LA SOCIÉTÉ DU TEMPS DE LOUIS XV
 la voir de haut et de loin, et plus encore en y passant et en feuilletant ses annuaires, — la vieille capitale politique et littéraire <}e la Bourgogne ne ressemble pas mal à ces paysages artificiels, peuplés d'escarpements pittoresques, de monuments choisis, d'horizons prémé" ditéSy de figures historiques entassées par un peintre anachronisle et tel que, du reste, les plus beaux temps de la peinture en comptent parmi leurs maîtres.
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C'est un prospectus de célébrités , une forêt de souvenirs si touffue qu*on s'y perd dès qu'on y entre, une véritable arche de Noé.
 prendre âu hasard les noms inscrits dans les fastes de cette illustre cité, on remplirait en un moment un voliime. A suivre le fil des pensées qu'éveillent les monuments de toutes les époques et de tous les styles, qui se coudoient et s'enchevêtrent dans ses rues, on accomplirait tant et de si longues excursions dans notre histoire , qu'autant vaut se plonger tout de suite dans l'étude de la biographie universelle, de l'histoire générale et de l'archéologie.
Ce n'est pas que les auteurs spéciaux n'abondent, à commencer par le vreux Courtépée et par M. de Barante. J'y renvoie les lecteurs de livres. Aux autres, s'ils me demandaient un abrégé très-succinct de la monographie de Dijon, je me contenterais de réciter la folle et sautillante petite ballade de Louis Bertrand :
Dijon ! la filie Des glorieux ducs.
Qui portes béquille Dans tes ans caducs !
Jeunette et gentiHe, Tu bus tour à tour Âu pot du soudrille Et du troubadour.
 la brusquembille Tu jouas jadis Mule, bride, étrille, m tu les perdis.
La grise bastille Aux gris tiercelets Troua ta ma^itille De trente boulets.
Le reître qui pille Nippes au bahut, Nonnes sous leur grille, Te cassa ton luth.
Mais â la cheville Ta main pend encor Serpette et faucille.
Rustique trésor.
Dijon ! la fille Des glorieux ducs, Qui portes béquille Dans tes ans ciducs !
Ça, vite une aiguille, Et, de ta maison Qu'un vert pampre habille Recouds le blason !
Et voilà tout ce que vous saurez pour aujourd'hui de Philippe le Hardi, du siège de Dijon par les Suisses, de la bataille de Fontaine-Française et de la bastille de Talant; car il ne s'agit point pour moi, Dieu merci! de déblayer cette vaste nécropole. Je ne parlerai ni dé la Bourgogne ducale ni de saint Bernard , malgré la tentation qu'éprouve tout voyageur de noter, sur son calepin, la visite obligée qu'il va faire au village de Fontaine et à la chambre, aujourd'hui transformée en cha*
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pelle, où la inëre du saint lui donna le jour. Je respecterai même le seuil de la petite maison que voici, au coin delà place Saint-Jean, habitée aujourd'hui par un libraire , et qui fut la maison paternelle de Jacques* Bénigne Bossuet.
Assez de labeurs, assez de recherches déjà pour reconstituer par la pensée Thistoire de la vie privée des Dijonnais durant un siècle récent, le dix-huitième. C'est. . un cadre étroit en apparence, mais si vaste encore ! la ^ digression est si tentante, Tomission si facile, que vingt fois j'ai jeté ma plume et voulu oublier, en arpentant le cours du Parc, jusqu'au nom du grand Coudé qui Ta planté.
Malheur à qui passe plus d'un jour dans ces murs ! Pour peu qu'il ait souci à\k.pourquoi et du comment de tout ce que son œil effleure, pour peu qu'il appartienne à cette famille de touristes plus soucieux du pays luimême que de la carte des auberges, le voilà pris. C'est un engrenage où il met la main : il faut que tout le corps y passe. ' *** ^ ,
Disons que l'habitant actuel de Dijon est pour beaucoup dans cette sorte de rage quj vous prend de connaître sa généalogie. Il existe entre cette société dijonnai^^e du dix-neuvième siècle, morcelée,* étriquée, et la société que fait rêver Taspect de ces hôtels et de ces maisons de plaisance du vieux Dijonnois, véritables Versailles en miniature, — une différence si grande, une transition si profonde et si marquée, — qft'on veut isavoir, à tout prix, quel torrent a coupé, dans la racine.
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les ponts jetés pour relier les deux rives, les deux temps.
On veut savoir comment il s'est pu faire que tant de splendeur s*éteiguit sans retour ; à quel moment la génération savante , polie , musquée, sociable, au grand air, à la belle humeur, qui animait ces palais et ces rues, a disparu dans la mort et dans Texil , et à quel autre, moment la génération présente est venue , avec ses denrées coloniales , habiter Thôtel des Ambassadeurs , dans la rue des Forges , transformer en magasin de fourrages la basilique de Saint-Philibert, en auberge Thôtel de Chabot, et en maison de commerce Vhôtel de Lux, où demeurait Fyot de Neuilly,
A chaque pas, Thôtel entre cour et Jardin, ce type de l'habitation seigneuriale, si ennuyeux pour le petit bourgeois qui aime à fumer sa pipe, accoudé à une fenêtre d*entresol donnant sur la rue. Partout la grande cour pavée, séparée de la rue par un portique, et h présent écornée par les constructions maussades , appropriées à nos petites existences et à notre individualisme sans grandeur.
Cette impression se trouve indiquée par ces vers des Consolations adressés à M. Hugo :
(( Âmi, te souvLens-tu qu'ea route pour Cologne, Un dimanche, à Dijon, au cœur de la Bourgogne, Nous allions admirant clochers, portails et tours, Et les vieilles maisons dans les arrière-cours!
Les deux poètes avaient deviné , dès les premiers
lus VIE PRIVÉE d'autrefois.
pas, que la surface actuelle de la ville, quoique enrichie des nombreux débris d'une couronne de gloire brisée et disloquée, recèle dans son sein plus de merveilles qu'elle n'eu montre au dehors. Et je suis assuré qu'en cette revue d'un jour, ils ne se doutèrent ni des galeries particulières de tableaux, ni des bibliothèques privées, ni des salons aux boiseries fantastiques, ni de cette précieuse maison dite de saint François de Salles, cachée aux profanes dans la seconde cour de l'hôtel de Bretenières, au fond de la rue Vannerie.
Grande a été la métamorphose. Le mot de cette énigme est déjà sur vos lèvres : le mot révolution ! C'est plutôt centralisation qu'il faut dire. Les Bourguignons ont de tout temps été révolutionnaires, mutins, impatients de tout joug , se regimbant pour le plaisir de se regimber, mais sans oublier, dans leurs petites émeutes, l'heure du sommeil ni des repas. Selon le savant docteur Noirot, c'est le tempérament lymphatico-sanguin qui domine dans la race dijonnaise : trouvez entre le tempérament et l'humeur de cette geut, tracassière dans son flegme, les analogies que vous voudrez.
Je dis que la centralisation a fait plus pour la ruine intellectuelle et morale de Dijon que la révolution ellemême; car, avec son affection séditieuse et belliqueuse, Dijon a vécu en gaieté et en santé de longs siècles ; tandis que la centralisation, en lui ravissant ses hommes de valeur et d'intelligence , l'a jetée dans le marasme par la soustraction du meilleur de son sang.
Au dix-buitième siècle , comme au bon temps des
TUE PRI8E A DUON. 11(8
Utnturlus, — ces vignerons démocrates du temps de Louis XIII, — Thumeur séditieuse se trahit dans les moindres gestes de messieurs de la ville et du Parlement. Et il est plaisant de rapprocher la grosse affaire parlementaire qui fit exiler le président de Brosses, en 1744, de cet arrêt du Conseil portant, dès 1629, que fe crime de sédition est aboli. '
C'est bien le cas de citer levers proverbial du fabuliste :
Chassez le naturel, il revient au galop.
Le crime de sédition est demeuré là ua péché d'habitude.
L'humeur narquoise des indigènes, à l'endroit du pouvoir, montre le bout de l'oreille jusque dans le gai Noël du vieux Lamonnoye a sur le passeige de monseigneur le duque de Bregogne ai Dijon, le 21 septambre 1703: »
BBEU6NETTB.
Qu'é-lu, Gro-Jan? quel folie. Te fai gambadai ?