TO^^E V
La Tonne d'or
L y a quelques années, parcourant le Borinage^ j'arrivai, ia veille de la Noël, dans la ville de Jemmapes^ célèbre par la victoire que les Français y remportèrent sur les Autrichiens, le 6 novembre 1792.
J'eus bientôt visité la ville, qui n'offre rien de remarquable, et j'allai, à une demi-lieue de là, au village d'Hornu, voir un de mes vieux amis, directeur d*une mine de houille.
— Un sol noir et des maisons rouges, voilà tout ce que notre pays a de particulier, me dit mon ami ; mais, si tu veux étudier les mœurs de nos mineurs,
couche ici, et je te conduirai kïécrienne^ autrement dit à la veillée.
— J'accepte, répondis-je ; ce n'est pourtant pas la première fois que j'irai à Fécrienne, et je les connais de longue main, tes mineurs ; après quoi je me mis à fredonner, en tournant la manivelle d'un orgue absent :
Pauvre porion belge, à trois cents pieds sous terre, J'extrais le noir charbon qui doit sortir du puits.
— Ta romance est absurde, répliqua mon ami. Le porion n'est point un sim^ple ouvrier ; il n'est pas forcément belge ; les mines ont jusqu'à quinze cents pieds de profondeur; tout le monde sait que le charbon est noir et, si on l'extrait, il est évident qu'il sortira du puits.
D'ailleurs, le mineur n'est pas à plaindre, et serait très-fâché qu'on le plaignît. Lamine est pour lui une patrie souterraine où il descend avec plaisir. A peine les marmots courent-ils seuls qu'ils rêvent à^aller au fond.
J'en ai connu un que ses parents destinaient à la noble profession de coiffeur. Malgré les observations de la main paternelle^ jamais le, petit drôle n'a pu se décider à échanger le pic contre le rasoir.
— En ce cas, c'est là que verdoient les Champs* Élysées, et les anciens avaient raison.
^ Non. Le labeur y est pénible et souvent péril-
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leux. Nous n'avons ici que dts fosses à grisou. Tu as appris au collège qu'on appelle feu grisou l'inflammation du gaz hydrogène carboné^ et les journaux t'en ont souvent conté les terribles effets.
Pour que le gaz ne s'allume pas à la lumière que chaque ouvrier porte à son chapeau de cuir ou, comme ils disent en vieux français, à sa barrette, Davy a inventé, tu le sais, une lampe de sûreté qui est fermée à clef par le lampiste de la mine.
Malheur au carbonnier qui crochèterait sa lampe dans une galerie pleine de gaz! L'imprudent serait immédiatement enveloppé d'une atmosphère de feu.
— Et il n'y a vraiment aucun moyen d'échapper à la mort?
— Un seul ! quand le grisou se déclare à quelque distance, on se jette la face contre terre. Le grisou, comme le simoun, a moins de prise à ras du sol. Si le gaz surabonde, la galerie éclate, et les ouvriers sont ensevelis sous les décombres.
— Peste! je comprends qu'il doit y avoir du charme à vivre là-dessous.
— Pourquoi non? Peut-être, en effet, est-ce le danger qui attire nos charbonniers et aiment-ils la fosse comme les marins aiment l'Océan. D'ailleurs; les mineurs ont avec les marins cette ressemblance que, vivant au milieu de périls continuels, ils 5ont braves, grossiers et superstitieux.
— Alors, nous aurons des légendes?
— As-tu jamais vu les Rois Mages ?
— Et toi?
— Je te montrerai à Fécrienne un fermier qui les a vus.
— En peinture ?
— En personne.
— C'est un fou?
— Je ne crois pas.
— Un mauvais plaisant ?
— Pas davantage.
— Tu m'amuses.
— Il y a ici une ferme d'un aspect singulier, qui a été construite en partie avec l'ancien bâtiment d'une fosse abandonnée dont le gauiau est bouché. Avant l'invention de l'appareil Fontaine, grâce auquel on descend presque sans danger par la bure ou puits d'extraction, les ouvriers n'allaient au fond que par une ouverture garnie d'échelles qu'on appelait métaphoriquement le gauiau, le gosier.
A en croire les anciens porions, la bure de cette fosse est si profonde, que peu s'en faut qu'elle ne perce le globe d'outre en outre. On cite même un vieux mineur qui, en piquetant, a entendu ces propres mots prononcés par un antipode : « Femme, rentre ton linge, voilà qu'il pleut î «
Or, dans cette fosse, juste sous le cimetière du village, est cachée une tonne pleine d'or, à telles
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enseignes que la ferme porte encore le nom de la Censé de la tonne d'or.
L'endroit précis est marqué par trois petites croix taillées dans les solives qui soutiennent le ciel de la galerie. Toutefois, la tonne reste invisible, si on n'accomplit pas d'abord une formalité indispensable.
Il faut se rendre, pendant la nuit de Noël, à l'endroit désigné, là, réciter trois fois les Litanies des Saints, et, à minuit sonnant, au moment où naît l'enfant Jésus, donner un coup de pic dans le coffrage^ ou, si tu l'aimes mieux, la paroi de la galerie. Guidé par une puissance invisible, le pic va de lui-même frapper la tonne.
Avant tout, il est nécessaire de montrer un cœur ferme et de ne pas s'embrouiller dans les noms des saints ; sans quoi on risque de se trouver nez à nez avec les Rois Mages, qui tous les ans, pour arriver plus vite, prennent la traverse et viennent par là adorer l'Enfant Divin.
Les Rois Mages, importunés de la rencontre, ouvrent leurs lampes, allument le grisou et font sauter le téméraire. Inutile de dire qu'eux-mêmes sont inexplosibles.
— C'est aujourd'hui la veille de la Noël. Si nous tentions l'expédition?
— Impossible, mon bon. La galerie où gît la tonne s'est écroulée il y a vingt ans.
— Parbleu ! Je m'attendais à quelque chose de semblable. Eh bien ! et ton fermier ?...
— Mon fermier a accompli l'expédition. En creusant une cave dans sa cour, il découvrit le gauiau de la fosse. C'est un homme vigoureux et hardi dont l'enfance a été bercée par cette histoire : il résolut d'en avoir le cœur net. Il se procura un costume de mineur avec les accessoires, et se mit à apprendre les Litanies des Saints.
La veille de la Noël, mon gaillard recommanda son âme à Dieu et descendit. L'opération n'était pas trop difficile, les échelles étant à peu près intactes.
Arrivé à la première couche de charbon, en langue de mineur au premier corps de la veine, il s'engagea dans les galeries et s'orienta si bien qu'à onze heures il se trouvait à l'endroit désigné. Il reconnut les trois petites croix...
La domestique vint prévenir que le souper était servi.
— Tu apprendras le reste tout à l'heure à l'écrienne, reprit mon ami. Mambour, c'est le nom de notre homme, te le dira, si tu es sage et si tu n'as pas l'air de te moquer des gens. Je te préviens qu'ils sont défiants et ne content pas leurs histoires à tout venant.
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Après le souper, mon ami me conduisit à la maison d'un porion ou contre-maître chez qui avait lieu l'écrienne.
Dans une salle assez basse, une vingtaine d'individus des deux sexes étaient assis autour d'un grand feu de charbon de terre disposé avec une symétrie artistique. Un coup d'œil me suffit pour faire l'inventaire de la chambre, dont le feu me parut le détail le plus pittoresque.
A droite, sur le dressoir, des plats d'étain brillant comme des plats d'argent; à gauche, près de la cheminée, une horloge à caisse vitrée; le long des murs, quelques gravures représentant les batailles de l'Empereur Napoléon et l'histoire de Geneviève de Brabant; tout cela, jusqu'au carreau de la chambre, étincelant de propreté.
Sur le feu chantait un coquemar tenant lieu de cafetière; une lampe fumeuse, qu'on appelle un* crasse^ éclairait mal l'assemblée et dessinait les silhouettes sur la muraille blanchie à la chaux.
Les hommes, rasés de frais, étaient vêtus dç blousçs
de toile bleue et de pantalons de velours ; les vieilles femmes portaient de longs et étroits mantelets d'un drap léger appelé drap dezéphire.
Les jeunes filles, pour la plupart châtain clair et vermeilles, étaient parées d'un cotteron de calmande, d'un caraco de molleton, d'un mouchoir de coton et de fins sabots. On avait fait un brin de toilette pour aller à la messe de minuit.
Comme on manquait de chaises, quelques jeunes filles étaient assises sans façon sur les genoux de leurs amoureux. Ceux-ci fumaient dans de courtes boraines^ un gros tabac fourni par leurs potagers, et dont l'acre parfum me prit à la gorge.
Ma présence sembla d'abord gêner un peu ces braves gens ; mais nous les eûmes bientôt mis à leur aise. On m'offrit une tasse de café, qui me parut bien la plus abominable médecineque j'eusse avalée de ma vie ; puis on remit de l'eau dans le coquemar et le coquemar sur le feu. Cet opération se renouvela cinq ou six fois sans que j'aie jamais vu qu'on ajoutât autre chose qu'une pincée de chicorée.
Mambour n'était pas encore arrivé, mais on était sûr qu'il viendrait. En l'attendant, pour écarter tout soupçon, nous menâmes petit à petit la conversation sur le terrain du merveilleux. Mon ami achevait une épouvantable histoire de revenant, quand la porte s'ouvrit.
— Bonsoir la compagnie, fit une voix rude.
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Les jeunes filles se serrèrent contre leurs amoureux, et mon ami me poussa du coude : Mambour venait d'eiîtrer. Il s'assit devant le feu. La lampe donnait en plein sur sa figure, et je pus l'observer à mon aise.
Il avait Tair à la fois sombre et énergique; l'œil habituellement voilé lançait parfois une flamme trèsvive ; à d'autres moments, la prunelle se dilatait et le regard devenait fixe comme s'il avait assisté à un spectacle visible pour lui seul.
On me pria de conter une histoire. Je me fis le héros d'une aventure où le diable jouait un grand rôle^ et je la narrai avec toute la naïveté dont je suis capable. La confiance de l'auditoire était gagnée, Mambour ne put résister longtemps à l'impression générale.
Sur ses lèvres erra d'abord un demi-sourire d'apparente incrédulité ; puis j'aperçus de l'intérêt dans ses yeux ; enfin sa figure s'alluma.
— Ainsi, monsieur, vous avez vu le diable? me dit-il, quand j'eus terminé mon récit.
— Je n'oserais pas positivement l'affirmer, mais...
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— Eh bien! moi, je puis jurer que j'ai vu... Il s'interrompit.
— Achève, lui dit mon ami.
— Non. On m'a défendu de conter cette histoire, et d'ailleurs à quoi bon? vous ne me croirez pas, et tous, autant que nous sommes ici, nous mourrons sans jouir du trésor qui est là-dessous. Et il frappa le sol du pied avec une colère concentrée.
— Monsieur, dit mon ami en me désignant, est un des principaux actionnaires de la Compagnie. S'il le voulait bien, il pourrait peut-être faire reprendre les travaux de la fosse abandonnée, et on saurait à quoi s'en tenir.
Ce petit mensonge, auquel je ne m'attendais pas, fut d'un effet électrique. Tous les yeux étincelèrent.
— De quoi s'agit-il ? demandai-je simplement. Mon ami me conta en peu de mots ce que je savais
déjà.
Mambour s'agitait sur sa chaise. Enfin, il ne put y tenir et prit la parole. Il s'exprima dans le patois wallon qui confine au rouchi et il le fit. avec une pantomime si vive et si claire, que, quand je ne comprenais pas le mot, le geste me l'expliquait.
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— Oui, monsieur, dit-il, il y a aujourd'hui vingt ans, à pareille heure : on dirait que j'y suis encore. Vous sentez bien que, lorsque je découvris les trois petites croix, le sang me monta au cœur.
Tout le monde ici me connaît. On m'a surnommé Bras- d'Acier, et on sait que quatre hommes ne me feraient pas peur. Eh bien! vous me croirez si vous voulez, quand je commençai à réciter les litanies, je tremblais comme une feuille.
J'allai pourtant jusqu'au bout et je recommençai. Je récitais tout haut, de peur de me tromper. Ma voix faisait un singulier bruit sous la voûte et, de temps en temps, il me semblait que quelqu'un me répondait.
Vers le milieu de la prière, je ne sais comment cela se fit — j'y apportais pourtant toute mon attention, — je m'embrouillai dans les saints, et je nommai saint Fiacre avant saint Cloud.
Je m'en avisai tout de suite, et j'allais me reprendre, quand tout à coup je vis paraître au bout de la galerie une lumière mince et pâle comme une étoile*
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Malgré moi je m'arrêtai, les yeux grands ouverts. J'entendais mon cœur battre à coups pressés, et des gouttes de sueur grosses comme des pois me tombaient du front.
Bientôt j'aperçus deux lumières ; puis il me sembla en voir trois, quatre, dix, vingt. J'essayai de m'enfuir. On aurait dit que mes pieds étaient morts.
Les lumières approchaient, et déjà je pouvais distinguer ceux qui les portaient. C'était une file de fantômes vêtus de grands manteaux blancs.
— Qui va là ? cria une voix qui avait l'air d'une voix de l'autre monde. Je voulus répondre ; je ne pus tirer un son de mon gosier. Mes dents claquaient.
Les lumières approchaient toujours. . . je fis un dernier effort, et je parvins à déclouer mes pieds de la terre. Je me sauvai par une galerie latérale; j'avais comme un poids de cent livres à chaque pied.
Je tâchai de reprendre le chemin dugauiau; mais j'avais la tête si troublée, que je m'égarai dans les galeries. Une fois je me retournai en courant : les fantômes me poursuivaient. Je courais les mains en avant, comme un perdu, comme un foui
J'ai dû faire ainsi plusieurs fois le tour delà veine, mais je ne m'en rendais pas compte. Enfin je tombai d'épuisement, et restai quelque temps évanoui. Quand je revins à moi, je tournai la tête et ne vis plus les maudites lumières.
Je vous l'ai dit : je ne suis pas poltron. Je ras-
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semblai mes idées, et je réussis à remettre un peu d'ordre dans ma cervelle. Je réfléchis que, puisque les Rois Mages s'étaient contentés de me poursuivre sans'faire éclater le grisou, c'est qu'apparemment ils n'étaient pas si méchants qu'on voulait bien le dire .
En ce moment, il me sembla que j'entendais du bruit dans la galerie voisine. Je prêtai l'oreille et je distinguai des voix. J'étais tout à fait remis de ma frayeur. Je cachai ma lampe sous ma veste, et je m'avançai à pas de loup jusqu'à l'angle formé par les galeries.
Les Rois Mages n'étaient plus que deux. Ils causaient assis, juste à l'endroit où gisait la tonne. L'un d'eux se leva : il prit à terre le pic que j'y avais laissé, prononça quelques mots que je ne pus comprendre, et donna en ricanant un coup dans le coffrage .
Le coffrage sonna creux. Le fantôme donna un second coup, le bois vola en éclats : j'entendis un cri. Il frappa une troisième fois, et je vis un flot de louis d'or ruisseler à la lueur des lampes comme un jet d'eau au soleil.
Je fus si ébloui que je ne réponds pas d'avoir bien distingué ce qui suivit. J'avais comme un brouillard lumineux devant les yeux, et il me semblait que je rêvais.
Je crus entendre deux voix qui se disputaient, et il me parut que l'un des fantômes renversait
l'autre et levait le pic sur lui. Tout à coup il se lit UQ bruit pareil à un roulement de tonnerre, et la galerie s'écroula sous le feu grisou.
Je me jetai à plat ventre. Quand je me relevai, je ne vis autour de moi qu'un amas de décombres fumants. J'étais heureusement sain et sauf. Je parvins non sans peine à remonter au jour et je me mis au lit avec une fièvre de cheval. J'avais le délire et je racontais des choses qui effrayaient les gens. Je fus six semaines entre la vie et la mort.
Aussitôt que je pus me lever, j'allai tout confier au directeur de la fosse Bonaparte. Il me rit au nez et me dit que j'avais rêvé. J'insistai tant, qu'il fit descendre dans la fosse abandonnée : on trouva les décombres.
Le directeur m'accusa d'avoir fait sauter la galerie; il parlait de m'envoyer en justice.
Enfin, il ordonna de fermer le gauiau et consentit à étouffer l'affaire, à la condition que je ne dirais mot de tout ceci à âme qui vive. Il prétendait que les charbonniers étaient empestés d'assez de
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contes sans qu'on leur en fabriquât de nouveaux.
Je me suis tu dix ans. Le directeur mourut, et je pus parler. D'ailleurs ce secret me mangeait le cœur. Il y a des gens qui me croient, car on voit bien que je ne suis pas fou ; il y en a d'autres qui se moquent de moi.
J'ai labouré vingt ans une terre sous laquelle je suis sûr qu'il existe des monceaux d'or. Oh ! monsieur, vous ne sauriez vous figurer combien cette idée a empoisonné ma vie !
Vous ne vous moquez pas de moi, vous, monsieur, et vous comprenez qu'il y a des choses qui dépassent la raison. Si vous le pouvez, qu'est-ce que cela vous coûte de faire reprendre les travaux de la fosse? L'an prochain, à pareille heure, j'irai au fond et je renouvellerai la tentative. Si elle réussit, je vous abandonne le trésor, vous me donnerez ce que vous voudrez.
— Oui, oui, faites cela, monsieur, ajoutèrent en chœur les assistants. Vous serez le bienfaiteur du pays. Tout le pays vous bénira !...
La cloche sonna le troisième coup de la messe, et on se leva à regret pour répondre à son appel. Il eût été trop cruel d'avouer à ces braves gens que nous n'avions voulu que nous offrir le spectacle de leurs superstitions.
— Nous verrons, leur dis~je; et nous prîmes congé de nos hôtes. Mambour essaya de nous suivre pour m'arracher une promesse formelle, mais mon
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ami lui fit comprendre qu'une plus longue insistance serait indiscrète.
— Qu'en dis-tu ? me demanda mon ami quand nous fûmes seuls.
— Je dis que c'est bien singulier. Cet homme n'a pas l'air d'un fou, mais il a pu être le jouet d'une hallucination.
— Ou d'une mystification.
— D'accord. Pourtant, dans cette hypothèse, comment expliquer les pièces d'or et l'écroulement de la galerie?
— Voici une explication que je tiens d'un vieux caissier delà fosse Bonaparte ; jeté la donne pour ce qu'elle vaut. D'abord les Rois Mages seraient tout simplement deux mineurs de ladite fosse. Ayant eu vent, car tout se sait au village, que Mambour devait descendre à la recherche de la tonne d'or, ils auront comploté de lui jouer un tour de leur façon.
La fosse Bonaparte communique avec la mine abandonnée au moyen d'un passage inconnu aux ouvriers. Il peut se faire qu'ils aient trouvé ce passage, et c'est par là qu'ils seront venus. Mon caissier
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ajoute qu'à cette époque deux mineurs disparurent en effet sans qu'on ait jamais eu de leurs nouvelles. Rien n'empêche qu'ils aient par hasard découvert le trésor et se soient pris de querelle pour savoir qui le posséderait. Le coup de pic, en brisant la lampe de l'un d'eux, aura déterminé le grisou.
— La ton^e d'or existe donc ?
— Non, mais il peut y avoir trois ou quatre petits barils pleins d'or. On conte, toujours dans cette version, que, lors de la bataille de Jemmapes, les Autrichiens ont perdu dans la déroute une prolonge contenant la caisse de l'armée.
Cette prolonge fut trouvée par un des fermiers qui ont précédé Mambour dans sa ferme. Il connaissait le gauiau de la fosse, il y cacha son trésor.
C'était un homme avare : il mourut subitement sans avoir pu révélerson secret ; quelque chose pourtant en a transpiré. C'est sur ce fond que l'imagination des mineurs a brodé la légende de la tonne d'or.
— Mais en ce cas...
^ — En ce cas, mon cher ami, il est une heure du matin : allons nous coucher. Il y a sûrement une tonne d'or en chaque mine de houille, mais c'est dans la caisse de la Compagnie qu'il faut la chercher.
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HISTOI\E VUU^ FOU
Histoire d'un Fou
L s'appelait Lejuste, sans doute d'un surnom donné à quelqu'un de ses ancêtres. 'L'aïeul était un juste, lui fut un martyr. Il était né à Fresnes, canton de Condé, arrondissement de Valenciennes. Je l'ai connu : il sortait du collège quand j'y entrais.
C'était un grand garçon, et j'étais un enfant; mais je me rappelle encore sa figure pâle et son petit paletot gris, sous lequel il grelottait l'hiver. Il savait, pour toute science, l'orthographe, le calcul et un peu de géométrie.
Comme on lui trouvait des idées singulières et qu'il avait toujours l'air de ruminer quelque chose, au lieu de Lejuste, les gens du pays l'appelaient le fou.
Il quitta Fresnes et alla s'établir à Douai. Les uns disaient qu'il s'était fait arpeûteur-géomètre ; d'autres, architecte: la vérité est qu'il y recommençait dans la vie réelle le Balthasar Glaez de Balzac. On ne le vit plus que de loin en loin : il n'était pas changé, et on continuait à l'appeler le fou.
Un jour, on apprit qu'il était devenu auteur et avait publié un livre : cela fit beaucoup rire. Ge livre traitait xle matières spéciales, d'arpentage ou d'architecture, je ne saurais dire exactement.
Tout à coup, les grands journaux de Paris retentirent du nom de Lejuste. Il venait d'inventer des appareils natatoires insubmersibles et inckavirâbles. On prônait sa découverte, on en développait longuement les avantages.
Les nouveaux appareils étaient excellents pour le sauvetage des marins ; ils pouvaient dispenser les armées en marche de jeter des ponts sur les rivières. Ils étaient simples, légers, faciles à revêtir, commodes à porter, ils permettaient à des régiments entiers de manœuvrer sur l'eau comme en plaine.
Une commission militaire les avait expérimentés dans la Seine et le rapport était des plus favorables. Un illustre maréchal recommandait, par une
Histoire d'un Fou 143
lettre, l'inventeur et l'invention au ministère de la guerre.
L'admiration succéda à la moquerie. Lejuste allait être décoré, riche, célèbre. Le fou passait grand homme.
On attendit quelque temps, rien ne vint. L'affaire Lejuste était tombée dans les cartons, les oubliettes des bureaux.
Cependant, les pays voisins commençaient à s'en occuper. La Belgique appelait Lejuste. En présence d'une commission spéciale, il faisait dans l'Escaut des expériences tout à fait convaincantes. Il entrait en pourparlers avec le gouvernement belge, puis avec le gouvernement hollandais pour la vente de son brevet.
De nombreuses commandes d'appareils lui arrivaient de partout : des villes d'eaux, des ports de mer, des sociétés de sauvetage, etc. Pour satisfaire à ces demandes, il fallait des avances, un petit capital.
Lejuste le réclamait de ses concitoyens ; il offrait de les intéresser à son entreprise : on recommençait à le trouver ridicule ; on le trouvait même un peu intrigant.
Mais voici que tout à coup l'Angleterre s'inquiète de vérifier l'invention, l'Angleterre, la terre promise des inventeurs î Lejuste se crut sauvé.
Muni de ses appareils, il se rend en Angleterre.
Devant une commission militaire, présidée par un colonel du génie, des expériences ont lieu à Chatam. La Medway est traversée en quelques minutes contre le courant et la marée, un peu au-dessus de son embouchure, dans l'estuaire de la Tamise.
Le rapport est excellent, et cette fois l'inventeur ne doute pas du succès ; le gouvernement anglais va lui acheter son brevet.
Il était temps : les démarches, les voyages, les expériences avaient épuisé ses dernières ressources...
Au bout de deux mois, sur ses demandes réitérées, une réponse évasive lui parvint. Ce fut un coup de foudre. Lejuste se mit au lit avec le délire et ne recouvra la raison que Tavant-veille de sa mort.
Il mourut en demandant pardon à sa femme et à ses enfants. Il était âgé de trente-neuf ans î