ERNEST, MADAME DE LÉVALLE
Madame de Lévalle, souriant. — Il parait que cette bonne madame Renneterre a des projets sur le colonel.
Ernest. — Gomme toujours. Mon excellente marraine n'a qu'une idée : marier sa fille ! Elle va partout, comme le philosophe grec, cherchant un homme ; seulement elle n'a pas de lanterne, ce qui fait qu'elle ne trouve rien.
Madame de Lévalle: — Mais Emma est charmante.
Ernest. — Certainement; de la sensibilité, de la grâce, une naïveté ravissante ; c'est un ange... qui danse... car elle danse toujours.
Madame de Lévalle. — Et avec cela une foule de qualités précieuses. -
Ernest. — Et une foule de défauts rassurants.
Madame de Lévalle. — Comment?
Ernest. — Il n'y a rien qui m'effraye comme une femme parfaite... On ne sait pas ce qu'elle cache.
Madame de Lévalle. — Mais alors, mon frère, comment se fait-il que tu n'aies point songé à Emma?
Ernest. — Moi? J'y ai songé.
Madame de Lévalle. — En vérité?
Ernest. — Pendant trois jours, avant tonarrivée. Je m'ennuyais, et il n'y a rien de dangereux comme l'ennui. Je me suis demandé si je ne devais pas devenir amoureux. J'ai fait plus; j'ai tiréma résolution à la plus belle lettre.
Madame de Lévalle, riant. — Quelle folie !
Ernest. — Du tout; c'était dans le Code civil; je suis tombé justement au chapitre Séparation. Cela m'a fait réfléchir, et je me suis décidé à attendre.
Madame de Lévalle , sérieusement. — Tu as tort, Ernest ; la liberté qui te séduit aujourd'hui te prépare l'isolement pour l'avenir. Quelque malheureuse
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qu'ait été pour moi une première épreuve, je le sens, ce n'est que dans une union choisie que l'on peut trouver des joies sincères.
Ernest. — Bien, ma sœur, voilà précisément ce que je me dis... à ton intention! Aussi je ne pense plus à autre chose qu'à te marier.
Madame de Lévalle. — Oh ! je sais que toute la famille y songe pour moi, qui n'y songe pas assez peut-être. Ma tante, qui esta Paris, vient encore de m'écrire pour ce mariage depuis si longtemps projeté.
Ernest. — Avec le baron de Massol?
Madame de Lévalle. — Oui; elle me demande la permission de nous l'amener.
Ernest. — Mais ce serait déclarer que tu agrées sa recherche, t'engager presque?
Madame de Lévalle. — Sans doute; aussi, quoiqu'un pareil choix semble en tout convenable, j'hésite.
Ernest. — Et tu as raison.
Madame de Lévalle. — Tu trouves? Mais il y a huit jours à peine que tu me pressais en faveur du baron.
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Ernest. — Il y a huit jours, c'est possible; mai^ depuis, je t'ai trouvé un autre prétendu.
Madame de Lévalle. — Bah !
Ernest. — Et le mariage est arrangé.
Madame de Lévalle. — Sans moi ?
Ernest. — On te demandera ta signature.
Madame de Lévalle. — Ah! fort bien; et ce prétendu...
Ernest. — A vingt-quatre ans, une position brillante, un esprit distingué, et beaucoup de morts en perspective... ce qu'onappelle des espérances !
Madame de Lévalle. — Mais ce sont des renseignements de grands-parents que tu donnes là.
Ernest. — Tu en veux de plus intimes? En voici. Gustave...,
Madame de Lévalle. — Ah!
Ernest. — C'est un joli nom, n'est-ce pas? Gustave est doux comme un lion apprivoisé et romanesque comme une pensionnaire qui sort du couvent; il croit à la sympathie, à la mélancolie, enfin à tous ces contes bleus du cœur dont tu raffoles.
Les femmes sont pour lui des fées, des anges exilés ! Je suis sûr qu'il te verra des ailes.
Madame de Lévalle. — Et ce phénix?
Ernest. — Commande le 4e hussards dans l'armée d'Allemagne.
Madame de Lévalle. — Le colonel de Beaulieu?
Ernest. — Lui-même, ma sœur.
Madame de Lévalle. — Oh! je m'en doutais! je suis curieuse de voir jusqu'à quel point l'amitié peut exagérer. J'espère au moins, Ernest, que tu ne lui as rien dit de tes folles idées?
Ernest. — Rien ; mais c'est un projet sérieux. Tu sais combien je t'aime, chère Agathe. Je voulais te trouver un mari dont tu pusses à la fois être fière et heureuse. C'est le ciel, vois-tu, qui nous a envoyé le colonel. Vous êtes les deux êtres que j'aime le plus; je veux que vous ne fassiez qu'un, pour vous aimer le double. Aussi je te prie d'écrire dès aujourd'hui à ta tante, pour que M. de Massol ne prenne pas la peine de se déranger.
Madame de Lévalle. — Allons ! tout ceci n'est qu'une plaisanterie.
Ernest. — Je tiens à mon projet, et rien ne m'y ferait renoncer.
Madame de Lévalle. — Le colonel ne peut pas plus penser à moi que je ne pense à lui ; et, à moins d'un miracle! (Elle passe devant le miroir.) Oh ! je suis horriblement coiffée. (Avec humeur.) En vérité, Justine ne sait plus ce qu'elle fait ! Mais qui vient là ?
Ernest. — Eh ! c'est lui.
Madame de Lévalle, avec exclamation. — Le colonel !