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LE CHAR DE CLAIRON

Entourée des grands acteurs de tous les temps dans les costumes de leurs principaux rôles.

L'auteur de la marche l'avait baptisée de ce nom modeste : la Procession des Marionnettes , mais on lui fit observer qu'il y apportait trop de modestie et que marionnette sonnerait mal aux oreilles des

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Condéens. Il proposa alors : la Promenade des Fantoches^ un nom qui, sous un mot sonore et inconnu, cachait la même signification. Promenade des Fantoches réunit tous les suffrages.

On se mit à l'œuvre aussitôt, car il n'y avait pas de temps à perdre. Il fallait que tout fût prêt en moins de six semaines. On nomma un Comité dont la présidence fut décernée au membre qu'on présumait devoir être le plus magnifique.

Le Comité partagea la Société en groupes qui choisirent chacun leur chef. Il distribua les rôles, il s'occupa de la construction des chars et de la confection des costumes.

Il n'oubha point de demander la permission à M. le maire et une subvention au conseil municipal. Par ses ordres on fit une collecte chez les habitants. On fit surtout contribuer les brasseurs, qui plus que les autres avaient intérêt à la fête.

On ne rêvait, on ne parlait, on ne discutait que Fantoches. En ce moment, le gouvernement aurait culbuté que personne n'y eût pris garde. Une vieille

femme, bossue, laide, riche et trois fois veuve, épousa dans l'intervalle un tambour-major ; on oublia de lui donner un charivari.

La passion bien connue des Flamands pour ces sortes de fêtes ne suffit pas seule à expliquer un élan pareil. La platitude de l'existence ordinaire y entre aussi pour quelque chose. Il faut avoir ressenti l'immense ennui qui fait le fond de la vie dans les petites villes pour comprendre cette exaltation et n'en pas sourire.

Cette fougue n'allait pourtant pas sans une certaine résistance, mais ce barrage n'aboutissait qu'à donner plus de force au torrent. Ce timide obstacle venait des ambitieux à maigre escarcelle qui, ne pouvant briller en première ligne, y voyaient les autres de mauvais œil; des caractères grincheux, des vaniteux impuissants qui ne font rien et blâment tout ce qu'on fait ; enfin des gens rangés que la fête devait déranger dans leurs habitudes. Ils lui prédisaient un fiasco complet et pai* leurs railleries retenaient les indécis.

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Les Fantoches résolurent de leur clore le bec en frappant un coup d'éclat. Un des grands attraits de la marche des Incas était le feu d'artifice que Ruggieri, l'artificier de l'Empereur, ne manquait jamais de venir tirer en personne. Il se trouvait justement que la mère de Ruggieri était une Condéenne.

L'inventeur de la Fantochade eut l'idée d'utiliser cette circonstance. Il écrivit à l'artificier pour lui soumettre son plan et demander le prix d'un bouquet d'artifice. La lettre, signée par le président, rappelait adroitement les liens qui rattachaient Ruggieri à la ville de Condé.

Trois jours après, le Président de la Société des Fantoches reçut la réponse de Ruggieri. L'artificier de l'Empereur annonçait qu'il viendrait tirer luimême un feu dont il faisait généreusement hommage à la ville qui avait donné le jour à sa mère. La nouvelle courut comme une fusée et alluma les têtes les plus froides et les plus récalcitrantes.

Toute médaille a son revers. Ruggieri, prenant au sérieux son rôle de conseiller, poussait la bienveillance jusqu'à proposer un autre plan de marche: r Entrée triomphale de Louis XIV à Condé ^ laquelle avait eu lieu, disait-il, le 26 avril 1676.

Iltenait, d'ailleurs, de bonne source queles clés de la ville avaient été remises au roi-soleil par un de ses ancêtres, grand-bailly et chef du magistrat de

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répoque. Il destinait à un Condéen de sa famille le personnage de cet honorable ancêtre.

Maudit ancêtre, qui faisait retomber la fête dans la banalité des entrées de souverain! Mais le moyen de refuser cette satisfaction d'amour-propre au mortel généreux dont le brillant concours devait doubler l'éclat de la marche !

Le poète en herbe tourna la difficulté en rédigeant un programme qui mariait heureusement les deux idées. Dans ce nouveau plan, la Société des Fantoches représentait l'entrée triomphale de Louis XIV, et offrait au monarque victorieux le spectacle de la comédie humaine déroulé depuis environ trois mille ans^ époque des fêtes de Bacchus, jusqu'à nos jours.

De ce pompeux mariage était né un énorme anachronisme, mais qu'importe I on était en pleine fantaisie, et d'ailleurs le public, grcke à Ruggieri, n'y verrait que du feu !

Conseillé par son secrétaire, un vaniteux impuissant, M. le maire y vit autre chose, hélas ! et tout

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à coup, sans crier gare, il interdit la Promenade des Fantoches. Patatras !... On courut à la mairie; on y apprit que la fête, ayant désormais pour but de glorifier une dynastie déchue, devenait séditieuse et, comme telle, ne pouvait avoir lieu.

On s'efforça de prouver à M. le maire que Louis XIV n'avait nullement trait à la politique du jour et n'était aux yeux des Fantoches qu'un pur personnage historique. M. le maire ne voulut entendre à rien. C'est en vain qu'on lui expliqua qu'en sa qualité d'artificier de l'Empereur, Ruggieri se serait bien gardé de proposer un sujet séditieux.

Le digne magistrat n'ouvrit l'oreille qu'après qu'on y eût coulé discrètement que l'Empereur aimait les fêtes publiques, et que parfois, sur le rapport d'un de ses familiers, — de son artificier, par exemple, — il lui arrivait de récompenser d'un bout de ruban les maires intelligents qui secondaient sa politique.

Le programme parut enfin dans les trois journaux de l'arrondissement. D'immenses affiches s'étalèrent

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en outre sur les murs des villes et villages voisins, ainsi que dans toutes les gares du chemin de ier de Bruxelles à Paris.

Les Parisiens apprirent avec stupeur qu'une fête purement littéraire allait se donner au bout de la France, à deux pas de la Belgique, chez les sujets du rouge et massif Cambrinus, roi de la bière.

Rien ne réussit comme le succès, a dit un sage. 11 était écrit que tous les obstacles qu'on susciterait à la Société des Fantoches tourneraient à sa gloire et à la confusion de ses ennemis .

A la suite de chaque char, le programme énumérait les personnages qui le composaient. En inscrivant Turcaret, Brid'Oison et surtout le Tartuffe parmi ceux de la comédie française, le rédacteur ne se doutait pas qu'il allait exciter un orage épouvantable.

Le secrétaire de la mairie s'imagina que, pour se venger de sa sournoise opposition, on avait voulu le représenter dans le personnage du Tartuffe; le juge de paix se reconnut dans celui de Brid'Oison, et on fit croire au percepteur des contributions directes que Turcaret n'était autre que lui-même.

Trois jours après l'apparition du programme, parut dans une des feuilles de Valenciennes un long article où une main anonyme tançait vertement les étourneaux qui n'imaginaient rien de mieux que des faunes, des satyres, des bacchantes et des poHchinelles pour récréer les yeux de S. M. Louis XIV,

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Devinant où le bât blessait les auteurs de la mercuriale, le Comité des Fantoches trouva piquant de prendre à son compte des épigrammes dont le hasard seul était coupable.

Il releva le gant et répondit bravement dans les trois journaux par une note collective qui empruntait à Molière la fameuse amphibologie où il avait confondu le Tartuffe et le président Lamoignon. Le public y était prévenu que Polichinelle, Brid'Oison, Turcaret, Tartuffe, les faunes, les bacchantes, etc., malgré la mauvaise humeur de quelques personnes qui ne voulaient pas qu'on les représentât, n'entreraient pas moins en scène au jour et à l'heure indiqués. En même temps, paraissait le cri des Fantoches, renouvelé du Cry des Enfants-Sans- Souci.

Dans la farce nouvelle Tous les hommes sont peints.

Voilà Polichinelle, Le prince des pantins :

Devant Sa Seigneurie Frères, prosternei^-vous !

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C'est la grande Sottie, Car tout est comédie, C'est la grande Sottie^ Vène^^ sages et fous, Fantoches comme nous!

La chanson avait six couplets. Les vers n'étaient pas de première qualité, mais ils frappaient les adversaires en pleine poitrine. Le lendemain, toute la ville chantait la chanson des Fantoches et on en tira un pas redoublé que la Société philharmonique apprit en vue de la représentation.

Le trio furieux ne se tint pas pour battu. N'ayant pu réussir avec la mairie, il se tourna vers l'église. Le curé était un saint homme qui ne pouvait manquer d'avoir un jour le royaume de Dieu. On lui persuada de fulminer en chaire contre les impies qui voulaient ramener le paganisme. C'est ce qu'il fit le dimanche suivant.

Le mot d'ordre fut donné, de plus, à tous les desservants des villages. Ils défendirent à leurs ouailles d'assister, sous peine de péché mortel, à ce spectacle abominable où Ton verrait le diable en personne. Le diable, en effet, devait figurer, avec Polichinelle, sur le char du carnaval moderne.

Cette singulière levée de boucliers fit un tel bruit dans l'arrondissement, qu'un grave professeur du collège de Valenciennes, ignorant le dessous des cartes, publia une savante dissertation où il établissait

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qu'en promenant le char de Bacchus, la Société des Fantoches ne visait nullement à ressusciter le culte de Jupiter.

Les Fantoches n'avaient pas encore donné leur première représentation. Ils étaient déjà célèbres à dix lieues à la ronde.

Le grand jour vint enfin. Depuis une semaine, le temps était couvert. Vainqueurs sur toute la ligne, les Fantoches n'avaient qu'une crainte, c'est que le ciel ne se mît de la partie et ne fît cause commune avec leurs ennemis.

Dès le matin, le théâtre était prêt : on avait sablé les rues, enguirlandé et pavoisé les maisons. Vers onze heures, le bon Dieu eut l'aimable attention de lever son rideau de nuages et d'allumer son lustre. Il faisait doux et, comme disent les Allemands, le ciel était plein de violoncelles : les acteurs pouvaient entrer en scène.

Une foule de voitures amenaient les habitants des villes voisines. Les villageois affluaient par bandes, curieux de voir le diable, qu'il n'avaient jamais

vu. Ils étaient d'ailleurs affriandés par les noms bizarres qui, sur l'affiche, avaient l'air de leur tirer la langue. Le mot « fantoche, w une vraie trouvaille, les intriguait au plus haut point.

A une heure précise, un courrier vint à franc étrier annoncer que S. M. Louis XIV arrivait aux forts détachés. Aussitôt le canon tonna et la cloche du beffroi sonna à toute volée. Une députaîion du Corps municipal, composée du grand-bailly, du mayeur, de deux échevins et de six conseillers, sortit de la Maison de ville.

Suivie des différents corps de métier, elle se rendit sur la place Verte afin de piendre en son château, décoré pour la circonstance, Mê^" le duc de Croy, prince du Saint-Empire et seigneur deCondé. Le cortège se dirigea ensuite vers la porte de Valenciennes.

Une foule immense l'y attendait. Bientôt parut dans une voiture de gala Louis XIV avec sa suite. Les quatre mousquetaires qu'Alexandre Dumas, premier du nom, a introduits dans l'histoire populaire, caracolaient aux portières.

Représenté par un Valenciennois, propre fils du roi des Incas, le roi-soleil avait si grand air que le bailly en fut troublé et récita son compliment tout de travers. Les tambours alors battirent aux champs, le poste prit les armes et le cortège se remit en marche pour le château de Croy, où était servie la collation d'honneur.

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A trois heures, commencèrent les fêtes de jour, et, sous les yeux de Louis XIV, assis avec sa suite au balcon de l'hôtel de Ville, on vit circuler le char de Bacchus. Pour que ce char eût un caractère tout à fait artistique, l'ordonnateur de la fête avait fait reproduire aussi exactement que possible la bacchanale fantastique qu'Henri Heine a magnifiquement décrite dans les Dieux en exil.

« On vit paraître, à demi couvert d'une tunique étincelante de diamants, un beau jeune homme aux plus belles formes...

ce Dans la frénésie de leur enthousiasme, les femmes lui prodiguèrent des caresses, lui posèrent sur la tête une couronne de lierre, et lui jetèrent sur les épaules une magnifique peau de léopard.

« Au même instant arriva un char de triomphe en or, à deux roues et attelé de deux lions ; le jeune homme y monta avec la majesté d'un roi, mais toujours le regard serein et insouciant. Il conduisait le féroce attelage avec des rênes d'or... »

En historien véridique, nous devons avouer qu'il

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manquait certains traits à la complète réalisation de ce tableau pittoresque.

Par exemple, les lions du Bacchus flamand étaient en carton doré; il est vrai qu'en revanche on avait remplacé la couronne de lierre par un diadème et un collier de pierreries qui, au soleil, brillaient de mille feux.

Le cortège du dieu rédempteur de la joie ne s'abandonnait pas, de son côté, à l'ivresse divine si chaudement peinte par l'auteur à''Atta Troll ; mais mollement couchés sur les gradins du char ou l'escortant en troupe, les ménades, les corybantes, les sylvains, les faunes, les satyres formaient des groupes superbes et d'une pureté suffisante pour des yeux peu familiarisés avec les bas-reliefs antiques .

La promenade de nuit eut encore plus de succès que la promenade de jour. Elle fut d'un effet vraiment magique et tel qu'on ne saurait se le figurer, même après avoir vu les pompeux défilés de^nos plus merveilleuses féeries.

Sous les blancs rayons de la lune, dans les rues

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illuminées à giorno, au son de quatre corps de musique, le cortège composé d'environ trois cents personnages, s'avançait lentement, entre deux haies de torches, éblouissant les yeux de vingt mille spectateurs électrisés.

Les hommes battaient des mains, les femmes agitaient leurs mouchoirs, des bouquets pleuvaient de toutes les fenêtres, et une immense clameur de bravos dominait le bruit des musiques.

Quand vint l'apothéose de mademoiselle Clairon, Tenthousiasme fut au comble. Tous les Fantoches, à la lueur fantastique des flammes du Bengale, se groupèrent sur des gradins élevés contre la façade de l'hôtel de ville, et le plus beau feu d'artifice qu'on eût encore tiré à Condé versa ses pluies d'or sur la foule en délire.

La quête produisit un millier de francs, et durant le bal des Fantoches on distribua des médailles aux quêteurs. Le bal eut lieu à la mairie, et, grâce aux costumes pittoresques des danseurs, de temps immémorial on n'en avait vu d'aussi splendide.

Mais les wiseux de la Capelctte ne se laissèrent

pas fasciner par toutes ces magnificences, et, quand on demanda son avis à Tuné, dont le récit les avait provoquées, il secoua la tête et murmura entre ses dents :

Jean Boudin,

Il est mortj

Il est mort;

Jean Boudin^

Il est mort

Au matin!

Le vieux carnaval débraillé et jovial, le carnaval des Téniers et des Callots, des péqueux , des bochus et des chaboteux, le carnaval du franc rire et de la gaîté sans bornes, le carnaval de Jean Boudin était, hélas ! plus mort que jamais ! Il était si bien mort qu'on lui avait donné un successeur gracieux, élégant et. . . solennel !

qA^GÉLIUX^cA McâGI^EL

cAngélina cMaginel

'est le dimanche 25 octobre 1848, jour de la ducasse du Quesnoy, que mademoiselle Angélina Maginel, fille du greffier de la justice de paix, fit son entrée dans le monde, au bal de la mairie. Elle avait dix-sept ans.

Grande, svelte, mince et blonde, elle était ravissante, et M. Gélestin Castrol, le fils de M. le maire, dansa avec elle trois contredanses, ce qui fut remarqué.

M. Castrol père était banquier et passait pour

millionnaire. A dater de ce jour, M. son fils fréquenta beaucoup chez M. Maginel.

Au bout de six mois, madame Maginel parla mariage, et M. Castrol père envoya à Paris M. Castrol fils compléter ses études sur la banque.

Mon cousin Lariguette profita de son départ pour demander la main d'Angélina, qui, à l'âge de six ans, rappelait son petit mari. Mais M. Célestin donna de ses nouvelles et mon cousin fut refusé.

C'était pourtant un bon parti. On réputait l'oncle Languette pour le richard de la famille, et sa tannerie valait bien quarante mille francs.

Six mois après, madame Maginel reçut deux lettres qui lui annonçaient le double mariage de MM. Célestin Castrol et Théodule Lariguette.

La bonne dame pensa en faire une maladie. Heureusement la garnison vint à changer, et un jeune lieutenant de chasseurs distingua mademoiselle Maginel. Il tenta de lui plaire, tomba sérieusement amoureux, demanda sa main et l'obtint. Il ne manquait plus que l'autorisation du ministre de la guerre.

Le ministre la refusa, sous prétexte que mademoiselle Maginel ne pouvait justifier de la dot réglementaire.

A l'officier succéda un visiteur des douanes. Le mariage fut rompu par les soins de madame Pélissard, la femme du juge de paix, dont la robe de soie

Angélina Maginel igS

gorge de pigeon était éclipsée par la robe vert-pomme de madame Maginel.

Angélina venait d'atteindre sa vingt-deuxième année : elle s'épanouissait dans toute sa beauté. Mais sa beauté était connue; on s'habituait à la voir rester fille et on cessait dans les soirées d'hiver de la marier avec MM. tel ou tel.

Durant quatre ans, il n'y eut pas d'autre événement que la mort du père et de la mère Maginel. Angélina resta seule avec son frère Néoptolème,qui avait hérité du greffe paternel.

Plus d'amour^ partant plus de joie.

Le cœur de la pauvre fille était vide, et elle s'ennuyait. Pour se distraire, elle lut des romans : elle vécut de la vie des héroïnes imaginaires et parvint à tromper ses inquiétudes. Son imagination prit feu : elle rêva des passions impossibles, et épousa tour à tour les quatre mousquetaires.

A vingt-huit ans, elle hérita environ quinze mille francs d'une vieille tante, et fut demandée en

mariage par un maître élémentaire du collège communal, qui passait devant ses fenêtres depuis dix ans, ses livres sous le bras. Epouser un petit maître d'école qui avait une place de neuf cents francs, ah ! fi!

Elle se dégoûta des romans, descendit du pays bleu, reprit terre et éprouva un grand apaisement. Elle fit des confitures et surveilla sérieusement la lessive : jamais le ménage de Néoptoléme n'avait été mieux tenu.

Au milieu de ces occupations, tout à coup elle entendit sonner la trentième année. Trente ans !... Angélina s'éveilla comme au bord d'un précipice.

Elle fut saisie d'un désir ardent, effréné, invincible^ non plus d'aimer, mais de se marier. Elle voulut un mari tout de suite, à tout prix, quel qu'il fût, jeune, vieux, beau, laid. Cette idée la poursuivait, l'obsédait.

Elle le voyait, ce mari, toujours, partout, dans tous les hommes qu'elle rencontrait, jusque dans les petits jeunes gens, qui devaient grandir et se

Angélina Maginel igS

marier. L'infortunée se sentait vieillir, sans se croire vieille : explique qui pourra ce phénomène.

A l'arrivée d'un nouveau régiment, elle se mettait à sa fenêtre pour choisir parmi les officiers. Ce serait celui-ci, non, celui-là; et le lendemain elle apprenait qu'ils avaient femme et enfants. Elle se fit tirer les cartes ; les cartes lui affirmèrent qu'elle serait délivrée dans l'année : l'année passa.

Un jour, à la ducasse , elle lut ces mots affichés sur une baraque de saltimbanque : C'est ici que les jeunes gens voient pour un sou celle quHls doivent épouser j et les demoiselles réciproquement. Elle entra : on lui montra, par mégarde ou malice, un portrait de femme. Fallait-il en conclure qu'elle mourrait fille ?

Elle n'en guettait pas moins l'arrivée de la voiture publique, et observait avidement les hommes qui en descendaient. Elle se tenait au courant des mutations qui renouvelaient au Quesnoy le personnel des employés.

.Elle fit dire une messe et brûler des cierges à sainte Catherine, patronne des vierges martyres. Si le maître d'école était revenu à la charge, malgré son collet crasseux, Dieu me pardonne, elle l'aurait agréé !

Un soir, enfin, débarque au Quesnoy, avec une valise qui ne paraît pas contenir plus de trois chemises, un commis à pied des contributions indirectes, vieux, laid et sale. Il l'aperçoit et, comme il songe à prendre femme, il jette son dévolu sur elle.

Il passe et repasse devant sa porte : elle lui tait des yeux blancs. Il demande sa main.

Néoptolème s'informe : il apprend que l'employé est en disgrâce, qu'il a le goût de Tabsinthe et un affreux caractère. N'importe, il le lui faut, elle veut l'avoir, elle l'aura : elle se laisserait plutôt enlever.

Hélas ! cette demoiselle si sage, dont la robe immaculée a échappé à toutes les éclaboussures , elle est sur le point de se compromettre horriblement ! L'affaire transpire. La désolation est au camp de ses amies et de leurs filles.

Durant huit jours, deux jeunes mariées, ses cousines, se relayent pour réciter à ses oreilles la longue litanie des vices du vieil employé, et elle y renonce enfin, désespérée. Ce fut son coup de grâce.

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A l'heure qu'il est, brûlée au feu lent du dépit, la pauvre demoiselle devient longue et sèche comme le cheval de l'apocalypse. Elle est depuis quatre ans dans sa trente-neuvième année.

Elle fait trois toilettes par jour, des toilettes fraîches et printanières, où sa figure fanée s'encadre com.me une pluie d'automne entre deux rayons de soleil.

Aurait-elle repris de l'espoir ? Elle trottine, elle court, elle sautille dans la rue ; elle est si enfant ! Elle a adopté la première le pantalon, que jusqu'alors portaient seules chez nous les petites filles.

Elle reste toute la journée sur la porte comme un pécheur mélancolique devant un étang où il ne mord pas. — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? A heure fixe, Angélina voit passer les officiers qui vont du café de Paris à la pension bourgeoise, et de la pension au café, sans la regarder.

Par-dessus les toits des maisons, le coq du clocher la contemple, solitaire comme elle.

Le dimanche, elle se fait coiffer par Closson, le prince des coiffeurs de l'endroit, qui lui dit les nouvelles. Ensuite elle se rend à la messe de onze heures pour prendre part au concours des toilettes; elle sort de l'église entre les deux rangs de curieux, qui suivent des yeux les frais visages. L'après-midi, elle va en visite dans trois maisons, où elle répète les nouvelles apprises le matin.

Au spectacle, qui a lieu une fois par mois, elle paraît, épaules et bras nus, un énorme bouquet à la main. Elle pleure ou rit, quand on la regarde, pour montrer qu'elle a le cœur sensible, et de belles dents.

Elle ne manque pas un des quatre bals qui se donnent l'hiver dans les salons de la mairie. De la banquette où elle s'assied depuis vingt-cinq ans, elle lance des regards de détresse aux cavaliers, qui ne font pas mine de l'inviter.

A l'imprudent qui lui dit : Bonsoir, mademoiselle, comment vous portez-vous ? Elle répond : Avec plaisir, monsieur, pour la prochaine contredanse. Et les danseurs la fuient, car tout est devenu ridicule chez elle, tout, jusqu'à ce nom d'Angélina, jadis si doux !

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De temps en temps, elle passe une journée affreuse, c'est lorsqu'elle apprend le mariage d'une jeune fille qu'elle tenait naguère sur ses genoux; elle s'étonne de voir qu'on ne marie plus que les enfants.

La semaine dernière, elle a assisté au mariage du fils de M. Gélestin Gastrol : il épousait la filJe de mon cousin Lariguette, qui a fait de bonnes affaires. Mon brave cousin Lariguette, si elle savait que, maintenant encore, il ne peut lavoir sans un battement de cœur !

Elle a beaucoup critiqué la coiffure de la mariée, œuvre d'un coiffeur venu tout exprès de Valen* ciennes. La robe aussi allait de travers, mais mademoiselle Lariguette est si mal faite, sans qu'il y paraisse. D'ailleurs, elle était décolletée d'une façon indécente !

L'âge a rendu Angélina prude et méchante ; elle ne tardera pas à devenir dévote. Elle met son bonheur à déchirer tout le monde et à contrarier les amoureux.

Ce n'est pas qu'elle soit jalouse, non : personne n'ignore que, si elle est restée fille, c'est qu'elle l'a bien voulu, et qu'elle a refusé les plus riches partis, entre autres MM. Languette et Castrol I

Je ne sais si beaucoup de gens la croient : les uns la craignent, les autres la raillent, tous la détestent, moi, je la plains !

Oui, je te plains, ma pauvre Angélina; je te plains de tes regrets, je te plains de tes ridicules, je te plains de ta méchanceté, je te plains de ton célibat forcé à perpétuité !

Jamais la couronne de fiancée ne parera ton front jadis si beau, et une petite bouche rose ne sourira jamais aux caresses de ta voix. Voilà pourquoi je te plains, et parce qu'enfin ce n'est pas ta faute si on t'a fait croire que la vie n'a qu'un principe et qu'un but : la vanité 1

LE CHQ4r

VE LcA MÈ\E M ICHEL

Le Chat de la mère Michel

u temps Jadis, au temps où le roi Dago-

bert mettait sa culotte à l'envers, il y

avait à Raismes une brave femme

I d'humeur un peu grondeuse, qu'on

nommait la mère Michel et qui vivait de ses rentes, à porte close, avec son fils unique.

Celui-ci était un grand et beau gars d'une telle bonté d'âme qu'on lui avait donné le nom de Quéniole^ qu'on donne chez nous aux gâteaux de Noël. Quant à la mère Michel, elle n'appelait pas son fils

autrement que : Mon chat, et c'est pourquoi on le nommait aussi : Le chat de la mère Michel.

Quéniole avait d'ailleurs le cœur honnête, et c'était une question de savoir ce qui chez lui l'emportait de la bonté ou de l'honnêteté.

Craignant que pour sa simplesse il ne se laissât facilement dépouiller, son père, en mourant, lui avait légué tout son bien, montant à mille florins d'or, à la condition qu'il n'en jouirait pas avant l'âge de trente ans révolus.

Mais comme il voulait, d'autre part, que son fils apprît à gouverner lui-même sa fortune, il avait décidé qu'à vingt-cinq ans le gars pourrait prendre sur la succession la somme de trois cents florins d'or, afin de les faire fructifier de telle façon qu'il lui plairait.

Par la volonté de défunt son père, le bon Quéniole vivait ainsi, aimé de tout le monde, mais ne faisant rien que chasser et pêcher à la ligne pour se distraire. Il avait atteint ses vingt-cinq ans depuis deux mois, et cette vie commençait à lui peser,

Le Chat de la mère Michel 20 5

quand un soir, à l'époque où les hannetons bruissent dans les feuilles, il ouït des garçonnals qui chantaient au bois :

Bruant, bruant, pass' par ici^ Tu auras du pain bénit ; Si tu passes par no' maison.

Tu auras des coups d' bâton.

<i Est-ce qu'on ne dirait pas, s'apensa-t-il, que c'est à moi qu'ils en ont? Hélas! oui, je suis un vrai bruant, qui n'est bon à rien et qui mérite d'avoir des coups de bâton pour rester ainsi inutile à la maison! Si c'est au bois qu'on distribue le pain bénit, pas plus tard que demain j'irai en quérir, car je ne veux plus manger que de ce pain-là. »

Le lendemain, aussitôt que Chanteclair eut sonné la diane, Quéniole se leva, chaussa ses houseaux, prit sa crosse et attendit que la mère Michel sortît de sa chambre.

— Mère Michel, lui dit-il, j'ai à cette heure mes vingt-cinq ans d'âge, et je suis las de vivre comme un lérot qui dort dans le creux d'un fau. Voici qu'avril s*en va, que mai s'en vient; c'est le vrai moment pour trouver la pie au nid. Donnez-moi seulement cent florins d'or, et j'irai chercher fortune.

La mère Michel resta tout estomaquée. Jamais elle ne s'était imaginée que son chat pût la quitter : elle tremblait tant qu'il ne fût la dupe de son bon cœur.

2o6 Histoit^es de petite ville

Elle tenta par tous les moyens de le retenir, lui remontrant que souvent tel va quérir de la laine qui revient tondu. Elle gronda, pria, pleura, ce fut en vain. Voyant qu*elle ne réussissait à rien :

— Je ne puis, dit-elle enfin, te refuser l'argent que tu me demandes. Tiens, prends-le, vilain matou, mais tâche du moins de le mettre à profit. Souvienstoi qu'il y a au bois un petit oiseau qui crie : « Fie qu'à toi ! Fie qu'à toi ! » et surtout ne va pas, selon ta sotte habitude, bailler tes florins au premier vanu-pieds qui te demandera un petit double pour l'amour de Dieu.

— N'ayez crainte, mère Michel, répondit Queniole, je saurai les faire si bien profiter, que nous ne mangerons plus que du pain bénit.

Et après avoir rempli son escarcelle, il se mit en route à travers le bois de Raismes.

Le soleil luisait, les oiseaux chantaient, et compère loriot suivait le voyageur dans les branches, en lui criant, non pas : « Fie qu'à toi ! » mais : « Bonjour Quéniole! bonjour Quéniole! »

Comme le voyageur approchait de l'abbaye d'Elnon, il vit un homme qui s'acharnait sur un cadavre à grands coups de poignard.

— Malheureux ! lui dit-il, que faites-vous ? Ne Voyez-vous pas que cet homme est mort? A quoi sert de frapper un corps sans vie ?

^- Ce corps m'appartient, répondit l'autre. C'est

Le Chat de la mère Michel 207

celui d'un mien débiteur qui est mort insolvable. J'ai juré qu'il ne serait pas inhumé en terre sainte, et je le dépèce pour le jeter en pâture aux corbeaux.

— Combien vous devait-il ? demanda Quéniole.

— Quatre-vingts florins d'or.

— Cèderiez-vous son cadavre à celui qui vous paierait sa dette?

— Certainement, mais cet homme était étranger; il n'avait ni parents ni amis. Qui donc consentirait à payer la dette d'un inconnu ?

— Moi! dit le chat de la mère Michel. Il compta les quatre-vingts florins d'or, chargea le corps sur ses épaules et le porta à l'abbaye d'Elnon, où il le fit mettre en terre sainte. Il donna même les quelques florins qui lui restaient, afin qu'on dît des obits pour le repos de l'âme du trépassé.

Pour lors, le cœur aise, mais l'escarcelle vide, il s'en retourna à Raismes, et il lui sembla que cette fois compère loriot lui criait : « Bravo, Quéniole ! bravo, Quéniole ! »

Le ciel se coiffait de nuit quand il arriva. La mère Michel ne Tattendait pas si tôt. Son voisin, le

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père Plumecoq, était venu, comme d'habitude, fumer sa pipe après le souper.

Jardinier de son état, le père Plumecoq était un homme d'êige et d'expérience.

— Comprenez-vous, lui disait la bonne femme, la fantaisie qui lui a pris tout à coup ?

— Eh ! sans doute, la mère Michel, que je la comprends ! Il n'est feu que de bois vert, et le temps est arrivé que votre garçon coure le monde pour apprendre à vivre.

— Mais, bon et simple comme il l'est, jamais il ne se tirera d'affaire.

— Allez, la mère Michel, votre chat n'est pas perdu. Et tenez, je crois que le voici.

C'était, en effet, Quéniole qui ouvrait la porte.

Comment ! déjà ? fit la mère Michel, heureuse

de revoir son chat et inquiète de le revoir si tôt.

— Oui, mère Michel, déjà, et vous pouvez compter que j'ai bien employé mes cent florins d'or.

— Ah! Et qu'en as-tu fait, mon chat?

— J'en ai acheté votre part du paradis et la mienne.

— Cela se vend donc ?

— Oui, et ce sont les pauvres et les affligés qui touchent le prix de la marchandise.

— Lk!.. j'en étais sûre. Tu as encore baillé ton argent à quelque meurt-de-faim ! Ça ne pouvait manquer !

Le Chat de la mère Michel 209

— Celui que j'ai secouru n'était plus, hélas ! en peine de sa nourriture. Le pauvre diable avait perdu le goût du pain.

— Il était mort?... Mais alors je ne vois pas ce que tu as pu faire...

— Je Tai fait enterrer, ma mère!

Et il raconta toute l'histoire. Quand il eut fini :

— Va, s'écria la mère Michel, ton père avait raison de dire que tu ne seras jamais qu'un ninoche. Dépenser cent florins pour faire enterrer un mort qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam !... S'il y a du bon sens !

— Bah ! il aurait pu les dépenser plus mal, répliqua le jardinier. Et qui sait, après tout, si ce n'est pas de l'argent bien placé! Est-ce que le proverbe ne dit pas que la main du pauvre est la bourse de Dieu?

Cette façon de la consoler fut si peu du goût de la mère Michel, qu'elle s'assit à son rouet et ne souffla mot du reste de la soirée.

A quelque temps de là, Quéniole réclama les

2IO Histoires de petite ville

deux cents autres florins d'or qui lui étaient dus d'après le testament de son père.

— Oui^ va, dit la mère Michel, prends tout, donne tout, jette tout par la fenêtre, et ne viens plus me casser la tête. Quand tu n'auras plus rien, tu iras chanter aux portes pour faire aboyer les chiens de ferme !

— Ne vous fâchez point, mère Michel, répondit son chat. Vous verrez que vous serez contente de moi.

Il prit son sac et ses quilles, mit la route entre ses jambes, et le voilà parti. Il n'eut pas marché un quart d'heure, qu'il rencontra deux soldats qui estocadaient avec furie.

Auprès d'eux gisait sous un arbre une jeune et belle paysanne qui avait l'air d'une demoiselle, et qui paraissait, tant elle était pâle, s'être endormie de fatigue. Quéniole n'eut point de peine à deviner le motif de leur estrif.

— Quoi ! leur dit-il, vous allez vous entre-tuer pour cette fille ? Y a-t-il ombre de sens commun ? Donnez-la moi plutôt, et, en retour, je vous baillerai une bonne dringuelle.

— Quelle dringuelle ? demandèrent les soldats abaissant soudain leurs sabres.

— Une dringuelle de deux cents florins d'or, répondit Quéniole.

-— Tope 1 firent ensemble les soldats.

Le Chat de la mère Michel

Ils sautèrent sur l'argent, se le partagèrent et s'enfurent, laissant la jeune fille à Quéniole.

Pendant qu'ils comptaient les florins, celle-ci s'était réveillée et avait tout compris. Elle ne refusa pas de suivre son sauveur qui, heureux de sa trouvaille, remporta à Raismes. Je dis qu'il la porta, parce que c'est à peine si l'infortunée pouvait se traîner.

Lorsqu'ils arrivèrent, les gens sortaient de dîner, et la mère Michel, assise à sa fenêtre, racontait ses chagrins au père Plumecoq.

--r Allez, la mère Michel, votre chat n'est pas perdu, lui répétait le vieux jardinier. Et, comme la première fois, Quéniole arriva juste à point.

— Jésus, myn God, qu'est-ce qu'il me ramène là? s'écria la mère Michel.

— : Une belle demoiselle, mère Michel, pour vous tenir compagnie.

— Et tes deux cents florins d'or ?

— Est-ce qu'elle ne les vaut pas ?

— Comment! gaspilleur, panier percé, briscandeur, tu as donné tes deux ceçts florins pour cette fille, une fille qui vient on ne sait d'où et qu'il va falloir nourrir par-dessus le marché ! Décidément, il est fou à lier, père Plumecoq, et, pas plus tardque demain, je le fais enfermer à Armentières !

Et, tandis que le père Plumecoq répétait son éterel refrain : Bah ! bah ! peut-être est-ce de l'argent

bien placé ? Qui donne au pauvre devient le créancier de Dieu ! la mère Michel reprit sans l'écouter :

— C'est qu'elle tombe de faim et de fatigue, la pauvre créature !

Tout en berdélant, elle fit chauffer un bouillon pour réconforter la jeune fille, après quoi, toujours maudissant son fieu, elle la coucha dans son propre lit. La demoiselle était tellement rendue, qu'elle dormit un tour et demi d'horloge.

(( Mon chat est un ruine-maison, se dit le lendemain la mère Michel, mais, malgré cela, il ne* faut pas que cette malheureuse meure de faim, » et, à rheure où les boulangers de Valenciennes cornent pour annoncer que les pains mollets sortent du four^ elle entra avec une jatte de café au lait dans la chambre de la dormeuse.

Quand la demoiselle fut levée, Quéniole vint lui souhaiter le bonjour. Bien qu'elle fût un peu pâle, elle lui paraissait encore plus jolie que la veille. La mère Michel lui demanda qui elle était et par quel hasard elle se trouvait ainsi aux mains de deux soldats.

Le Chat de la mère Michel 2i3

— Je suis, dit-elle, la princesse Bathilde, la fille du roi Dàgobert. Une méchante fée m'a fait à mon baptême ce don perfide que je pleurerais des perles. Je n'en souffris point tant que ma mère vécut. Quoique mes pleurs dussent enrichir le trésor de la couronne, mes parents m'aimaient trop pour les faire couler exprès. Mais, par malheur, ma pauvre mère vint à mourir, et je pleurai bien fort. Mon père se remaria l'année d'ensuite, et ma belle-mère prit sur lui un grand empire. Sachant de quelle vertu mes yeux étaient doués, elle me querellait et me battait du matin au soir.

Ces jours derniers, le roi nous amena à Tournai pour passer l'été dans la résidence de nos ancêtres. Gomme il devait y avoir un grand gala, ma bellemère, qui est fort coquette, voulut y paraître avec un magnifique collier de perles. Elle me battit si cruellement, que n'y pouvant plus tenir, je m'enfuis du palais sous les habits de la fille du jardinier.

Je voulais me réfugier à Denain, au couvent des Bénédictines; malheureusement, je m'égarai dans le bois. Après avoir longtemps erré à l'aventure, je m'endormis de lassitude sous l'arbre où votre généreux fils m'a trouvée et achetée aux deux soldats.

— Et tu crois qu'elle ne nous en conte pas ? dit la mère Michel, lorsqu'elle fut seule avec son chat. '

— Pourquoi mentirait-elle? répondit Quéniole. Elle a l'air si doux et si honnête !

— Nous verrons bien, car il faut espérer que cette belle fille aura l'honnêteté de pleurer un peu, pour s'acquitter envers le pauvre monde.

Ils continuèrent à la soigner, la mère Michel toujours marmottant la patenôtre du singe, et son chat l'apaisant par de bonnes paroles. La princesse ne tarda point à recouvrer ses fraîches couleurs. Quéniole la trouvait ravissante, mais pour une brique d'or il n'aurait osé le lui dire.

On ne pouvait la traiter à Raismes aussi délicatement qu'au palais de son père. 11 tâchait pourtant qu'elle souffrît le moins possible d'un si brusque changement. Chaque matin il lui apportait des fleurs, puis il prenait ses lignes ou son fusil de chasse, et la table, à cause d'elle, était toujours abondamment fournie de poisson et de gibier.

Ces attentions touchaient fort le cœur de Bathilde. Bien que de sa vie elle n'eût fait œuvre de ses dix doigts, elle voulait aider la mère Michel dans les soins du ménage, mais la mère Michel ne permettait pas qu'elle y mît la main.

Le Chat de la mère Michel 21 5

Tout en grommelant, elle eut bientôt la princesse en grande amitié. Elle oubliait complètement de tirer des perles de ses beaux yeux, et il n'aurait point fallu que quelqu'un s'en avisât.

Il advint même qu'un jour on apprit que la reine était morte.

— Mon pauvre père doit bien souffrir, dit Bathilde. Il aimait tant ma belle-mère !

Et une larme commença de perler au coin de sa paupière.

— J'espère bien, dit la mère Michel, que vous n'allez pas vous mettre à pleurer !

Un matin que Quéniole, son fusil sous le bras, passait sur la place de Raismes, il vit arriver trois hommes habillés de velours et montés sur des chevaux caparaçonnés. Deux d'entre eux sonnèrent de la trompette, après quoi, le troisième annonça que la fille du roi était perdue et qu'on donnerait une forte récompense à quiconque la rendrait à son père.

Le cœur de Quéniole se serra. Fallait-il renoncer au bonheur de voir tous les jours la princesse ! Il eut l'idée de continuer son chemin sans rien dire, mais cette mauvaise pensée ne fit que traverser sa tête comme un éclair.

— Le roi aime donc toujours sa fille? demanda-* t-il au héraut d'une voix altérée.

— Le roi l'a toujours aimée, répondit le héraut,

et, depuis la mort de la reine, il ne vit plus que pour la retrouver.

— Suivez-moi, dit alors Quéniole aux trois cavaliers, je vous montrerai celle que vous cherchez.

Et il les mena dans sa maison. Tous les trois reconnurent sur-le-champ la princesse Bathilde, et lui prodiguèrent les marques du plus profond respect.

Avant départir, la princesse embrassa la mère Michel, en pleurant les premières larmes qu'elle eût versées à Raismes. La douleur des assistants était telle que personne ne songea à les recueillir.

Bathilde tendit ensuite la main à Quéniole et lui dit:

— Dans trois mois, jour pour jour, habillez-vous comme un chevalier et venez voir mon père. Il vous donnera la récompense promise. S'il y avait beaucoup de monde à l'audience, ayez soin de lever la main au-dessus de votre tête. A ce signe, on vous reconnaîtra.

Ces trois mois parurent au bon Quéniole d'une longueur mortelle ; mais ce n'était point l'appât de la récompense qui lui faisait durer le temps.

Le Chat de la mère Michel 217

Quand on approcha du jour fixé par la piincesse, il annonça à la mère Michel qu'il allait partir pour Tournai ; il lui demanda en outre de quoi s'équiper comme un chevalier. La mère Michel haussa les épaules.

— Encore une folie ! lui dit-elle, encore un voyage inutile ! Si le roi avait eu dessein de te récompenser, est-ce qu'il ne l'aurait pas fait depuis longtemps ?

Et comme, aux termes du testament, la brave femme ne devait plus rien compter à son fils avant quatre ansrévolus, elle ne voulut même point débourser un rouge double. Quéniole n'en résolut pas moins d'obéir à la princesse.

La veille du jour indiqué, il emprunta quelque argent au père Plumecoq, revêtit ses habits des dimancheSj où il était serré comme Martin de Cambrai, enfourcha sa vieille jument et se mit en chemin, fort marri de se voir si mal en point.

Au moment 011 il arrivait au bois de Glançon, la jument commença de boiter.

Quéniole était désolé de ce nouveau contre-temps, lorsqu'il vit venir à lui un chevalier richement vêtu et monté comme un saint Georges.

— Où vas-tu, mon ami, en ce bel équipage? lui demanda le chevalier.

— Chez le roi, répondit Quéniole. C'est moi qui ai sauvé la princesse, et je vas quérir la récompense qu'il a promise.

— Et tu crois que là haridelle te portera jusqu'à Tournai ? mais avant un quart d'heure elle t'aura laissé en route.

— J'en ai peur, dit le chat de la mère Michel,

— D'ailleurs> reprit l'autre, jamais la garde du palais ne te laissera entrer, ainsi accoutré en cueilleur de pommes.

— C'est aussi ce que je crains, dit Quéniole.

— Eh bien ! fieu , veux-tu faire un marché ? Nous sommes de même taille , et mon habit t'ira comme un gant. Je vais te le prêter, ainsi que mon cheval; mais jure-moi qu'à ton retour tu me donneras en échange la moitié de ce que tu auras reçu.

— Je le jure, dit Quéniole, enchanté d'une proposition qui le tirait d'un si grand embarras.

Il changea d habits avec le chevalier, enfourcha son cheval et, tout cliquant neuf, continua sa route.

Aux portes de Tournai, il rencontra d'autres chevaliers brillamment équipés. Il les suivit et, comme eux, il s'arrêta à l'hôtellerie du Lion d'or^ la plus belle de la ville.

Il songea alors qu'il avait oublié sa bourse dans une des poches de son habit, il se fouilla et s'aperçut que le chevalier en avait fait autant. Il reconnut rméme avec plaisir que l'escarcelle de celui-ci était beaucoup mieux garnie.

Le Chat de la mère Aiichel 2 1 9

Il entra comme les autres et demanda à souper; et cependant par les quatre portes de la ville il arrivait encore des chevaliers.

Quéniole s'mforma de ce qui donnait lieu à cette réunion de magnifiques seigneurs.

— Est-ce que vous ne venez pas pour le même motif? lui dit Thôte d'un air étonné.

— Pour quel motif?

— Eh mais ! pour épouser la princesse Bathilde ! Ne savez-vous pas que c'est demain qu'elle doit choisir un époux, et que ces beaux chevaliers sont des princes qui briguent sa main ?

— On l'a donc mise au concours ?

— Oui, parce que la princesse a le malheur de pleurer des perles. Il lui faut un mari si honnête et si bon, qu'il ne la fasse jamais pleurer pour augmenter ses trésors.

A cette nouvelle, Quéniole fut pris d'une grande tristesse. « Sans doute la princesse m'a oublié, se dit-il, et je ferais mieux de m'en retourner comme je suis venu. »

Il resta néanmoins, mais il résolut d'attendre, pour se présenter au palais, que le concours fût terminé.

2 20 Histoires de petite villi

Le concours eut lieu le lendemain, et ce fut une grande fête dans toute la ville. Quéniole, qui navait pas le cœur à la joie, emprunta à l'hôtelier une blouse et des lignes, puis il s'en alla pêcher pour distraire son ennui.

Il revint le soir avec une assez maigre friture, et demanda si la princesse avait fait son choix.

— Elle n'a pas encore choisi, répondit l'hôte. Il paraît qu'aucun des princes n'a eu Theur de lui plaire. On en attend d'autres et le concours continuera demain.

tt Elle est assez belle pour avoir le droit de se montrer difficile, » pensa Quéniole.

Le lendemain, il retourna à la pêche.

Le concours eut lieu comme la veille et, comme la veille, la dame aux perles déclara qu'aucun des prétendants n'était de son* goût.

Cette déclaration parut mécontenter les prétendants, et le roi se mit fort en colère contre la princesse. C'est en vain que son ami, le grand saint Eloi, essaya de le calmer.

Le Chat de la mère Michel 221

A la brune, comme ils prenaient le frais tous les trois sur le balcon du palais, le monarque adressa de vifs reproches à sa fille.

— La princesse doit y regarder de plus près qu'une autre, fit doucement observer le grand saint Eloi, car son époux sera plus porté qu'un autre à mouiller de larmes les yeux de sa femme.

— Aussi lui ai-je fourni de quoi choisir, répliqua le monarque. Jamais on n'a vu une si riche collection de princes. Il y en a de bruns, de blonds, de rouges, de châtains.

— Qu'importe, répondit Bathilde, si je leur trouve à tous Pair méchant, aussi bien aux blonds qu'aux bruns, aux châtains qu'aux rouges! Ah! tenez, plutôt que d'épouser un de ces hommes, j'aimerais mieux prendre pour mari ce pécheur qui passe là-bas.

C'était Quéniole qui revenait de la pêche, ses lignes à la main.

La princesse l'avait reconnu tout de suite.

— Tu n'en auras point le démenti ! s'écria le monarque furieux, et, sur-le-champ, il envoya un de ses aides-de-camp prévenir le pêcheur d'avoir à se présenter au palais le lendemain, à la même heure que les prétendants.

Le chat de la mère Michel avait aperçu de loin la princesse à son balcon. Il n'avait pas osé la saluer, ni même tourner la tête de son côté.

iQ.

N'ayant nul désir de la voir choisir un époux, il reçut sans joie Tordre du monarque.

Le jour suivant, il revêtit ses beaux habits et se rendit au palais ; mais il se tint derrière les seigneurs, parmi le menu peuple, qui assistait en foule à la cérémonie.

C'est dans la grande salle qu'avait Heu le concours. Elle était splendidement décorée et jamais le chat de la mère Michel n'eût rien imaginé d'aussi merveilleux; mais c'est à peine s'il la regardait. Il regardait la porte par où devait entrer la princesse.

Elle entra enfin au bras de son père. Une riche parure rehaussait sa beauté, et pourtant ce n'est point à cause de sa parure que son sauveur ne l'avait pas encore vue si belle.

Elle passa et repassa entre les deux rangs de seigneurs et les examina d'un œil inquiet, qui semblait chercher quelqu'un.

Quéniole se souvint alors de sa recommandation et leva sa main par dessus sa tête. Bathilde Taper-

Le Ciuit dj Li v.iù'C Mu/icl 22 3

çut et sa figure s'éclaira. Elle fendit la foule, alla droit au fils de la mère Michel, et dit :

— Voici, mon père, si vous le permettez, celui que je choisis pour époux. Je suis sûre que celui-ci ne me fera jamais pleurer.

— Ce chevalier a, en effet, Tair bon et honnête, dit le roi. Mais qui est-il?

— Ce n'est pas un chevalier, répondit Bathilde; c'est le pêcheur d'hier soir, et de plus l'homme qui m'a sauvée.

— Tu ne pouvais trouver un meilleur mari ! s'écria le monarque. Et il fut si content du choix de sa fille, qu'il voulut que le mariage fût célébré le plus tôt possible.

Le jour même, les futurs époux, comme c'est chez nous Thabitude, partirent pour aller inviter à la noce leurs parents et amis, la mère Michel et le père Plumecoq.

Quéniole était dans toutes les joies du paradis.

— Ah ! disait-il, je n'eusse point espéré une pareille fortune ! Ne craignez pas, ma chère Bathilde, que je fasse jamais pleurer vos beaux yeux !

— Je ne le crains pas, répondait la princesse, et ils allaient ainsi devisant de leur bonheur, quand, arrivés au bois de Glançon, ils virent de loin, sur un vieux cheval fourbu, un homme qui semblait les attendre.

Quéniole tressaillit. Dins son ivresse, il avait

complètement oublié le chevalier qui était venu l'aider si à propos.

Aussitôt que les voyageurs furent près de lui, l'homme sauta lestement à terre et dit au chat de la mère Michel :

— Voici ton cheval et tes habits, reprends-les et rends-moi les miens.

Le chat de la mère Michel le remercia vivement, puis, l'échange fait, l'inconnu ajouta :

— Et maintenant, qu'est-ce qu'on t'a donné pour ta récompense?

— On m'a donné, répondit l'autre, la main de la princesse Bathilde, que voici.

— C'est bien. Partageons.

Quéniole, à ces mots, devint pâle comme un mort.

— Comment ferons-nous? balbutia- t-il. On ne peut se partager une femme ainsi qu'on se partage une pièce d'or ou un bonnier de terre.

— Pourquoi non ? répliqua l'inconnu. Nous allons la couper en deux de la tête aux pieds, et nous en prendrons chacun la moitié.

Et en parlant ainsi il tira son poignard.

— Oh ! ne faites pas cela ! s'écria le fils de la mère Michel.

— Alors je ne vois qu'un moyen pour que tu t'acquittes envers moi.

— C'est?...

Le Chat de la mère Michel 22 5

— C'est que tu m'abandonnes la demoiselle tout entière.

— Hélas ! je l'aime tant I je lui ai tant juré de ne jamais la faire pleurer, et, vous voyez , la voilà qui pleure déjà!

Et , comme de grosses perles coulaient des yeux de Bathilde, Quéniole les recueillit dans sa main et les offrit à l'étranger en disant :

— Tenez, voici une fortune! Oh! je vous en supplie à genoux, n'emmenez pas ma fiancée!

L'étranger fut inflexible.

— Laissez-la retourner chez son père, et prenezmoi à sa place, dit le pauvre garçon, je serai votre esclave, et vous ferez de moi ce qu'il vous plaira.

— Non ! répondit le chevalier. C'est elle que tu me dois, c'est elle que je veux.

Quéniole était un gars autrement vigoureux que l'étranger. Son regard tomba sur le poignard que celui-ci tenait à la main. L'idée lui vint de s'en saisir et de le lui plonger dans le cœur; mais sur-le-champ il rejeta bien loin cette pensée coupable.

— Vous êtes dans votre droit, murmura-t-il enfin après un violent effort. J'ai engagé ma parole, il faut que je la tienne.

Et cependant Bathilde lui disait, les yeux noyés de larmes :

— Me laisserez-vous emmener ainsi , ô mon époux?

— Je ne puis Tempêcher, répDndit-il d'une voix sourde. Pardonnez-moi, ô ma fiancée ! je ne comptais pas, vous le savez, sur une aussi belle récompense, et c'est pourquoi j'ai donné imprudemment ma parole. Je mourrai de l'avoir gardée, mais il faut que je la garde!

Le cœur navré, il serra Bathilde dans ses bras , puis il s'assit au pied d'un arbre, et, tandis que le chevalier emmenait la princesse, il se tint, la tête dans ses mains, comme un homme qui n'attend plus que la mort.

Quéniole était là depuis une heure, quand il survint une pluie qui menaçait de durer jusqu'au soir. L'infortuné se leva, remonta à cheval et continua sa route malgré la pluie, qui d'ailleurs lui faisait du bien. L'eau chéait, comme on dit chez nous, à die et dac, et le bon Quéniole fut bientôt percé jusqu'aux os. La pauvre jument était crottée aussi dru qu'un chien barbet.

Je renonce à vous peindre la mine de verglas que fit la mère Michel, lorsqu'elle vit revenir son chat en si piteux équipage.

Le Chat de la mère Michel 227

— Eh bien ! lui cria-t-elle d'un air railleur, et cette belle récompense ?

— Je Tai reçue, répondit l'affligé Quéniole, mais je n'ai pu la garder, et, la mort dans Tâme, il conta tout ce qui lui était arrivé.

— Et , pour un cheval et un méchant harnois qu'un inconnu t'avait prêtés, tu t'es laissé, dit la mère Michel^ enlever ainsi ta princesse, comme un grand niguedouille !

— Hélas ! ma mère, répondit doucement Quéniole, il était dans son droit. J'avais promis, il ne restait plus qu'à tenir.

Le soir, après le souper, la mauvaise humeur de la mère Michel n'était pas encore dissipée, et, en faisant sa partie de mariage avec le père Plumecoq, elle grommelait tout bas :

— S'il y a du bon sens ! avoir gagné une princesse, et revenir tout seul, crotté comme la Hollande !

La pluie durait toujours. Soudain on cogna à là porte.

— Qui est là? cria la mère Michel , qui n'attendait pas de visite à pareille heure.

— Pour l'amour de Dieu, répondit une voix, ouvrez à de pauvres voyageurs qui tombent de faim et de fatigue !

Morne et silencieux, Quéniole fumait sa pipe au coin de la cheminée. Il se leva pour aller ouvrir.

— Encore des claquedents ! cria la mère Michel, j'en ai assez : qu'ils passent leur chemin !

— Oh! ma mère, fit Quéniole, il pleut à torrents !

Et il ouvrit.

Un homme entra couvert d'un grand manteau dont il abritait une jeune fille entièrement voilée d'une faille qui lui descendait jusqu'aux genoux; le manteau était transpercé par la pluie.

— La malheureuse doit trembler les fièvres, dit la mère Michel, et elle aida la jeune fille à se débarrasser de son voile.

Celle-ci parut alors, vêtue d'habits magnifiques.

— La princesse ! s'écria Quéniole.

— Oui , la princesse que je ramène à son époux, reprit le chevalier, car c'était lui. Je suis l'esprit de l'homme à qui tu as donné la sépulture. Ainsi faisant, tu as montré toute la bonté de ton âme. Mais sans la justice, la bonté n'est que faiblesse : c'est pourquoi Dieu m'a renvoyé sur la terre afin de voir si tu étais aussi honnête que tu es bon. Maintenant

Le Chat de la mère Michel 229

vivez en paix et sachez que vos places sont marquées au céleste séjour.

Et, en disant ces mots, il disparut.

Toute la maisonnée, y compris le père Plume coq, partit le lendemain pour s'établir à Tournai. Le mariage eut lieu à Notre-Dame , dont les cinq clochers étaient du haut en bas enguirlandés de festons et de couronnes. Le grand saint Eloi officia et son fils Oculi servit la messe.

Le banquet nuptial fut d'une gaîté folle ; pourtant nul n'y fit autant de folies que le roi Dagobert.

Quand il eut dîné, il laissa, dit l'histoire, dîner ses chiens, et c'est au dessert que, selon la chanson, il mit sa culotte à Tenvers.

Sur l'observation du grand saint Eloi, il la remit à l'endroit pour ouvrir le bal avec la mère Michel.

En homme sage, Quéniole refusa de succéder à' son beau-père. Il se contenta du titre de baron, que ses descendants portent encore à cette heure. Sa

2 3o Histoires de petite ville

femme fut si heureuse qu'elle ne versa plus une seule larme, et, depuis elle, personne, riche ou pauvre, n'eut le don de pleurer des perles. Sans cela, ce don, fatal aux riches, eût bientôt enrichi les pauvres.

Quand le roi quitta la résidence de Tournai, il y laissa les jeunes époux. Le jardinier du château étant mort, on donna sa place au père Plumecoq, afin que la mère Michel pût faire tous les soirs sa partie de mariage.

Le père Plumecoq en devint si fier que, sur ses vieux jours, il tutoyait tout le monde. Souvent il racontait l'histoire que je viens de vous dire, et, comme il ne manquait jamais de la terminer par ces mots :

(( L'eusses-tu cru, compère, qu'avec son air simplot, le chat de la mère Michel aurait épousé une princesse? « on l'appela : le compère Lustucra, et on composa la chanson :

Cest la mère Michel qui a perdu son chat^ Qiù cri' par la fenêtre qu'est-c' qui lui rendra, Et r compèr' Lustucru qui lui a répondu : Alle:^, la mèr' Michel, vof chat n'est pas perdu.

PIEliRE-JOSETH

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