LE MESSAGE
Établi au château, M. René de Ramière s'y trouva en pays de connaissance. Outre Gabrielle et Marcel, il avait déjà vu maître Bouvard, qu'il avait chargé de plusieurs affaires relatives à la succession du capitaine. Quant à M. de Rostang, la connaissance fut bientôt faite.
Comme tous les hommes de son caractère, l'amiral ne pouvait se guérir d'une prévention sans tomber dans la prévention opposée, et ses inimitiés une fois oubliées devaient se transformer inévitablement en sympathie passionnée : aussi, deux heures après l'arrivée de René, avait-il découvert chez lui mille perfections qu'il offrait en exemple à Marcel.
Appuyé sur le bras du jeune homme, il parcourait le parc de Barville en lui montrant ses plantations, jurant contre sa goutte, et racontant son expédition de Catalogne.
L'expédition de Catalogne était le thème favori de l'amiral. Il y a ainsi dans la vie de chaque homme un coin plus lumineux vers lequel il aime à tourner ses regards ; un soleil d'Austerlitz dont le souvenir réchauffe son existence entière. Les événements semblent disposés par zones comme les terrains géologiques, où, au milieu de couches stériles, serpente souvent isolément, une veine d'or.
Cette campagne de Barcelonne avait été le filon précieux de la vie du baron. Les combats et les aventures en avaient fait un roman dans lequel l'enlèvement des deux Espagnoles, si malencontreusement rappelé par le contre-maître, était un des moindres épisodes. Pendant un an, M. de Rostang avait successivement joué les rôles de Jean Bart et de don Juan. Du cap Saint-Martin au cap Saint-Sébastien, il n'était bruit que du beau commandant de la frégate l'Invincible, qui avait justifié son nom jusqu'au bout en se laissant couler sur les rochers de Cabrera plutôt que de se rendre.
On comprend dès lors la persistance du marin à ramener dans ses conversations le souvenir des temps héroïques, et à varier sur tous les tons le célèbre chœur des vieux Spartiates :
Nous avons été jadis Jeunes, vaillants et hardis.
Marcel, qui en connaissait l'air et les paroles depuis quinze ans, profita du premier croisement d'allées pour s'échapper et rejoindre Gabrielle dont il désirait obtenir certains éclaircissements au sujet de M. René de Ramière. Mais, dès le premier mot, la jeune fille devint si attentive à un point de broderie qu'il put à peine lui arracher quelques monosyllabes. Il eut beau multiplier les questions, Gabrielle évitait d'y répondre, semblable à ces tireurs avec lesquels on ne peut jamais engager le fer parce qu'ils rompent toujours.
Le jeune homme,, à bout de patience, la quitta en se promettant de la punir de sa dissimulation.
Il rencontra Bouvard qui sortait de chez la baronne, et fut frappé de son air. Le garde-note avait une couronne de rayons comme les bienheureux. Il saisit Marcel par le bras et l'entraîna dans un coin du parc, où il lui fit connaître le motif de sa joie.
Madame de Rostang l'avait fait demander pour l'affaire du majorât et lui avait montré encore plus de bienveillance qu'à l'ordinaire. Elle s'était informée de ses projets d'établissement; elle l'avait insensible-
ment amené à tant de liberté et de confiance qu'il s'était enhardi jusqu'à déclarer ses prétentions sur mademoiselle Gabrielle. La baronne lui avait alors demandé s'il accepterait sa fille sans dot, et sur sa réponse qu'il s'estimerait trop heureux de prouver ainsi le désintéressement de sa recherche, elle lui avait tendu la main en lui disant :
— Tâchez de plaire à Gabrielle et de gagner l'amiral ; le reste ira de soi-même.
Marcel, stupéfait, parut croire d'abord à quelque malentendu ; mais le notaire entra dans des détails qui ne permettaient aucun doute. Son exaltation était d'ailleurs, à elle seule, un témoignage suffisant. La nouveauté du succès qu'il venait d'obtenir l'avait, pour ainsi dire, transfiguré ! Sa démarche avait pris je ne sais quelle désinvolture conquérante; sa tête s'était redressée; ses lunettes, que l'émotion avait fait glisser, pendaient sur l'abîme, sans qu'il songeât à les relever. Il parlait haut, ne cherchait plus ses mots, et semblait même affranchi de la sainte terreur des convenances.
Marcel le regardait, partagé entre l'envie de rire et l'admiration. Il savait depuis longtemps que l'amour pouvait rogner les ongles d'un lion ; mais il
voyait pour la première fois qu'il pouvait en faire pousser à un notaire.
Tout en marchant, Bouvard lui demandait des conseils sur ce qu'il devait faire, et, suivant l'habitude des gens enivrés, ne lui laissait point le temps d'en donner. Lui-môme cclaircissait ses doutes et répondait à ses propres questions. Après beaucoup de projets abandonnés et repris, il revint enfin à celui d'écrire à Gabrielle et au baron.
Incapable de prendre au sérieux la recherche du notaire, Marcel ne voulut point se refuser le plaisant spectacle qu'elle lui promettait. C'était, d'ailleurs, un moyen de se venger de la réserve de Gabrielle et de l'amener à une confidence forcée. Loin de dissuader maître Bouvard, il l'affermit donc dans ses intentions épistolaires, et le quitta en l'engageant à profiter de son heure de verve pour écrire.
Le notaire suivit son conseil et libella les deux lettres avec autant de facilité qu'il en eût montré pour un acte authentique. On dit que les plus laides ont leur jour de beauté; il en est de même pour les simples d'esprit. Arbustes habituellement stériles, la chance d'une ondée ou d'un rayon de soleil peut inopinément y faire éclore une fleur de hasard qui ne se reproduira pluST Combien de réputations sor-
ties de ces coups de dés de l'intelligence, et que plus tard nous cherchons vainement à nous expliquer. Le monde est plein de Wellfngtons illustrés par le hasard de quelque Waterloo.
Maître Bouvard était heureusement trop pressé pour se relire ; il ferma rapidement les deux lettres et descendit au jardin, afin de réfléchir au moyen de les faire parvenir.
11 côtoyait depuis un instant le parterre placé devant le château, lorsqu'il s'arrêta brusquement.
A l'une des fenêtres du rez-de-chaussée, il venait d'apercevoir Gabrielle penchée sur sa broderie interrompue, et plongée dans une rêveuse méditation. Le dos tourné au parterre, elle traçait, de la pointe de son aiguille, sur la mousseline encore unie, des méandres sans but. Derrière elle, au bord de la fenêtre, était posée sa corbeille à ouvrage.
Une inspiration subite illumina le notaire. Ralentissant son pas, dont le bruit était amorti par le sable fin des allées, il s'approcha doucement sans être entendu, laissa tomber la lettre dans la corbeille, et s'enfuitderrière une touffe de lilas.
La jeune fille, réveillée de sa rêverie par le bruit de sa fuite, se retourna, vit la lettre et s'écria de surprise. Elle promena un regard rapide sur les allées;
LES rÉCUÉS DE JEUNESSE. 45
mais Bouvard, immobile derrière le massif de feuillage, ne pouvait erre aperçu.
Gabriel le parut incertaine ; elle regarda, quelques instants, la lettre sans la toucher, s'assurade nouveau que personne ne pouvait la voir, rougit; puis, saisissant la corbeille avec précipitation, quitta la fenêtre.
En avançant la tête, Bouvard la vit s'éloigner, disparaître, puis entendit le bruit d'une porte qui se refermait.
Il ne put retenir un geste de triomphe, et rentra vivement, dans l'espoir de revoir la jeune fille. Mais il trouva au salon Georges Duret, qui venait chercher, de la part du baron, les papiers relatifs à la demande de majorât. Le notaire était dans une de ces crises d'audace et de lucidité que produit le succès. Il saisit l'occasion aux cheveux, glissa dans le dossier la lettre adressée à l'amiral, et confia le tout au contre-maître d'un air libre et vainqueur dont celui-ci fut stupéfait.
Pendant que le matelot remettait en ordre, par habitude, les sièges déplacés, Bouvard chercha la porte par laquelle la jeune fille avait disparu, s'en approcha, et, oubliant qu'il n'était point seul, essaya de voir à travers la serrure.
Duret poussa une exclamation, le notaire se retourna et parut un peu déconcerte.
— Monsieur cherche quelque chose? demanda Georges d'un ton brusque.
— Moi? non, répliqua Bouvard.
Et se ravisant aussitôt.
— C'est-à-dire oui, reprit- il plus bas, je cherchais... J'aurais voulu savoir... Dites-moi, mon brave Duret, n'est-ce point de ce côté la chambre de mademoiselle Gabrielle?
Le contre-maître le regarda.
— La chambre de Mademoiselle ! répéta-t-il; pourquoi Monsieur me fait-il cette question?
— Mais probablement pour avoir une réponse ! répliqua en ricanant Bouvard, qui cherchait à se donner une allure de boulevard de Gand.
— Et si je ne veux pas la faire, moi, reprit Duret, dont la figure parcheminée prit une expression de mécontentement soupçonneux.
Le notaire eut la maladresse de comprendre ce soupçon, il éclata de rire, et frappant sur l'épaule du matelot :
— Allons, me prenez-vous , par hasard, pour un Lovelace, père Duret, s'écria-t-il, vous avez l'air de me supposer de mauvaises intentions.
— Parce que j'ai l'expérience ! répliqua Georges d'un ton bourru.
Bouvard avait épuisé la bonne veine et redescendait dans sa gaucherie habituelle.
— Compris ! s'écria-t-il, avec un nouvel éclat de rire et en enfonçant les mains dans les goussets de son pantalon pour se donner une contenance cavalière, ce brave Duret, ressemble au chien de Rouen, qui, après avoir été rossé, prenait sa gamelle pour un bâton !
— Il ne sagit pas de moi ! dit brusquement le contre-maître.
Pourquoi donc pas? reprit Bouvard, qui, les jambes écartées, avait pris une attitude d'importance capable , vous pouvez être fier de votre conduite, mon cher.
Georges voulut interrompre.
— Oui, fier, c'est le mot ! répéta le notaire en élevant la voix , car vous avez agi envers madame Duret...
— J'ai agi comme je devais, dit le matelot avec colère; on m'oubliait, j'ai oublié!
— Eh bien ! voilà ce que je trouve exemplaire, reprit Bouvard sérieusement, un mari malheureux qui ne faiblit pas, et qui cependant fait une rente !
Georges le regarda étonné.
— Allons, je sais que vous ne voulez point le dire, répliqua le notaire; aussi n'en ai-je parlé à personne; bien que votre femme m'ait encore écrit dernièrement pour me remercier de l'argent que je lui avais envoyé en votre nom.
— De l'argent! s'écria Duret, et qui vous l'avait remis, Monsieur?
— Et, pardieu ! vous le savez bien, la baronne.
Une exclamation de madame de Rostang, qui venait d'entrer, empocha Georges de répondre.
— Ah ! M. Bouvard, je vous avais recommandé le secret, s'écria-t-elle d'un ton de reproche.
Le notaire, déconcerté, balbutia une excuse. Quant au contre-maître , partagé entre la surprise, le mécontentement et la reconnaissance, il se tenait les yeux baissés et roulait convulsivement entre ses doigts les papiers remis par Bouvard. Ernestine fit un pas vers lui.
— Vous ne m'en voulez pas de ce que jai fait, Georges, dit-elle d'une voix triste et douce; il vous est pénible de penser, n'est-ce pas, que la femme dont vous aviez à vous plaindre ait pu supposer votre pitié?
— Madame la baronne a cru bien faire, dil le matelot sourdement.
— Il est vrai, reprit madame de Rostang avec un peu d'amertume, les hommes doivent nous pardonner de n'avoir point leur force implacable. La malheureuse dont votre abandon punissait la faute vous avait écrit plusieurs fois sans obtenir de réponse ; l'excès de la misère finit par l'enhardir; elle m'écrivit de Rouen.
— A vous ! s'écria Duret.
— Seulement quelques lignes à demi effacées par les larmes, dit la baronne ; c'était le cri d'une mère dont l'enfant avait faim ! Par bonheur, M. Rouvard se trouvait au château , je le priai de m'accompagner et nous partîmes ensemble.
— Ah ! je me rappellerai toujours cette visite, fit observer le notaire.
— Et moi, je voudrais pouvoir l'oublier, reprit plus bas Ernestine, pâlissant à ce souvenir, car, depuis, je crois toujours revoir ce lit glacé, ce lit de paille, cette femme qui tenait pressée contre son épaule une enfant malade et amaigrie, une enfant de la taille de Gabrielle et presque de son âge ! En l'apercevant, il me sembla que je voyais ma fille, et je sentis un frisson qui me fit froid jusqu'au cœur !
— Il est certain que madame la baronne arrivait à temps, dit Bouvard; toutes deux étaient à bout de force et de courage.
— Oui, reprit Ernestine, et, cependant, rappelezvous quelle résignation ! la mère acceptait toutes les douleurs pour elle-même; elle n'avait pitié que de sa fille ; et quand elle prononça votre nom, Georges, ce ne fut ni avec reproche ni avec colère, mais avec des larmes !
Le contre-maître parut troublé.
— Alors, je l'avoue, continua la baronne, les miennes ont aussi coulé ! En soulageant la misère de cette abandonnée, je n'ai pu résister au désir de consoler son âme. J'ai voulu embellir l'aumône d'une joie, et je lui ai laissé penser que j'étais envoyée par vous, M. Bouvard lui-môme l'a cru. Si j'ai eu tort, Georges, pardonnez-moi, car ce mensonge a rendu le courageà deuxpauvres créatures qui vous bénissent!
— Moi ! répéta Duret.
— Ah ! vous êtes ému! s'écria Ernestine.
Le contre-maître fit un effort pour vaincre son trouble, mais ne put y réussir.
— Eh bien ! c'est la vérité ! bégaya-t-il avec un attendrissement mêlé de dépit. Madame la baronne m'a dit des choses... qui sont allées là... Et cepen-
dant... quand je me rappelle !... Madame la baronne a pu être bonne, elle, sans que ça lui coûte trop... on ne l'avait pas offensée; mais moi... je ne puis pas oublier, non jamais !
Et comme il vit le mouvement douloureux d'Ernestine, il ajouta :
— Je n'en suis pas moins obligé à madame la baronne, ainsi qu'à M. Bouvard. Plus tard, peut-être, je saurai mieux les remercier!
Et faisant un court salut, il sortit.
Madame de Rostang le suivit des yeux.
— J'espère que votre révélation pourra tourner à bien, M. Bouvard, dit-elle, Georges a été touché; qui sait si la réflexion ne le ramènera pas à des idées de pardon?
Le notaire entra dans de longues excuses sur son indiscrétion involontaire, et la baronne, qui semblait préoccupée, le laissa entreprendre une explication au milieu de laquelle il ne tarda pas à s'embarrasser. Égaré d'incidents en incidents, il se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe bruyant, lorsque madame de Rostang, qui était allée s'asseoir sur une causeuse et écoutait avec le vague sourire des gens polis dont l'esprit est ailleurs, entendit tout à coup la pendule sonner. Elle se redressa vivement, re-
garda l'heure, et laissa échapper une"inlerjeclion aussitôt réprimée.
Bouvard, heureux d'une interruption qui servait de point à sa phrase, s'arrêta court.
Excusez-moi, mon cher monsieur Bouvard, dit la baronne avec précipitation ; je viens de me rappeler que vous avez affaire chez notre voisin, M. le comte de Boverge et je ne me pardonne point de vous avoir retenu.
Le notaire voulut expliquer que sa visite au comte pouvait être remise, mais Erncstine ne lui en laissa point le temps, et, rappelant que l'amiral l'attendait à dîner, elle sonna pour faire atteler son cabriolet.
Un si aimable empressement fit comprendre à Bouvard que la baronne voulait être seule, et, malgré son désir de rester pour connaître l'effet des deux lettres, il se résigna à prendre congé.
Madame de Bostang le reconduisit quelques pas avec un sourire. Mais à peine eut-il disparu, que l'expression de son visage changea brusquement. Elle jeta vers la seconde porte un regard inquiet, pâlit tout à coup, et fut prise d'un léger tremblement qui la força de s'asseoir. L'attente et l'angoisse se peignirent si vivement sur ses traits, qu'elle en eut sans doute conscience elle-même, car elle se renversa sur
le coussin de la causeuse, en se couvrant les yeux de son mouchoir.
Trois coups frappés à la petite porte du salon l'arrachèrent à cette espèce de défaillance; elle se redressa, saisie, passa le mouchoir sur son visage, comme si elle eût voulu y effacer les traces de son émotion, et s'efforça d'affermir sa voix pour répondre.
M. René de Ramière entra.
Un rapide coup d'œil jeté autour de lui parut le rassurer. 11 s'avança vers Ernestine, qu'il salua respectueusement. Celle-ci lui montra un fauteuil sans lever les yeux.
— J'ai demandé une entrevue particulière à madame la baronne, qui a bien voulu m'indiquer ce lieu et cette heure, dit-il sérieusement.
— Je vous attendais, répondit d'une voix faible madame de Rostang; vous pouvez parler, Monsieur; je vous écoute.
Le jeune Américain fît une pause et sembla se recueillir.
— Madame la baronne excusera mon hésitation, reprit-il enfin d'un accent troublé, car je ne suis encore pour elle qu'un inconnu, bien que ses traits me soient depuis longtemps familiers.
— Mes traits ! répéta Ernestine surprise.
— Du moins leur image, reprit René; c'était la seule qui ornât notre habitation de l'Arkansas, et, dès mon enfance, le capitaine m'avait appris à la connaître et à la respecter.
La baronne fit un effort pour sourire.
— Ainsi M. de Ramière n'avait point oublié ses amis de France? dit-elle.
— M. de Ramière n'avait rien oublié, Madame, répliqua le jeune homme avec intention; jusqu'à son dernier jour les souvenirs du passé ont pesé sur lui de tout leur poids, et sa fermeté apparente cachait une inguérissable blessure.
Ernestine voulut parler,mais ses lèvres tremblantes ne purent murmurer qu'une exclamation étouffée. René continua :
— Madame la baronne a pu entendre raconter les grandes choses accomplies par le capitaine dans l'Arkansas ; les journaux et les relations des voyageurs en ont fait connaître une partie. Lorsqu'on le voyait défricher des forêts, construire des fabriques, couvrir de bateaux les grands fleuves, on prenait son ardeur pour de l'activité, ce n'était que de l'agitation! Il voulait étourdir son âme au milieu des bruits de la vie, s'échapper à lui-même, et lancer dans l'action cette pensée qui le rongeait! Quoi qu'il pût faire, ses
efforts étaient inutiles; il luttait toujours, mais en lutteur vaincu et avec les convulsions de l'agonie; il souriait encore; mais pour ceux qui l'aimaient, ce sourire donnait envie de pleurer.
— El le temps ne put user cette tristesse ? demanda Ernestine.
— Il lui lut plus facile d'user la force du capitaine, répliqua l'Américain ; ses amis l'avaient vu s'affaiblir d'année en année ; enfin le mal l'enchaîna dans la sauvage habitation qu'il venait de faire élever au milieu de nouveaux défrichements, vers les confins de l'ouest. Il sentit bientôt que tout allait finir pour lui. Je l'avais heureusement suivi ; je pus lui donner mes soins et recevoir ses ordres suprêmes. Ce fut là qu'il me fît enfin connaître le malheur qui avait attristé sa vie entière.
— A vous !
— Pour beaucoup d'autres, ce malheur n'eût été . qu'une contrariété vulgaire : la femme qu'il aimait
avait épousé un rival plus heureux ! mais le capitaine était une de ces natures vaillantes qui persistent encore quand l'espérance est morte et que l'impossible semble encourager.
— Ah! vous l'avez bien connu! murmura Ernestine.
— Et cependant, reprit René, il ne lui restait de cet amour des heureuses années que quelques gages échangés autrefois et qu'il avait conservés, d'abord comme un souvenir, puis comme une consolation. Il ne l'avait jamais avoué à personne de peur qu'on ne raillât sa folie; mais, quand la tristesse revenait trop navrante, il s'enfermait avec ces trésors de sa jeunesse, et il retrouvait le don des larmes.
— De grâce, Monsieur, achevez ! balbutia la baronne, qui tenait ses mains pressées sur son cœur pour en comprimer les battements.
— Il me reste peu de chose à ajouter, Madame, dit René, dont ces souvenirs faisaient trembler la voix. En se voyant arrivé au terme, le capitaine n'a point voulu abandonner» les témoignages d'un bonheur perdu à la curiosité ou à l'indifférence. Il a pensé qu'ils devaient retourner à celle qu'ils rappelaient, et il m'a fait jurer de les lui rapporter moi-même !
— Ainsi... il vous l'a nommée? demanda Ernestineavec angoisse.
— Non, Madame, dit René ; mais il m'a ordonné de venir vers vous, parce que seule, vous pouviez, sans péril, remettre ce dépôt sacré, et je viens accomplir la promesse M te à son lit de mort.
En prononçant ces mots, lejeune homme présenta
un petit paquet cacheté de noir , sur lequel une adresse avait été tracée d'une main mal assurée. Ernestine reconnut l'écriture, et, par un mouvement si rapide qu'il parut involontaire, elle porta le paquet à ses lèvres; mais, au geste de surprise de René, elle s'efforça de se raidir contre son émotion.
— Pardon, si je ne puis répondre... comme je le voudrais, dit-elle d'un accent entrecoupé ; il y a des souvenirs qui ôtent la parole et jusqu'à la pensée ; mais vous nous restez... nous reprendrons cet entretien, et, plus maîtresse de moi-même, je saurai mieux ce que je dois vous dire...
Elle serra affectueusement la main du jeune homme, le salua d'un sourire qui voilait des larmes, et sortit précipitamment.
Bien que ce brusque départ ressemblât à une fuite, l'Américain ne parut point soupçonner la vérité. Rien, dans la confidence du capitaine, ne pouvait la faire deviner, et les discrètes précautions du mourant ne lui avaient permis de considérer la baronne que Comme une intermédiaire dévouée. Aussi vit-il seulement dans son trouble l'expression d'une amitié que l'absence ni le temps n'avaient pu refroidir.
Trop préoccupé, d'ailleurs, de ses propres sentiments pour étudier longuement les sentiments des
autres, il laissa bientôt glisser sa pensée de la mère à la fille, et du devoir qu'il venait d'accomplir à l'amour qu'il espérait faire accepter.
La rencontre de Gabrielle aux bains de mer du Havre ne lui avait d'abord paru qu'un moyen de faciliter sa mission près de madame de Rostang. Ses premières avances et la précaution prise de taire une partie de son nom n'avaient pas eu d'autre but ; mais en voyant de plus près la jeune fille, il s'était bientôt laissé prendre à son charme naïf. La liberté qu'autorisent ces réunions de plaisance aux bords de la mer avait hâté l'intimité ; se voyant, chaque jour, à chaque heure, le jeune homme et la jeune fille s'étaient bien vite révélés l'un à l'autre, et cette révélation leur avait fait connaître mille parentés de cœur. Heureux du présent, sans défiance de l'avenir, ils s'étaient rencontrés dans leur commune joie comme d'autres dans la ressemblance des douleurs. Loin de naître dans les larmes, leur amour avait donc grandi au milieu de tous les rayonnements de la jeunesse, sans qu'ils pussent le soupçonner autrement que par un redoublement de confiance et de bonheur.
Forcée de partir subitement, la tante de Gabrielle avait interrompu très-innocemment ce roman délicieux, La jeune fille, de retour au château, s'était
sentie prise, pour la première fois, de tristesses inconnues. Sa pensée ne pouvait se détacher des souvenirs qu'elle avait laissés derrière elle. Ces souvenirs l'avaient d'abord fait pleurer, sans qu'elle sût au juste pourquoi; puis étaient venues les réflexions plus hardies, les interrogations secrètes, et elle avait compris que ce qui lui manquait, ce n'étaient ni sa tante, ni le Havre, ni a mer, mais celui dont la pré^ sence était à tout cela ce que le soleil est à la création.
Quant à René, il n'avait pas besoin d'une longue étude pour voir clair en lui-môme. Dès que Gabrielle fut partie, il ne songea qu'à la rejoindre.
La difficulté était de se présenter à Barville. S'il se faisait connaître, l'amiral repousserait infailliblement le fils d'un ancien ennemi; s'il continuait à cacher son nom, il s'exposait à faire soupçonner sa loyauté. Arrêté au village de Cambres, il hésita plusieurs jours sur le parti qu'il devait prendre. Il erra d'abord autour du château et réussit à entrevoir deux ou trois fois la jeune fille, mais sans pouvoir l'approcher; enfin, désespérant de lui parler, il se décida à écrire.
Sans parler de la mission qu'il avait reçue pour la baronne, la lettre renfermait une confession rapide
et sincère; il y faisait connaître son nom, sa position, son amour, et finissait par solliciter de Gabrielle elle-même, l'autorisation de se présenter à l'amiral et d'essayer à vaincre ses préventions. Il s'acheminait vers Barville, espérant que le hasard lui fournirait quelque moyen de faire parvenir cette lettre, lorsque la rencontre de Marcel avait arrêté l'exécution de son projet.
Le lecteur sait déjà quelles avaient été les suites de cette rencontre et de son explication avec le baron.
Le jeune homme se trouvait désormais en pays ami. Sans en venir à un brusque aveu, il pouvait épier les émotions de Gabrielle, l'amener à lui ouvrir son cœur, épeler enfin, vers par vers, ce divin poëme, dont on a toujours atteint trop tôt le dernier feuillet.
Ainsi ramené au souvenir de la lettre écrite à la jeune fille, deux jours auparavant, et qui lui était devenue inutile1, il voulut la prendre dans son portefeuille ; mais le portefeuille lui-même avait disparu ! Étonné et inquiet, René se rappela sa lutte avec Soliman, et courut à la clairière. Il reconnut facilement, au terrain piétiné et aux herbes brisées, la place où elle avait eu lieu, mais toutes ses recherches furent vaines ; il pensa alors que le portefeuille et la lettre pouvaient avoir été oubliés dans son habit de chasse*.
Tout en cherchant à se le rappeler, il avait repris le chemin du château et longeait une épaisse charmille, lorsqu'il fut arraché à sa préoccupation par des pas qui faisaient crier le sable de l'autre côté de " la muraille de verdure. Presque au môme instant, une femme svelte et blanche apparut à travers le feuillage, et René reconnut Gabrielle.
La jeune fille marchait à petits pas, en relisant la lettre de Bouvard avec des tressaillements de tendresse et des étouffements de joie qui eussent transporté ce dernier au-dessus des nuages. Par malheur toute cette émotion était le résultat d'un quiproquo. Persuadé qu'il était le seul prétendant alors à Barville et obéissant d'ailleurs à je ne sais quelle sentimentale inspiration, le notaire avait négligé de signer, et Gabrielle, qui ne connaissait point l'écriture, avait deviné au bas de la lettre le seul nom qui, dans sa pensée, pût accompagner un pareil aveu. Toutes les protestations du malheureux garde-notes avaient donc été passées, par elle, au compte de M. René ! bien qu'il ne lui eût jamais écrit, elle avait reconnu sa main et son style ! c'étaient sa loyauté chevaleresque, son exaltation sans phrases, sa délicatesse ingénieuse! chaque mot le faisait reconnaître tout entier ! Si on
l'aimait avant la lettre, après, il fallait évidemment
l'adorer. Le malheureux Bouvard justifiait ainsi de nouveau le fameux vers de Virgile : Sic vos, non vobis. Il avait été éloquent, par hasard, une seule fois en sa vie, et c'était au profit de son rival !
Au moment où le jeune Américain aperçut Gabrielle, elle relisait encore l'épître amoureuse, et en scandait tous les mots avec cet épanouissement d'admiration que peut seul donner l'amour. Tantôt elle s'arrêtait comme pour savourer la douceur d'une expression, tantôt elle pressait le pas, comme emportée par l'élan de l'ensemble.
René ne pouvait suivre qu'imparfaitement, à travers le feuillage, ces fiévreuses alternatives. Cependant, la lecture achevée, il vit la jeune fille cacher vivement le papier dans son corsage. Tous deux atteignirent presque en môme temps l'extrémité delà charmille et se trouvèrent face à face, aurond-poinl des allées.
Gabrielle ne put retenir un cri et il sembla que son visage était subitement frappé par un rayon. du soleil couchant. René salua en s'excusant de troubler la rêverie de la jeune fille.
— Je cherche Marcel, balbutia celle-ci, en feignant de parcourir des yeux les clairières.
— Alors je demande la permission d'aider à la
recherche, dit René qui sourit... à moins toutefois que ma compagnie ne soit importune.
— Vous ne pouvez le croire, répliqua Gabrielle en affectant de regarder au loin, afin de ne pas rencontrer les yeux du jeune homme.
— Ainsi vous me permettez de reprendre mes privilèges du Havre? demanda-t-il gaiement.
— N'avez-vous pas acquis de nouveaux titres à notre amitié? fit observer la jeune fille avec embarras.
— Alors vous reconnaissez mes droits?
— Comment ?
— Un ami n'en a-t-il pas? Quand ce ne serait que ceux de prendre vos ordres, de veiller à l'accomplissement de vos désirs ! Je le réclame formellement, Mademoiselle, et afin d'être toujours prêt à les remplir, je ne m'éloigne plus !
— Que dites-vous, Monsieur?
— Je dis que je veux m'établir ici près.
— Se peut-il?
— Le château de Verrières est à vendre, je l'ai vu et je l'achète.
— Vous! s'écria Gabrielle, en battant des mains avec une joie d'enfant. Ah! quel bonheur!
— Ainsi vous êtes heureuse de cette résolution, dit vivement le jeune homme.
La jeune fille rougit de s'être trahie.
— Certainement, Monsieur, balbulia-t-elle, puisque c'est un moyen de satisfaire vos goûts. Vous disiez à ma tante que votre plus cher désir serait de passer tous vos étés à la campagne.
— Ne m'approuvez-vous pas? demanda René.
— Oh! complètement, reprit-elle, en reprenant peu à peu sa liberté folâtre; que faire à Paris quand le soleil a paru?
— Tous les gens bien portants partent pour les eaux, fit observer le jeune homme en riant.
— Les Italiens sont fermés, ajouta Gabrielle.
— On ne rencontre que des hommes d'affaires et des députés, reprit René.
— Paris est inhabitable, acheva sérieusement la jeune fille.
Son interlocuteur se rapprocha.
— Ainsi, reprit-il d'un accent plus intime, vous accepteriez volontiers, chaque année, quelques mois de solitude?
— Moi! s'écria Gabrielle; mais c'est charmant, la solitude !... D'abord, cela prépare à mieux jouir des bals l'hiver suivant.
— Et puis, ajouta René, que de plaisirs dont on
ne profite bien qu'à la campagne? La promenade, la lecture...
— La causerie surtout, fit observer Gabrielle ; à Paris, le tourbillon vous entraîne malgré vous; il faut vivre avec le monde et pour le monde, tandis que, dans la retraite, on revient à ses inclinations, à ses habitudes de cœur; on vit tout entière pour son mari...
Elle s'arrêta à ce dernier mot, échappé dans l'entraînement de l'improvisation, rougit beaucoup et ajouta précipitamment:
— Du moins quand on est mariée!
— Oh! c'est une condition indispensable, ditsérieusement René; la campagne n'est charmante qu'avec la personne choisie, et lorsqu'elle lui plaît à elle-même. Oserai-je vous demander, Mademoiselle* si vous aimez le château de Verrières?
— Moi, Monsieur, dit Gabrielle très-troublée , mais sans doute... il me semble que c'est une des plus belles habitations de la Normandie.
— Alors, reprit plus vivement le jeune homme, vous pensez qu'elle pourra convenir à la personne... dont il s'agit?...
— Mais, Monsieur, bégaya 4a jeune fille qui sentait l'instant décisif venu et qui tremblait d'un effroi dé-
licieux,il faudrait connaître... les goûts... de la personne...
— Elle a raison ! interrompit une voix forte. Gabrielle et l'Américain redressèrent la tête.
Ils étaient arrivés, sans s'en apercevoir, à l'entrée du bosquet de platanes, et se trouvaient à deux pas de l'amiral assis près du kiosque d'été.
Tous deux s'arrêtèrent saisis. Le vieux marin, qui tenait à la main une lettre, se leva avec effort et s'avança vers eux.
— Il paraît que M. de Ramière met ton intelligence à l'épreuve, dit-il à la jeune fille d'un ton railleur.
— Monsieur le baron a entendu! s'écria René.
— Autant qu'il en fallait pour comprendre, Monsieur, répondit l'amiral ironiquement.
Et s'adressant à Gabrielle.
— On te proposait une énigme, ma chère, ajoutat-il ; moi, je t'en apporte le mot.
Dans ce moment, le notaire sortit du kiosque, attiré par le bruit des voix.
— Venez, venez, maître Bouvard, s'écria le marin ; ceci est de votre compétence.
— A moi? Qu'est-ce donc, amiral? demanda le
garde-note en promenant un regard étonné sur les visages troublés de la jeune fille et de René.
— Une nouvelle, reprit l'amiral, une grande nouvelle que je viens d'apprendre, grâce à cette lettre apportée par Georges.
Le notaire tressaillit. Il s'agissait évidemment de la missive ajoutée par lui au dossier du majorât. Il baissa les yeux avec un sentiment d'embarras et d'angoisse.
— Il paraît, continua le baron qui montrait la lettre, que le poulet en question est tombé d'un certain portefeuille retrouvé par Duret dans la grande clairière.
René tressaillit à son tour, et Rouvard releva la tête en regardant le marin, comme quelqu'un qui ne comprend plus.
— Un portefeuille! répéta-t-il, stupéfait. Pardon, amiral, n'avez-vous donc point reçu tout à l'heure des papiers?
— Pour le majorât, acheva le baron. Je les ai expédiés sur-le-champ.
— Tels qu'ils étaient?
— Sans les ouvrir.
Le notaire recula, avec une exclamation lamen-
table. Sa demande en mariage était restée parmi les pièces, et allait être soumise au conseil d'État !
— Eh bien! qu'y a-t-il ? demanda M. de Rostang.
— Rien, rien, bégaya Bouvard, une pièce oubliée, un malentendu; à qui l'amiral a-t-il remis le dossier?
— Parbleu ! à Duret.
— Et il est parti?
— Pour le bureau de postes...
— Je le rejoindrai! s'écria le notaire en boutonnant son habit; que monsieur le baron m'excuse..., j'aurai l'honneur de le revoir dans la semaine... mais si cette pièce était envoyée... Je prie mademoiselle de Rostang d'agréer mes adieux.
Et sans écouter l'amiral qui voulait le retenir, Bouvard prit sa course vers le château.
— Dieu me damne ! il est fou ! s'écria le marin en riant, mais, au reste, nous pouvons nous passer de lui ; ce que nous avons à examiner n'est point un acte authentique, c'est tout simplement une lettre: et je pense que M. de Ramière a déjà vu cette écriture.
Il présentait le papier au jeune homme, qui reconnut l'épître destinée à Gabrielle ; il rougit légèrement, mais sans baisser les yeux.
— Je n'ai jamais renié mes paroles, ni mon écri-
ture. Monsieur le baron, dit-il avec une assurance modeste, ignorant encore hier si je pourrais voir mademoiselle Gabriclle, j'avais préparé cette lettre pour solliciter le droit d'espérer; mais, depuis, tout est changé pour moi ! vous avez généreusement oublié vos vieilles inimitiés, j'ai serré votre main, et, puisque le hasard vous a fait connaître mon amour, je n'ai plus qu'à en justifier les intentions par une demande...
— Doucement ! doucement ! interrompit l'amiral. Vertudieu ! comme vous y allez, jeune homme ! Vous n'êtes à Barville que depuis quelques heures, et vous avez déjà sauvé et demandé en mariage la fille de la maison ! Je vois que vous êtes partisan des unités classiques, et qu'avec vous il faut resserrer les cinq actes du drame dans les vingt-quatre heures.
René ne put s'empêcher de sourire.
— Pardon, amiral, dit-il doucement, je n'ai point l'audacieuse outrecuidance d'espérer un si prompt dénoûment : je demande seulement la permission de me faire connaître et de mériter, si je le puis, le bonheur auquel j'ose prétendre.
— A la bonne heure ! reprit le baron, s'il s'agit d'une campagne d'évolution et d'épreuve, je n'y vois point précisément d'obstacle.
— Ainsi vous consentez, amiral !
— Un moment, mon cher! En fait de mariage, les parents ne sont que les forces de réserve, et ne doivent donner qu'après le corps d'armée. Voilà une heure que cette petite sournoise nous écoute sans rien dire; c'est à elle d'abord de répondre.
Moi ! dit Gabrielle qui se jeta sur l'épaule du marin pour cacher sa confusion ; ah ! que dites-vous?
— Pardieu ! s'écria l'amiral ; je dis, ma chère, que la lettre est à ton adresse, et que je ne me charge point de faire ta correspondance. Tu n'as qu'à répondre franchement si tu acceptes.
— Mon père... murmura la jeune fille, près de pleurer.
— Bien ! reprit le marin ; alors c'est entendu, tu refuses ?
— Mais je n'ai pas dit cela, s'écria-t-elle en se redressant.
Eh ! mille diables ! que dis-tu donc ? fit l'amiral avec une plaisante impatience.
— Et, se tournant vers René :
— Voyez vous-même à deviner le logogriphe, continua-t-il ; quant à moi, j'y renonce.
Le jeune Américain mit un genou en terre avec
une grâce passionnée que Gabrielle remarqua sans en avoir l'air et qui la fit rougir de joie.
— Ah ! dit-il d'une voix qui tremblait d'un transport contenu, d'abord, j'avais cru comprendre!... mais l'esprit s'effraie devant la supposition d'un pareil bonheur. Par grâce ! Mademoiselle, un seul mot... ou, si c'est trop exiger, un seul regard qui m'apprenne que je puis espérer.
La jeune fille ne le regarda point et ne répondit rien ; mais sa main alla chercher à la dérobée celle de René, qui la saisit avec un cri et la couvrit de baisers.
Gabrielle, éplorée de joie, cacha son visage sur la poitrine de l'amiral.
— Enfin, il paraît qu'on s'est entendu ? dit celuici avec un sourire attendri.
— Ah ! Gabrielle... amiral..., balbutia René, qui s'était relevé... Pardon, si je ne puis vous dire ma reconnaissance... mais j'ai le cœur... trop plein.
— Attendez ! s'écria le baron, voici quelqu'un que nous avions oublié, et dont l'approbation est indispensable.
— Ma mère ! interrompit Gabrielle, quic ourut audevant de la baronne et se jeta dans ses bras.
— Pardieu ! vous ne sauriez arriver plus à propos,
Madame, reprit l'amiral ; nous traitons justement une affaire qui ne peut se décider sans votre intervention.
— Pourquoi cela ? demanda madame de Rostang.
— Parce que c'est à vous d'accepter le mari de votre fille.
— De Gabrielle ! répéta la baronne en tressaillant; un mari, dites-vous, Monsieur : qui cela ? où est-il ?
— Eh î mille diables ! il me semble qu'il n'y a qu'à regarder pour le reconnaître, dit gaiement le marin en montrant les traits illuminés du jeune Américain.
— M. René ! cria la baronne, qui recula. L'amiral fit un signe affirma tif.
M. René de Ramière ! répéta-t-elle d'une voix plus forte.
— Il aime Gabrielle et il en est aimé, dit le baron.
— Lui!... de ma fille! interrompit Ernestine éperdue; oh! non, non, vous vous trompez; c'est impossible !
Et attirant brusquement à elle la jeune fille, qu'elle regarda en face, avec des yeux égarés :
— N'est-ce pas qu'ils se trompent? continuât-elle ; oh ! dis qu'ils se sont trompés ! Gabrielle ! Pourquoi ne pas répondre? Tu détournes les yeux...
tu pleures !... Malheureuse ! mais tu l'aimes donc?
— Ma mère ! ma mère ! cria la jeune fille, en fondant en larmes.
— Tu l'aimes ! répéta la baronne, qui porta les deux mains à son front, comme si elle devenait folle : toi ! mon Dieu ! toi !
Elle chancela, chercha autour d'elle un appui, rencontra le mur du kiosque, et, s'affaissant sur elle-même, tomba près du seuil, évanouie.