phénomène moral singulier que Ton peut observer fréquemment, Yictorine s'était perdue sans se flétrir entièrement. A mesure que ses désordres étaient devenus plus hardis, son âme s'était repliée davantage en elle-même et était demeurée plus étrangère aux actes extérieurs. On eût dit qu'elle l'avait précieusement mise à part de sa vie, pour s'en servir plus tard, s'il y avait lieu. Sans doute que, parmi tant de fanges, cette âme fut ternie par quelques impures exhalaisons ; mais du moins les souillures ne jaillirent point jusqu'à elle: le vice qui avait corrompu l'esprit, n'alla pas plus avant, et il resta au milieu des ruines de cette belle nature, un coin obscur où demeurèrent ensevelis les germes du dévouement et de l'amour.
Cependant, la foule n'en sut rien, car la foule n'analyse pas ; elle ne vit dans Victorine que sa coupable mobilité, et la jugea en conséquence. Le conseiller Marcel qni avait longtemps ignoré ce qui se passait, en fut averti par la rameur publique. Le coup que lui porta cette nouvelle fut terrible. Il avait, conçu pour
Victorine un amour qui, comme toutes les dernières passions, avait quelque chose d'insensé. Lorsqu'il apprit que cette fleur précieuse, élevée par lui avec tant de soin, et dont le parfum devait embaumer le reste de ses jours, avait été souillée, il se sentit frappé au cœur. Il ne fit point entendre de plaintes j il ne hasarda point de reproches , mais il tomba gravement malade et il mourut au bout de trois jours. Victorine, qu'occupaient les bals, et qui s'informait rarement de son mari, apprit presque en même temps sa maladie et sa mort. Elle en éprouva un douloureux étonnement; mais ses larmes furent bientôt taries, elle ignorait la part qu'elle avait eue à ce malheur; elle n'y vit qu'une suite naturelle de i'âge. La disparition d'un vieillard est en effet un événement prévu qui semble interdire les regrets. On l'attend comme nécessaire ; on l'accepte comme juste ; la sensibilité humaine est routinière et ne s'émeut que de ce qui dérange l'ordre accoutumé.
On vit , en ouvrant le testament du défunt, qu'il instituait Victorine sa légataire universelle ! Cette dernière volonté du conseiller excita quelque rumeur dans le monde. Les plus méchants rirent de la classique bonhomie du mari, enrichissant une femme qui l'avait déshonoré; d'autres plus graves, déplorèrent qu'il
n'eût point été éclairé avant sa mort ; personne ne songea qu'il avait pu tout savoir et dédaigner la vengeance au-delà de la tombe , comme une impiété. Le monde devine tout, excepté les intentions généreuses.
Du reste , Victorine usa noblement, aux yeux de la foule, des largesses du conseiller, elle se montra généreuse à l'égard des collatéraux éloignés que le testament avait frustrés, et cette facile vertu, la seule que le vulgaire comprenne dans les âmes élevées, parce qu'elle est la moindre, ramena l'opinion publique qui s'était déclarée contre elle. Elle attacha peu de prix à ce retour de bienveillance ; mais les circonstances qui le lui avaient attiré lui gagnèrent un ami précieux.
Parmi les parents du conseiller Marcel, qui furent appelés par elle à partager la succession, se trouva un jeune homme, orphelin, pauvre et infirme. Henri Richomme avait commencé à souffrir en commençant à vivre. Affligé dès sa naissance d'une visible difformité, il avait été reçu par sa famille avec consternation, et le premier souhait formé par sa mère, en le voyant, avait été qu'il ne fût pas né. Au reste, les médecins déclarèrent, après l'avoir examiné, qu'il ne pourrait vivre, et cette déclaration fut reçue moins comme une menace que comme une espérance. Les
parents s'habituèrent dès-lors à ne voir dans ce malheureux enfant qu'une création incomplète destinée à périr bientôt. Dans cette pensée, ils se défendirent de l'aimer pour prévenir un regret, et regardant son existence comme une de ces souffrances fatales que rien ne peut soulager, ils en détournèrent les yeux.
L'enfance de Henri s'écoula donc solitaire et sans caresses. Dépourvue des grâces qui attirent l'affection, elle fut sevrée de toutes les joies vivifiantes et de cette sève d'amour qui fait fleurir le premier âge. Ainsi replié sur lui-même, sans espace , sans encouragement pour vivre, le pauvre enfant se développa avec lenteur et chétivement. L'indifférence répulsive que lui témoignèrent ceux dont il était entouré lui donna une timidité nerveuse, qui ajouta la gaucherie à son infirmité. La nature ne l'avait fait que difforme, l'éducation le rendit ridicule.
La désaffection de sa famille s'en accrut d'autant, car il devenait de plus en plus pour elle un objet d'embarras, de honte et de désappointement. Sa mère seule aurait pu lui pardonner sa laideur à force de le voir souffrir, car le cœur d'une mère est comme celui de Dieu, et pour lui toutes les indignités sont rachetées par les larmes ; mais la mère de Henri était morte
peu (Tonnées après lo noissonce de cet enfant. Il ne lui restait donc désormais aucun refuge. Son père, homme probe, mais dur, avait arrangé l'avenir pour un fils valide qui pourrait continuer ses affaires ; la naissance du bossu dérangeait tous ses plans. S'il s'était résigné à ce malheur, c'était par la pensée qu'il mourrait bientôt, et maintenant voilà que le malheureux s'entêtait à vivre, inutile à tous, incapable de travail, et toujours là sous les yeux de son p^re, comme le souvenir vivant d'une cruelle déception.
Cette situation serait sans doute devenue la cause de souffrances intolérables pour Henri, si la mort de son père n'était survenue ; mais en le délivrant d'une persécution barbare, cette mort le laissait complètement sans ressources. Ce fut à cette époque que Victorine le connut. Il était, par sa mère, l'un des plus proches parents du conseiller Marcel, et, à ce titre, la légataire songea à le dédommager du tort que lui avait fait le testament du défunt. Elle voulut le voir, et le vague intérêt qu'elle avait éprouvé dès l'abord pour sa position, se changea bientôt en une compassion tendre et profonde. Au milieu du mépris poli dont le monde l'entourait, Victorine éprouva une inexprimable joie à pouvoir entreprendre quelque chose
d'utile et de bon. Le bien apporte toujours avec lui sa jouissance ; mais il a, pour ceux qui n'en ont point l'habitude, une saveur plus neuve et plus enivrante. Madame Marcel poursuivit son généreux projet avec cette ardeur infatigable que donne un premier élan du cœur. Elle fut pour Henri la mère qu'il n'avait jamais eue ; elle l'environna de caresses, d'aisances et de soins. Elle l'aima d'abord pour'faire du bien, puis elle l'aima davantage pour le bien qu'elle lui avait fait.
Le pauvre enfant fut tout étourdi d'un tel changement ; il lui sembla qu'il était mort, puis qu'il était revenu à la vie dans le paradis dont sa nourrice lui avait parlé si souvent ! Cependant peu à peu il reprit ses sens, se désaccoutuma du passé, et put comprendre que vivre ce n'était pas souffrir. Longtemps fermé, son cœur s'entr'ouvrit sous un rayon d'amour. Son enfance, qu'avaient prolongée les souffrances physiques et la dureté de ceux qui l'avaient élevé (car il avait seize ans) prit fin aussitôt qu'il eut changé de situation. Le bonheur lui donna de l'intelligence; son âme et son corps se développèrent magiquement dans la chaude atmosphère qu'il venait de trouver ; mais tout ce développement tourna au profit de la reconnaissance, On eût dit qu'il ne se hâtait de devenir un
UN DERNIER AMOUR. \ri\
homme, qu'afin de pouvoir donner des preuves irrésistibles de son affection et de son dévouement.
Le culte presque fanatique qu'il avait voué à Victorine ne fit que s' accroître avec l'âge ; celle-ci, de son côté, s'en rendit digne en remplissant jusqu'au bout la tâche qu'elle s'était imposée. L'instruction de Henri avait été fort négligée, elle lui donna les maîtres les plus habiles, et, grâce à leurs leçons et à son zèle, il compléta en quatre ans les études qu'on n'achève habituellementqu'en neuf années. Victorine le plaça alors dans une maison de commerce, où elle prit un intérêt en son nom. L'association prospéra, et, au bout de quelques années, Henri se trouva à l'abri des chances de l'avenir.
Mais tandis que tout lui réussissait ainsi, une circonstance survint qui dérangea la position morale de sa bienfaitrice et compromit gravement son bonheur. Cette circonstance fut la liaison de Victorine avec M. Edmond Marzoi.
Edmond Marzoi, était un jeune médecin dont la réputation avait grandi subitement, à la suite d'un concours qui lui valut l'agrégation à la Faculté de Paris, et de deux ou troiscures merveilleuses qui avaient révélé son habileté. Inconnu quelques mois auparavant, il prit
place tout à coup parmi les illustrations de l'époque, et sembla même vouloir les effacer. Il avait en sa faveur la jeunesse, et cette première bienveillance qui accueille les gloires nouvelles, par cela seul qu'elles ne font point encore ombrage, et que la jalousie peut s'en emparer comme d'une arme contre les gloires anciennes. Il obtint ce succès, si commun en France, qui conduit un homme à la célébrité sans qu'il ait d'autre peine que de s'y laisser porter, et dont le nom même exprime cette espèce d'entraînement facile et doux d'une destinée favorisée qui navigue à pleines voiles, ainsi qu'un navire sur les flots : Edmond Marzoi eut la rogne. Victorine ne le connaissait pas, mais elle entendait son nom et ses talents vantés partout; or il est rare que l'objet tant loué ne nous devienne pas d'avance agréable ou répulsif. Fatiguée de ce concert d'éloges, la jeune femme s'en impatienta ; elle se révolta contre une admiration que le consentement unanime semblait lui imposer, et M. Marzoi lui devint insupportable, uniquement parce que son apologie était le lieu commun à la mode. Elle se déclara ainsi, d'abord par caprice, l'ennemie du jeune médecin, puis la discussion l'affermit dans sa malveillance et le lui fît prendre en haine.
UN DERNIER AMUHI. 143
Comme la plupart des femmes mondaines dont le cœur a conservé quelque chose d'élevé, Victorme était bienfaisante. Elle aimait à satisfaire, dans les courts dévouements de la cnarité, les inclinations naturelles à son âme, et à retrouver ainsi, par instants, au milieu de sa vie factice et déchue, des réminiscences de vertu. Aussi ses matinées étaient-elles souvent employées à visiter de pauvres mansardes et à porter des consolations à des malades indigents. Ce fut près du lit d'un de ces derniers qu'elle rencontra pour la première fois M. Marzoi, Sans l'avoir jamais vu, elle s'était fait d'avance son portrait. Un homme dont on pariait tant ne pouvait être que vain, froid et dédaigneux. Elle n'eut donc garde de deviner l'illustre professeur dans le jeune homme modeste qu'elle avait sous les yeux, et quand celui-ci se fit connaître, elle crut d'abord qu'une ressemblance de nom l'abusait; mais lorsqu'elle eut acquis la certitude que le jeune médecin, pris par elle pour un débutant obscur, était bien M. Marzoi, son étonnemen(. fit place au regret et à la confusion- Elle se reprocha ses jugements téméraires, %sa malveillance irréfléchie, et, par une réaction facile à comprendre, ses préventions défavorables se transformèrent à l'instant en une vive sympathie. Elle
se crut obligée d'expier l'injustice de son hostilité passée par l'excès de son enthousiasme présent et elle intéressa son équité à sa nouvelle admiration.
La rencontre fortuite qu'elle avait faite de M. Marzoi près du lit d'un malheureux, devint ainsi la cause d'une liaison qui prit bientôt tous Jes caractères d'une passion violente. Le jeune médecin la partagea, mais seulement après l'avoir inspirée. Son amour naquit par la contagion de l'amour de Victorine ; il ne le créa point, il s'y laissa aller. Aussi cet attachement fut-il, de sa part, sans aveuglement. 11 n'y trouva ni troubles, ni déchirements, ni palpitations, ni aucune de ces tortures alléchantes que les cœurs bien épris aiment presqu'autant que leurs joies. II ne restait point chez lui assez de place pour tant d'amour. Depuis longtemps son cœur s'était fondu dans son intelligence. Sa maîtresse première et adorée, c'était la science! il l'embrassait avec délire, avec jalousie; il lui avait donné toutes ses exaltations, toutes ses fièvres, toutes ses avidités. L'amour pour une femme ne pouvait être auprès de cet amour que l'affection d'un frère comparée à une affection d'amant.
Victorine, au contraire, aborda ce nouveau sentiment avec emportement. Les liaisons passagères
ON DEUN 1KB AMOUR. 1 45
qu'elle avait formées jusqu'alors avaient laissé son âme desintéressée. C'était la première fois qu'elle était touchée, et qu'elle se sentait prise à un lien qui eût un point d'attache au dedans. Ce n'était plus en effet un de ces amours fugitifs de la jeunesse, fleurs parfumées que pousse alors le cœur trop plein de sève, et qui s'épanouissent, tombent et renaissent tour à tour. Victorine touchait à l'âge où les floraisons de l'âme sont achevées, et où le fruit déjà formé mûrit à la flamme des passions. Sa marche irrégulière et folle à travers la \ie l'avait préparée à un attachement sérieux, bien mieux que n'aurait pu le faire une existence paisible. Elle arrivait brûlée par le soleil, couverte de poussière et fatiguée, devant un oasis plein d'ombre, de gazouillement, de verdure, et cette vue devait réveiller chez elle, plus que chez aucune autre, d'irrésistibles désirs. Elle subissait une crise semblable à celle qui l'avait faite femme par les sens ; elle se faisait femme par le cœur, et c'était la puberté de l'âme qui venait de se déclarer chez elle.
Son amour eut donc toute la frénésie d'une première passion, avec la ténacité invincible d'un dernier attachement. Les imparfaites voluptés qu'elle avait connues jusqu'alors n'avaient fait qu'éveiller ses curiosi-
Hô HISTOIRES D'AUTREFOIS.
tés, aiguillonner ses ardeurs. Mais, quand elle eût senti les enivrements de la possession complète, elle se laissa emporter avec une fureur insensée à ces bonheurs ignorés; et, comme Cortès brûlant ses vaisseaux en mettant le pied sur la terre d'or, elle brûla le reste de sa vie, se condamnant à mourir sur le rivage nouveau qu'elle venait de découvrir.
11 était difficile qu'une passion poussée si loin s'accommodât du demi-amour qui lui était offert en retour. Victorine se montra chaque jour plus exigente, plus impérieuse, plus jalouse, et Edmond Marzoi en fut bientôt fatigué. Toutes ces agitations dérangeaient ses études et troublaient le calme nécessaire à son esprit. Les querelles se multiplièrent et amenèrent des brouilleries qui refroidirent de plus en plus le jeune médecin ; par suite, ses visites devinrent plus rares et finirent par cesser entièrement. Les choses en étaient à ce point au moment où nous avons pris notre récit. Depuis quelque temps, Victorine semblait abandonnée, et les lettres qu'elle avait écrites étaient restées sans réponse. La veille seulement, ennuyé sans doute de ces messages, M. Marzoi avait dit au porteur qu'il verrait madame Marcel dans la journée ; mais la journée était presque achevée, et il n'avait point paru.
Nous avons laissé, à la fin du premier chapitre, Henri Richomme dans le salon de madame Marcel, les yeux fixés sur une lettre oubliée par celle-ci dans sa fuite. 11 y avait déjà longtemps qu'il était plongé dans sa méditation mélancolique, lorsque la porte s'ouvrit brusquement. Il tourna la tête.
— M. Marzoi ! dit-il en se levant.
Il eût été difficile de savoir s'il y avait, dans la manière dont ce nom avait été prononcé, de la douleur ou de la joie, du désappointement ou de la reconnaissance. Le médecin, du reste, ne parut pas avoir remarqué l'anxiété confuse avec laquelle il avait été nommé. Il s'avança vers le bossu, le salua familièrement et s'assit à ses côtés. Tous deux restèrent un instant sans parler, éprouvant l'embarras de deux per-
sonnes qui n'ont qu'un sujet commun d'entretien et qui ne veulent pas l'aborder.
Marzoi se remit le premier et parut se décider.
— J'espérais trouver ici votre cousine, dit-il. Henri baissa les yeux, comme si ces mots eussent
touché à quelque pensée gênante ; il répondit pourtant d'une voix assez basse :
— Je la crois sortie.
Il y eut une pause.
— Elle m'avait écrit qu'elle était indisposée, reprit le docteur avec une sorte de mécontentement ; je vois que je m'étais alarmé à tort.
Henri respira plus difficilement et resta les yeux baissés.
— Ma cousine ne vous en a point imposé, dit-il rapidement; elle souffre beaucoup et elle a besoin de vous voir.
Il s'arrêta un moment, parut faire un effort, et ajouta :
— Vous êtes trop dur avec elle, Monsieur ; vous la tuerez.
M. Marzoi se recula, surpris d'un reproche aussi direct, et qui se rapportait aussi clairement à sa liaison avec madame Marcel. Il n'avait jamais pensé que cette
liaison fût un mystère pour le bossu, mais jusqu'alors celui-ci avait affecté à cet égard l'ignorance qu'un fils respectueux aurait pu feindre pour les fautes d'une mère. Edmond fut donc entièrement pris au dépourvu, et ce fut avec un manque évident d'à-propos et de sang-froid qu'il répondit :
— Je ne croyais pas exercer tant d'influence sur la santé de madame Marcel.
Henri releva la tête brusquement. Le mensonge contenu dans la réponse gauchement évasive du médecin, sembla lui remuer le cœur. Un éclair partit de ses yeux, ses lèvres s'entr' ouvrirent... ; mais il comprima presque aussitôt ce mouvement, et dit d'un ton contenu :
— Vous savez pourquoi elle souffre j vous seul pouvez la guérir.
— Ma science est au service de madame Marcel, répondit Marzoi, toujours désireux d'éluder le véritable sens des paroles de Henri.
Mais, comme tous les gens timides, celui-ci s'était enhardi une fois le premier mot prononcé. L'espèce d'affectation avec laquelle le médecin évitait une explication l'animait d'ailleurs en l'irritant. 11 s'approcha d'Edmond et posant sur son bras avec une sorte d'autorité sa main frêle et pâle ;
— M. Marzoi, dit-il, je vous parle sérieusement; entendons-nous, je vous en prie. J'aurais voulu me taire sur ce sujet, mais un plus long silence m'est impossible : Ma cousine ne peut supporter votre abandon. Vous l'avez habituée à votre présence, à votre voix, à votre amour ; si vous lui relirez tout cela, ce sera comme si vous lui ôtiez l'air et le soleil. On n'est pas maître d'oublier, Monsieur, croyez-moi ; c'est une maladie dont il faut avoir pitié. Vous ne délaisseriez pas un mourant, parce qu'il vous aurait querellé dans le délire; ne soyez pas plus sévère avec Victorine. Je vous parle avec calme, monsieur ; je ne veux ni vous déplaire, ni vous irriter ; je veux seulement que vous ne punissiez pas madame Marcelle de vous trop aimer.
Marzoi fit un geste peiné et, étendant la main vers le bossu :
— Ecoutez-moi, répondit-il ; je ne suis ni un séducteur, ni un fat ; ce qui s'est passé sera pour moi un chagrin éternel. Si je me suis éloigné d'ici, c'est qu'on m'y a forcé ; je suis parti, parce que je ne pouvais rien pour le bonheur de Victorine et parce que chacune de nos entrevues était une occasion de brouillerie et de désespoir. J'ai agi pour cette liaison comme je l'aurais fait pour un mariage régulier ; madame Marcel m'a
UN DERKIËR AMOUR. 15!
forcé au divorce par 6es tyraniques prétentions.
— Elle vous aimait tant !
— Ah! monsieur, vous ne savez pas ce que Ton souffre à être tant aimé. Je n'accuse pas Victorine, je sais qu'elle a souffert autant que moi ; mais nous ne pouvons nous entendre } elle me l'a dit mille fois ; pourquoi vouloir, dès lors, prolonger une liaison qui la rendra malheureuse elle-même ?
— C'est qu'elle aime pour aimer, et non pour être heureuse, répondit Henri en secouant la tête; croyezvous, monsieur, que le cœur fasse ses affaires avec la régularité d'un marchand, et ne donne l'amour qu'en échange du bonheur ?
— A quoi sert d'aimer, alors?
— A quoi sert de vivre?
— J'entends la vie moins poétiquement sans doute; mais quand j'ai aimé, c'était dans l'espoir d'être heureux.
— C'est-à-dire que vous placiez un sentiment à intérêt, et que votre cœur faisait l'usure.
— Soit, monsieur. Toujours est-il que j'avais conçu une espérance, et qu'elle a été déçue. J'aurais pu m'en consoler, peut-être, si j'avais vu que je souffrais seul, mais il n'en a point été ainsi ; je me suis aperçu
alors que nous nous étions trompés tous les deux.
— Ah! c'était trop tard, monsieur, trop tard, s'écria Henri ; avez-vous donc cru qu'on pouvait ainsi essayer l'amour. Vous avez attiré un cœur sur le vôtre, et maintenant, parce qu'il bat trop fort, vous voulez le repousser!
— Je n'ai point cherché cet attachement, dit vivement Marzoi ; il est venu à moi sans que je le désirasse, et je l'ai accepté avec plus de regret que d'em pressement. 11 dérangeait les affections de toute ma vie , il troublait le calme de mes études ; il est entré dans mon sanctuaire comme un profane, et, je n'ai point eu le courage de l'en chasser, parce qu'il pleurait. Depuis deux ans, j'éprouve les remords de cette faiblesse , je puis vous paraître ridicule en cela , monsieur \ mais je crois avoir une autre mission à remplir que d'essuyer les pleurs d'une femme. Depuis deux ans, je dépense mes jours au milieu de débats puérils, vivant pour moi seul et inutile à tous. Cette vie est mauvaise et coupable. L'homme n'a pas été créé pour lui-même, il a été créé pour l'humanité. Cet amour égoïste dans lequel je me suis isolé, n'est autre chose qu'un suicide hypocrite, au moyen duquel nous désertons les rangs des travailleurs. Je ne puis continuer
dans cette voie, j'ai des engagements pris avec la science, et je veux les remplir.
Il se leva à ces mots, comme si les pensées qu'il venait d'exprimer l'eussent animé et il se mit à parcourir le salon à grands pas. Henri avait écouté avec une impatience mal déguisée, et il était aisé de voir que ce qu'avait dit M. Marzoi, heurtait toutes ses sympathies. Ces deux hommes venaient de se placer, par hasard, sur un terrain où ils devaient être ennemis. C'était l'intelligence et le cœur face à face et se déclarant la guerre.
Ce fut donc avec une amertume irritée que Henri lui répondit :
— Je comprends que l'on consume avec bonheur sa vie pour arriver, par la route delà science, à l'un de ces buts éclatants que le génie atteint une fois par siècle : la certitude d'un doute ! Les poésies du cœur, les enivrements de l'amour et les larmes d'une femme qui prie, sont en effet bien peu de chose en comparaison !
— Ce n'est point à un doute que je marche, s'écria Marzoi en s'arrêtant au milieu du salon ; c'est à une solution définitive et complète. Voyez-vous, ajouta-t-il en posant un doigt sur son front, j'ai là une idée, une idée qui peut me conduire à deviner comment on vit!
Il s'agit de savoir seulement si l'homme n'est pas un composé de piles voltaïques et si la vie n'est pas tout simplement un mélange d'électricités différentes.
— Cela pourra-t-il vous servir à faire revivre ceux que votre abandon aura tués ? demanda Henri amèrement.
Le docteur fit un geste d'impatience.
— Nous ne nous entendons pas, murmura-t-il, en saisissant son chapeau pour sortir.
Ce mouvement sembla rappeler au bossu l'objet de ses explications. Il s'avança vivement vers Marzoi et lui dit :
— Pardon, vous reviendrez, n'est-ce pas? Mais le docteur était piqué.
— Je ne sais, j'ai beaucoup d'occupations.
— Ah î Monsieur, s'écria Henri avec tristesse, je ne puis croire que vous teniez plus à deviner pourquoi l'on vit qu'à empêcher quelqu'un de mourir!
Marzoi haussa les épaules.
— Madame Marcel a de l'expérience, dit-il, et ne mourra pas pour si peu.
Ce mot cruel était à peine prononcé qu'il le regretta, mais il était trop tard.
Henri fit un pas en arrière en fermant les poings et
ses lèvres frémirent; mais avant qu'il eût prononcé une seule parole, la porte du salon s'ouvrit d'un seul coup et Victorine parut, debout sur le seuil de sa chambre. Elle était pâle comme une morte, et son bras droit était étendu devant elle comme si elle eût voulu chercher un appui. Elle s'avança en chancelant dans le salon, s'arrêta devant les deux jeunes gens, et semblant Caire un effort surhumain, elle dit d'une voix creuse :
— Henri...
Le bossu la regarda et parut comprendre, car il baissa la tête avec résignation, la salua et sortit à pas lents.
Marzoi était resté stupéfait à la même place. Victorine alla jusqu'au canapé dont elle chercha le dossier à tâtons et où elle s'assit comme un fantôme.
— J'ai tout entendu, murmura-t-elle.
Marzoi hésita un instant
— Un moment de dépit m'a emporté, dit-il enfin d'une voix basse et altérée; je me repens vivement d'une parole imprudente qui ne rendait pas ma pensée.
Victorine, toujours glacée et pâle, fit un geste de la main comme pour lui imposer silence.
— J'ai tout entendu, répéta-t-elle ; je vous remercie, maintenant je sais ce que je dois espérer.
i56 HISTOIRES D'AUTREFOIS.
Elle baissa son visage dans ses mains et resta un moment ainsi ; puis, relevant la tète, elle continua du même ton lent et morne, comme si elle se fût parlé à elle même :
— Pourquoi me plaindrais-je ? cela ne doit-il pas être ainsi? on se fait aimer d'une femme en se montrant grand, bon, noble à ses yeux ; on l'adore comme une divinité, on l'enivre, on la rend folle ; puis, quand le dégoût vient, on cherche dans sa vie s'il n'y a pas quelque souillure que les larmes n'auront pu effacer et quand on l'a trouvée, on s'en empare comme d'un trésor, on le lui reproche avec un joyeux orgueuil, et on s'éloigne dédaigneusement en lui ietant au visage la boue du passé.
Elle se tut un instant, puis reprit avec plus de vivacité :
— Peut-être, pourtant, cette femme s'est bien repentie, a bien pleuré ! Mais qu'importe! ceux qui n'aiment plus ne croient ni aux pleurs ni aux repentirs. D'ailleurs on est si fort contre celle qui a failli ! On la tient par sa faute comme un esclave par sa chaîne, et si elle pleure trop haut, si elle se plaint, on lui enfonce froidement un souvenir dans le cœur, et alors il faut bien qu'elle baisse les yeux et qu'elle se taise! Oh !
je comprends, je comprends, cela doit être ainsi. Madame Marcel se cacha encore le visage; tout son corps tremblait. Marzoi s'approcha d'elle et lui dit d'une voix très-émue:
— De grâce! pardonnez-moi, Victorine; j'ai eu tort. Vous me voyez navré du mal que je vous ai fait.
— Allons donc! Monsieur, est-ce qu'une femme comme moi mérite de la pitié ? est-ce qu'une femme comme moi peut souffrir ?
— Victorine!...
— C'est ma faute, d'ailleurs; pourquoi vous ai-je aimé ? Vous ne me le demandiez pas ; vous m'avez prise pour maîtresse par compassion, parce que je pleurais; vous venez de le dire. Vos joies, vos protestations, vos caresses, tout ce qui m'a rendue heureuse, ce n'étaient que des aumônes ! ... Et j'oserais me plaindre, moi, quand vous avez eu la générosité de me tromper ainsi deux ans! oh ! je serais bien ingrate !...
— Victorine, sur mon honneur, je vous ai aimée, véritablement aimée...
— Mensonge!
— Je vous ai aimée, mais nos deux natures se repoussaient, vous avez pu le voir vous-même ; nous
espérions être heureux ; l'expérience nous a cruellement désabusés.
— Dne expérience, s'écria madame Marcel, en frappant ses mains l'une contre l'autre avec démence; ah ! c'est bien cela, Monsieur ! vous avez voulu faire une expérience sur un cœur ! vous y avez enfoncé l'amour comme un scalpel dans un membre malade ; et après l'avoir retourné dans la plaie, vous l'en retirez tranquillement, en disant: Je me suis trompé! sans vous inquiéter si la vie ne va pas sortir par la blessure que vous avez faite.
— Par grâce!...
— Mais non , folle que je suis , vous ne craignez point cela; vous me connaissez trop bien-, une femme comme moi a de l'expérience et ne meurt pas pour si
peu.
— Au nom du ciel ! s'écria Marzoi avec un geste de désespoir ; assez, Victorine, assez !
Mais elle n'entendait plus ; l'œil hagard, elle continua avec un sourire livide :
— Voyez pourtant, les hasards sont heureux î 11 y a des gens qui vous aiment trop pour vous dire en face ce qu'ils pensent de vous; ils gardent ces confidences pour les autres, quand ils vous croient loin; alors il
suffit que vous surveniez, que le désir vous prenne d'écouter la voix aimée, et une porte entr'ouverte vous fait mieux connaître une âme en quelques minutes que deux années d'intimité et d'amour.
Puis, comme si elle eût cédé à un transport d'indignation ; elle se leva en s'écriant ;
— Ah! c'est bien lâche! insulter une femme parce qu'elle est perdue, une femme qui n'est point là, une femme qui vous aime ; quand elle est seule, qu'elle ne peut se venger ; la tuer à terre ! ah ! c'est lâche i c'est lâche ! c'est lâche !
— Madame . s'écria Marzoi, nous ne nous reverrons jamais. Adieu! v
Victorine tressaillit et resta immobile. Ces mots et le mouvement du médecin semblèrent abattre subite < ment sa colère.
— Edmond ! cria-t-elle au moment où celui-ci ouvrait la porte du salon.
L'accent avec lequel ce mot avait été prononcé, fut tel que Marzoi s'arrêta.
— Que voulez vous ? demanda-t-il sans se détourner.
— Edmond ! répéta îa même voix et cette fois , le médecin ne put s'empêcher de lever les yeux ; Victo-
460 I11ST01IIES d'autrefois.
rine était devant lui, droite, les bras étendus, effrayante de douleur.
— Que me voulez-vous? demanda-t-il plus bas en détournant la tête.
La jeune femme porta ses deux mains à son front , puis à son cœur; elle regarda autour d'elle avec égarement.
— Mon Dieu ! qu'ai-je donc dit? s'écria- t-eile, mais je suis folle ! je suis folle !
Elle se laissa tomber à genoux en sanglottant.
— Edmond, je n'ai rien dit, je n'ai rien voulu dire ; reste, oh ! mon Dieu ! ne t'en va pas î Edmond , tu vois bien que je suis une pauvre insensée, tu vois bien que je me repens, que je pleure, que je te demande pardon , pardon ! pardon !
Elle embrassait les genoux de son amant.
— Oh ! je t'en conjure , parle-moi, regarde-moi ; je te dis que je suis folle ; on a pitié d'une folle. Dismoi que tu ne t'en iras pas. Ecoute , je ferai tout ce que tu exigeras , je ne me plaindrai plus , je ne me mettrai plus en colère, je serai gaie. Mon Dieu î mon Dieu! il détourne la tête encore! Edmond, mais que veux-tu? dis-moi ! j'obéirai à tout; je ne mérite pas ton amour, c'est vrai ; mais je t'aime tant, j'ai tant be-
soin de toi ; si tu ne peux pas m'aimer , eh bien ! ne m'aime pas, mais garde-moi comme une malheureuse que tu viendras voir à tes moments perdus. Tout, tout ce que tu voudras, pourvu que je te garde. Oh ! mais réponds-moi donc ! es-tu encore irrité ? maudis-moi alors, frappe-moi, écrase-moi sous tes pieds, mais parle-moi , dis mon nom, Edmond ! mon Emond ! ah ! tu pleures, tu me pardonnes, et tu reviendras, n'est-ce pas que tu reviendras ?
— Je reviendrai, dit Marzoi, en laissant tomber ses bras sur les épaules de Yictorine avec un accablement triste et attendri.
Elle saisit ses deux mains et les couvrit de baisers.
— Tu es un ange ! dit-elle.
Marzoi passa le reste du jour avec madame Marcel ; mais, malgré les élans de tendresse de celle-ci, il ne put retrouver près d'elle ses transports d'autrefois. Hélas ! le fiel de la colère et de la jalousie était tombé dans cet amour, et en avait à jamais empoisonné la douceur. C'était désormais une de ces affections dévastées, stériles pour toute volupté et où ne peuvent plus éclore que la défiance et le regret.
La réconciliation de Victorine et de Marzoi fut de peu de durée. Sans en venir à une rupture ouverte, Marzoi recommença à négliger madame Marcel, et s'occupa presque exclusivement de ses études commencées. Nous l'avons déjà dit, c'était un de ces esprits lumineux, hardis, aventureux, qui ne peuvent jamais jeter l'ancre dans le domaine du connu, et qui, les yeux sur les étoiles, naviguent sans cesse vers une nouvelle Amérique intellectuelle; véritables poètes qui marchent l'œil inspiré et l'enthousiasme au cœur, au milieu de la mystérieuse nature, interrogeant les lois éternelles, écoutant les voix cachées, et cherchant à noter quelques traits de l'harmonie universelle.
En se livrant à desrecherr^es sur le fluide nerveux, Marzoi avait découvert que l'emploi d'agents électriques pro duisait sur un organe malade une action aussi
étendue que la maladie elle-même, et, il en avait conclu que celle-ci pourrait bien n'être, en définitive, qu'un dérangement dans l'équilibre des électricités humaines. Il avait trouvé dans ses expériences que deux liquides différents, placés dans un même tube, formaient une pile, un élément galvanique, et pouvaient réagir l'un sur l'autre pour se décomposer, lorsqu'ils sont unis par un corps conducteur. Cette découverte lui avait fait penser que du sang artériel et du sang veineux en contact pouvaient réagir également l'un sur l'autre, et qu'il en pouvait résulter des sécrétions, des productions de chaleur, enfin tous les phénomènes ordinaires de la vie. 11 cherchait maintenant à éclaircir ses idées, à les compléter, et quoique rien de définitif ne lui eût encore apparu, il lui semblait cependant entrevoir vaguement dans ces phénomènes quelque grande loi de l'existence universelle que Ton devait découvrirun jour et vers laquelle poussaienttous les progrès scientifiques de l'époque. Aussi la préoccupation de cette recherche l'absorba-t-elle bientôt entièrement et le détourna-t-elle de toute autre pensée. Il en vint à perdre l'attention pour tout ce qui ne se rapportait pas directement à ses observations. Chaque fait passait au creuset de son idée fixe, et
insensiblement sa vaste intelligence se rapetissa ainsi au rôle d'une éprouvette dans laquelle tout venait se soumettre à une expérience inévitable. Pour concentrer ses forces autour d'une idée, Marzoi retira la vie du reste de son âme et y laissa tout tomber en ruines. Son horizon borné ne lui montra plus ce qu'il voyait autrefois. 11 cessa d'abord de s'intéresser à ce qui ne rentrait pas dans ses études, puis bientôt il cessa de le comprendre. Enfin il déserta insensiblement ses souvenirs et devint chaque jour moins intelligent de ce monde du cœur, dont il n'avait jamais, du reste, connu que les abords.
Par suite d'un phénomène moral , bizarre , mais souvent observé , l'amour de madame Marcel paraissait croître à mesure que celui du médecin s'éteignait. Plus la préoccupation de ce dernier devenait distraite et indifférente , plus la passion de sa maitresse se montrait ardente dans ses poursuites , importune à demander du retour. Victorine s'acharnait à une tache impossible, comme si elle y eût été forcée par quelque loi fatale, et, semblable aux Danaïdes, elle ne cessait de verser ses larmes, ses prières, son amour dans ce cœur sans fond où rien ne restait.
Du reste, si elle ne s'aveuglait pas sur la froideur
de son amant, elle en méconnaissait complètement la véritable cause. La science ne lui avait jamais semblé que le prétexte de l'abandon dont elle souffrait, et elle n'en avait toujours cherché le motif réel que dans un nouvel amour d'Edmond. Rien n'avait pu la dissuader à cet égard. 11 est des entraînements tellement étrangers à certaines natures que l'évidence même ne peut les convaincre de leur réalité et qu'elles refusent d'y croire par la seule raison qu'elles ne peuvent les éprouver. Madame Marcel , livrée à toutes les tortures d'une vague jalousie, s'épuisa donc en perquisitions infructueuses pour en découvrir l'objet. Sa passion lui apprit la patience, elle essuya ses yeux, tranquillisa son âme pour mieux voir , et se mit à épier son malheur avec une ténacité minutieuse, prévoyante et sagace. Rien ne lui coûta pour parvenir à son but. Après avoir tout essayé, elle eut recours à l'espionnage, elle se fit rendre compte jour par jour, des démarches de Marzoi. Ce moyen parut enfin lui réussir. Un soir qu'elle se trouvait seule, assise sur sa causeuse, feuilletant avec distraction un roman nouveau, la vieille nourrice, qui était la confidente de ses peines, entra doucement avec un air joyeux et empressé.
— Madame, dit-elle à voix basse, je sais du nouveau.
i6ti* HISTOIRES D'AUTREFOIS.
Victorine se détourna vivement.
— Qu'est-ce, Catherine, qu'as-tu appris? demanda-t-elle.
— Je sais où il passe ses soirées.
— Où donc?
— Rue de Sorbonne , dans une maison à cinq étages, près la rue des Mathurins.
— Et qu'y va-t-il faire?
— Ah voilà ! j'ai pris des informations ; il parait qu'il soigne une vieille dame qui loge au quatrième et qui est malade depuis longtemps.
— Et que me fait cela , nourrice ? ce n'est pas la liste de ses malades que je veux avoir.
— Attendez, attendez donc un peu, maîtresse ; on dit aussi que la vieille dame à une nièce qui est lingère.
Victorine tressaillit et se redressa.
— Une nièce, dit-elle vivement , jeune?
— Toute jeune.
— Et jolie ?
— Un beau brin de fille, à ce que dit la fruitière.
— Et y va-t-il tous les soirs ?
— Tous les soirs, à pied ; son cabriolet vient le prendre plus tard chez ses connaissances, là où il va unir la soirée.
Ce rapport leva tous les doutes de Victorine ; l'infidélité d'Edmond lui parut prouvée; tout s'expliquait clairement pour elle. La vieille femme que Marzoi allait soigner n'était évidemment qu'un prétexte ; sans cela, pourquoi ce mystère dont il s'entourait? Pourquoi cette précaution de n'aller qu'à pied, le soir, clandestinement ? Puis une visite de médecin ne dure pas deux heures ; il était clair que Marzoi venait pour la jeune, ouvrière, c'était pour elle que Victorine avait été délaissée.
Une fois cette idée adoptée, madame Marcel l'embrassa avec une sorte de joie furieuse. Jusqu'alors elle n'avait pu s'en prendre à personne de ses souffrances, il lui avait fallu s'irriter à vide, et son désespoir avait insensiblement dégénéré en un abattement sans résignation ; mais ce qu'elle venait de découvrir la ranima en donnant nn objet à sa colère. Ses vagues soupçons prenaient enfin une forme et un nom ; elle pouvait enfin consoler sa douleur par une haine ; elle avait une ennemie !
Sa décision fut prise à l'instant, avec cette audace :pontanéc et sans délibération qu'inspirent les grandes circonstances -, elle résolut de connaître la jeune fille de la rue de Sorboime, et de voir par ses veux ce
qu'elle avait à craindre d'une pareille rivale. Sans attendre au lendemain et quoiqu'il fût déjà tard, elle sortit seule de l'hôtel, et s'achemina, cachée sous son voile, vers la maison indiquée. Les femmes qui n'ont jamais parcouru le soir, à pied, certaines rues de Paris, ne connaissent que le moins curieux des deux mondes qui composent la grande ville. Aussitôt que l'ombre a couvert la cité et que le brouillard malsain qui l'enveloppe chaque nuit, s'est abattu sur ses rues fétides, on y voit paraitre une population étrange et sans nom que l'on n'a vue nulle part ailleurs. Ce sont des hommes à figure terreuse, aux vêtements déformés, qui semblent marcher sans but et qui s'arrêtent sans cause ; des femmes échevelées qui se promènent dans le ruisseau en souliers de satin ; des vieilles hideuses qui vous appellent tout bas et des enfants hâves qui vous murmurent à l'oreille des mots horribles qui n'appartiennent à aucune langue. Tout cela vient je ne sais d'où», on les voit sortir de terre, s'élever derrière les bornes des carrefours, poindre de chaque entrée ténébreuse : on dirait ces larves sorties de terre après une pluie d'orage et dont la multitude immonde envahit nos jardins. Cela marche, s'agite et grouille dans la fange au milieu d'une atmosphère infecte d'hydrogène,
et l'on entend monter de cet amas sordide et vivant je ne sais quel rauque grognement de joie. On sent qu'il s'en exhale comme une odeur de vice qui prend au cœur t
C'était la première fois que madame Marcel se hasardait de nuit et seule dans les rues mal hantées. Malgré ses préoccupations, elle fut singulièrement saisie lorsqu'elle se trouva isolée au milieu de cette foule inconnue. Deux ou trois fois, en voyant des figures équivoques s'approcher, elle douhla le pas avec effroi. Cependant, loin d'être ahaltue par les frissons de terreur, sa résolution s'en augmentait. Plus sa démarche lui paraissait hardie et nouvelle, plus elle convenait à son exaltation* elle y tenait d'autant plus qu'elle lui coûtait davantage ; le danger l'animait tout en la remuant, et la fièvre nerveuse que lui donnait l'inquiétude accroissait la fièvre de son âme ; elle éprouvait quelque chose de ce que doit éprouver l'homme qui marche pour la première fois au milieu des balles ennemies, ému, troublé, mais l'œil sur son drapeau et résolu, s'il le faut, à bien mourir.
Ces tressaillements ne la détournèrent donc pas
d'un seul pas. Elle finit par maîtriser sa peur, et quand
elle arriva rue de Sorbonne, sa résolution s'était ac-
crue au point de lui rendre tout facile. Elle reconnut la maison qui lui avait été désignée avec cette lucidité rapide que donne l'exaltation extrême, monta au quatrième, sans réflexion et sans crainte , comme si elle fût venue pour une visite ordinaire, et entra hardiment.
Elle se trouva dans une chambre sans lumière ; mais au fond une porte mal fermée permettait d'apercevoir une seconde pièce éclairée. Yictorine se dirigea à tâtons de ce côté, frappa, et ne recevant pas de réponse, elle poussa la porte en s'arrêtant sur le seuil. Cette seconde chambre était vide comme la première. Une chandelle, plantée dans une bouteille et posée sur une chaise dépaillée, permettait seulement d'en apercevoir la malpropreté et le désordre. Dans un coin, on voyait jeté? pêle-môle divers ustensiles de cuisine; un pain était déposé sur la cheminée entre des chandelles et des brosses à cirage, tandis que le lit, sans rideaux, encore couvert d'assiettes ébréchées et de verres crasseux semblait avoir servi de table à manger.
Au fond, sur une vieille commode à garnitures de cuivre, Victorine remarqua une machine électrique, des bouteilles de Leyde et plusieurs autres instrumente de physique dont elle ignorait l'usage.
UN DfcllM^i* ^4iûUiL.
Pendant qu'elle examinait avec surprise cet étrange capharncmm, un grognement plaintif se fit entendre près d'elle. Elle se retourna, et un objet qu elle n'avait pas remarqué jusqu'alors frappa ses regards.
Sur un vieux fauteuil de paille, caché par l'ombre que projetait le pied du lit, s'agitait je ne sais quoi de confus, que l'on pouvait prendre, au premier aspect, pour un amas de guenilles souillées. Mais en regardant avec plus d'attention, on distinguait comme une forme humaine , quelque chose d'animé impossible à définir. Du reste, l'incertitude de madame Marcel fût bientôt dissipée, car un second soupir se fit entendre-, ce qu'il y avait sur le fauteuil se remua et l'on vit une tête sortir des haillons. Victorine fit un pas vers le lit.
— Madame Godard? demanda-t-elle.
La masse informe poussa un gémissement rauque, puis la tête se retourna du côté de la jeune femme, qui aperçut un hideux visage d'idiote. Elle recula presque effrayée ; la tête resta une minute dans la même position, fixant sur Victorine un regard hébété; puis, comme cédant à l'affaissement, elle se laissa retomber et disparut dans les guenilles dont elle était entourée.
Dans ce moment, un bruit de voix retentit sur Tes-
calier : Madame Marcel repassa vivement dans la première pièce ; mais à peine y avait-elle fait quelques pas que la porte extérieure s'ouvrit et deux hommes entrèrent. L'un d'eux était Marzoi.
Elle n'eut que le temps de se jeter de côté; la chambre était si obscure qu'ils passèrent sans l'apercevoir.
Ils entrèrent dans la seconde pièce, et elle les entendit bientôt qui causaient à demi-voix. L'occasion était trop favorable pour ne point la saisir. Madame Marcel s'approcha avec précaution et prêta l'oreille : Marzoi continuait une explication commencée.
— La paralysie des membres a déjà dis: âru presque entièrement, disait-il \ celle du cerveau même s'est modifiée, et lorsque je soumets la malade à l'action de la machine ou des piles, l'intelligence se met en mouvement 5 vous allez le voir vous-même tout-à-1'heure.
Viclorine entendit disposer la machine et pendant quelque temps les deux médecins gardèrent le silence, uniquement occupés des préparatifs.
— Concevez-vous, dit tout-à-coup Marzoi, où j'arrive si je réussis à rendre l'intelligence et le mouvement à cette femme ! J'ai trouvé le réservoir de la vie universelle, j'ai conquis le cerveau et j'y fais germer
la pensée. Après cela, que Dieu me donne un peu de matière humaine, et je fais un homme aussi bien que lui.
— Ceci serait merveilleux, répondit l'étranger. Marzoi se promenait à grands pas, livré à un enthousiasme qui s'accroissait insensiblement.
— Et cet immense problème, dit-il tout à-coup, en s'arrêtant devant l'idiote, il est là, dans cette masse de chair, qui à ce moment s'ignore elle-même. Si vous saviez combien cette femme m'est chère ! plus chère que tout au monde !... Cette femme, songez-donc! c'est tout ! c'est la gloire! c'est la science! avec elle, je puis devenir le plus grand homme des temps modernes. C'est ma Galatée ! La nuit je rêve d'elle ; nouveau Pygmalion , je la vois sortir de son enveloppe de pierre , je la sens qui vit, qui marche et qui me parle.
— Je comprends cela, dit le jeune médecin en souriant : vous en avez fait votre maîtresse , comme Agrippa de la cornue dans laquelle il cherchait le grand œuvre. Ce qui vous plaît chez elle, ce n'est point elle, c'est votre idée que vous avez liée à son sort, de sorte que penser > pour vous c'est aimer. Jamais une femme belle et bien portante n'aurait pu vous attacher si vivement.
Marzoi haussa les épaules.
— Une femme belle et bien portante n'apprend rien, dit-il.
Cette réponse effrayante avait été faite avec un sérieux si calme que Yictorine se sentit froid jusqu'au cœur; elle venait de comprendre son smant tout entier.
— Mais commençons, reprit Marzoi qui avait achevé ses préparatifs; vous allez juger vous-même des efforts.
Pendant quelque temps on n'entendit que le frottement de la roue de verre contre les coussins et le cliquetis des tiges de cuivre ; mais tout-à coup l'idiote poussa un léger soupir.
— Ecoutez* s'écria Marzoi avec une expression joyeuse; l'électricité se dégage. Bientôt les plaintes de la malade se multiplièrent, et ses membres commencèrent à s'agiter.
— Appliquons maintenant les piles, dit Marzoi, la machine ne fournit point assez.
Les piles furent chargées et !es gémissements de la malade se firent entendre de nouveau, mais plus aigus, plus intelligents. L'idiote murmura quelques mots, et ses gestes devinrent pleins de justesse et d'expression : le docteur était dans l'ivresse.
Victorine avait suivi toute cette scène, d'abord avec un étonnement curieux, puis avec une sorte d'horreur. Ces deux hommes, entourés de leur mystérieuse machine, torturant une idiote, et cherchant à faire une femme d'un automate, lui produisaient l'effet des enchanteurs du moyen-âge ; il lui semblait qu'il y avait quelque chose d'impie et de profanateur dans cette lutte de la science contre Dieu. Cependant les douleurs de la malade parurent devenir intolérables, et Marzoi fut obligé de suspendre ses opérations. Il fit à l'idiote quelques questions auxquelles elle répondit; mais elle parut retomber bientôt dans son accablement, et murmura quelques mots sur le ton chantant d'un enfant qui se berce et s'endort ;' puis Victorine entendit le bruit d'une respiration égale et paisible.
— Maintenant elle dort, dit Marzoi ; c'est l'issue ordinaire des crises que détermine chez elle l'absorption de l'électricité.
Ils continuèrent quelque temps à voix basse une discussion médicale que Victorine ne put suivre, puis s'approchèrent de nouveau de la malade.
— Cette femme n'est point seule ici, sans doute, demanda l'étranger : quelqu'un lui donne des soins?
— Elle demeure avec une nièce qui ne l'a point mise à l'hôpital, parce que la vieille a une petite rente dont elle profite. C'est une lingère qui travaille le plus souvent au-dehors, et vous pouvez voir, au désordre de celte chambre, qu'elle s'inquiète peu de sa tante. Du reste, cet abandon me plaît ; je puis mieux juger des effets de mon traitement.
Tout en causant, les deux médecins étaient entrés dans la seconde chambre : Victorine se rangea dans l'ombre, ils sortirent sans l'apercevoir.
Après avoir entendu le bruit de leurs pas se perdre dans l'escalier, elle resta encore longtemps appuyée contre le mur, immobile et abîmée dans ses rêveries. Enfin, se redressant tout-à-coup, comme si elle eût pris une grande résolution.
— Moi aussi, il m'aimera, dit-elle.
Et étendant devant elle ses mains qui tremblaient convulsivement, elle trouva la porte et quitta lappartement de i'idiotc.
Deux jours après sa visite rue de Sorbonne, madame Marcel était au lit, atteinte d'un mal qui Pavait frappée subitement et sans cause connue. Marzoi, appelé sur-le-champ, déclara que cette indisposition serait peu de chose ; mais, contrairement à ses prévisions, elle s'aggrava de plus en plus et résista à tous les remèdes. Cette opiniâtreté de la maladie réveilla l'attention du docteur j il commença à s'y intéresser. Ses soins devinrent plus attentifs, ses visites plus fréquentes, ses conversations plus longues. Vingt fois i! crut avoir trouvé la marche à suivre pour combattre le mal ; mais toujours, après quelques jours de succès, au moment où, plus tranquille, il devenait moins assidu,
178 HISTOIRES DAl iiitSFOlS.
celui-ci reparaissait avec une violence et une spontanéité inexplicables.
Marzoi fut piqué d'un étonnement curieux, il lui sembla qu'un défi était jeté à sa science. Cette maladie paraissait en effet douée d'intelligence. Trompeuse dans ses symptômes, parfois simple et en quelque sorte naïve, parfois complète et mystérieuse, cédant et résistant tour à tour, on eût dit une femme avec ses fines et capricieuses coquetteries.
Après avoir épuisé les moyens habituels, sans avoir pu rien obtenir, Marzoi eut recours à l'électricité. L'effet favorable fut quelque temps avant de se faire sentir, mais enfin il se déclara évident, durable et progressif. Le triomphe l'enivra et lui fit presque retrouver son amour pour Yictorine. 11 devint empressé, questionneur, inquiet et caressant. Chaque jour, il passait plusieurs heures près du lit de madame Marcel, et jamais celle-ci ne lavait vu, aux moments les plus beaux de sa passion, aussi attentif à tout ce qui pouvait lui plaire. Malgré ses dures expériences, elle se laissa aller à cette trompeuse lendresse ; elle s'encouragea elle-même à la crédulité. Semblable à ces malheureux qui se sont endormis sur leur faim, et qui, se voyant en songe assis à un festin, s'efforcent de ne
UN DEnNIER AMOUR. i7(>
point s'éveiller, elle se prêta à l'heureuse chimère qui Tamisait, elle se persuada qu'elle avait rencontré dans le cœur de Marzoi une corde qui vibrait encore et qu'elle pourrait retrouver près de lui ses ivresses d'autrefois. Elle ne voulut point s'arrêter à la pensée que ce qu'il aimait en elle, ce n'était point elle, mais sa maladie ; elle avait besoin de son illusion 5 car la vérité, c'eût été la mort, et elle eût bien voulu ne point mourir encore! Les fragiles espérances, qu'elle s'était créées à elle-même lavaient réhabituée à vivre 5 puis elle éprouvait cette avidité d'existence, ce besoin de respirer, de voir le ciel et d'aimer, qui s'empare de nous pendant les convalescences. Elle repoussa donc les soupçons, ferma les yeux et s'efforça d'être abusée le plus longtemps qu'elle le pourrait.
Henri Richomme lui servit d'auxiliaire dans cette tâche difficile. Il avait compris qu'elle ne vivait plus que de son erreur ; et avec ce dévouement sublime des cœurs simples, il avait abjuré sa propre raison pour adopter la folie de madame Marcel il s'était mis à croire comme elle à l'amour de Marzoi, et lorsque la foi de la malade faiblissait, c'était lui qui la ranimait en trouvant toujours des preuves ou des excuses.
11 ne s'était point du reste borné à ce rôle : établi
près du chevet de Victorine, depuis le commencement de sa maladie, il s'était entièrement consacré à elle. Ses soins avaient d'abord causé à madame Marcel plus d'impatience que de plaisir ; ce visage pâle et consolateur qui se penchait sans cesse sur elle dérangeait son désespoir ; elle eût voulu être délaissée et jouir de cette gloire amère d'un malheur entier. Elle repoussa donc les premiers empressements de Henri avec une sorte de colère, mais le bossu ne se rebuta point, il ne fut même pas triste; il reçut les duretés de la malade avec pitié et tendresse comme les signes d'une cuisante douleur. Tous les traits s'émoussèrent contre son invulnérable bonté, il accepta tout de Victorine ; comme les jeunes mères acceptent les coups de leurs nouveaux-nés, avec des caresses et des sourires. Tant de dévouement désarma madame Marcel. Elle s'accoutuma d'abord à souffrir le bossu près d'elle, puis, bientôt, à en avoir besoin.
Comme tous les êtres faibles et dont les premières années ont été livrées à l'abandon, Henri avait contracté des habitudes de ménage ; il possédait cette prévoyance de détail, cette adresse attentive, apanage ordinaire des femmes et qui les rend si merveilleusement propres à adoucir les gênes de la maladie. Ses
IN DERNIER AMOUR. !8l
soins furent donc matériellement utiles à Victorine. Mais ce qui leur donna une valeur et une grâce inappréciables, ce fut l'intelligence avec laquelle il les progua. Un instinct de cœur conduisait le bossu, il devinait le désir que sa cousine n'avait point achevé de former, il prévenait le chagrin qu'elle n'avait point encore soupçonné. Chaque objet semblait venir sous sa main à l'appel intérieur de son souhait, comme si elle avait eu à ses ordres un de ces génies familiers de l'Ecosse, qui se chargent de prévenir tous nos vœux. Henri ne la quittait jamais qu'aux instants où le désir lui venait d'être seule. Alors, lui aussi cherchait un lieu caché où il put donner cours un moment à sa tristesse si péniblement déguisée : il vidait son cœur des larmes qui s'y étaient amassées, et, vivifié par cette crise, il revenait plus fort, plus patient et plus tendre, heureux d'avoir eu à lui toute une heure pour pleurer. Cependant l'assiduité de Marzoi décroissait avec la maladie, et à mesure que la convalescence s'affermissait, ses visites devinrent moins fréquentes. Bientôt il ne fut plus possible à Victorine de se faire ilhsion. Un jour qu'elle avait rêvé longtemps et douloureusement à ce nouvel abandon, Marzoi, qui n'était point venu
depuis l'avant- veille, entra tout-à-coup, et madame
Marcel n'eut pas le temps d'essuyer les larmes qui couvraient ses joues ; le docteur s'arrêta étonné.
— Qu'avez-vous, demanda-t il?
— Ah ! vous voiià, s'écria la malade en lui tendant les deux mains avec tendresse; mon Dieu ! vous voilà donc enfin !
Marzoi prit une des mains de Victorine et par habitude lui tàta le pouls.
— Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Vous êtes tout agitée; vous avez un peu de fièvre.
Madame Marcel retira sa main.
— Est-ce que vous vous êtes trouvée plus mal depuis que je ne vous ai vue?
Elle fit signe que non.
— Allons, je vois ce que c'est 5 des idées tristes qui vous sont venues; la tristesse ne vaut rien dans les affections gastriques ; pourquoi ne pas vous distraire, recevoir quelques personnes?
Victorine ne lui répondit rien, mais elle lui jeta un regard si désolé qu'il se sentit embarrassé, il se tut quelques instants, puis haussa les épaules et reprit avec un léger soupir :
— Vous repoussez les distrations et pourtant cette vie retirée vous tue. Vous êtes si faible, si nerveuse ;
un rien vous exalte ; vous avez eu quelque contrariété qui vous aura fait mal; n'est-ce pas vrai? Victorine croisa les mains et ferma les yeux.
— 11 ne sait même pas pourquoi je souffre, murmura-t-elle.
Marzoi n'entendit pas. Le menton appuyé sur une canne à pomme d'or qu'il portait depuis quelque temps comme le symbole d'une vieillesse anticipée, il paraissait réfléchir profondément ; enfin, il se détourna vers le lit pour considérer la figure plombée de madame Marcel : deux larmes glissaient encore lentement le long de ses joues hâves et flétries. Marzoi sembla alors se rappeler qu'elle pleurait lorsqu'il était arrivé.
— Vous ne m'avez point dit ce que vous aviez, lui dit-il de ce timbre caressant qui était naturel à sa voix et qui lui donnait, même à son insu, une expression de tendresse : vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux ?
— Que peut-il m'arriver de fâcheux maintenant?
— Alors, c'est votre santé qui vous inquiète ? Mais soyez donc sage, dans quelques jours vous serez sur pied; vous voyez bien que je ne vous traite plus en malade et que je viens plus rarement ; cela seul doit vous prouver que je vous regarde comme guérie.
184 niSTOiBES d'autrefois.
— C'est vrai, dit Victorine d'une voix déchirante. Marzoi se leva :
— Du courage, voyons ; le printemps vient, et si vous voulez me croire,, vous irez le passer à la campagne, en Normandie par exemple, dans votre terre ; l'automne prochain, vous nous reviendrez fraîche comme une rosière.
Victorine ne put en entendre davantage : ses deux mains se portèrent vers son cœur avec un mouvement d'inexprimable douleur et elle se laissa tomber en arrière.
— Mon Dieu ! dit-elle, il a même oublié que je l'aime.
Marzoi était allé à l'autre bout de la chambre pour prendre son chapeau ; il revint vers la malade :
— Adieu , dit-il , vous me reverrez un de ces jours ; un peu de patience et surtout ne vous tourmentez point, il ne faut pas me gâter ma cure.
11 serra la main de madame Marcel et sortit.
Celle-ci demeura quelques instants sans faire aucun mouvement ; mais enfin relevant la tête à moitié, et laissant tomber ses bras avec accablement :
— 11 faut donc mourir, dit-elle.
Et elle se mit à pleurer.
Le jour où Marzoi revint, il trouva madame Marcel plus souffrante qu'elle ne l'avait jamais été. 11 eut de nouveau recours au traitement qui lui avait précédemment réussi, mais cette fois il fut sans action. Le mal ne fit que croître, et bientôt il arriva au point de faire tout craindre. Le docteur était au désespoir. Tout le confondait dans cette étrange maladie dont il ne pouvait comprendre la cause, qui ne suivait aucune règle saisissable, et contre laquelle tous les médicaments étaient restés sans effet. Il avait beau interroger Victorine, il n'en obtenait aucune indication qui pût le mettre sur le chemin de la vérité. Madame Marcel, décidée à mourir, ne paraissait plus d'ailleurs avoir d'autre but que de conserver Marzoi à ses côtés. Comme il arrive toujours , sa passion avait grandi à proportion des sacrifices qu elle lui avait faits, et elle était devenue folle de son sentiment, comme Marzoi l'était de son idée. D'un autre côté, le mal avait brisé tout son orgueil, éteint toutes ses susceptibilités, et l'avait amenée à une sorte d'hébétement douloureux, au milieu duquel surnageait cette seule volonté : voir et entendre son amant ! Ce n'était même plus une volonté, c'était un instinct, un besoin. Elle avait perdu cette fierté de cœur qui fait taire un amour méprisé,
Elle demandait Edmond ; elle le suppliait de rester ; elle le forçait à s'asseoir près de son lit, pour tenir ses mains et le regarder. Son amour, ainsi dépouillé de toute noblesse, avait quelque chose de puérilement terrible qu'aucun mot ne peut exprimer. Son mal étant sa beauté aux yeux de Marzoi, elle cherchait à le faire valoir et à s'en parer. Quand celui-ci s'approchait d'elle pour l'examiner, elle suivait tous ses mouvements avec un regard inquiet, et quand il avait fini, elle lui disait : — Je suis bien malade, n'est-ce pas? assez malade pour que vous veniez souvent? Et si le médecin,tourmenté, promettait de revenir le soir, elle battait des mains avec le délire joyeux d'un enfant. Marzoi ne voyait, dans cet étrange abandon de soimême, que l'expression capricieuse d'un amour qui le contrariait; mais Henri, qui observait tout avec les yeux plus clairvoyants du cœur, était, depuis quelque temps, en proie à d'horribles incertitudes. Il avait remarqué, avec une surprise épouvantée, que le mal de Victorine s'était toujours subitement renouvelé aux époques où son amant commençait à l'abandonner, et cette singulière coïncidence avait jeté dans son âme d'étranges soupçons. Il savait où pouvait conduire la frénésie d'un amour sans espoir. Il lui semblait entre-
voir une cause volontaire dans cette agonie variable et arrangée ; et en songeant à la monomanie de Marzoi, il se demandait avec terreur si ce n'était point Victorine elle-même qui s'était ainsi décidée à se faire lentement cadavre pour retenir près d'elle ce courtisan de la mort.
Ce soupçon prit chaque jour plus de consistance, et le bossu résolut de tout faire pour s'assurer de la vérité.
Il arriva un jour que Marzoi, moins inquiet de madame Marcel, et retenu sans doute ailleurs > négligea de lui faire sa visite accoutumée. La malade, qui vit dans cette négligence un abandon prémédité passa la nuit entière dans la fièvre et les larmes. Ce fut seulement vers le matin que la fatigue lui ferma les yeux et la jeta dans un sommeil agité, quand elle se réveilla, il était déjà tard, et le soleil d'avril riait à travers les rideaux des fenêtres que l'on avait abaissés pour rendre le jour plus doux. Elle se souleva avec effort en poussant un gémissement plaintif, s'assit sur son séant , et regarda autour d'elle d'un œil effaré Henri qui l'avait veillée toute la nuit, n'était plus là. Il était allé sans doute chercher quelques moments de repos, elle était seule.
Sûre de n'être point vue, elle tira alors de son sein un sachet de soie, qu'elle contempla quelque temps d'un regard fixe puis se redressant tout-à-coup avec un geste désespéré, elle l'entr'ouvit , versa dans un verre un peu de poudre qui y était contenue, ferma les yeux et porta le breuvage à ses lèvres.
Dans ce moment, un cri partit du côté de la fenêtre, madame Marcel s'arrêta épouvantée et se détourna ; les rideaux s'agitèrent, une main tremblante les souleva, et Henri parut.
Il était si pâle, qu'elle comprit à l'instant qu'il avait tout vu et tout deviné. Elle posa le verre près d'elle, sur le point de s'évanouir, tant cette apparition l'avait saisie.
— Que faisiez-vous là? demanda-t-elle après un court silence et d'un ton irrité; suis-je donc entourée d'espion ? ne puis-je être seule et libre un instant.
Henri ne répondit pas ; debout, les mains jointes et l'œil égare, il offrait dans tout son être l'expression d'une douleur si effrayée et si profonde que Victorine elle-même en fut émue. Elle baissa les yeux, sentant sa colère qui s'éteignait. Le bossu resta longtemps immobile; enfin il tendit les mains vers ma-
dame Marcel avec un gasle de supplication impossible à rendre.
— Mon Dieu! mon Dieul c'est donc vrai, dit-il, vous voulez mourir !
Victorine baissa la tête et sentit que les larmes la gagnaient.
— Oh ! répondez-moi î reprit Henri, que j'entende votre voix ; dites-moi que cela n'est pas, dites-moi que vous vivrez.
— Je le voudrais, dit la malade en pleurant ; la mort me fait peur, car, morte, je ne le verrai plus.
— Et pourquoi donc avez-vous choisi le poison ?
— Je savais qu'il viendrait me voir mourir. Henri cacha sa tête dans ses mains.
— Ah 1 j'ai bien souffert avant d'en venir là , continua Victorine; j'ai cherché bien souvent à me rattacher à la vie. Que de fois, en voyant revenir Edmond, j'ai fait une halte dans le suicide, et j'ai attendu \..\ Mais hélas ! bientôt il me fallait reprendre mon agonie où je l'avais laissée. — Oh! Henri, on ne sait pas ce que c'est que de se tuer en six mois, que de boire ainsi la mort par gorgées. Ah ! que d'heures ! que d'heures j'ai passées à genoux, demandant à Dieu un peu de l'amour d'Edmond, assez seulement pour que je pusse
vivre i mais Dieu ne m'entendait pas. 11 a fallu appeler la maladie. J'ai vu mes traits se flétrir ; j'ai senti mes cheveux tomber, ma vue s'affaiblir, mes membres se paralyser, et, malgré tout, toujours, toujours, il y avait en moi une voix qui criait. — Tu ne souffres pas assez, il ne reviendra pas. — Et je faisais en sorte de souffrir davantage, pour être sûre de le revoir.
— Oh ! Victorine, dit Henri, ainsi, vous n'aimez plus rien dans le monde ; aucune affection, aucun dévouement ne peuvent vous consoler de cet amour ?
— Rien ne remplace la vie, Henri
— Vous avez raison, dit le bossu avec accablement ; il n'y a jamais qu'un être vivant sur la terre, celui qui est aimé ! Les autres sont des fantômes que l'on touche sans les sentir et qui parlent sans qu'on les entende.
— Etre consolée ! répéta Victorine en secouant la tête ; oh ! je ne veux pas être consolée ! Ce que j'aime dans l'existence, c'est ma douleur; si je la perdais, que m'importerait de vivre ? Non, non, Henri, je ne serai consolée que lorsque mes yeux seront fermés, et quand vous m'aurez déposée dans un trou de terre.
— Oh ! je ne vous y déposerai pas ! dit le bossu
d'une voix étouffée et en jetant des regards avides sur le breuvage empoisonné.
— Ne dites pas cela, Henri , n'êtes vous pas mon fils et n'est-ce pas à vous de veiller sur mes derniers instants ?
— Jamais ! jamais ! A d'autres ces soins horribles ! moi, que je vous voie mourir î moi, que je vous survive ! Ah ! je ne le veux pas, je ne le veux pas.
Et tombant à genoux, les mains jointes,près du lit dé Victorine.
— Que voulez-vous donc que je fasse sur la terre, mon Dieu ! quand vous n'y serez plus? Que me restera-t-il à aimer? Je n'aurai plus, moi, ni mère, ni sœur, ni amie. Vous étiez le seul être au monde qui m'appeliez Henri et qui me donniez la main ï Partout où vous n'êtes pas, je suis seul; où vous êtes, j'ai le monde entier. Et dans quel but vivrais-je ? qui a besoin de moi ? Pour laisser un vide, il faut avoir une place, et où est ma place, à moi ? nommez-moi une seule personne qui doive pleurer ma mort, et je vivrai pour elle!... Hélas ! vous savez bien que mon univers n'a jamais dépassé la portée de votre regard ! et vous voulez que je vive après vous avoir déposée dans une bière! Non, non, je n'attendrai pas cette heure affreuse,
je veux mourir auparavant; je veux mourir maintenant.
— Henri ! s'écria Victorine en saisissant les mains du bossu, Henri, au nom du ciel, calmez-vous, votre désespoir me déchire.
Le jeune homme laissa tomber sa tête sur le lit en sanglotant.
— Ah t vivez, et je vivrai.
— Nos positions sont-elles les mêmes? répondit la malade.
— Peui-être, murmura le bossu à voix basse. Victorine tressaillit et le regarda avec terreur;
elle commençait à comprendre.
— Henri, dit-elle d'une voix tremblante, je souffre et j'ai besoin que vous me preniez en pitié. Vous êtes maintenant le seul être au monde qui puissiez me rendre moins affreux mes derniers jours : ne m'abandonnez pas ; soyez fort de votre bonté. Encore un sacrifice pour l'amour de moi, vous qui en avez tant fait déjà. Je vous le demande, je vous en supplie, Henri, apaisez- vous, votre émotion me tue ; revenez à vous, au nom du ciel! et épargnez-moi!
Madame Marcel était penchée hors de son lit. elle tenait les mains du bossu pressés contre sa poitrine.
La vue de cette douleur arrêta subitement le désespoir de Henri ; ses membres se raidirent comme s'il eût réuni toutes les forces de son être contre quelque ennemi invisible, et ses traits exprimèrent une si affreuse torture, que Victorine crut qu'il allait s'évanouir ; mais ce combat ne dura qu'un instant, il se leva en chancelant et dit très-bas :
— Je suis calme, Victorine, pardonnez-moi un moment de faiblesse ; vous aurez près de vous jusqu'à la dernière heure quelqu'un qui vous aimera; je vous promets de vous survivre.
Quinze jours après. la scène que nous venons de rapporter, dans cette même chambre, un prêtre était à genoux et en prières, tandis que Henri, debout, près du lit, contemplait d'un œil sec Victorine qui venait de mourir.
A voir la pâleur livide, l'immobilité du jeune homme et la souffrance empreinte sur ses traits crispés, on on eût pu croire que la mort venait de le surprendre lui-même, si sa respiration rauque n'eût averti qu'il vivait. Il était tellement absorbé dans sa douloureuse contemplation, qu'il n'entendit ni des pas rapides, ni le bruit de la porte qui s'ouvrit vivement ; mais le son d'une voix bien connue le fit tressaillir, il leva la tête
et aperçut Marzoi que Ton venait d'avertir et qui accourait. Le regard que le bossu jeta au médecin l'arrêta court au milieu de la chambre.
— J'arrive trop tard, dit-il avec anxiété.
Le bossu secoua la tête ; Marzoi fit un geste de surprise et de douleur ; il s'avança vers le lit, chercha le pouls de Victorine, posa la main devant ses lèvres et sur son cœur.
— Rien, murmura-t-il ; elle est bien morte.
Il recula et resta devant le cadavre les bras pendants, la tête penchée, sombre et accablé. Henri pensa que l'émotion avait enfin trouvé une jointure à ce cœur cuirassé de science, et regardant ce front prématurément chauve et ridé par l'étude, qu'une pitié humaine avait enfin courbé, il sentit son indignation diminuer.
Tout-à-coup Marzoi se pencha vers la morte avec une sorte de désespoir ; il tourna les mains en tous sens, regarda le visage de plus près et le toucha.
— Dieu du ciel ! je crois que vous cherchez de quoi elle est morte ? s'écria le bossu.
— Oui, dit Marzoi en se relevant brusquement.
— Arrière, monsieur, vous avez assez tourmenté sa vie, laissez quelque repos à son cadavre.
Le médecin voulut répondre, mais Henri ne lui en laissa pas le temps.
— Vous n'avez pu découvrir le mal de cette femme quand elle vivait, et vous voudriez découvrir sur ce corps insensible ce qui l'a tuée, n'est-ce pas? Eh bien ! moi, je vous le dirai, car mon cœur m'a rendu plus habile que votre art. Vous l'avez abandonnée pour la science, et elle a voulu que la science vous ramenât près d'elle, puisque son amour ne le pouvait plus. Elle s'est donné un mal renaissant pour vous attirer et vous retenir par l'appât d'une guérison, elle s'est empoisonnée jour par jour , afin de vous voir.
— Que dites-vous ? cria Marzoi.
— Regardez !
Le bossu écarta les vêtements de la morte, saisit le sachet caché sur sa poitrine et l'entr'ouvrit. Le médecin recula.
— Ah! vous le reconnaissez enfin! dit Henri.
— Et vous le saviez, vous, et vous l'avez souffert?
— Ne l'aviez-vous pas condamnée à mourir ? Marzoi leva les bras avec désespoir.
— Malheureux ! malheureux 1 mais c'est un as-
sassinat que vous m'avez laissé commettre ! le poison, vous L'avez vu là, et vous ne le lai avez pas arraché?
— Non, dit Henri avec un sourire étrange, celui-là était à elle, le mien était ici.
Et il tira de son sein un sachet semblable à celui deVictorine, mais qui était vide.
Dans ce moment, il chancela et chercha le mur pour s'appuyer.
— Que veut-il dire? s'écria Marzoi.
— Et ne voyez-vous pas qu'il meurt aussi? dit le prêtre qui était accouru pour le soutenir.
— Je n'avais promis que de lui survivre, murmura le bossu; maintenant ma vie est à moi.
Marzoi joignit les mains sur sa tête, en criant :
— Je suis maudit t
— Monsieur, lui dit le prêtre, vous avez perdu deux âmes pour la science ! La science ne pourra jamais vous dédommager.
LE BRICK WÛ^WÉGIEN
Un jour que nous étions couchés sur le gaillard d'avant, la tête appuyée sur les affûts des caronades et entourés d'un nuage de fumée, maître Ivon tira sa pipe d'entre ses dents et, au lieu de la recharger, il en secoua la cendre sur l'ongle de son pouce, d'un air méditatif. Nous comprimes que le vieux loup de mer allait causer.
— Nous aurons une belle histoire cette nuit, maître Ivon ? dis-je en le regardant.
Il ne répondit rien ; mais, après avoir soigneusement ramassé son brûle-gueule au fond de sa blague de loutre, et s'être assuré que tout le monde écoutait, il commença ainsi :
«C'était pendant l'empire, du temps que Vautre l'ai-
sait descendre les rois de la drome comme des mâts de rechange : l'insulaire fermait tous nos ports et ses vaisseaux étaient mouillés à rentrée des rades, pareils à des homards qui étendent la pince, si bien que le métier de corsaire était devenu absurbe, et que les courses se terminaient toujours dans les prisons de Plymouth. Aussi chacun restait-il chez soi, et la marine française tout entière ressemblait à un vieux vaisseau rentré au bassin couvert, qui fait le bourgeois et se chauffe les pieds au soleil.
Cependant il restait encore quelques bons gaillards qui couraient la grande bordée et donnaient parfois un coup de pied au derrière de l'Anglais par manière d'acquit et pour n'en point perdre l'habitude.
Or, le capitaine Kerkof était un de ceux-là. Vrai Breton, dur, noir, roide comme un anspect, altéré comme un cuisinier, amoureux comme un aspirant, et, avec cela, bon chrétien, car il ne manquait jamais de faire dire une messe le jour de son départ, et il avait donné un beau navire à la chapelle de Sainte- Barbe de Bosco f: ce qui ne l'empêchait pas d'être un dur à cuire capable de fumer sa pipe avec un requin.
Kerkof était donc en croisière malgré l'Anglais et ilànait dans la mer du Nord, sur son joli schooner le