‹ Histoires de la vie privée d'autrefoisChapitre 4 sur 12 · LA SOCIÉTÉ DU TEMPS DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DU TEMPS DE LOUIS XV

«Xgl»

Tout le inonde aujourd'hui connaît le pays de Vaud; mais c'est une contrée plus récemmetit découverte que rÀmérique, quoique infiniment plus rapprochée de nous.

La géographie, en France surtout, s'apprend lentement. Pour beaucoup de gens encore, et de gens qui ont fréquenté les écoles dans leur première jeunesse, tout ce qui est par delà le RMn, les Alpes ou le Jura — est TAl-

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lemagne, nom vague douné à Tinçonnu, qiialificatiou analogue à celle de pays barbare, dont Rome faisait honneur à tout ce qui n'était pas romain.

Or, le pays de Yaud n'est rien moins que rAUemagne, et s*jl est aujourd'liui quelque peu barbare, c'est Toeuvre d'une révolution récente qui a proscrit en majeure partie l'élite de sa société locale, en sa qualité d'aristocratie iutellectuelle, qualité que la démagogie tient pour un vice, en attendant qu'elle enveloppe dans le même anathème ce que son tribun, le citoyen Druey, appelle Caristocra^ lie des mœurs.

Le canton de Vaud est le plus français des cantons suisses. Il a de plus que la Bourgogne cisjurane l'avantage d'être un centre, d'avoir une vie propre, de même qu'une capitale intellectuelle et politique, en un mot d'être un pays fr^inçais sans être la province. Il doit tout, bien et mal, à sa position géographique d'abord, à sou privilège de lieu de refuge ensuite, privilège qui lui a valu des hôtes de la valeur des Duquesne, des Voltaire, des Monlyon, des Gibbon, de M"*® de Staël et de l'espèce de quelquesaulres, inutiles à nommer ici.

J'ai dit que ce pays était de découverte récente ; et, Vît effet, au point de vue ethnographique, on peut dire que Voltaire en fut le Christophe Colomb.

Jusqu'à lui, c'est un défilé de touristes pressés, oubieu de proscrits portant une croix trop lourde pour s'amuser a herboriser en chemin. Ce sont avant tout les familles frappées par la révocation de Tédit de Nantes, et qui ne commencèrent à rei|)irer et à oublier leurs

yOLTAiH£ A LAUSANNE, 89

malheurs qu'à la seconde ou à la troisième géaéraUoi|.

Cette proscription peupla les rives vaudoises, depuis Montreux jusqu*à la Vallée, d'une bourgeoisie haute et basse pleine d'intelligence et animée de cette virilité que donne le malheur. Cette bourgeoisie vint remplir l'intervalle qui séparait la vieille noblesse vaudoise des paysans. Elle forma un tiers-état français où Télément vaudoislrouva plus tard des auxiliaires pour secouer le joug allemand des baillis bernois; mais elle ne soutint presque aucun rapport direct avec la France, autre que celui des sympathies et des souvenirs. Le pays de Vaud se francisa, commença à ne plus parler son patois originel qu'au fond des campagnes; mais, séparé de la France parsesintérétspropresetunecertainehostilitéreligieuse, comme par ses hautes sapinières, il demeura vaudois.

Montaigne, l'un des premiers voyageurs philosophes et observateurs que je sache, effleura la Suisse allemande, mais commepar hasard, en partant pour sa grande tournée d'Allemagne et d'Italie. Il prit, pour aller à Rome, le plus long, qui était, pour ainsi dire, alors le plus court.

Montaigne quitte son château du Périgord et passe à Dijon, où il remarque abeaucoupde clochers moult poiU' tus. » S'il se fût avisé de monter sur le moifns pointu d'entre eux, il eût sans doute remarqué à Thorizon, pardessus la bande d'azur sombre du Jura, l'opale gigantesque du Mont-Blanc, et la curiosité eût pu le prendre de couper en droiture jusqu'au pied du colosse.

Le bassin du Léman, la Bourgogne transjuraue risquait alors de passer dan/ le doiï^àine public, avec ses

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grands monastères, ses hautes forêts, ses petites gentitbommiàres, ses rochers abruptes et ses belles eaux. Les {premiers jalons de sa carte se trouvaient posés dans la mémoire publique, ^e qui, à part les visites guerrières du duc Charles au bois de Sauvabelin (Silm belli) , ne lui ^tait pas arrivé depuis Jules-César.

Mais point.

On allait volontiers alors en Italie par Bâle, fât-on de Montaigne, en Périgord.

Le savant gentilhomme de la cour de Charles IX, le maire-philosophe de Bordeaux traversa Bâle et ne connut point le pays de Yaud.

Un réfugié célèbre, Calvin, le fils d un tonnelier de I^oyou, avait déjà mis en renom la ville de Genève ; mais quiconque a étudié de près la Suisse peut dire jusqu'à quel point Genève a jamais été peu Suisse et peu du pays de Vaud. Le contre-coup de la réformalion se ressentit fortement à Lausanne ; mais la foi nouvelle y entra avec les armes de Berne plutôt qu'avec les prédicateurs genevois. Les intérêts de la conquête mirent moins de distance entre Berne et Lausanne qu'entre Lausamie et Genève. S'il n'y avait point alors, pour relier les villes et abréger les distances, de locomotives ni de voies ferrées, il y avait des courants d'intérêts et d'idées. Genève était la capitale d'une idée, Tidée protestante ; mais Lau^ «anne, dont les églises et les couvents avaient été pillés par les Bernois, était protestante, comme elle était bernoise r-: malgré elle. Elle demeura plus ou moins étrangère à Genève,. tandis qu'elle était ouverte pour Berne

tOLTÀlRE A LAUSANNE. ^i

par ia force d'abord, puis par Thabitude des rapports politiques constants *.

Cette période est la plus allemande de rhistotre vaudbise. Sous la griffe de Tours de Berue^ le pays de Vaud était englobé (dans l'opinion étrangère comme par le fait) dans cette Allemagne des Alpes, dont les soldats, au service des puissances étrangères, étaient réputés, par elles, <i tous compères ou grands amtV», comme les appelait le Béarnais.

De ces notions générales empruntées à la figure que faisaient les « Souyssesn) sur un champ de bataille, — ^ la connaissance de la vie privée des transjurans , il y avait loin. D'ailleurs, comme je l'ai dit, la société suissefrançaise ne fut fondée réellement que par la révocation de Tédit de Nantes. La vie ostensible des Yaudois était donc alors la part qu'ils prenaient dans les batailles ; e'est-à-dire que Venise connaissait mieux et de plus près le Turc chez lui, que la France ne connaissait les Yaudois chez eux.

Deux cent cinquante ans plus lard, les pages éloquentes de Rousseau révélèrent la Savoie riveraine du lac de Genève et marquèrent même, sur la carte, Lausanne,

' Il est bon de rappeler ici que, sous la pression des armes victorieuses de Berne, onze communes du canton de Vaud protestèrent à la majorité contre rétablissement du culte nouveau. Dans les autres communes, les Bernois se hâtèrent d'emporter les vases sacrée et le mobilier du culte catholique, afin d'ôter toute occasion de réaction. Les onze communes sont encore aujourd'hui catholiques, notamment celle d'Eschalens où Jean- Jacques Rousseau allait entendre la messe.

9t ViË PBlV£li l»*A(JTRfiFOIi».

Vevey etMoiitreiix. Mais Rousseau n'était pas Français. Sa personne étrange 4)ccnpait plus alors Tesprit public que les lieux par lui dépeints. Il fallut que Vollûire, eu guerre ouverte à coups d'épingle avec ses s^iitagonistes de France et son ex* ami le roi de Prusse, allât s'installer en pays neutre sur le revers du Jura, pour pe le pèlerinage régulier du pays roman fût ouvert. Ce pèlerinage d'outre- mont commença par celui de Ferney.

Mais des années s'écoulèrent avant que le bonhomme Cinéas (nom que Voltaire s'était donné, quoiqu'ilfût tout, hormis bonhomme) se créât un ermitage, entrât sinon en religion du moins en solitude, et quittât l'exil riant et peu* plé de Lausanne pour une villégiature véritable. QueU les circonstances amenèrent sa rupture avec le monde suisse-français? Â coup sûr ce ne fut point son penchant d'homme de cour et de salon, quoi qu'il ait pu dire, — comme le renard de la fable, — des chaînes sociales, des charmes de la nature et de l'excellence de la vie des champs.

Cette brouillerie avec les Lausannois est demeurée en partie un mystère : mais elle est d'autant plus curieuse à étudier que le penchant de Voltaire pour la société suisse avait d'abord été jusqu'à Tenthousiasme, et que le culte des Vaudois pour le philosophe avait tenu de l'engoué* ment.

L'enchantement dura un volume, et quel volume ! Tun des deux de la correspondance avec d'Alembert, correspondance terrible par endroits !

Disons d'abiord ce que Voltaire 'trouva au pays dé Vaud ; on comprendra mieux ce qu'il put y perdre.

On venait de découvrir ou d'inventer la Nature. En matière de paysage et de figures pastorales, Jean-Jac« ques avait fait avec la plume quelque chose d'analogue à la révolution picturale de Greuze et de Wattèau.

Rousseau, non content de sentir et de peindre admi^^ rablement la nature, et la plus belle qui soit au monde» la nature alpestre, avait apporté, dans son cuhe pour elle, toute Tâpreté de sa misanthropie. De là à créer une politique naturelle, fondée sur Thypothèse d'un âge d'or primitif, d'uneliberté et d'une égalitépastoralesqui n'ont jamais existé qu'en peinture, il n'y avait pas plus loin que des masques-bouffes de la comédie italienne dont Watteau peuplait ses toiles, aux dryades et aux satyres dont le même peintre les entremêlait à plaisir.

Mais surtout il était facile de se livrer à des visions enthousiastes en matière de vie politique et sociale, dans un pays où la nature est à la fois si dominatrice et si beHe qu'elle efface Thomme, l'annihile, le tue en Tenivraut.

L'héroïsme est une vertu qui ne se transmet point. Aussi, faudrait- il bien se'garder déjuger les Suisses d'aujourd'hui, ou même d'alors, d'après les Stauffacher et les Guillaume Tell.

En tout cas, à supposer que les vieilles races montagnardes des petits cantons aient conservé, au contact de la civilisation, toujours débilitante, cette farouche indépendance, ce mépris de la mort, cette jalousie de nationalité qui les fit si grands, et à supposer qu'une pareille

noblesse les oblige eiM^orf, les Vatidoift» grands festoyeurs et bons compagnons de table, n'ont jamais prétendu à l'austérité chevaleresque des petits cantons. Ils n'ont rien à voir avec cette Helvétie«li, et ils reconnais* sent une singulière et notable différence entre les hom^ mes du pays d'en-haut, la petite famille vaudoise alpestre d^ Ghâteau-d*Oex, et eux-mêmes» vignerons plaisamment assis à mi-côte, au bord d'un lac d'azur presque napolitain qui ne gèle jamais l'hiver *.

Mais, s'ils vivent, en réalité, physiquement et mora^" lement sur les coteaux modérés dont parle Sainte-Beuve« ils ont Timagination plus vive que le geste. Us ont l'his-* toire de la confédération primitive dans la mémoire, les rocbes sourcilleuses et hardies de la Savoie devant les yeux. La neige y fond assez tard, lorsque le canton de Yaud est déjà tout parfumé de ses fenaisons et tout doré de ses récoltes.

Les Yaudois ont dans leur vocabulaire usuel des mots sonores, profonds, extatiques ; ils manient les problè^ mes les plus ardus de la philosophie , jusque dans la classe bourgeoise, interpocula. L'œil sur les sommités du monde, ils les connaissent par cœur sans y aller de leur personne. Ce sont en général les plus charmants causeurs etles flâneurs les plus aimables qui se puissent voir.

Les hardiesses de Rousseau leur plurent, les paysa-

* Le lac a pris quelquefois devant Genèye, c'est-à-dire dans sa partie la plus étroite et la moins profonde, qu'on appelle le petit lac. Ailleurs la température ne descend jamais au-dessous de 4, degrés au-dessus de léro.

VOLTAlftt; A MLCI$ANNfi., 9&

ges qu'il aSecUoiinait leor étaient familiers , et^ im^ dis que nos Français des plaines rêvaient montagnes» plantaient parmi leurs choux les bosquets de Julie , édifiaient des cabanes d'écorce, choisissaient pour coq* fesseur d'été le Vicaire savoyard, les Yaudois, placés aux sources de cet enthousiasme, n'avaient qu*à pi^ndre leur canne et leur chapeau pour aller s'y désakér^i^.

Bien mieux : ils n'avaient qu'à se mettre à la fenêtre. On y passe les deux tiers de sa vie dans ce pays-là.

En même temps, nwà autre influence se faisait sentir dans le canton de Vaud.

Protestants, philosophes, un peu sceptiques déjà comme tout esprit qui a discuté, les Yaudois avaient accueilli favorablement les hardiesses d'un autre écrivain» le principal collaborateur de V Encyclopédie. La chasse aux moines leur allait, car ils ne Favaient plus à faim sur leur territoire. C'était un texte à leurs spéculations. Us croyaient avoir donné au monde l'exemple delà croisade contre l'Eglise, prêchée par Voltaire plus aux sou-* verains qu'aux peuples, et ils oubliaient que la réformatiou qui avait dépeuplé leurs couvents et gratté les peintures de leurs églises, avait été, chez eux, Tœuvre de la conquête» la conséquence de leurdéfaite etl'une des conditions de leur asservissement aux souverains bernois. En cela ils se glorifiaient, sans y songer, d'avoir été spoliés et battus.

Enfin et surtout, si Rousseau était le pour , son implacable ennemi. Voltaire, était le contre. Rousseau était Genevois» Voltaire était Français. Rousseau avait ud

d6 ME PRIVÉE I>*AIJTREF01i».

parti, la majorité peut-être : Voltaire devait avoir aussi le sien.

' Il vint donc et fut reçur— comme un homme longtemps d'avance annoncé et chaudement recommandé, — à bras ouverts. Les Vaudois sont délicieusement hospitaliers. Portés de nature à sacrifier aux grâces et surtout aux grâces françaises, ils couraient, comme aujourd'hui, audevant de Tatticisme et du savoir-vivre débouchant de la frontière. Commeaujourd*hui,ils médisaient peut-être de noire légèreté proverbiale, mais, comme les femmes sur le retour médisent de Tamour : — en l'adorant.

La rencontre fut des plus heureuses. Le marquis-réformateur se trouva environné de gens attentifs h ses moindres mots comme à la dentelle de ses manchettes. Chacun se faisait gloire auprès de lui d'avoir lu Zaïre et de la savoir par cœur. Entre autres mérites, les Vaudois ont celui de lire beaucoup et très-bien.

Les réceptions commencèrent. On ne se sentit pas de joie en apprenant que M. de Voltaire voulait se fixer dans le pays. Il avait habita déjà les Délices, campagne située près de Genève, et passé quelque temps au château de Prangins (depuis possédé par Joseph Bonaparte); mais il avait as^assmé les Genevois : quelle bonne note dans Tesprit de Lausanne! Enfin il importait que Lausanne se montrât digne de la préférence dont elle était l'objet.

Il valait mieux avoir ce grand railleur pour ami que pour ennemi. Dans ce but, rien ne fut négligé. Voltaire dut peut-être à tout cela de payer la campagne de Monrion

VOLTAtftK A LAUSANNE. U7

inoinf^ cher qu'elle iravait coûté. Il y était installé en dé* cembre 1755, y passa Thiver et le printemps; il était à Lyon en juillet 1750, mais de retour aux Délices pour Tété et à Monrion pour Thiver suivant.

Il écrit à d'Alembert, le 29 janvier 1757, une lettre ainsi datée : «A Lausanne^ de mon lit, d'où je vois dix lieues de lac. »

D'AIembert lui répondit : « Vous m^écrivez, mon cher et grand philosophe, de votre lit d'où vous voyez dix lieues de lac, et moi je vous répjonds de mon trou d'où je vois le ciel long de trois aunes. Ce trou suffirait à mon bonheur, si la persécution ne venait pas m'y chercher. »

La persécution dont il s'agit, on le devine, c'est la résistance qu'opposaient à Tencyclopédisme la société et la religion outragées, et tous ces incrédules et ces inso* ciables qui font à la société et à la religion le tort de prendre parti pour elles. Voltaire utilisa la petite cour qui s'était spontanément formée autour de son fauteuil ; car, taudis que les gentilshommes désœuvrés et les belles dames jouaient ses tragédies avec presque autant d'an et de sentiment que les tragiques de pi'ofession, des gens plus graves, des Suisses laborieux etéruditslui confectionnaient pour Tencyclopédie de solides articles, dont je n'ai pas à apprécier les tendances, mais dont je constate la valeur.

« Voici le mot liturgie , écrit Voltaire à son collègue de Paris,*qu'uu savant prêtre m'a apporté et que je vous dépêche, à vous, illustre fléau des prêtres. J'ai eu tou-

9S YIR PRIVÉS d\UTREFOI«.

tes les peines du monde à rendre eet article chrétien »» ajoute le railleur,

lugratl il se plaignait de ce que la mariée était trop belle ! N'avait-il pas ce qu'il avait cherché, « un lMt0 abandonnant tarclle ? »

J'ajoute, pour ceux qui s'en soucient, que ce lévite n'était autre que M. Polier, premier pasteur 4e Lausanne et père de U^^ de Montolieu.

Les deux déistes s'étaient rencontrés et fréquentés en Allemagne ; on dit même que Polier fut celui qui attira Voltaire en Suisse. Tout en le scalpant dans ses let«tres à d'Alembert, Voltaire le fit beaucoup travailler. Les articles Mages, Magiciem, Magie, Messie, sont du pasteur lausannois. Mais si Voltaire le raille, c'est gaiement. La gaieté des chats se traduit en coups de griffe ; en sont-ils pour cela de moins bonne humeur? « Voici encore ce que mon prêtre de Lausanne m'envoie. Un laïque de Paris qui écrirait ainsi risquerait le fagot. »

Et le surlendemain (8 juillet 1757) :

« Voilà encore de l'érudition orientale de mon prêlre ; il est infatigable. Vous avez sans doute quelque correcteur hébraïque? Si tous les articles étaient dans ce.goût, les. libraires n'y trouveraient pas leur compte. »

A quoi d'Alembert répond :

« Les articles que vous nous envoyex de ce prédica» teur hétérodoxe sont peut-être une des plus grandes preuves du progrès de la philosophie dans ce siècle. Nous recevrons avec reconnaissance tout ce qui vienr dra de la même main. »

VOLTAiRii: A LÂUSANfSE.' 99

Le 15 du même iKïois, Yoltaire reprend :

«Voici encore de la besogne de mon prêtre. Je ne me soucie guère de rarticle Mosaim, pas plus que de Cherubitn. Si mon prêtre vous ennuie, brûlez ses guenilles. » • - Et d'AIembert de répondre :

« Envoyez toujours, envoyez ! »

Tout cela n'est pas égalementflatteur pour M. Polier, j'en conviens; mais ce qui Test singulièrement pour Lausanne et ses habitants, c'est ce long chapelet de no* tes, très-bienvdliantes surtout dans la bouche de Voltaire, dont je recueille les perles par-ci par-là dans ses écrits :

« Je vais d'Alpe en Alpe passer une partie de l'hiver dans un petit ermitage appelé Monrion, au pied de Lausanne, à Tabridu cruel vent duNord.

«Me voicimaintenaut à Lausanne, j'yarrange unemaison où le roi de Prusse pourra venir loger quandil viendra à Neufchâtel, s'il va dans ce beau pays, et s'il est toujours philosophe. On appellerait cette maison palais, en Italie ; quinze croisées de face en cintre donnent sur le lac à droite, à gauche et par devant; cent jardins sont au-dessous de mon jardin. Le grand miroir du lac les baigne. Je vois toute la Savoie au delà de cette petite mer, et par delà la Savoie,— les Alpes qui s'élèvent en amphithéâtre et sur lesquellesles rayons du soleil forment mille accidents de lumière.

« Nos Suisses sont sages et heureux. J'ai bien la mine .de ne pas les. quitter. »

100 VJË PRIVEE u'AliTliEt01l>.

Il est bien entendu que c'est du pays de Yâudetiion pas de Genève qu'il parle, car :

« Genève est une ville d6 vingt-quatre mttle raisonneurs, uiie pétaudière ridicule, la petitissime, parvulissiœe» pédanti»siine république. »

Pourquoi donc « épargnerait-il les grenouilles de Genève et leurs coassements? »

Lausanne, c'est tout autre chose :

« Toutes les douceurs de lar société et la saine philosophie ont pénéiré dans cette partie de la Suisse où le climat est le plus doux et où règne l'abondance. Dans ees pays, autrefois si agrestes, on est parvenu à joindre la politesse d'Athènes à la simplicité de Lacédémone. »

Et ailleurs :

« Ce pays mérite d'être appelé heureux. »

Enfin Voltaire ne se contente pas de lui vouloir du bien ; il s'enracine dans le terroir qui lui plaît et qu'il adopte. C'est pour lui « une seconde patrie qu'il aurait aimé à avoir pour première. » Il y a longtemps qu'il « rêve d'y finir ses jours. »I1 invite ses amis et connais* sauces à passer « par chez notis », sans attendre qu'on ait jeté « quelques pelletées de terre transjurane sur le squelette parisien du Suisse Voltaire, un bon Suisse, ui^ pauv^re diable de Suisse, et le plus maigre Suisse des treize cantons. »

Qne manquait-il à ce vieiUard pour vivre heureux et en paix dans un pays où il n'avait pas eu à changer d*habitudes, où il n'avait pas froid, où la liberté désirable lui était acquise, et où s'était réalisé pour lui, sur

YOLTAIKE A LAUSANNE. iûl

uue petite» mais sûre et bonne échelle, le rêve secret de tous les gens de lettres : avoir une société, un petit inonde à soi où voir vivre et palpîlier sa pensée sous le front et dans les yeux des autres, et entendre ses vers sur les lèvres souriantes ou écumes de la jeunesse et de la beauté !

La matinée se passait pour Voltaire à déchiffrer les articles de M. Polîer et de quelques autres pour Y Encyclopédie, à butiner le nûel de cette correspondance en vers et en prose, dont il était, de la part de ses voisins de la ville et de la campagne, Tobjet recherché, à répondre à ceux de ces poulets qui l'avaient mis en verve, k recevoir des visites, et surtout celles de M"*® de Nassau et de M"^ Ricu venant lui lire les lettres encore inédites de la charmante et malheureuse Aïssé.

Et puis on dinait, et Voltaire ne faisait pas peu d'honneur à cette excellente cuisine de bonne maison et de province à la fois, où les primeurs, chèrement élevées, coudoyaient le gibier de choix et les volailles de la' Bresse. « Nous mangeons, év,iit-ilr, des gelinottes, des coqs de bruyère, des truites de vingt livres... Ne sommes-nous pas fort à plaindre?... »

Il ne faut sans doute pas omettre ici les excellents viûià des excellents crus de la contrée, dont les meilleures années ne pouvaient manquer d'avoir des représentants soigneusement cachetés dans les caves de Monriou et de la rue du Chêne.

Venait le soir, et Ton se retrouvait pour la comédie, a Monrepos, chez le marquis de Langalerie, « dont la

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belie-fiUe était belle comme le jour et devenait vraiment actrice. »

c( Tout le monde jouait avec chaleur. On avait un fils du général Constant, pour Orosmane, un très-beau et très-bon Orosmane, un Nérestan excellent, un joH théâtre. Tout le monde fondait en larmes.

• « Voltaire, lui, faisait le bonhomme Lusignan. Gela lui -convenait fort. Il était, — à ce qu'il prétend, *— le meilleur vieux fou qu'il y eût dans la troupe. »

« On croit, chez les badauds de Paris, s'écrie-t-il, que toute la Suisse est un pays sauvage ; on serait bien étonné si Ton voyait jouer Zaïre à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris.— Plus, deux cents spectateurs aussi bons juges qu'il y en ait en Europe !

« La tragédie était suivie de danses exécutées à merveille, et d'un opéra-buffa encore mieux exécuté; le tout par de belles femmes et des jeunes gens bien faits, qui avaient de l'esprit, devant une assemblée qui avait du goût. » >

Au résumé, le dieu Voltaire avait tout lieu d'être content des sacrificateurs et du temple. Le contentement des Lausannois était proportionné, puisqu'ils pleuraient aux tragédies de leur hôte immortel, et la dernière pensée des uns et des autres, en se quittant, pour se retrouver le lendemain, devait être une bénédiction réciproque.

Aussi me semble-t-il voir glisser dans l'ombre diaphane d'une belle nuit d'hiver, — par un clair de lune ardent et un ciel étoile comme on en voit an pays de Vaud quand

VOLTAIRE A LAi^ÂANME; I0S

souffle la bise> — la chaise à portaurs du vieil Arouet, occupé à cacher ses doigts osseux dans ses fourures et se redisant à lui-même, après un nouveau triomphe, aux soirées littéraires de MonrepOs, que « les habitants de €ètte ville sont vraiment animés de l'amour des artS) iqii'il y a ici autant d'esprit et de goût qu'en aucun lieu du monde, qu'on y respire les plaisirs honnêtes et les douceurs de la société; qu'en un mot, c'est Tâge d'or avec les agréments du siècle de fer! »

Quel nuage vint à passer sur cette brillante félicité dont la douceur lui avait été inconnue même à la cour de Frédéric II, avant toute mésaventure? Quelle brouille se fit entre de si grands et si bons amis?

C'est une question complexe, mais facile pour qui a étudié de près le caractère de l'homme ; c'est une brouille dont il est juste que la faute retombe sur lui plutôt que sur les Lausannois.

Je réserve cette histoire, demi-sérieuse, demi-gaie, au chapitre suivant, et je me borne à nommer ici le grand Haller, Joseph II et aussi le libraire Grasset, qui, avec le bailli bernois de Lausanne et le citoyen J .-J. Rousseau, se trouve appelé à figurer en cett« grande et illustre compagnie.

Tandis que Voltaire prenait à Monrepos les plus aimables vacances, une autre campagne voisine de Monrepos, Villamont, située aussi à Test de la ville, au bout

iil4 vit PKIV^E 1)'A(JTUI£I01S.

du faubourg d*Etraz, abritait le front d*uii penseur la* borieux et solitaire, Albert de Haller, alors âgé de cinquante ans.

Cet homme de génie, qui fut, à la fois, poète, naturaliste» médecin, anatomiste, botaniste, joignait à Tuniversalité de connaissances de Goethe la simplicité de mœurs et la vertu des grands âges.

Albert de Haller était de Berne. L'empereur François P', pénétré d'estime et d'admiration pour cet hoipme extraordinaire, lui avait conféré des lettres de noblesse.

Chose étrange, Haller avait commencé par tourner en dérision, dans un libelle en vers, ces vertus humaines qu'iPpratiqua si pleinement plus tard. Il devait faire oublier cet accès de misanthropie par ses lettres contre VincrèdulUK qui respirent la foi la plus vive.

On sent déjà que cet homme était l'antagoniste-né de Voltaire. Touielbis ils se rapproclièriMit, mais sans se coudoyer; ils se toisèrent sans se parler, comme s^ils élaieut effrayés Tun de Tautre. Le démolisseur et le constructeur passèrent dès Tabord un contrat tacite de respect, et Voltaire prit le parti d'admirer à toute réquisition,— c'est-à-dire dès qu'il était parlé devant lui du philosophe de Villamont , — la taille du colosse qui lui faisait ombre.

Il en eût été autrement, sans doute, si Haller eût été, d'un tempérament agressif. Voltaire était trop impatient de tout joiig pour garder celui de l'admiration, ni même aucun frein, en face d'une provocation quelconque.

VULlAiUfc; A LAUbANNii:. 105

Mais Ualler s'abstint. Sou humeur douce et paisible le couvrit mieux que la hauteur de son génie contre les flèches du vieil espiègle, et tout se fût passé entre eux le mieux du monde, si Marie-Thérèse n*eût fait à Voltaire l'injure de défendre à son fils Joseph II de lui rendre visite, tandis que le jeune prince, en voyage d'études dans les Etats de la république helvétique, venait se découvrir devant la souveraineté de Haller, celle de la science et de la vertu.

Il ne faudrait pourtant pas pousser trop loin Tanti^ thèse entre Haller et Voltaire. Le flegme germanique entrait bien pour quelque chose dans la majesté sereine du savant bernois. L'orgueil placide du docteur allemand se trahissait à sa façon et s'indiquait par des inflexions de voix et des mots dont la discrétion même concentrait l'amertume, en la distillant. Voltaire s'en doutait, et en homme d'une finesse d'esprit inimitable, il répondait parfois à ceux que surprenait l'éloge de Haller dans sa bouche : Au reste^ il est possible que nous nous trompions tou^s les deux !

Le seul sarcasme de Haller, sur Voltaire, que Ton ait conservé, fut dit*à propos d'une représentation de Zaïre.

« Je n'avais jamais vu encore donner un rendez-vous pour se fair^ baptiser. »

On eût dit que Haller avait emprunté cette épi" \gratnme à Voltaire lui-même, et ce que Ton en peut dire de mieux, c'est qu'elle ne semblait pas être de Haller, peu habile aux jeux de mots.

Ces escarmouches on ne peut plus légères échangées,

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ils furent quittes. Mais restait la démarche calculée de Joseph II.

Il est impossible qu'elle n'ait pas fait broyer à Voltaire beauecyup de noir.

Pour une âme ombrageuse et déjà froissée de cette feçon par les grands, ce n'était point assez du « commerce sûr et délicieux » de M. Clavel de Brenles, de Fintimké du célèbre Tissot, alors docteur à Lausanne, et dont la présence dans cette ville y attirait autant d'étraiigers qu'ailleurs les eaux thermales les plus renommées.

Un autre événement microscopique du même genre envenima la plaie de Voltaire.

Le duc Eugène de Wurtemberg habitait aussi Lausanne, où il vivait dans la retraité; plus jeune, il avait connu et admiré le hardi critique parisien. Au déclin de l'âge, il fut pris de défiance pour un philosophe pirouettant et minaudant encore sur les confins de l'autre vie, à laquelle le duc se sentait le besoin de croire pour voir tranquillement le terme de celle-ci.

Il renvoya deux libelles irréligieux de Voltaire à leur auteur, l'invitant à réserver au fanatisme les traits qu'il osait décocher à la foi.

Enfin, Voltaire se prit de chicane avec un certain Grasset, libraire à la Palud, et l'on sait si les débâts entre libraires et auteurs font peu de bile à ces derniers ! Les esprits inquiets et ombrageux, ceux qui ont contracté l'habitude de faire par amour-propre de trop fréquents retours sur eux-mêmes, conservent desraoiu-

drês coups d'épingle uu ressentiment toujours vif. Il parait que ce f|it le cas de Voltaire, qui ne voulut plus passer dans ce quartier.

Il eut donc des jours d'humeur. U négl^ea par instant, dans les répétitions de Monrepos, les formes exquises du conquérant, pour affecter celles du maître» U fut maussade, se croyant trop chez lui. Puis, il s'aperçut qu'il avait été maussade, et il n'était pas homme à pardonner aux autres les torts qu'il avait eus envers eux.

U y a certainement ceci de vrai dans les mémoires de Casanova, que les vertes expressions de mécontentomeot, au sujet de Yoltaire, qu il prête à tous les Lausannois, furent réellement dans la bouche de quelquesuns d'entre eux.

« Quand ou répétait, dit-il, des rôles devant Voltaire, il grondait toujours. Quels cris pour une syllabe oubliée ! IL hecnissait ; il était brutal, insolent, insupportable. On a fini par le chasser. — Le chasser? — Oui sans doute, puisqu'il a quitté brusquement sa maison d'ici et qu'il ne vient plus à Lausanne, même quand on l'y invite l »

On a voulu mettre sur le compte de la tyrannie bernoise le dégoût dont fut pris tout à coup Voltaire pour cette société de Lausanne , pour la capitale de ce K charmant pays de Faud, qui inspiré la joie. » C'est une idée sans doute édose quelque cinquante ans plus tard dans la tête d'un libéral Vaudois. Le gouvernement bernois n'était guère vexatoire pour le pays de

108 VIE PRIVÉE d'autrefois.

Vaud qu'en $a qualité de joug étranger. Composé de Suisses-Français et fondé par eux, il eût été réputé admirable.

Mais, quoi qu'il en soit, ni Voltaire ni les autres Français établis alors dans la Suisse romande ne furent inquiétés ni vexés. Le discours d'avertissement préalable <iui lui fut adressé par le bailli bernois du lieu, à son arrivée, ne fit concevoir au libre penseur aucune mélancolie, et c'était naturel; car cet avis officieux, fort sage au fond, était vraiment, dans la forme, encore plus drAle qu'impertinent :

.« Monsieur de Voltaire! Monsieur de Voltaire! on dit que vous avez écrit contre le bon Dieu : cela est mal ; mais j'espère qu II vous pardonnera. On dit que vous avez écrit contre la religioii ; cela est aussi fort mal. On dit que vous avez écrit contre Notre-Seigueur ; cela est très-mal, très-mal; mais II vous pardonnera dans Sa grande clémence. Monsieur de Voltaire! gardezvous d'écrire contre Leurs Excellences Nos SouveraÎHs Seigneurs de Berne ; car Elles ne vous le pardonneraient jamais! )>

Cette naïve leçon, donnée à bienveillante et officieuse intention, ne tarit point la source de Tadiriralion de Voltaire pour la patrie de son choix et ne lui fit pas rebrousser chemin. Les Bernois lui firent d'ailleurs politesse et le nommèrent membre d'une Sooiéié œcono^ mique, au travaux de laquelle il concourut de sa bourse et surtout de son esprit.

Enfin, si Voltaire eut à Lausanne quelqu'une de ces

maussades lubies auxquelles il étak enclin, les Vaudois lie lui en gardèrent point rancune.

L'influence qu'il avait exercée sur la société lausftnnoise ne fut que plus sensible après son départ pour Ferney. Tous, depuis son premier hôte de Prangins, M. le baroi) Guigner, jusqu'à son dernier, M. de Langalerie, s'honorèrent de Tavoir eu pour commensal et pour ami. Le goût des beaux-arts avait reçu de son séjour une vive impulsion, qui ftat durable. L'enjouement gracieux qu'il avait mis à la mode s'est perpétué au pays de Vaud jusqu'à nos jours. La plus grave atteinte qu'il ait reçue lui fut portée, il y a vingt ans, par l'invasion du mysticisme anglais, qui rompit le lien social en poussant à la contemplation et au quiétisme une population fort amie du nonchaloir. C'est peut-être à ce revirement qu'il faut attribuer le développement fâcheux pris par la vie de cercle et d'estaminet, seule distraction laissée à uo monde dont les salons se fermaient de plus en plus, et où le rôle des femmes se trouvait restreint aux soins matériels de la famille et du ménage.

Un fait à noter aussi, et qu'il faut attribuer à l'influence de Voltaire, c'est le dégoût que prirent de son temps les jeunes gens de bonne famille pour le service mHItaire étranger. Mais les dernières révolutions politiques du canton de Vaud, en ruinant les ViSes et dispersant les vestiges d'un luxe proscrit par le nivellement, ont rejeté les Yaudois de distinction dans l'alternative de prendre du service à Naples ou de végéter tristement à la campagne ou dans les comptoirs.

i\^ VIB PRIVÉS D*AUVaEFOIS.

Deui rancunes survécurent seules, dans l'esprit dd Voltaire, à son séjour à Lausaune : sa vieille rancune contre le roi de Prusse, qu*il appelle avec humeur Saiamon ou bien un caœuaCf et sa vieille colère contre Rousseau, qu'il pourfend en toute rencontre. Le sou* hait le plus bénin qu'il forme à son sujet est celui-ci : ff Je voudrais que Rousseau ne fût pas tout à fait fou; mais il Test. Il m'a écrit une lettre pour laquelle il faut le baigner et lui donner des bouillons rafraîchissants. »

Le reste du temps, « Rousseau est un polisson, uu fcux frère, un plat charlatan, un magot, le plus grand petit fou qui soit au monde. » gentilles épithètes sur lesquelles s'écrase la plume de Voltaire et dont les lèvres du philosophe écument et grimacent plus qu'elles ne rient*

Mais quand l'heureuse influence du grand air et des; riants horizons de Ferney a calmé la bile du vieillard, rhomme de goût et d'esprit reparait dans une satirei plus douce et partant plus habile. La tradition locale a conservé une complainte sur les malheurs de la nouvelle Héloise, dont la musique et les paroles sont de Voltaire; cette chanson, qui n'a jamais été imprimée, trouva ici naturellement sa place. Nous n'interromprons point notre récit pour justifier ici l'authenticité ^ cette curieuse pièce entièrement inédite. Nous renvej^ns le lecteur à la note qui termine cette étude.

VOLTAIRE A LAUSANNE. JH

Quand le fier baron d'Elange (a) Quilla le pays de Vaux Pour conduire sa phalange Contre les Impériaux, Sa fille encore innocente N'avait pas senti son cœur; Mais la baronne imprudente Lui fournit un précepteur.

C'était un fort joli Suisse, Philosophe de vingt ans, Qui donnait à sa novice Tous les premiers éléments ; De morale et de physique 11 raisonnait savamment ; Mais bientôt amour le pique ; De maître il devient amant.

Il mit bientôt en usage Langueur et soins empressés, Puis regards et doux langage, Soupirs à demi poussés.

Tout démontrait à Julie Qu'un maître si dangereux Aimait la philosophie Moins que Téclat de ses yeux.

Quoiqu'il eût fort bonne mine, Né sans fortune et sans nom, Il n'était pas d'origine Pour la fille d'un baron.

Ili ns PRIVÉE d'autrefois.

Mais ses talents et son âge.

Son esprit et son maintien, Son air doux, discret et sage Réparait naissance et bien.

n parut donc à Julie Digne des plus beaux liens. La science fut Imnnie De leurs secrets entreliens.

On n'y parla qu% tendresse, Que de constance et de foi.

L'amour pur et sans faiblesse A la vertu fit la loi.

Se voir, s'aimer, se le dire Ne fut pas assez pour eux :

Il fallait encor s'écrire Mille serments amoureux.

Leurs billets étaient si tendres Et si pleins de passion, Qu'on ne pouvait les entendra Sans être en émotion.

Assuré de sa conquête, Le sage vivait content ; L'amour lui tournait la tête Sans le rendre entreprenant.

Mais Julie, en fille honnête, Qui sent que sa qualité Le rend timide et Tarrête, En agit avec bonté.

VOLTAIRE A LAUjSANNE. ijj

Loin de faire la farouche, De parler beau sentiment, Elle imprime sur sa bouche Le baiser le plus ardent.

Le signal de la victoire Fut donné dans un bosquet, Et mit le comble â la gloire D^ Pâmant le plus parfait.

Malgré Fardeur de sa flamme Et Texcésdeses transports, Elle sentit dans son âme Les plus terribles remords.

Une cousine charmante, Vrai trésor en amitié.

Fut sa chère confidente :

La cousine en eut pitié.

Claire était trop raisonnable Pour prêcher hors de saison.

Elle plaignit la coupable Et rappela sa raison, Lui disant : « Enfin, ma chère, Vous avez fait un faux pas ; Mais êles-vous la première?...

Bien d'autres sont dans ce cas!

« Votre âme est toujours la même, Grande et pensant noblement.

Si l'amour, ce dieu suprême, Lui cause un égarement.

m VIÉ PRIVÉE D^ÀÛTREFÔié.

Votre repentir sincère Est un effort généreux.

La chair est' faible et légère ; Mais le césar est vertueux !

« Vous savez que votre père S'en revient incessamment.

S'il découvre le mystère, Je frémis pour ^otre amant : Une passion naissante Se cache malaisément !...

Mandez-lui donc qu'il s'absente Pour quelque temps seulement, j)

Malgré l'ordre de sa belle Il ne voulait point partir* Plutôt qu'à s'éloigner d'elle, Il consentait à mourir.

Glaire fut lui faire instance :

Il lui fit compassion.

Enfin, par obéissance, Il s'embarqua pour Sion.

vous, témoins de ses peines»

Tristes rochers du Valais, Sombres bois, arides plaines, Vous n'entendîtes jamais De regrets plus déplorables, De soupirs ni de sanglots, Ni plaintes si lamentables, Répétés par vos échos !

TOLTAme A UlIftAUNE. HH^

Il ne cessait de relire Les lettres qu'il recevait ; Pour soulager son martyre, ' Mille fois il les baisait.

On lui manda que le père Avait ramené chez lui, A son retour de la guerre^ Cd 'honnête et digne amî.

Cet homme était de Russie Et de très-bonne maison ; Il avait sauvé la vie Jadis à notre baron , Qui voulait, pour récompense D'un secours si généreux, Avec lui faire alliance :

Il ne pouvait faire mieux.

xv«.

Wolmar ayant vu Julie

Dit au baron : a Je la prends,

A.i^non retour de Russie,

Où je vais pour quelque tempâ 1 )>

— Cher ami, je vous la donne.

Partez vite, embrassez-moi!.*.

Tous deux, pour une couronne»

N'auraient pas trahi leur foi.

XVIIï.

En parlant un jour science, D*Etanges fut bien surpris De trouver, qu'en son absence, Sa fille en eût tant appris 1

146 VIE PRIVÉE D'ADTREFOIg.

Il désira de connaître Ce philosophe fameux.

On le vit bientôt paraître, Et toujours plus amoureux.

Avec quelle ardeur extrême L'amour le fait revenir !

A la moitié de lui-même, On dirait qu*il vient s*unir !

Le cœur de notre Julie Avait même empressement.

G*est Texcés qui justifle L'amoureux égarement.

Pendant sa cruelle absence, Notre sage avait trouvé Un milord de conséquence, Qui le suivit à Vevey.

Il le mena voir Julie ; L'Anglais devint amoureux.

L'amour et la jalousie Les brouillèrent tous les deux.

Edouard joignait à la force Et l'ardeur et la valeur.

Heureusement qu'une entorse Anéantit sa fureur.

Aussitôt le combat cesse, Mais pour mieux recommencer.

Ils en fireiii la promesse.

Avant de se séparer.

yOUAlKC; A UUSANNt:. 117

xxn.

Julie est bienlôl instruile Be celle férocité.

De frayeur son cœur palpite, Son âme est sans faculté.

De l'amant qu'elle idolâtre On peut abréger les jours !...

Pour l'empêcher de se battre Elle écrit un beau discours.

Pour rassurer sa tendresse.

Cela ne suffisait pas :

A niilord elle s'adresse.

Afin d'arrêter son bras ; De l'excès de sa faiblesse, Fait part à cet inconnu, Lui déclare sa grossesse...

Quel assaut pour sa vertu l

Pénétré jusques à l'âme, Milord, pris pour confident, De pure amitié s'enflamme ' El va trouver promptement Un rival si respectable.

Lui fait réparation ; Midi sonne, on court à table, Manger gaiement un chapon.

Quand le jus de la bouteille Eut échauffé sa raison, Espérant faire merveille; Milord fut, chez le baron,

iiÈ ME PRITÉÈ D*AUTRCFOÎS;

Vanter leur flamme amoureuse, Préparer le doux lien, Et d'une âme généreuse Offrir moitié de son bi«D.

Le vieux baron, en colère De la proposition y Dit que son âme est trop fiéré Pour prendre un gendre sans nom.

L'Anglais, qui brûlait de rage, Répond en cœur vertueux :

« La probité, le courage Valent bien tous vos aïeux ! »

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