‹ Histoires d'autrefois (volume 3)Chapitre 6 sur 13 · LE BRICK NORVÉGIEN · texte numérisé non relu

LE BRICK NORVÉGIEN

— Quelle barque est ceci? dit enfin le capitaine en tirant sa pipe... avez-vous jamais vu, mes gars, un gréement pareil?... Cela ressemble à un télégraphe tout autant qu'à un brick. Avec un pareil armement, il ne devrait pas traverser un verre d'eau en trois jours, et il file au moins douze nœuds sous nos yeux !.. Il y a là-dessous quelque chose qui me fait un drôle d'effet.

L'équipage ne répondit qu'en manifestant encore plus vivement sa surprise et presque son effroi. Cependant toutes les dispositions étaient prises, les canonniers étaient à leurs pièces, mèche allumée.

— Attention! s'écria Kerkof en sautant sur le bastingage; que ce soit un brick ou une cathédrale, il faut que nous lui talions les côtes. Attention, mes hommes!., nous voilà à portée : feu! maintenant.

Une détonation terrible fit trembler dans toute sa membrure le Sans-Quartier, qui resta enveloppé d'un nuage de fumée. Quand ce nuage se fut dissipé, tous les gens cherchèrent le brick ennemi à la place où on l'avait aperçu un instant auparavant... 11 avait disparu.

— Coulé! coulé! s'écrièrent une douzaine de voix avec stupéfaction.

— Silence, vieux congres, hurla Kerkof, dont le regard stupéfait décrivait un cercle autour du schooner. Enfin, il s'arrêta sur un point à bâbord... Tous les yeux se tournèrent de ce côté!.:. Le brick était là, balancé gracieusement sur les vagues et les voiles carguées! Pour le coup, une exclamation, accompagnée de jurements à faire évanouir la sainte Vierge, retentit sur toute la longueur du navire : il y eut un silence, un assez long silence.

— Feu dessus ! s'écria Kerkof d'une voix rauque et forcée.

Cette fois, la volée partit moins rapidement, parce que Tétrangeté du spectacle avait dérangé les marins de leur poste; elle partit pourtaut, mais le brick était déjà trop loin pour qu'elle lui fût très-nuisible. Sans voiles, sans avirons, magiquement, il s'était élancé et avait à demi disparu dans les brouillards où il se perdit bientôt entièrement.

Kerkof avait suivi tous ses mouvements avec un étonnement stupide. Penché sur le bastingage, il regardait encore le côté par lequel l'étrange navire s'était évanoui, lorsque la voix de son maître d'équipage l'arracha à sa stupeur.

— Capitaine?..

LE BRTCK. NORVÉGIEN. '203

Il se retourna brasquement.

— Eh bien?

— Capitaine, vous avez vu ce brick?

— Cette b... de bêtise!

— Eh bien ! je veux que le diable fasse de moi une caronade, si ce n'est point celui que nous avons coulé il y a un an, jour pour jour, dans la Manche.

— Que dis-tu?

— Oui, capitaine, jour pour jour; rappelez-vous que c'était le vendredi saint; l'équipage, faut croire, n'était pas en état de grâce, et il vient demander des prières.

— Tu es unb... de sot.

— C'est possible, capitaine.

— Et va-t'en voir si je suis à ta pièce.

Le vieux marin s'en alla lentement en secouant la tête. Kerkof s'appuya, tout rêveur, sur le bord du Sans-Quartier, et se mit à cracher dans la mer.

Cependant la nuit était venue, et le corsaire continuait sa route avec une bonne brise. On s'entretenait encore de la rencontre qu'on venait de faire, quand tout à coup un grand cri retentit sur le pont. Kerkof leva la tête et recula de surprise; le brick étranger

voguait bord à bord de son corsaire, toutes les voiles

carguées. Entre ses deux mâts s'élevait une énorme colonne vomissant de la fumée et des étincelles; un seul homme était à la barre.

— Le brick norwégien ! murmura, près de Kerkof, une voix étouffée.

— Fut-ce le diable, tout le monde à son poste, et feu ! feu comme sur un cbien !

C'était le capitaine qui parlait. A peine avait-il achevé son commandement, prononcé d'un accent rauque et haletant, que l'effroyable navire, comme s'il eût entendu sa voix, reparut de l'autre côté du corsaire, toujours noir, avec son seul matelot et sa colonne de feu. Il passa si près du Sans-Quartier , que l'on put entendre dans son sein le mugissement des flammes et apercevoir, à travers ses sabords, un enfer bouillant au milieu duquel se mouvaient quelques ombres. Cette fois, il n'y eut pas un mot de prononcé à bord du corsaire français; tout l'équipage était tombé à genoux, et, dix minutes après, Kerkof était encore le chapeau bas et le chapelet à la main.

Quelques jours plus tard, le Sans-Quartier cherchait à rallier un port de Bretagne.

Jamais on ne put savoir au juste ce que c'était que le brick qui avait tant effrayé Kerkof et son équi-

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