‹ Histoires de petite villeChapitre 4 sur 9 · LES FQ4ITS ET GESTES · texte numérisé non relu

LES FQ4ITS ET GESTES

c^LLE f^oA^çoiSE

Les Faits et Gestes de zM''' Françoise

L y a une quinzaine d'années, comme je flânais dans le bois de Bonsecours, Je trouvai un petit carnet au pied d'un arbre. Il contenait des notes écrites le plus souvent au crayon, et que j'eus quelque peine à déchiffrer : c'était le journal intime des impressions de l'amour paternel sur une âme jeune et honnête. Du reste, aucune adresse, aucune indication qui me permît de renvoyer l'objet perdu à son propriétaire. J'espère qu'on ne m'accusera pas d'indiscrétion, si je publie aujourd'hui ces notes. Les voici textuellement :

■ i^^ mars 1859. — Ma nouvelle a plu aux lecteurs. C'est peu de chose ; mais le directeur m'a engagé à écrire un roman pour sa Revue.

2 mars. — Un bonheur ne vient jamais seul. Hier, ma femme, qui déteste le vin de Champagne, en a demandé au dessert. Elle en a bu quatre grands verres avec une avidité qui m'a fait sourire et qui la rendait honteuse. Serait-ce un premier signe de grossesse ?

18 mars. — Mathilde est enceinte. Nous allons donc avoir un pauvre petit être qui sera tout à nous, et qui tiendra tout de nous. Comme nous l'aimerons !

1 5 avril. — Sera-ce un garçon ou une fille ? Mathilde voudrait une fille, je préfère un garçon.

20 avril. — Comment l'appellerons-nous ? j'ai

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horreur des noms romanesques ou prétentieux. Dire qu'il y a des gens qui se nomment Myrtil ou Charlemagne ! Je plains leurs parrains ! Mon fils s'appellera François. C'est un nom simple et qui a été bien porté au « plaisant pays de France. »

18 mai. — Mathilde souffre beaucoup. S'il faut en croire les bonnes femmes, c'est un signe que j'aurai une fille. J'en serais désolé : je déteste les petites filles.

Malicieuses et coquettes dès six ans, elles ont tous les défauts des femmes et ne savent pas encore les dissimuler. On croit que la poupée leur enseigne l'amour maternel, elle ne leur apprend que l'amour de la parure. Leur poupée n'est pas un bébé, c'est une belle dame.

D'ailleurs, les femmes sont un fardeau dans notre société : filles, il leur faut des dots ; femmes, des toilettes, etc. Décidément, je ne veux pas d'une fille.

19 mai. — Cette pensée est mauvaise. Je ne l'efface point, — pour me punir de l'avoir eue. Est-ce donc par égoïsme que je déteste les filles ? Je mériterais que les bonnes femmes eussent raison. — Bah ! j'aurai un garçon franc, tapageur et intelligent... ^ inteUigent surtout ; j'y tiens.

17 juin. — Promenade à la fête de' Fresnes. La

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soirée est superbe. L'orchestre du bal nous envoie par intervalles des bouffées de notes éclatantes. Mathilde me serre le bras :

— Françoise vient de remuer.

— C'est qu'elle aime la musique. Nous en ferons une grande danseuse.

Ma femme est scandalisée. Pourquoi diable aussi s'obstine-t-elle à le nommer Françoise ?

7 août. — Madame nourrira-t-elle son enfant ? nous a demandé hier notre ami le docteur G. D'un accord tacite, nous avions jusqu'alors évité, Mathilde et moi, de nous poser la question : chacun redoutait d'instinct la réponse de l'autre. Ma femme prit résolument son parti.

— N'est-ce pas, docteur, que je suis assez forte pour nourrir ma fille ?

— Gomment donc, madame, mais...

Et le docteur, avec sa vieille expérience, nous énuméra tous les ennuis de la maternité. Plus de visites, plus de soirées, plus de spectacles, plus de bals ; en échange, les couches, les langes, tout Fattirail de la nourrice; les fatigues, les peines, les veilles, les cris de l'enfant qui empêcheront son père de travailler, etc., etc.

Notre ami ajouta qu'il avait sous la main une

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excellente nourrice, brune, saihe^ vigoureuse. Mathilde se taisait. Je reconduisis le docteur, à peu près convaincu qu'il avait raison. En rentrant, je trouvai ma femme le front dans ses mains.

— Qu'as-tu ? lui dis-je.

Elle releva la tête. Deux ruisseaux de larmes coulaient silencieusement le long de ses joues. Je la serrai dans mes bras.

— Advienne que pourra, tu nourriras l'enfant. C'est à faire aux Parisiens de mettre leurs petits en

nourrice.

Je n'oublierai jamais le regard avec lequel elle me remercia.

20 septembre. — Mathilde va* beaucoup mieux. La fin de sa grossesse est moins pénible. Pourvu que l'accouchement ne soit pas trop laborieux ! Il y a tant d'exemples de femmes mortes des suites de couches !

2 novembre, — J'ai une fille?... Je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve, et ne sais si je suis heureux ou affligé. Tout s'est passé à merveille. Le travail n'a duré que trois heures, mais l'enfant est restée asphyxiée durant dix minutes, dix siècles ! Enfin elle a poussé un cri, et j'ai étouffé * un sanglot. Se peut-il que j'aime déjà ce petit êtrel

3 novembre. — C'était hier le jour des ftiorts. ÎI

faut avouer que Françoise a singulièrement choisi son jour de naissance. Françoise!... c'est ainsi qu'on l'appelle. Sa mère le veut absolument et^ dans l'état où elle est, on ne peut rien lui refuser.

Je sais bien que mon fils devait s'appeler François, mais ce François » était simple sans être vulgaire, tandis que « Françoise!... » Pourquoi pas Victoire?... La future marraine se nomme Hortense et c'est une femme d'esprit. Espérons qu'elle ne laissera pas affubler sa filleule d*un nom si commun et si ridicule !

4 novembre. — Je n'avais jamais vu de nouveauné. Tête pointue, nez épaté, bouche grande, yeux clos, teint rouge, Dieu ! que c'est laid ! Si Françoise allait rester ce jeune monstre 1 Après le tort de naître fille, il ne lui manquait plus que celui d'être affreuse... et de porter un nom de cuisinière!

2 5 novembre. — Décidément, le docteur avait raison. Je ne connais rien d'agaçant comme une enfant qui geint toute la journée. Le directeur m'a demandé des nouvelles de mon roman. Je ne puis parvenir à arrêter un plan. Oh ! la solitude !

i3 décembre. — Je n'ose dire que Françoise embellit; mais je la trouve moins laide. Je n'éprouve

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pourtant pas une grande tendresse pour ce petit animal qui n'a que des besoins physiques^, et qui pousse des cris d'impatience et de colère , quand on ne les satisfait pas sur-le-champ. J'admire sa mère qui le couvre de baisers.

20 janvier 1860. — Françoise m'a souri ! C'était un sourire si pâle et si triste ! Elle avait Tair de me reprocher de ne pas l'aimer. Oh ! si, va, je t'aime, chère enfant de mon cœur !

4 février. — Françoise pleure moins souvent. Son nez s'effile, sa bouche diminue, ses yeux s'agrandissent, sa tête s'arrondit, son teint s'éclaire. Elle a les extrémités fines et élégantes, et elle paraît délicate, ce qui ne l'empêche pas d'être charpentée comme un drame de Bouchardy.

28 mars. — Papa ! Elle a dit papa ! Sa mère est jalouse et lui répète « maman » toute la journée. L'enfant s'obstine à répliquer « papa^ papa, papa. »

2 avril. — L'enfant ne souffle plus mot. Le docteur prétend même que le « papa » de l'autre jour n'était dû qu'à un mouvement machinal des lèvres, mais les médecins sont tous d'affreux matérialistes qui ne croient à rien.

5 avril. — Est-elle gentille et curieuse ! Au moindre bruit insolite, elle se lève à force de reins dans son berceau pour voir ce qui se passe autour d'elle.

1 2 avril. — Je suis sûr qu'elle aura de l'esprit. Quand on l'appelle, elle vous regarde du coin de l'œil sous ses longs cils, puis elle sourit. Ce regard et ce sourire ont une finesse ?

14 avril. — J'avais tort !... C'est décidément un joli nom que Françoise ! Et comme il a été bien porté! Nous avons d'abord sainte Françoise, qui fut, au quinzième siècle, le modèle des épouses et des mères ; puis la bienheureuse Françoise d'Amboise, qui vécut avec son époux dans une continence parfaite ; Françoise de Chantai, la grand'mère canonisée de madame de Se vigne; Françoise de Rimini... celle-là, par exemple !...

16 avril, — A vingt ans, je pensais jour et nuit à ma maîtresse. Si on m'avait dit qu'à trente, quand je passerais la journée dehors, j'aurais hâte de rentrer pour embrasser une petite fille de six mois !

20 avril. — L'enfant me reconnaît et bat des mains à mon approche. Elle se détourne encore quand je veux l'embrasser, mais c'est l'effet de ma barbe qui pique sa peau si douce, et puis je l'embrasse si fort I

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25 avril. — Cher ange ! Quelle nuit elle nous a fait passer ! En revenant du théâtre^ je trouve la mère levée et l'enfant sur ses genoux. La pauvre petite était livide. Les yeux blancs, la bouche serrée, les narines ouvertes, les mains crispées, la poitrine haletante, elle se tordait dans une horrible convulsion. Je sentais mon cœur s'en aller avec sa vie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, elle soupira et put crier ; l'enfant était sauvée. Nous n'en fûmes pas moins sur pied toute la nuit.

Singulière puissance de l'amour paternel ! Je ne connais ce petit être que depuis six mois, et il me semble que je l'ai toujours possédé , et que tout me manquerait, si je venais à le perdre.

2 mai, — 'Françoise a une dent, une gentille perle blanche qui a percé sa gencive rose. Il est d'usage à la première dent de faire un cadeau à la nourrice. Je lui ai donné une voiture pour son nourrisson.

22 juillet. — Hier, Françoise a pris mon binocle et, au lieu de le porter comme jadis à sa bouche,^ elle me Ta mis sur les yeux. C'est de l'observation ou je ne m'y connais pas.

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8 août. — Chose étonnante ! ma fille a fait huit dents en dix jours. Aussi ses couleurs roses ont disparu, sa chair si ferme s'est amollie : l'enfant a fo;idu de moitié . Elle tousse beaucoup, et il semble quelquefois que les quintes durent plus d'une minute.

Quand elle a fini de tousser, elle nous regarde et sourit. Elle a un si bon sourire ! Oh ! ce pauvre laideron ! comme je l'aime !

4 septembre. — Mon roman est reçu. J'ai pris l'amour paternel pour fond de mon sujet, et j'y ai mis tout mon cœur. « On voit que vous êtes père, » m'écrit le directeur.

14 septembre. — Mademoiselle Françoise n'aime pas qu'on la déshabille. Ce sont des cris, des trépignements, une véritable colère d'oiseau-mouche. Pour l'occuper, on lui donne un de ses souliers en guise de jouet. Sa mère alors lui tend la manche de sa blouse de nuit et l'invite à y fourrer son petit bras.

Françoise, qui ne veut pas lâcher son soulier, se rejette d'abord en arrière, puis elle se décide, passe son soulier dans l'autre main, fourre son bras et crie du haut de sa tête. Rien n'est plus drôle, j

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20 septembre, — Hier, j'assistais au coucher de mademoiselle. Je la pris, vêtue seulement de sa brassière, et la posai debout sur le tapis. Sa mère lui tendait les bras en l'appelant. L'enfant hésita, puis s'élança bravement dans le vide, les mains en avant. Elle fit trois pas en chancelant et alla tomber dans les bras de sa mère.

25 septembre. — Ma femme va se promener avec Françoise. En rentrant, elle me conte les succès de sa fille, a O le joli bébé î Quelle charmante enfant ! » Voilà les exclamations qu'elle recueille le long du chemin. Je ne puis m'empêcher de remarquer tout haut qu'il entre beaucoup d'amour-propre dans son amour maternel. Mathilde fait sa moue et m'accuse de ne pas aimer sa fille.

i^^ octobre. — J'ai accompagné ma femme à la promenade. L'enfant est ravissante sous sa capehne rose. Elle glisse des bras de sa bonne pour marcher dans le sable.

Quel délicieux petit diable ! Aussitôt qu'elle aperçoit un garçon de deux ou trois ans, tenant une balle ou un gâteau, elle s'en approche sournoisement et le lui happe au passage. Le bambin la regarde bouche béante et se prend à pleurer.

8 octobre. — Tous les matins elle est éveillée la

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preqiière. Elle mei: le nez hors de son berceau et regarde si les voisins dorment encore. Sitôt qu'on remue, elle commence son gazouillis. Avec quelle impatience j'attends le moment où elle parlera ! Quel plaisir de lui entendre bégayer ses jeunes idées !

lu

Là se termine le journal des faits et gestes de mademoiselle Françoise. A l'époque où je trouvai le petit carnet, chaque fois que j'apercevais une jolie enfant dans les bras de sa bonne, je la regardais curieusernent, mais hélas ! je n'en vis jamais qui ressemblât à l'incomparable Françoise,

LE

CzAT^cAVcAL FLzAmcAUXP

Le Carnaval flainand

mm.

Eux-Tu, ami lecteur, que je te raconte [ce qu'était jadis le carnaval à Gondésur-l'Escaut, et comme quoi de son souvenir est née la Promenade des Fantoches^ une de ces marches flamandes qui rappellent les Triomphes dont Laurent de Médicis amusait les yeux des Florentins ? Tu verras par ce récit comment les mœurs se sont transformées et pourquoi... Mais je commence.

Ceci se passait en i856. A cette époque, le carnaval n'existait plus à Gondé qu'à l'état de regret. Gette année-là, il menaçait d'être particulièrement

triste. Dans la journée du premier dimanche, pour toute mascarade, on avait vu défiler quatre pierrots mélancoliques.

Le soir, il y avait foule au grand café Carillon, mais la foule était calme et ennuyée. Les wiseux de la Capelette (les oisifs du carrefour de la Capelette) faisaient tranquillement leur partie de cartes, quand Tuné se mit tout à coup à fredonner :

Jean Boudin, Il est mortf Il est mort ,• Jean Boudin^ Il est mort Au matin !

Gomme le premier et pâle rayon de l'aurore éveille une nichée d'oiseaux, ce refrain aux notes plaintives rappela chez les joueurs la foule des joyeux souvenirs. C'est que, vingt ans auparavant, grâce à Jean Boudin, le carnaval était bien gai à Condé, — si bien que, pour les gens de Condé, Jean Boudin, c'était le carnaval fait homme.

Jean Boudin, dont j'ai oublié le vrai nom, était un riche baqueteux ou charpentier de bateaux qui aimait à rire comme on ne rit plus de nos jours.

Pourquoi on le surnomma Jean Boudin, c'est ce que nul n'a jamais su au juste. Est-ce du nom d'un bouffon allemand ou parce qu'en effet il avait

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un faible pour le boudin, ou encore parce que, gros et court, il eût été rangé par le titi parisien dans la catégorie des « saucissons à pattes ? «

Il occupait, au carrefour de la Capelette, la maison jadis habitée par le curé fantaisiste qui, si l'on en croit mademoiselle Clairon, baptisa la future comédienne en plein bal masqué, et il était digne d'y succéder à cet aimable abbé.

Il le prouva en rendant au carnaval l'irrésistible entrain qu'il avait cent ans auparavant, à l'époque oii venait en ce mondé l'illustre bâtarde du sergent Le Ris et de la couturière Marie-Claire Scanapiecq.

Comme la partie de cartes finissait au moment oti Tuné fredonnait sa chanson, quelques-uns des jeunes gens qui fumaient leur pipe auprès de lui, le prièrent de leur raconter lés prouesses de Jean Boudin. Tuné s'y prêta de bonne grâce, et voici le tableau que, par la même occasion, il leur fit de l'ancien carnaval.

Le mardi gras, dès le matin, on voyait arHver par les quatre portes de la ville tous les guisterneux ou ménétriers des villages voisins. Violons, clari-

nettes, flûtes et cornets à piston se dirigeaient mystérieusement vers une guinguette du faubourg Saint- Roch où était le rendez-vous de la mascarade.

Jean Boudin, escorté de son état-major, Nanasse, Tuné, Carillon, Rousseli, Polydore , recevait les musiciens altérés, un broc de bière d'une main, une pinte de l'autre.

La première soif enfin calmée, on procédait à l'élection d'un chef commun qui accordait tant bien que mal violons fêlés et clarinettes enrhumées.

Ce n'est pas tout : les musiciens jouant de mémoire, chaque village avait ses morceaux favoris et ignorait ceux du village voisin.

Le chef choisissait les valses, menuets ou quadrilles que recommandait un air de famille, et en fabriquait un pot-pourri qui mettait en fureur les frères Coniche, les guisterneux de Condé.

Des artistes pour de bon, ceux-là; aussi faisaientils bande à part. Le premier était bossu et jouait de la clarinette ; le second, manchot ; il jouait du cornet à piston.; le troisième, bancal ; il jouait de la flûte ; le quatrième, qui jouait du violon, était gognat, c'est-à-dire berlou... pardon, j'ai voulu dire qu'il louchait horriblement. Ainsi accommodés, les frères Coniche n'avaient pas leurs pareils pour faire danser et on venait les quérir de dix lieues à la ronde.

En ce temps-là, les bateliers appartenant à « la marine » de Condé recommencèrent, comme par le

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passé, à « raccourir » de Lille, Douai, Cambrai, Dunkerque, Gand, Anvers, Ostende, pour « faire carnaval » au pays.

De même, tous les villageois des environs arrivaient avec leurs femmes et leurs petits. Ils s'entassaient dans les cabarets et se coudoyaient par les rues. C'est à travers cette cohue que la bande de Jean Boudin devait se frayer un passage.

Vers trois heures on entendait un grand bruit et la mascarade apparaissait, composée de plus de cent personnes. Un peloton de saboteurs, ou, pour mieux dire, de chaboteux, la précédait.

Les chaboteux, afin que nul n'en ignore, étaient coiffés d'un immense bonnet conique, chaussés de gros sabots et vêtus de vestes et de pantalons de toile bourrés de foin. D'énormes balais, emmanchés de longues perches, leur servaient à refouler les curieux à droite et à gauche.

Le rôle de chaboteux était un rôle de confiance qui ne se donnait pas au premier venu. Quand ils tombaient de fatigue, les chaboteux se couchaient

sur le dos : les bringands s'attelaient aux deux bouts du manche à balai et les traînaient par les ruisseaux. Venait ensuite la Musique déguisée en grotesques : des gilles voltigeaient autour d'elle et enfarinaient les indiscrets de la tête aux pieds. Une noce villageoise, « la noce à Mathurin », suivait en dansant un menuet; des arlequins l'escortaient en forçant à grands coups de batte les récalcitrants à crier : « Vive mariage ! « Puis une troupe de caramaras ou masques de toute espèce se répandaient çà et là en désordre.

Des nourrices allaitant des marmots de carton^ offraient leurs services aux époux stériles ; des péqueux ou pêcheurs , couverts d'écaillés vertes et blanches, faisaient danser leurs hameçons sur le nez des gamins qui, pour un petit sou, sautaient comme des ablettes; d'autres prenaient dans leurs filets les messieurs trop bien mis qui se pavanaient sous le balcon des dames ; des cacheux ou chasseurs, armés d'un fusil déculassé, soufflaient du son à la face des nicodèmes.

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Des marchands de gaufres dressaient des échelles contre les façades des maisons, et clouaient leur marchandise aux enseignes. Aussitôt, petits et grands de se hisser sur les appuis des fenêtres, et de se battre à qui attraperait le lopin. La gaufre restait au plus adroit, non sans quelque volet brisé, carreau cassé, blouse déchirée ou œil poché. Ah ! c'était bien amusant!

Mais des faiseurs de crêpes, autrement dit d'aliettes, des étameurs de casseroles, des bateleurs, des montreurs d'ours ont rassemblé la foule autour d'eux. Sous un immense parapluie rouge, un chanteur ambulant, vêtu en Jean Potage, entame une pasquille patoise du Lillois Brûle-Maison, le dernier des trouvères.

Pendant qu'il occupe l'auditoire, un Condéen bien connu qui l'écoute, son épouse au bras, se sent appliquer quelque chose sur le dos. Il se retourne et en reçoit autant sur la figure. C'est un afficheur qui vient de coller sur le pilier vivant deux grandes affiches de couleur jaune, où se lit en gros caractère un petit mot de deux syllabes que je n'ose pas répéter.

Tout à coup, les cris : Place! place! font refluer la foule. Des scaramouches, armés de vessies, tiennent les curieux à distance. Voici venir, dans sa charrette précédée des frères Coniche, le grand, l'illustre, l'incomparable Jean Boudin.

Jean Boudin est malade ; il est couché sur un matelas dans le simple appareil qui sied si bien aux héroïnes de tragédie. Pauvre Jean Boudin ! Il a sans doute trop fêté le lundi gras. A en juger par ses gémissements et ses contorsions, il est en proie à des souffrances intolérables.

Le docteur ordonne qu'on arrête. Il lui tâte le pouls. Pendant que deux infirmiers le soulèvent, M. Grinedin , l'apothicaire, prépare un clystère émoUient et détersif que goûte ensuite le docteur.

On met le patient en batterie, M. Grinedin vise... et le contenu de l'instrument tant redouté de M. de Pourceaugnac arrive en pleine face d'un niguedouille qui contemple la scène bouche béante.

Le cortège est fermé par une bande de bochus... je veux dire de longs polichinelles à chapeaux coni-

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ques, dont les gamins tirent les bosses en chantant à tue-tête la chanson de la Codaqui. Les bochus y répondent, sur un air espagnol, par l'antique refrain :

Tape sur mon ventre^ y a pas d'eau, Ah! caraco!

et jettent des chanteaux de pain à droite, à gauche et jusque dans les maisons.

Cependant la nuit vient : alors s'élève un vacarme, un charivari, un branle-bas, un tohu-bohu épouvantable. La ville tout entière s'abandonne à une indescriptible bacchanale. Les bals, les cafés, les estaminets, les places, les rues, les carrefours regorgent de masques ; il y en a de blancs, de noirs, de rouges, de jaunes, de grands, de petits, de jeunes et de vieux, des enfants de dix ans et des vieillards de soixante-dix : on ne peut faire un pas sans tomber dans une troupe de masques. L'un chante, l'autre crie; celui-ci miaule, celui-là glapit, et toujours re-

vient Tair de la Codaqui^ hurlé par les bringands, attelés aux bochus et aux chaboteux.

Les bourgeois paisibles se barricadent dans leurs maisons pour échapper à la bande de Jean Boudin et manger en famille les grosses crêpes ou ratons traditionnels ; mais la bande force les serrures, enfonce les portes, brise les croisées, descend même par les cheminées et tombe sur les ratons, les ailettes et les pains crottés. Personne ne se plaint : c'est Fusage, et puis on sait que demain Jean Boudin payera les pots cassés.

Le lendemain, dès huit heures du matin, toute la mascarade, visages découverts, accompagne gravement un énorme mannequin bourré de paille et représentant Jean Boudin; douze hommes le portent couché sur un brancard, douze filles marchent trois par trois aux quatre coins du poêle, et l'on se dirige vers la rivière en psalmodiant sur un air lamentable :

Jean Boudin,

Il est mort^

Il est mort;

Jean Boudin,

Il est mort

Au matin!

Arrivé sur le quai, le funèbre cortège met le feu au mannequin et le jette à l'eau. Après la cérémonie, filles et garçons, en bons chrétiens, vont à l'é-

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glise recevoir les cendres. Toutes les brasseries sont à sec : on peut faire pénitence.

Une année, Jean Boudin, qui avait absorbé plus que son compte, c'est-à-dire plus de cent chopes, sauta après le mannequin pour l'éteindre, comme s'il avait voulu empêcher le carnaval de finir. L'eau était glacée : il y prit une pleurésie dont il mourut quelques jours plus tard.

Avec lui mourut le carnaval dans la ville de Gondé, l'une des dernières villes où l'on ait largement fêté le carnaval.

Cette esquisse des vieilles gaietés flamandes mit en Joie le grand café Carillon. On trinqua plus souvent, et, de chope en chope, il advint que toutes les têtes fermentaient quand sonna le couvre-feu.

— Si nous organisions une m^ascarade pour les jours gras? proposa quelqu'un, et la proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Les valets de ville vinrent prévenir les buveurs qu'il était temps de regagner leurs lits, et ce ne fut pas sans surprise qu'en repassant par la place d'ar-

mes, ils rencontrèrent des groupes qui se promenaient avec animation.

On ne se sépara qu'au coup de minuit, après avoir ' décidé qu'à la mi-caréme « on ferait les Incas, » au profit des pauvres, comme à Valenciennes. Le projet avait grandi et il ne s'agissait déjà plus d'une simple mascarade.

La Marche des Incas, que nos lecteurs connaissent au moins de réputation, est la plus belle sans contredit des têtes qu'on peut voir en Flandre, le pays par excellence des grandes fêtes populaires.

Bien que née du carnaval, elle n'a rien de carnavalesque et ne ressemble pas davantage aux vieilles processions d'origine espagnole, dont il nous reste des spécimens dans le Gayant de Douai, le Reuss- Papa de Dunkerque, le Goliath d'Ath, le Lydéric et Phinaert de Lille, tous géants dont Fauteur de ces lignes a retrouvé les pères à Tolède, dans le clocher de la cathédrale.

La dernière fête que la Société des Incas a organisée, en juin 1866, représentait V Humanité s'' avançant dans la voie de la civilisation et du progrès. Le cortège se composait de deux mille personnages divisés en trente chars avec leurs escortes. Il déroulait sous les yeux éblouis par la richesse des costumes l'histoire tout entière depuis l'ancienne Egypte jusqu'au congrès de la Paix.

En 1 856, la fameuse marche n'avait pas encore

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atteint à ce degré de splendeur. Pourtant elle était déjà célèbre et les villes voisines voulaient , à l'exemple de Valenciennes, avoir leurs cortèges historiques.

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