‹ Histoires de la vie privée d'autrefoisChapitre 9 sur 12 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

Cinquante-sept couplets sur la Nouvelle HéléUe! Il est clair qu'avant tout Voltaire reprochait au roman de Jean-Jacques ses hors-d'œuvre et ses longueurs. Et puis le texte de Tamour pris au sérieux n'allait guère à son tempërament. Quoi qu'il en soit, si un semblable roman a sa réalité quelque part» c'est à coup- sûr dans ce climat, le plus tendrement voluptueux du monde, sous un ciel plus radieux qu'on ne le croit.

Il n'y a pas <f^ harpe éolienne accordée pour éveiHer en nous les échos les plus sensibles, il n'y a pas d'elisire d'amore qui plonge Tâme humaine dans des transports plus durables ni plus heureux que ces bruits charmants de Teau bleue du lac, jasant et riant parmi les sables de la rive, que les harmonieux soupirs, que les haleines tièdes et parfumées des brises de Glarens et de Moutreux, que l'aspect mélancolique et noble de ces grandes montagnes de Savoie, baignées des lueurs du couchant ou de l'aurore.

Avant Sénan court, avant Nodier, avant M"* de Staël,

128 VIE PHIVÉE d'autrefois.

un moi charmant a été dit sur le pays de Vaud par rhomme le moins accessible aux jeunes et vives impressions de la nature, — par Voltaire lui-même :

« Je voudrais, dit-il, eu parlant de Monrion à d*Âlembert , je voudrais vous tenir dans cette maison délicieuse. Il Ti'est point de plus bel aspect dans le monde. La pointe du serait, à Gonstantinople, n'a point une plus belle vue. Je ne peux me lasser de vingt lieues de ce beau lac, des campagnes de la Savoie et dès Alpes qui les couronnent.

c( Que tout me fait aimer mon lac et que je sens mon bonheur dans toute son étendue ! »

Voltaire installé à Ferney, et ces choses dites et ré* pétées au loin, le désir de visiter les rives de son lac devait être contagieux. Il le fut : les pèlerinages com« mencërent. Le marquis de Boufflers ouvrit la marche. Ecoutons-le :

« Me voici, écrit-il à sa mère, dans le charmant pays de Vaud« Je suis au bord du lac de Cveuève, bordé d'un côté par les montagnes du Valais et de Savoie, et de Tautre par de superbes vignobles^ dont on fait à cette heure la vendange (26 octobre).

« Les raisins sont éoArmes et excellents ; ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura (le sommet du mont Jorat et non du Jura, dont la chaîne est beaucoup plus éloignée et plus haute), en sorte que d'un même coup d'œil je vois de$ vendan* geurs les pieds dans Teau, et d'autres juchés sur des rochers à perte de vue.

« C'est une belle chose que.le^laed^Gtnève. Il me semble^ que TOcéan ait voulu doirner à la Suisse son portrait en miniature. Imaginez, belle maman, une jatte de quarante lieues de tour, remplie de Teau la plus claire que vous ayez jamais bue, qui- baigne d'un côté les châtaigneraies de la Savoie et de Tautre les ceps du pays de Yaud. Du côté de la Savoie la nature étale toutes ses horreurs, et de l'autre toutes ses beautés. Le mont Jura est couvert de villes et de villages dont la vigne couvre les toits et dont le lac mouille les murs. (C'est toujours le Jorat qu'il veut dire.) Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la simplicité des mœurs de la ville de Vevey ; an ne m'y connaît •que comme peintre, et j'y suis traité partout comme à Nancy. Je vais dans toutes les sociétés, j'y suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont plus de sens que moi, et j'y reçois des politesses que j'aurais tout au plus à attendre de la Lorraine... »

On se rappelle que le marquis voyageait incognito et qu'Use faisait passer pour peintre au pastel. Mais c'était, —plus encore qu'un peintre, — un écolier en vacances, dans cette humeur espiègle et désœuvrée qui fait ajuster au collégien une pipe de deux si»us entre les lèvres d'un Socrate on d'un Démosthène.

<x Oh 1 pour le coup, me voilà dans les Alpes jusqu'au col. Il y a des endroits ici où un enrhumé peut cracher à son choix dans l'Océan ou dans la Méditerranée '. Où

* Il existe eo effet en quelques endroits, et notamment à

130 VIE PRIVÉE d'autrefois.

est Painpan? C'est ici qu'il ferait beau le voir grossir les deux mers de sa pituite 1... Où est Tabbé Porquei (son précepteur)^ que je le place, lui et sa perruque, sur le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte cle* vienne pour la, première fois le point le plus élevé de la terre. — Pardonnez-moi ces transports, madame : les grandes choses amènent les grandes idées !.•• »

Le brillant marquis a beau rire, Tadmiration le gagne, surtout à Lausanne, ville pleine et du souvenir récent de Voltaire et de cette grâce que le dix-huitième siècle raffina, en la civilisant, .mais qui tient avant tout à Tinfluence des lieux sur le caractère des bonunes :

« Je suis ici dans l'ile de Gircé. Sur trente jeunes filles, il ne s'en trouve pas quatre de laides et pas nue qui ne soit sage. Ce n'est pas à dire que h femme ne soit pas femme ici comme ailleurs; mais elle y est plus que femme : elle y est belle. La ville est charmante, la compagnie très-agréable, l'accueil cordial et bienveillant. L'humanité est pour ce bon peuple-ci, ce que la parenté serait pour un autre. »

Et ailleurs :

« Lausanne est aujourd'hui connue de toute l'Europe par ses bons pastels et sa bonne compagnie.

« Je vis dans une société que Voltaire a pris soin de former, et je cause un moment avec les éooliers avant

Bornu, près de Lasarraz, des eaux qui, partant de U même source, mais se bifurquant au gré de pentes opposées, vont se jeter ici dans le Léman et là dans TAar, c'est-à-dire se perdre en dernière analyse dans TOcéan et dans la Méditerranée.

TOiTAlRIS K LAUSANNE. 151

d^aller enitndre le maître. Il n'y a pas de jour où je ne reçoive des vers et où je n'eu rende ; pas un où je ne fasse un portrait et une connaissance. J'ai dîné et soupe av^c le grand et célèbre Haller $ nous avons eu une conversation de cinq heures de suite/ quim'a appris que décidément, pour parvenir à une certaine supériorité, les livres valent mieux que les chevaux. Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas assez jaloux... »

Il faut savoir beaucoup de gré à la Suisse romande d'avoir comi^andé une admiration aussi vive et aussi franche à un homme qui, comme dit Rousseau, « n'avait que des demi-talents et une légèreté insupportable, qui faisait bien les petits vers, écrivait bien les petites lettres, allant jouaillant un peu du sistres et barbouillant un peu de peinture. »

<( Et qui n'a légué à la postérité que des meringues », ajoute le spirituel et caustique Ghampfort.

Les contemporains de Voltaire lui ont Mi une auréole de sensibilité qui^ lui messied, quand en considéra récrivain satirique jusqu'à la* cruauté, jusqu'à la rage, l'orpeilleux éternellement froissé , ipoins par l^a hommes peut-être que par les faits, contre lesquels

132 ViR PRIVÉE ^'autrefois.

Voltaire se heurte, regimbe, et qui Tempêchent de dormir.

Mais on peut dire, preuves en mains, que l'Influence de la société suisse-française est la source du peu de bénignité que l'on découvre dans la physionomie du vieillard. Nulle part ailleurs il n'eût été donné peutêtre de voir cet homme, acharné contre la religion, source de toutes les émotions vraiment tendres, cet homme qui termine invariablement les lettres datées de Ferney par des imprécations contre le christianisme, comme Gaton couronnait ses discours par d'âpres iiu vectîves contre Carthage , cet homme en guerre sans trêve contre l'Eglise et contre ses illustres morts, consa« crer une partie de sa fortune à restaurer et à décorer la chapelle de son vilkge, et donner à Florian Toccasion d'écrire cette pastorale célèbre intitulée : Voltaire et le serf du mont Jura.

Ne s'avise-t-il pas aussi d'aller se battre contre le grand Shakespeare, à la hauteur de conception duquel H n'atteignit jamais, et de défigurer, par sa traduction très4ibre, la Mort de César , sous le prétexte « que la pièce de Shakespeare est absurde, que les personnages en sont grossiers! »

D'Alembert lui-même se permet quelques objections :

« Quelque absurde, lui répond-il de Paris, le 8 septembre 1762, quelque absurde que me paraisse la pièce de Shakespeare, quelque grossiers que soient les personnages « quelque fidélité que je pense que vous ayez niise dans votre traduction, j'ai pme d croire qu'en de

VOLTAIRE A LAUSANNE. i53

certains endroits roriginai soit aussi mauvais que vous le faites. i>

Eh bien l c*est ce même Voltaire, amaigri, desséché par la haine, que les souvenirs de la société lausannoise nous montrent.à Femey, adoptant la nièce de Corneille ; à Lausanne, s'attendrissant à la lecture des lettres de M'** Aïssé, et apportant à leur correction ce bon goût, cette délicatesse qui n'ont pas peu coiUribué à leur ouvrir un chemin dans le monde littéraire. C'est lui qui prit soin de les dépouiller des scories qui obstruent, par exemple, pour les étrangers et les indifférents, Tacces des lettres brûlantes de M"** de Lespinasse , trop longues pour nous qui n'avons point partagé ses tortures, et qui nous lasserions de Phèdre elle-même, si Racine eût développé en deux volumes le vers célèbre :

« C'est Vénus toiil entière à sa proie attachée. »

Tel il parut un moment, bienfaisant et paternel , le temps de le dire ou seulement d'y penser.

Je dis qu'il a fallu le prestige du paysage et les yeux des gens qui contemplaient Voltaire dans un milieu tiède, lumineux, parfumé d'agrestes fleurs et de sentiments attendris, pour rendre authentique le Voltaire élégiaque et très-passagèrement historique que nous trouvons dans ces vers du chantre d'Estelle :

Voltaire consacrai l \q^ restes de sa vie

Au plaisir triste et doux de faire des ingrats.

Il élevait une viUe noiî'velle Ouverte aux malheureux donl il est le soutien. «

134 TIG PRIVIÊB B^UTREFOia.

Us accourent en foule où âa voi& les appelle ; Dans les murs qu'il bâtit tout pauvre est citoyen. L'infortuné qui se présente Est sûr de trouver des bienfaits.

Voltaire va chercher la famille indigente, Qu'un incendie, un orage, un procès Vient de réduire à Taffreuse misère :

Séchez vos pleurs, dit-il, je vous rendrai vos chaipps ; Venez m'apporler vos enfants, Venez m'aimer : je serai votre père.

Ces malheureux étonnés, attendris, Tombent'aux pieds de «e dieu tutélatre ; Ils haif^enè cette main si chère Par qui tous leurs maux sont finis.

Il ne faut pourtant pas croire que la licence poétique ait entraîné Fiorian beaucoup au delà des bornes de la vérité. Il n*y a que les épithètes et un certain tour mélancolique de trop.

L'homme aux meringues^ M. de Boufflers, qui n'est pas mélancolique du tout, et à qui plus d'un a contesté le titre de poëte, pour ne lui laisser que celui de versificateur d*esprit, rend compte en prose, à sa mère, de la première impression produite sur lui par son arrivée à Ferney.

« Enfin, s*écrie-t-il, me voici chez le roi de Garbe, car, jusqu'à présent, j'ai voyagé comme la fiancée; ce n'est qu'en le voyant que je me suis reproché le temps que j'ai passé sans le voir. Il m*a reçu comme votre fils, et il m'a fait une partie des amitiés qu'il voudrait vous faire. Il se souvient de vous comme s'il venait de

VOLTAIRB k LAUdANNË: 15S

VOUS voir» et il vous aime comme s'il vous voyait. Vous ne pouvez pas vous faire d'idée de la dépense et du bieh qu'il fait. Il est le roi et le père du pays qu'il habite ; il fait le bouheur de tout ce qui Tentoure, et il est aussi bon père de famille que bon poëte. Si on le partageait en deux et que je visse d'un côté l'homme quej'ai lu^ ety de Vautre, celui que j'entends, je ne sais auquel je courrais. Les imprimeurs auront beau faire, il sera toujours U meilleure édition de ses livres. »

C'est même au marquis ;que nous devons le meilleur portrait du philosophe épicurien dans son ermitage, iissez différent de ce philosophe grave et rêveur dont un rayon matinal inondeie front chauve dans l'un des ad* mirables tableaux de Rembrandt. A Ferney , la philosophie dine bien et porte un jabot et des manchettes.

« La maison est charmante, la situation superbe > la chère délicate, l'appartement délicieux. »

Que de gens voudraient avoir ce crayonnago par le* quel BoufiQers compléta sa pensée et qu'il envoya de Ferney à sa mère ! Un coup de crayon donné k propos en dit autant et plus qu'une page.

« Je vous envoie pour vos étrennes, écrit-il à M"** de BoufOers , un petit dessin d'un Voltaire perdant une partie d'échecs. Gela n'a ni force, ni correction, parce, que je l'ai fait k la hâte, à la lumière, à travers ksgrt" maces qu'il fait toujours quand on veut le peindre ; mais le caractère de la figure est saisi, et c'est Tesseotiel. Il vaut mieux qu'un dessin soit bien commencé que bien fini. »

136 VIE PMVÉE D*AliTft£FUIS.

Ceci est moins vrai d'un portrait à la plume qae d'un portrait au pastel. Aussi aurat&je peur d'encourir les reproches de mon lecteur en insistant sur les caractères intimes de la vie privée d'autrefois, dans un pays qui, après tout, n'est pas le nôtre, si je ne savais d'expé* rience que, par endroits, au pays de Yaud. cette vie a subsisté contre vents et marée, et que tout homme épris des mosurs simples, de Thonnéteté et d'un certaio recueillement, voudra aller l'y trouver encore, — assuré d'y réussir en cherchant bien, mais sans chercher trop longtemps.

C'est encore . au marquis de Boufflers , travesti en peintre errant, que j'emprunterai un petit tableau de genre propre à donner une idée, non plus du monde brillant qui jasait, folâtrait et jouait la comédie à Monrion et à Monrepos, mais de ce monde clos au luxe et aux influences de la politique, de la mode et de l'opinion, que les bruyants et brillants voyageurs côtoient souvent sans le voir.

M« de Boufflers est encore à Vevey et n'a vu ni Ferney, ni Lausanne, ni M. de Langalerie, ni M. deHaller. Il est tout aux rien«.

« Il vient, dit-il, de m'arriver une aventure qui tiendrait sa place dans le meilleur roman. J'ai été chez une dame qu'on m'avait indiquée , pour lui demander de vouloir bien me procurer de l'ouvrage ; son mari l'a engagée, quoique vieille, à se faire peindre ; j'ai parfaitement réussi.

« Pendant tout le temps du portrait , j'ai toujours

VOLTAIRE A LàVSAVNË. i57

mangé chez elle, et elle m'a fort bien traité. Ce matin, quand j'ai donné les derniers coups à Touvrage, le mari m'a dit : — Monsieur, voilà un portrait parfait; il ne me reste plus qu'à vous satisfaire et à vous demander votce prix.

« Je lui ai dit : — Monsieur, on ne se juge jamais bien soi-même ; le grand mérite se voit en petit , et h petit se voit en grand; personne ne s'apprécie, et il est plus raisonnable de se laisser juger par les autres. Nos yeux ne nous sont pas donnés pour nous regarder.

« — Monsieur, m'a-t-il dit, votre façon de parler m'embarrasse autant que la bonté de votre portrait. Je trouve que, quelque chose que vous me demandiez , vous ne sauriez me demander trop ^

« — Et moi, monsieur, quelque peu que vous me donniez, je ne trouverai point que ce soit trop peu ; je vous prie de n'avoir de ce côté-là aucune honte, et de comp? ter pour beaucoup les bons traitements que j'ai reçus de vous, dont je suis plus content que je ne le serai de quelque argent que je reçoive.

« — Monsieur, je vous devais au delà des politesses que je vous ai faites ; mais je vous dois encore iniinimentr pour le plaisir que vous m'avez procuré.

« — Monsieur, si j'avais l'honneur d'être plus connu de vous , je hasarderais de vous en faire présent, et ce n'est que pour vous obéir que je recevrai quelque chose ; mais conformez-vous, s'il vousplait, aux circonstances du pays, qui n'est pas riche, et du peintre qui est plus reconnaissant qu'intéressé.

iSè VIE t^RIVÉE D* AUTREFOIS.

n -^ Monsienr, puisque vous ne voulei rteB dire, je Tài* hasarder d'acquitter en partie ce que je vous dois.

« A rinstaflt le pauvre homme va à son bureau, et revient la main pleine d'argent, me disant :— Monsieur, c'est en tâtonnant que je cherche à vous satisfaire, et^ eft même temps, il me remit trente-six francs.

« — * Monsieur, lui dis-je, souffrez que je vous repré-^ sente que c'est trop pour un ouvrage de cinq heures au plus, fait en aussi bonne compagnie que la vôtre. Permettez que je vous en remette les deux tiers, et, qu'en échange, je donne à madame votre portrait en pur don.

« Le pauvre homme et la pauvre femme tombèrent des nues; j'ai ajouté beaucoup de choses honnêtes et je m'en suis allé , emportant leurs bénédictions et leurs douze livres que je leur rendrai à mon départ. »

Malgré ce côté de simplicité rustique, peu de pays sont aussi impropres à la réalisation des utopies égali* tairez que lé pays de Vaud ; et, selon moi, la double et contraire influence de Voltaire et de Rousseau sur cette contrée en est la preuve.

Voltaîfe y eut un succès proportionné an penchant des Lausannois pour les choses pimpantes de la so*ciété cosmopolite et de la galanterie en falbalas.

Rousseau, en y déposant le germe des révolutions égalltaires, y a préparé le nivellement social. Celui-ci est en pleine floraison aujourd'hui, mais plus incompatible du fond que les chaînes d'une occupation étrangère, avec l'humeur d'un peuple dont le petit territoire est une Europe en miniature, et renferme des vallées et des mon^

VOLTÀlRB A LAimANNE. im

tagneà, desThébaïdes aux rochers nus et aux sapins austères, et de riants vignobles où Baécbus, entouré di^ folâtres nymphes et de faunes espiègles, aime encore, comme au temps de la cité romaine de Lamonium et de Nevidunum (Lausanne etNyon), à s'attabler la coupe en main sous les tilleuls.

Car il y a de tout au canton de Vaud, il y a matière h tout. C'est un exil très -doux pour d^s princes, parce que le penchant des Yaudois à recevoir des princes, en leur qualité princière, a survécu à toutes les révolutions.

C'est un sol à cultiver pour l'humble colon dont les espérances ont été trahies ailleurs par l'usure affamée ou les inclémences du ciel.

C'est un asile pour les âmes blessées que dévore la tristesse amère du Dante, et qui y trouvent Yivresse des montagnes, — émotion dantesque s'il en fut, — sinon le sommeil et l'apaisement.

C'est, en un mot, un lieu de retraite et de pèlerinage. Ce fut le premier titre de Lausanne et de ses environs à la renommée chez les peuples voisins. Ce sera le dernier, sans nul doute.

D'ailleurs, les revirements sont soudains et inattendus au pays romand. Les Vaudois s'attribuent volontiers l'initiative , parce qu'ils sont des premiers à ressentir les variations du baromètre social. Dociles en cela, et plus dociles que la France elle-même aux fluctuations de Topinion, ils peuvent être demain ce qu'ils ont été du reste pendant mille ans , une petite république aristocratique et catholique. Tous les élé-

i4Ù VIE PK1V£E d'autrefois.

Boeuts de ce retour s*y trouvent : le naturel, qui ne meurt Jamais, la situation géographique, et jusqu'à ces vieux noms de saints conservés a leurs rues et à leurs temples par les calvinistes de Lausanne.

Bien des Vaudois riront en lisant ceci ; quelques-uns invoqueront la puissance de la tradition, qui s'y oppose.

A quoi nous leur demanderons, avec M. de Gustine, pourquoi ils tiennent plus à la religion de leurs pères qu à celle de leurs grands-pères ?...

Pour moi, je crois connaître trop bien leur intelligente hospitalité et leur accorte humeur pour ne pas être assuré qu'un Joseph de Maistre y serait aussi bienvenu que le sceptique Voltaire, que Bayle ou que Gibbon.

Il y a une face de la question dont je m'occupe, qui n'a pas été étudiée encore. Face singulière et qu'il m'est d'autant plus difficiie d'aborder, que je m'adresse à un public français , brouillé une fois pour toutes •— par système ou par nature — avec le supernaturalisme , alors même que ce public est religieux.

Je ne puis pourtant laisser dans l'ombre cette face de la question. Le dix-huitième siècle, qui se vantait de son incrédulité, a été crédule jusqu'à la superstition : chose étrange et qui montre quel despotisme le côt

VOLTAIKL A LAUSANNE. i4i

religieux de la nature humahie exerce sur les pensées de l'homme» sur ses actes, sur ses destinées ! Je nomme en passant, et pour mémoire, M^^ de Krndener et le comte de Saint-Gerinain.

C'est surtout dans la société, dans la vie privée des Suisses-Français du siècle de Louis XV , en regard du grand rieur Voltaire, que Tinfluence du supernaturalisme a quelque chose de significatif et de frappant.

Il est hors de doute que, placée sur les confins de la fantastique Allemagne^ d'une part, et de la France ma* térialiste, de l'autre, la Suisse française du dix^huitième siècle se préoccupait tout bas de démouologie.

Mais rien ne ressemble à la peur comme Tincrédulité violente et de parti pris. Il semble que le monde spirituel étreint plus fortement les sceptiques que les autres hommes, de même que Tatmosphère pèse avec violence sur le vide artificiellement produit parla pompe pneumatique, au point d'en briser la cloche, quand les parois de cette cloche manquent d'une certaine épais* seur.

Or, Voltaire était justement l'homme à prendre mal, en se trouvant face à face avec le moindre vestige de l'action d'une puissance occulte et supérieure. Ses déclamations stridentes et rageuses contre l'intervention directe de Dieu dans l'économie terrestre ne ressemblent pas mal aux joyeuses chansons qu'entonne de préférence un enfant égaré dans les ténèbres. Voltaire ne put échapper à certains récits gravement faits par plus d'un Lausannois de sa connaissance; la peur des

lit VIK mVÉB D'àOTEBFOIf.

esprits put influer sur sa retraite de Lausanne à Ferney, et redoubler l'âcreté de ses diatribes antireligieuses, car un poltron ne pardonne jamais à son meilleur ami de lui avoir fait peur, et ce fut indubitablement soncas^

Une histoire extraordinaire était alors dans toutes les bouches à Lausanne : celle des visions de Tinfortuné major Davel, entré h Lausanne un certain 31 mars 1723, en plein jour, à la tête de 500 miliciens des bailliages de Chilien , d'Oron, de Lausanne et de Lavaux, sur la foi d'une Egérie mystérieuse, hôte in^ -visible et vraiment extraordinaire de sa maisonnette de CuUy.

Que venait faire à Lausanne, le 31 mars 1723, le major Davel de Gully, à la tête de 500 hommes ? La troupe ignorait le secret dessein de son chef; mais de sinistres événements ne tardèrent point à le lui ap*> prendre. Quelques personnes de sa connaissance lui demandèrent, chemin faisant, où il allait ainsi. « Ne vous inquiétez pas ! leur répondit-il ; c'est une petite revue ! Je vous instruirai de tout dans un moment. x>

Or, Davel, bourgeois du canton de Yaud, allait tout simplement surprendre à la cité les officiers du gou-» vernement bernois, s'assurer de leurs personnes et af<» franchir du joug allemand la Suisse française. Bizarre et généreuse entreprise ; folie coupable si, comme tous les fanatiques, Davel, le meilleur et le plus convaincu d'entre eux, n'eût été fermement persuadé que certain ange, envoyé par Dieu lui«m6me, sous les traits d^une femme, lui avait commandé cet acte hardi de rébellion.

YOLTAIBIS A LAUSANNE. ||9

Pavel paya de sa tète son obéissance à ce qu'il appelait les vois: d'en haut. Mais ce qui le rend à jamais respectable pour ses ennemis eux-mêmes, c'est la simplicité de ses mœurs, la fermeté de sa conviction, la droiture de son esprit, et ce quelque chose de franc et de radieux dans le regard comme dans la parole , qui ne permit jamais de suspecter sa spontanéité ni sa bonne foi.

« Davel, dit son historien vaudois, avait passé an service vingt-cinq années ; il n'y avait contracté aucun des vices que Ton remarque dans les gens de guerre, et il s'était montré toujours bon officier, intrépide, hardi, plein de zèle.

« À Tépoque du fameux siège de Lille, il avait quitté le service de la Hollande, à cause d'un passe-droit dont il avait été victime, et s'était rendu en France, où il se fit connaître par sa bravoure et son humeur entrepre^ uante. Avenant et cordial, il eut au sujet des recrues dont il s'était chargé quelques désagréments qui le déterminèrent k rentrer dans sa patrie, où il se distin-» gua, dans l'armée benioise, en deux mémorables occasions : la bataille de Bremgarten et celle de Yillmer^en .»

Dès cette époque il se croyait l'instrument d'un dessein particulier de la Providence, mais rien ne prouve que ses relations directes avec l'autre monde datent de ce temps. Ce n'était que figurément qu'il pouvait mettre sur le compte d'une inspiration divine les actes de dé-* Touemeut et de courage dont il s'illustrait sur leg champs de bataille.

i44 Vl£ PRIVEE D*AUTIIEFOIS.

Une vie plus sédentaire et contemplative, celle d'un ancien militaire en retraite, devait réveiller en lui d'autres idées, donner à certaines facultés mystérieuses de son cerveau un tardif développement, le conduire enfin, lui aussi, malgré ses moustaches grises et ses habitudes positives, sur les confins du mysticisme, dans le pays des voyants et des visions.

Il se souvint d'une apparition qu'il avait eue dans sa jeunesse, à Tépoque des vendanges : « Il était veim chez son père , sous la figure et les habits d'une vendangeuse, une fille d'un très-beau visage, inconnue de tous, mais qui se concilia les bonnes grâces de tous par son adresse et son empressement. »

Cette étrange visiteuse avertit la mère de Davel que son fils devait mourir dans trois jours, et l'engagea à donner cet avis au jeune homme, pour qu'il se préparât dévotement à rendre le dernier soupir.

ftavel fut frappé de ce conseil et se mit en prières. Le troisième jour se leva, s'écoula rapidement ; le soleil se coucha comme à l'ordinaire dans sa pourpre. Davel, ému jusqu'aux larmes , le suivit du regard jusqu'à son dernier scintiltenient h fleur des montagnes, et « proprement vêtu de linge blanc, pour paraître dignement devant Dieu, » il s'endormit, après une dernière élévation, d'un délicieux et profond sommeil.

Une lumière soudaine et merveilleuse, mais non plus celle des astres familiers à l'œil de l'homme, emplit tout à coup le rêve de Tadolescent. Deux anges sont placés h ses côtés.

VOLTAIRE A UUSANNC. 445

En même temps la pauvre mère , inquiète du sommeil de son enfant, s'approche à pas de loup de la porte. Elle écoute. Soudain le cœur mateniel l'emporte ; elle frappe convulsivement à Thuis qui la sépare de Davel. Davel ne répond pas. Tremblante et désolée, elle retourne auprès du foyer où la belle inconnue sommeille ou songe, accroupie, l'œil sur les cendres éteintes. Â l'approche de M"* Davel, celle-ci lève la tête et lui dit doucement : « Retournez ! Je crois qu'il vous répondra, mais n'entrez pas ! »

Elle obéit et remonte : « Mon fils ! mon cher fils ! — Ma mère, n'ayez crainte : Je suis bien ; mais laissez-moi, je vous prie , rfdws tna tranquillité! — Puisqu'il vous a répondu, reprend l'inconnue, il ne mourra point. Dieu le réserve pour de grandes actions ! »

Cette femme étrange demeura une semaine dans la famille Davel. Quand elle allait au pressoir, les jeunes paysans, la voyant si belle, cherchaient, en folâtrant, à l'embrasser ; mais elle se dérobait toujours à leurs caresses.

, Au bout d'une semaine , elle fit ses petits préparatifs de départ, voulut dire h Dav^l sa bonne aventure ; mais Davel, effrayé de la claire-vue de cette femme, ne voulut pas le souffrir ; puis elle disparut après lui avoir jeté en souriant quelques mots sur la carrière qu'il devait parcourir, sur ses voyages, sur ses combats, tandis que Davel se bouchait de son mieux les yeux et les oreilles.

Davel lui attribue , dans ses récits , quelques autres prodiges , et notamment une sorte d'onction qu'elle lui

i46 vie PRIVÉE D*AUTREFOtâ.

6t,. en versant dans son chapeau deux gi)ultes d'kmle^ qui se changèrent en une pluie parfumée quand il eut replacé son chapeau sur sa tête.

«Mon ami, lui dit-elle, quand votre chapeau sera usé, il ne faudra point le jeter, mais bien le donner à un pauvre. »

Ce détail m'en remet en mémoire un autre que je tiens d un témohi auriculaire : un Yaudois qui soutenait aussi des rapports mystérieux avec le monde invisible» ordonna à ses amis de brûler tous ses habits dès qu'il serait mort, ce qu'ils firent scrupuleusement.

Quoi qu'il en soit , après des années ces souvenirs se réveillent et grandissent dans la pensée du vieux soldat. Il entend de nouveau des voix qui lui parlent. Il jeûne, prie, s'abstient de vin trois mois durant et se décide. Il rassemble sa troupe libératrice le 31 mars au matin et part. Le soir, il était prisonnier et à deux doigts de l'échafaud.

Cette liistoire étrange , vivante encore dans la mémoire des hommes mûrs au temps où Voltaire habitait Lausanne, dut frapper et impatienter le chef de l'é- . cole matérialiste. L'enneiai de la présence réelle dut sourciller à l'ouïe de ce récit bizarre et à l'inspection des pièces du procès. Quel spectacle pour l'auteur de la Pucelkj ce crime de lèse-pudeur et de lèse-nation, — qu'une petite armée de cinq cents hommes , arrachée à ses foyers et mise en marche, comme Tarmée de Charles VU, par une femme, par une vision !

Ce serait peut-être ici le lieu de rappeler les supers-

titipns du czar Alexandre, les colloques de Luther avec le diable et le mysticisme de M"^® de Krudener, pour iTuiâjtiper le superuaturalisme et la démonologie partout^ — ^-ûWtfjp^^diint et après Voltaire.

Ceci m'entraînerait trop loin ; mais ce qui n'a été mentionné nulle part, c^est ce commerce presque habituel soutenu de tout temps avec les esprits par quelques familles vaudoises.

C'est ce phénomène étrange et inexpliqué jusqu'ici de la ronde des fées, qui trace, la nuit, sur les coteaux fraîchement fauchés du Jorat, des cercles mystérieux où l'herbe est flétrie par les pas d'un chœur de danse invisible.

G'estl'avisdonnéyàma connaissance, par M. deGé.., peu de jours avant sa mort, à ses enfants, que le portrait du feu prince de Prusse, Frédéric-Guillaume, son protecteur et son ami, commençait à lui sourire. Ce vieil- .lard habitait, à Vevey , l'ancien hôtel des Baillis de Berne, et j'ai connu le vieillard et le polrtrait en question, qui décorait son alcôve. Beaucoup de miracles ne sont-ils pas moins avérés que celui-là?

C'est enfin la vision singuj^ère dont la même chambre du même hôtel avait été le théâtre, quelque vingt ans auparavant.

M"®^ R. avaient pour chambres à coucher cette pièce et une autre contiguë, au foyer de laquelle j'ai passé de longues heures, tantôt lisant, tantôt contemplant les montagnes et le grand lac.

Ces deux dames vivaient seules avec leur père , qui

148 VIE rnivÉE d^utrcfois.

partit un jour pour Genève, les laissant à la garde Tune de Vautre. Il devait revenir le surlendemain.

Tout à coup, vers minuit, le père absent rentre dans la première chambre et s'avance vers le lit de sa fille sans lui dire un mot.

Elle ne rêvait point : c'était lui. Un frisson parcourut les membres de la jeune fille, car son père la regardait d'une façon singulière. Et d'ailleurs, comment pouvait-il être de retour ?

En même temps semblable apparition glaçait d'effroi la seconde fille de M. R., dans la secon<le chambre.

La moins effrayée des deux rompit enfin le silence,

et dit h sa sœur par la porte ouverte : «N*as-lu rien vu?»

Pour toute réponse l'autre jeune fille vint se jeter

dans les bras de son aînée et se réfugier dans son lit,

transie de peur.

L'aube, en leur montrant l'appartement vide, ne put dissiper leur émotion.

Quelques heures plus tard, une lettre de Genève leur annonçait que leur père était passé, dans la nuit, dévie à mort.

Voilk une histoire vaudoise entre mille. Il n'y a pas, au pays de Vaud, de maison un peu vieille et respectable, de maison aux murs épais, aux cheminées hautes, aux corridors spacieux, qui n'ait la sienne.

Et il en était ainsi du temps de Voltaire comme de nos jours. On peut même dire que l'installatloq de ces trilbys au foyer des paysannes et des châtelaines vaudoises avait été favorisée parroccupalion des Bernois.

VOtïAlftE A LAUSANNE. 149

C'était une invasion de TAItemagne dans uue'contrée de la 'Vieille Bourgogne ducale ; ét^i* dans le bagage des vainqueurs, figuraient naturellement leurs croyances.

Je prétends que tout cela dut rendre suspectes à Voltaire, sur le soir, les parties obscures de son alcôve. Les vagues appréhensions, le malaise inséparable de ces affaires entre vivants et trépassés, durent le prendre par instants et lui faire accumuler, dans ses lettres à d'Alembert, en manière d'exorcisme3, toutes ces bravades à l'endroit « des alUnts et des revenants, et de ceux qui y croient, et des imbéciles qui les écoutent. »

Elles lui inspirèrent un soir d'hiver (28 décembre 1755), où il se trouvait seul à Monrion au coin de son feu, et n'ayant pour auditeur que le tic-tac de Thorloge et les bruits nocturnes de la campagne, cette protesta* tion contre les voyageurs d'outre-tombe :

c<On vient me dire que si tout Paris a vu ressusciter un mort, on doit en avoir la même certitude que quand tous les officiers de Fontenoy assurent qu'on a gagné le champ de bataille... Je persiste à penser que cent mille hommes qui ont vu ressusciter un mort pourraieiii bien être cent mille hommes qui auraient la berlue. »

Tel était Voltaire.

Tel, le petit monde international et cosmopolite à la fois où il prit sa retraite et où il eut, en somme, un peu moins qu'ailleurs, ce qu'il appelait lui-même — le diable au corps.

(a) Le père, aujourd'hui octogénaire, de l'un de mes amis, tenait de son père, qui avait fréquenté le philosophe de Ferney, une complainte fort étendue narrant au long les mésaventures d'un baron d'Etange, de sa fille Julie et du trop sensible Saint- Preux. Il rapprit à ses enfants qui la chantent encore. Lors du premier séjour que je fis au canton de Vaud en 1859, j'entendis et je retins un ou deux couplets de cette chanson. Musique et paroles étaient attribuées à Voltaire. Depuis lors, M. de Grousaz, lecteur obligeant de mes essais littéraires, ayant vu dans un article de moi intitulé Voltaire à Lausanne, que je citais une de ces strophes, me fit l'honneur de m'envoyer sur-le-champ copie de toute la pièce, trouvée dans les papiers de sa grand'mère, M"»« de Montolieu, et il m'actorda le privilège d'en faire usage.

Personne ne met en doute l'authenticité d'une pièce émanant d'une pareille source, non plus que celle de la musique sur laquelle Voltaire la chantait et que Ton a conservée ; il va sans dire que je ne parle point de ces érudits maladifs qui nient jusqu'à l'existence de Guillaume Tell !

Puisque j'ai nommé M. de Grousaz, je ne poserai point la plume sans avoir ici rendu un public hommage à sa courtoise obligeance, autre et non moins précieuse tradition de famille, qui fait revivre au foyer modeste du gentilhomme lausannois l'heureuse et brillante époque de M«* de Montolieu, de sa fille M"»» de Grousaz, de M"» deCharriére et de Timmorlclle M"« de Staël.

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