L'ARCHITECTE INCONNU
Si vous avez traversé les Tuileries entre onze heures et midi et que vous ayez passé près du socle énorme où Alcide, posé en maître d'armes, montre le poing à une anguille de mer appelée hydre de Lerne, vous avez probablement remarqué un gros vieillard en redingote de castorine boutonnée jusqu'au menton, qui se promène toujours seul dans le boulingrin qui longe la terrasse du bord de l'eau. A voir cette tète coiffée d'un feutre à large bord, cette canne à pomme d'écaillé, ces gros souliers lacés sur le devant, et surtout cet épanouissement végétatif de la face, nul doute que vous n'ayez pris le promeneur solitaire pour quelque épicier retiré des affaires, ou tout au moins pour un propriétaire d'estaminet qui a vendu son fonds. Or,
ce gros vieillard à Fexpression si vulgaire, et dont la figure joyeuse ressemble à une fleur d'hortensia que Ton vient d'arroser, est tout simplement le plus grand architecte de l'époque. Je n'ai pas besoin d'ajouter, après cela, que M. Raphaël Sureau n'est ni architecte du gouvernement, ni grand voyer de France; M. Raphaël Sureau n'a jamais rien construit : première preuve de génie et de bon goût qui, dans un siècle de gloire négative, en vaut bien une autre !
Mais s'il n'a rien exécuté, en revanche il a prodigieusement projeté. Il n'y a point de construction publique dont il n'ait dressé les plans, depuis la bornefontaine et l'humble corps de garde jusqu'aux luxueux musées. Nous prions Dieu que ses cartons soient déposés un jour à la Bibliothèque royale ; qui sait si quelqu'un de nos architectes en renom n'y trouvera pas son imagination oubliée, comme l'espérance au fond de la boîte de Pandore I
Du reste, hâtons-nous de le dire, si M. Raphaël Sureau est resté obscur malgré la grandeur et l'originalité de ses conceptions, il doit surtout s'en accuser lui-même. Non-seulement il n'a jamais publié ses immenses études sur l'architecture monumentale, mais il a toujours évité d'exprimer ses idées à cet
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égard. Nous ne devons qu'à un heureux hasard les confidences incomplètes de cet homme supérieur et bizarre; confidences que nous altérerons même peutêtre en les répétant, car les arguments et les mots ont pu nous échapper; Fimpression seule nous est restée.
C'était en 1830, peu de jours après cette semaine épique dont rient maintenant ceux qui en ont profité ; mais alors Fironie, cette lèpre de notre époque, n'avait point encore rendu ridicule le nom de héros de juillet; on saluait les morts déposés au Louvre, et l'on touchait avec respect les trous de balles et les taches de sang qui couvraient les murs. Les Tuileries étaient rouvertes ; je voulus les voir. Comme je traversais la grande terrasse, j'aperçus mon promeneur à la redingote de castorine qui, debout devant le château, regardait attentivement. Nous nous étions mille fois rencontrés sans nous être parlé; mais, depuis la bataille des trois journées, tout le monde se connaissait; toutes les âmes vibraient encore de ce choc sublime ; on sentait le besoin de se serrer la main et de se féliciter comme des soldats d'une même armée le lendemain de la victoire. Je l'abordai, et lui montrant le palais :
— Le logement est vacant, voulez-vous le louer? lui demandai-je en souriant.
11 se détourna vers moi comme s'il ne m'avait point compris, et me dit, en haussant les épaules :
— Pourquoi se sont-ils contentés de briser les fenêtres et les portes ?
— Parce qu'il n'en fallait pas davantage pour entrer.
Le gros promeneur secoua la tête.
— Une révolution incomplète, Monsieur; une révolution avortée! Pourquoi ont-ils laissé le plus bel emplacement de l'Europe occupé par ce grand manoir de genlillâtre?
— Monsieur est donc architecte? demandai-je.
Il me jeta un regard profond, soupira légèrement, et dit en terminant ma phrase :
— In partibus !
Nous nous mîmes à nous promener ensemble. Mon compagnon semblait fort préoccupé. Enfin, tout à coup, comme s'il eût senti le besoin de s'épancher, il me dit, en prenant une pose que n'eût pas désavouée M. Lafont, le tragédien :
— Je suis Raphaël Sureau !
Je saluai.
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— Il y a vingt ans, Monsieur, que je projette un monument à la place des Tuileries.
— Un palais, sans doute ?
— Je ne sais... Mes monuments à moi ressemblent si peu à ceux qui existent, qu'ils ne peuvent avoir de nom... J'ai trouvé la synthèse architecturale, Monsieur; mais je mourrai avec mon secret. Le moment des grandes constructions publiques n'est pas encore venu ; vous n'y pouvez pas penser encore !
Je pensais tout simplement qu'il était fou ; il reprit :
— 11 faut un point de repos dans la marche des peuples pour que l'architecture monumentale florisse. Le paganisme a eu ses temples, le catholicisme ses cathédrales, la féodalité ses châteaux forts; tout cela appartenait au siècle et en résumait l'esprit. Mais quel est notre esprit à nous ? Tout ne flotte-t-il pas dans l'incertitude ? Sauf des halles, des cimetières et des prisons, que nous faut-il ? Y a-t-il un désir général, une foi universelle ? Notre époque n'est-elle pas tout simplement l'antichambre d'une époque ? Quand nous serons arrivés à quelque chose de stable et de fort , alors le siècle bâtira sa pensée et la laissera à l'avenir traduite en granit ou en marbre. Le règne de
Louis XIV et l'empire ont laissé quelque chose, parce que c'étaient des périodes unitaires qui avaient un esprit public; leurs monuments sont des calques comme les règnes qui les ont produits ; mais encore ont-ils un caractère !
Je commençais à écouter avec plus d'attention.
— Vous croyez donc, demandai-je, que nous inviterons un jour une nouvelle architecture, expression de la civilisation nouvelle ?
— Non pas une, mais mille. Notre âge n'est riche que de successions ; il lui suffit de bien gérer ses héritages. L'éclectisme dont on a tant ri est la loi sociale du présent, mais l'éclectisme attelé au progrès. Un jour viendra où mille pensées seront acceptées comme vérités générales, et alors mille monuments s'élèveront sous mille formes pour les consacrer. Les vieilles sociétés ont été semblables aux Auvergnats qui travaillent à faire fortune ; elles n'ont eu qu'une idée qu'elles ont poursuivie partout, et exprimée uniquement dans leurs édifices publics : il était bon que le passé fût ainsi monomane, mais l'avenir doit suivre une autre voie.
L'art n'est que le vêtement poétique de la pensée ; là eu la pensée est une , l'art est un ; là où elle est
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multiple, l'art doit l'être également. Seulement les idées ne trouveront leur expression monumentale que lorsqu'elles en seront venues à l'état de vérité, c'est-à-dire lorsqu'elles seront acceptées ; aussi notre époque ne produira-t-elle rien en architecture, car rien n'y est arrivé à l'état de certitude définitive. Toutes les questions ont besoin d'être éclaircies, avant que des monuments consacrent leur solution.
— N'en est-il pas cependant que le passé lui-même a su résoudre et consacrer? Le christianisme, par exemple, que vous le considériez comme religion ou comme histoire, n'est-il pas traduit tout entier dans les cathédrales gothiques ?...
M. Raphaël Sureau me lança un regard plein d'une indicible ironie ; ses narines se gonflèrent d'un courroux dédaigneux, comme celles de l'Apollon du Belvédère, et un immense sourire illumina sa face fleurie.
— Voilà ce qu'on n'a pas honte de répéter depuis quinze ans, s'écria-t-il, en étendant les bras à la manière des orateurs antiques : les cathédrales gothiques sont le symbole du christianisme /... c'est-à-dire que les Arabes, qui nous ont fourni les pendentifs, les roses, les ogives, furent les inventeurs de l'architec-
ture chrétienne, et que FAlhambra est la première cathédrale du monde ! mais au moins l'Alhambra estil de marbre, et vos églises sont de noir granit; l'Alhambra est ombragé de grenadiers , de jasmins et de lauriers-roses, tandis que vos églises sont ceintes d'ifs et de tombeaux; FAlhambra s'épanouit sous un riant soleil, au lieu que vos églises nagent dans le brouillard. Vous croyez vous être approprié un genre, parce que vous l'avez transporté chez vous en le gâtant.
— Est-il vrai que nous n'ayons point fait autre chose? Nos cathédrales ne sont-elles donc que les palais mauresques sur lesquels il a plu, comme vous semblez le prétendre ? Tout n'y est-il pas approprié au christianisme? Cette mystérieuse obscurité, ces lueurs étranges tombant de la voûte comme des arcsen-ciel, cette froide humidité, tout cela n'est-il point fait pour la religion mélancolique du Christ? Et ces tours qui s'élèvent comme des doigts gigantesques montrant les deux! les myriades de saints et d'anges qui tournoient autour des porches et semblent remonter vers leur patrie! Qu'est-ce donc que tout cet ensemble à la fois austère et rêveur, effrayant et divin ? N'est-ce point là un gigantesque symbole.... notre religion tout entière?
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— C'est-à-dire qu'à vos yeux le christianisme est une religion de tristesse et d'épouvante ! que le culte qui a pour fondement : Aimez-vous les uns les autres, ne peut se célébrer, comme le culte de sang deTeutatès, qu'au milieu de l'obscurité et de l'horreur des forêts ! . . Car vous, qui avez lu tout ce que l'on a écrit depuis quelque temps sur le gothique , vous n'ignorez pas, sans doute, que l'ogive de nos cathédrales est une imitation des ogives des grandes forêts; et la preuve, c'est qu'elle nous vient de l'Orient, où les forêts ne forment point d'ogives. — Mais ne voyez-vous donc pas que vous faites du lieu saint un théâtre à fausses trappes ? Cette obscurité, ces voûtes immenses, cet encens, ces sons terribles de l'orgue, dans quel but les avez- vous employés, sinon pour arriver à notre âme par le trouble des sens ? Vous ravalez donc le Christ au niveau du Vieux de la montagne? Vous voulez qu'il nous séduise et non qu'il touche ? Vous renouvelez à son profit les jongleries de Memphis. Je comprends que les prêtres aient voulu posséder tous ces moyens d'action sur la foule et qu'ils aient tenu à ce que la cathédrale fût bien machinée; mais le prêtre n'est pas le christianisme. Dites que les églises gothiques sont l'expression de la croyance au moyen âge (car,
quoi qu'on ait prétendu, le moyen âge fut moins chrétien que Ihéocratique et féodal); mais ne dites pas que le vrai culte du Christ convient à ces églises travaillées et mystérieuses. Le temple est trop compliqué pour une foi aussi simple. Vous avez appelé à votre secours toutes les adresses , toutes les imaginations, toutes les subtilités de la terre, vous avez brodé le bois et le fer, vous avez donné de l'esprit et de la coquetterie à la pierre, vous avez tout couvert d'or, d'argent et de soie, œuvres avec tant d'art, que l'or, l'argent et la soie n'ont plus de valeurs appréciables ; et cette maison, ainsi ornée, où l'intelligence des plus intelligents est confondue, où je suis trop étourdi pour pouvoir écouter les voies intérieures , vous prétendez que c'est la maison de celui qui a prononcé ces mots : « Bienheureux les pauvres d'esprit ! » Vous osez répéter qu'elle est le symbole de sa foi ! — Impiété ! — Mais avez-vous donc oublié que cette foi eit toute de clarté et d'amour ; qu'elle est tranquille, pure, naïve comme un ciel d'Orient ! Le symbole de la foi du Christ, ah ! ce n'est point dans ces lignes heurtées, dans ces papillotages de granit qu'il faut le chercher ; le temple symbolique devra être aussi lumineux, aussi paisible que la croyance qu'il rappel-
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lera. Regardez Jésus sur la montagne, avec un ciel bleu sur sa tête, la verte campagne de Jérusalem à ses pieds, et la foule dispersée parmi les oliviers : tel est son temple !... et il n'a rien de triste ni de terrible ; il est plein de calme, dévie, de sérénité : voilà le type que vous devez reproduire dans la cathédrale chrétienne.
J'avais écouté avec une grande attention ; les arguments de Raphaël Sureau m'avaient presque persuadé': voyant que je baissais la tête sans trouver à lui répondre, il reprit avec plus de douceur :
— Vous concevez bien que si la pensée du christianisme n'a pas été bien comprise jusqu'à ce jour pour être construite, à plus forte raison en est-il de même pour les autres idées, qui sont moins vieilles dans le monde et moins éclaircies; mais, à mesure qu'elles arriveront à leur maturité, il s'inventera un ordre architectural qui les exprimera.
— Ainsi, dis-je, le jour où nous comprendrons le système municipal , nous trouverons un homme qui nous présentera l'ordre architectural des hôtels de ville ; le jour où le pouvoir et le peuple s'entendront, on découvrira la forme à donner au palais législatif?
Raphaël Sureau fit un signe affirmatif .
— Je comprends : alors nous n'aurons de monuments publics que dans le paradis ?
Mon compagnon haussa les épaules, sourit et fit entendre un petit sifflement moqueur : c'était sa manière habituelle de terminer une conversation lorsqu'il désespérait de persuader. J'essayai vainement de le ramener à l'architecture ; il s'obstina à me parler de la révolution de Belgique , qui venait de s'accomplir à propos d'un opéra.
Depuis ce jour, j'ai fréquemment retrouvé aux Tuileries Raphaël Sureau, mais^ sans pouvoir obtenir de lui aucune nouvelle confidence. Il y a environ un mois, pourtant, que je le rencontrai dans son allée accoutumée. Je ne l'avais point vu depuis longtemps ; je le trouvai singulièrement triste et amaigri.
— Souffrez-vous? lui demandai-je avec intérêt. Il secoua la tête d'un air de profond abattement.
— Le moyen qu'un architecte puisse vivre dans votre siècle, me répondit-il. 11 m'est impossible de supporter ce que je vois faire chaque jour autour de moi; aussi ai-je pris la résolution de me suicider.
Je reculai épouvanté.
— Et j'ai commencé, comme vous le voyez, ajouta-
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t-il; voilà déjà deux mois que je m'empoisonne jour
par jour.
— Grand Dieu!
— Aujourd'hui même j'achève ma dose quotidienne... Regardez plutôt !...
Il me faisait voir l'édifice du quai d'Orsay.
— Que voulez-vous dire ?
— Ne comprenez-vous donc pas, s'écria-t-il avec un geste de désespoir, que la vue de ce monument me tue {...Mais c'est ce que je cherche.... ce que je veux... Tous les jours, je fais le tour de Paris pour recommencer ce suicide.... Je pars du Panthéon.... magnifique pain de Savoie, comme l'a dit un grand poëte; je redescends par l'Odéon, ce triste hôpital littéraire; puis, je longe les quais, jetant un coup d'œil au Louvre, au pa]|ris Bourbon, au pont des grands hommes... J'évite de regarder la Madeleine; mais je visite l'arc de l'Étoile pour ses bas-reliefs inégaux; je m'enfonce dans la ville, je parcours toutes les églises neuves ou restaurées, depuis Saint -Eustache jusqu'à l'église Saint-Louis. Enfin, j'arrive ici.... ici, où tout me tue, où tout m'assassine à la fois.... statues, jardins, édifices!...
Tl détourna les yeux du quai d'Orsay.
— Je n'y puis tenir plus longtemps, ajouta-t-il après un instant de silence douloureux, il faut en finir avec ce supplice... Jusqu'à présent j'ai évité d'entrer à Notre-Dame de Lorette... Je l'avais entrevue de loin, et c'était assez !.... La seule pensée de la visiter me faisait frémir!... Je criais comme le Christ sur la croix : Seigneur, éloignez de moi ce calice!... Mais plus d'indigne faiblesse... demain j'irai la voir !
Raphaël Sureau parlait ainsi d'une voix entrecoupée. Après avoir essayé quelques consolations, je le quittai... Mais, comme depuis je ne l'ai point revu, je crains qu'il n'ait accompli son funeste dessein !
La femme poétique est, comme le racahout des Arabes et les bretelles en caoutchouc, une découverte de notre siècle. Son apparition date de la restauration : contemporaine des poëmes de M. Guiraud et des Méditations de Lamartine, elle a seulement subi à diverses époques de notables modifications.
Sous la restauration, la femme poétique ne fut guère qu'une héroïne d'élégie, allant à la messe et mourant d'une maladie de poitrine. L'air était alors au marivaudage platonique, à la langueur et au catholicisme. On avait un amant imaginaire, espèce d'évêque inpartibus, auquel on accordait un empire idéal; l'adultère demeurait à l'état d'idée, et n'avait guère d'autre but que de procurer à l'âme des émotions. On
recommençait sous une autre forme le temps des pastorales des bergers du Lignon; à cette époque, la femme poétique, pâle, rêveuse, échevelée, ne fut donc pas précisément une femme, ce fut plutôt une vignette anglaise.
Mais bientôt vinrent les modes moyen âge : les artistes laissèrent pousser leur barbe pour ressembler à Benvenuto ou à Michel- Ange, les marchands de pendules substituèrent des chevaliers en cuirasse à leurs Romains indécents, et les devants de cheminée nous apprirent l'histoire de France d'après le bibliophile Jacob. La femme poétique fit alors allonger la taille de ses robes sur le devant, elle s'assit dans un fauteuil gothique, derrière des vitraux de gaze peinte, et suspendit à sa ceinture un porte-visite en forme de missel; la vignette anglaise s'était faite châtelaine.
L'amour descendit de ses hauteurs éthérées et prit une forme plus palpable. Le moyen âge avait été dévot et voluptueux; on plaça une madone dans le boudoir, mais on eut soin de suspendre au-dessus un rideau que l'on tirait à l'occasion. Mystique et sensuelle, la passion prit ainsi un caractère romanesque, pieux et fébrile. Chaque châtelaine voulut devenir, derrière ses tapisseries, une nouvelle Françoise de
Rimini; les étudiants en droit remplacèrent les pages séducteurs; les feuilletonistes tinrent lieu de troubadours, et les sous-lieutenants sortant de Saint-Cyr furent les nobles jouvençaux récemment armés chevaliers. On jura par la Pâques-Dieu ou par sa bonne dague de Tolède, et les pâtissiers moulèrent Notre- Dame en pain de Savoie.
Si cette crise moyen âge fut Tune des plusfécondes pour la femme poétique, elle lui devint aussi parfois l'occasion de désappointements cruels. Nous n'en citerons qu'un exemple entre mille.
C'était près de Tours, au fond d'une de ces villas charmantes, perdues dans les marronniers sauvages, les acacias et les amandiers. Là vivait une jeune femme qui passait ses journées à lire des romans moyen âge et à regarder par la fenêtre, comme sœur Anne, si elle ne voyait rien venir. Devant la villa s'élevait une tourelle féodale à demi ruinée, douloureuse perspective pour la jeune femme, qui maudissait chaque jour sa chambre élégante et ses persiennes peintes. Oh ! que n'eût-elle pas donné pour habiter la tour séculaire et s'accouder à ses créneaux démantelés !... Quelle joie d'avoir un oratoire dans l'épaisseur d'un mur ! de s'asseoir près d'une cheminée dont un
propriétaire de Paris ferait un logement de garçon complet! de se promener comme une ombre chaque soir sur les dalles de la plate-forme !... Par malheur il y avait dans la villa un mari, homme grossier, qui craignait les rhumatismes et les fluxions, prétendait que les logements étaient faits pour y vivre à Taise, non pour y rêver, et qu'après tout la tourelle était meilleure à voir au clair de lune qu'à habiter. La châtelaine prenait son mal en patience, regrettant les jours où des chevaliers errants venaient enlever à leurs tyrans des belles désolées.
Souvent le soir, penchée à son balcon, elle regarnait à Phorizon, comme si elle eût attendu le preux qui allait la délivrer; elle l'appelait dans sa pensée, et quand le mari, qui avait froid, ordonnait de fermer la fenêtre, une romantique larme humectait les sourcils de l'héroïne abandonnée.
Un jour pourtant qu'elle était assise derrière ses stores baissés, il sembla que Dieu avait entendu ses muettes prières et qu'il voulait l'exaucer. Elle aperçut au loin un cavalier richement vêtu qui s'avançait au galop vers la villa I En passant près du balcon, l'inconnu s'inclina avec grâce, puis disparut. La jeune femme n'avait point encore eu le temps de
se remettre de cette singulière apparition,';Joi\sque le cavalier repassa rapidement devant la fenêtre, et porta les deux mains à son cœur. La châtelaine, tout émue, ne savait que penser. Mais bientôt l'homme mystérieux se montra de nouveau ; cette fois il s'élança debout sur son palefroi, cueillit une branche d'acacia sous le balcon et la cacha dans son sein avec un mouvement passionné. La jeune femme se sentit troublée jusqu'au fond de l'âme. Quel était cet homme qui osait lui exprimer son amour avec la délicatesse hardie des anciens preux? Sa tournure était guerrière, ses traits élégants, son coursier superbe ; nul doute que'ce fût un amant mystérieux qui, depuis longtemps, cachait dans son cœur une passion|chevaleresque. Cette pensée fit rougir la châtelaine d'orgueil et de joie. Elle chercha du regard l'inconnu, il était sous le balcon et lui envoyait un baiser; cette fois elle se retira confuse, mais non irritée : la hardiesse du chevalier n'était-elle pas celle des temps héroïques ?
Elle était encore singulièrement préoccupée de l'aventure qui venait de lui arriver, lorsque son mari rentra.
— As-tu vu ce cavalier qui a passé plusieurs fois devant notre porte ? lui demandà-t-il.
La jeune femme devint pâle; son mari avait évidemment tout découvert, et une scène de sang se préparait.
— Je l'ai vu, dit-elle à voix basse, mais avec une résolution sublime.
~- Eh bien! moi, je lui ai parlé.
— Il veut dire qu'il Fa tué, pensa la châtelaine.
— Je l'avais vu faire des signes sous notre fenêtre, et cela m'avait intrigué.
— Plus de doute, nous sommes perdus !
La jeune femme fut sur le point de tomber à genoux, mais elle n'en eut pas la force.
— Et sais-tu quel est cet étranger mystérieux ? reprit-il.
— Je l'ignore, balbutia la victime en baissant la tête et prête à recevoir le coup mortel.
— Un écuyer du cirque Franconi qui répétait une scène à.' Estelle et JVémorin.
La châtelaine eut une migraine de huit jours, et fit condamner la fenêtre qui donnait sur le chemin.
Du reste, la femme poétique moyen âge dura peu. Alexandre Dumas, qui avait contribué à la créer, Fabandonna bientôt pour FAndalouse, femme poétique d'un genre spécial.
L'Andalouse est née indifféremment dans la rue de Grenelle ou dans la rue aux Ours, pourvu qu'elle ait les yeux noirs, la jambe fine et qu'elle porte le poignard. La femme poétique qui a adopté ce type parle comme un poëme épique et vit comme une danseuse; elle change d'amants à volonté. C'est un être tout de caprice et d'émotions, une lionne, un torrent, une lave. Elle se mettra à vos pieds et vous embrassera l'orteil, pour peu que vous le permettiez; mais surtout soyezlui fidèle, car elle est femme à s'empoisonner avec trois gouttes d'eau de Cologne .
Comme beaucoup d'autres choses, l'Andalouse n'est du reste qu'une vieillerie à la mode, c'est à peu de chose près la marquise de la régence avec ses attaques de nerfs et sa devise : courte et bonne; on a seulement jeté un peu d'hypocrisie sur le cynisme d'autrefois.
Toutes les femmes à poignard n'ont pas cependant le sang aussi africain; nous en connaissons une de nature fort calme, qui met en vers les sept Psaumes de la Pénitence, et vit avec son mari comme l'épouse d'un marguillier. Elle porte poignard, parce que son grand-père avait pour aïeule une Espagnole, et pour défendre sa chasteté contre les cochers de cabriolet.
Il existe une autre variété de femmes poétiques fort nombreuse de nos jours , mais à laquelle nous ne connaissons point de nom : ce sont les femmes amoureuses de l'excentricité ; celles qui gardent une mèche de Lacenaire et écrivent des lettres d'amour à Fieschi. Le seul moyen de fixer leur attention est de sortir de la foule à quelque titre que ce soit; il faut être au moins bâtard pour leur plaire; mais pour peu que Ton soit forçat ou fils du bourreau, on est sûr d'être adoré.
Nous avons connu, il y a quelques années, une de ces femmes que ses parents engageaient en vain depuis longtemps à faire un choix, et qui, faute de trouver scélérat d'élite, s'obstinait au céhbat. Riche et belle, les prétendants ne manquaient pas ; mais tous avaient une position faite, un nom estimé, un passé connu. Lasse d'efforts inutiles, sa famille parut enfin renoncer à l'établir.
A cette époque, un étranger parut dans la ville qu'habitait notre héroïne. Il était sombre, silencieux et avaittoujours une seule main gantée. La jeune fille à marier demanda en vain son nom, nul ne lui en connaissait d'autre que celui d'Adrien qu'il s'était donné en arrivant. Pas de nom et une main toujours
gantée!... Claire commença à s'occuper sérieusement de Finconnu. Elle réussit à le faire inviter aux soirées que donnait son père, et au bout d'un mois des relations suivies s'étaient établies entre elle et lui.
Adrien semblait se plaire singulièrement dans sa société. Avec Claire seulement il était causeur et spirituel ; mais par instants, au milieu de ses élans de gaieté, une pensée fatale semblait traverser son âme ; le sourire mourait sur ses lèvres, il baissait la tête et gardait le silence. Claire voulut plusieurs fois l'interroger; mais il répondit toujours vaguement et avec embarras.
Cependant le mystère qui entourait Adrien avait vivement intéressé le cœur de la jeune fille; lorsqu'elle restait un jour sans le voir, elle éprouvait une tristesse inexprimable : le regard et la voix d'Adrien étaient devenus nécessaires à sa joie; elle n'en pouvait plus douter... elle l'aimait!
Quant au jeune homme, il ne lui avait rien dit de ses sentiments, mais ses assiduités prouvaient suffisamment que l'affection de Claire était payée de retour.
Un jour qu'ils étaient à la campagne, Adrien, qui devait y passer quelque temps, arriva plus triste et
plus pâle que de coutume. Il parla longtemps de ces existences exceptionnelles qu'un sort fatal poursuit; on rappela l'histoire de Gaspar Hauser, en la mettant en doute, et il s'écria :
— Cette histoire est vraie : ah ! je le sais, moi. Le père de Claire lui ayant dit dans la conversation
qu'un étranger était venu demander son adresse le jour même, il se fît dépeindre cet étranger.
— Plus de doute, c'est lui! répéta-t-il après cette description.
Et il se leva tout éperdu.
Claire vint le joindre à la fenêtre; elle était si troublée qu'elle ne put lui faire aucune question. Mais Adrien se tourna vers elle; il la regarda un instant d'un œil fixe, puis lui saisissant les mains avec agitation.
— Non, je ne veux pas vous quitter, s'écria-t-il ; qu'il tremble ; je resterai. Et il disparut.
Le soir même, Claire était à la fenêtre de sa chambre; elle entendit parler à voix basse dans le parc, et aperçut deux hommes qui se glissaient dans Fombre; un instant après un coup de feu partit, et presque au même instant Adrien passa, en fuyant, sous sa fenêtre. Elle le vit bientôt revenir avec tout ce qu'il fal-
lait pour creuser une fosse ; il se perdit dans les bosquets. Lorsqu'il revint un quart d'heure après, il s'arrêta sous la fenêtre de Claire et leva les yeux; en apercevant la jeune fille, il jeta un cri.
— Silence, murmura Claire, que sa pâleur éclairée par la lune rendait plus belle, je sais tout, mais je vous aime.
Quelques jours après, Adrien Bervière épousait Claire, à la grande joie des parents de la jeune fille. Le lendemain du mariage, comme les nouveaux époux passaient dans les bosquets, Claire sentit le sol fléchir sous ses pieds, et s'aperçut qu'elle marchait sur de la terre fraîchement remuée; elle regarda Adrien et frissonna. Celui-ci sourit.
— Tu foules un cadavre, dit-il.
' — Adrien ! s'écria la jeune femme, en regardant autour d'elle épouvantée.
— Ne crains rien, reprit-il, c'est un cadavre de chauve-souris.
Claire sut alors seulement qu'elle avait été jouéepar ses parents et par son mari ; mais l'amour de celui-ci finit par la consoler de n'avoir point épousé un assassin.
Outre toutes les femmes poétiques dont nous avons
parlé, il y a encore la femme amoureuse d'illustres défunts, et qui porte dans son corset le portrait de Bonaparte ou de lord Byron; il y a la femme pieuse, qui a des visions et coud des amulettes dans le gilet de son mari, pour consolider sa fragilité; il y a aussi la femme émancipée, qui fume, boit de la bière et porte des bottes éculées. Celle-ci est une espèce assez rare, mais qui demande une attention particulière.
On a beaucoup parlé et écrit contre George Sand. Ses amis intimes, surtout, ont colporté à son sujet beaucoup de calomnies qui ont fait lever le cœur aux bonnêtes gens et les épaules aux gens raisonnables. Quant à nous, nous ne reprochons à George que deux crimes graves : la cigarette et le pantalon. C'est à son exemple funeste que nous devons tant de ces femmes fortes, proclamant l'émancipation du sexe le plus faible entre deux bols de punch, et fumant du tabac de caporal dans du papier d'emballage. 0 mère d7wdiana, de Valentine, de Geneviève, se peut-il que vous nous ayez affligés par tant de vierges en redingotes? Ne savez-vous pas que les moindres bizarreries du génie sont monnayées en ridicules pour la foule ? 0 grande prêtresse! ne portez pas de pantalons, je vous en conjure, ou les femmes libres auront des culottes à
la mamelouck; ne portez point de casquettes, ô Corine! ou nos filles achèteront des chapeaux à trois cornes. Pour mieux faire ressortir la blancheur des chairs ou Téclat des coloris, les anciens peintres plaçaient fréquemment, à côté d'une figure de jeune fille, une tête de nègre ou un visage de vieillard; peut-être faudrait-il aussi, pour achever convenablement un article sur les femmes poétiques , dire quelque chose des anti-poétiques, plus nombreuses dans le monde, et non moins intéressantes à étudier. Ainsi nous aurions à peindre successivement ce qu'on appelle la femme de ménage, espèce de cuisinière sans gages qui sait au juste le prix du beurre et le point de maturité des petits pois ; la femme laborieuse, qui passe sa journée à raccommoder des chaussettes et ne trouve point le temps d'apprendre à lire à ses fils ; la femme simple, qui porte un chapeau à plumes, avec des bas de coton bleu et un châle reteint; la femme raisonnable, sorte d'amphibie, ni chair ni poisson, qui ne désire rien, parce qu'elle n'aime rien ; la femme douce, autre vertu négative qui résiste à toute volonté comme les sacs de laine aux boulets, en feignant de céder; mais ces études nous entraîneraient trop loin, et nous les remettons à un second article.