‹ Histoires de petite villeChapitre 7 sur 9 · É COLLETTE · texte numérisé non relu

É COLLETTE

Tierre- Joseph ^'collette

E n'est pas moi qui critiquerai jamais les clercs de notaire de Gysoing. Les clercs de notaire de Gysoing sont en général de braves garçons qui, après avoir expédié les affaires de l'étude, s'en vont philosophiquement fumer leur pipe et boire leur chope de bière brune au café du Nord.

J'en excepte un seul, le principal clerc de M'' Cro-. chard, Pierre-Joseph Récollette, qui n'est pas philosophe et ne met point les pieds au café. Aussi, pourquoi s'est-il ingéré de prendre M. de Talleyrand pour modèle !

Pierre-Joseph est le fils unique d'un petit fermier de Templeuve. Le temps n'est pas loin où sa mère, — soit dit sans reproche, car il n'y a pas de mal, — venait au marché de Cysoing, le dos courbé sous sa hottée de légumes. Le curé du village, trouvant au jeune paysan un air calme et posé, se chargea de le faire entrer au séminaire.

Un double spectacle avait frappé l'enfant : d'un côté, son père vêtu d'un pantalon et d'une chemise, et suant sous un chaud soleil d'août ; — de l'autre, M. le curé, en chape et en étole dorées, dans un nuage d'encens. La comparaison décida de sa vocation.

Il travailla du matin au soir, d'arrache-pied. L'élève était lourd, mais tenace, soutenu d'ailleurs par la meilleure opinion que jamais esprit borné ait eue de soi-même. Le peu qu'il acquit lui coûta tant d'efforts que, mesurant le profit à la p2ine, il s'imagina avoir creusé un puits de science dans son cerveau.

Telle ne fut pas, malheureusement, l'opinion du directeur qui, un beau jour, désespérant d'en fieji

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faire, le renvoya à sa famille. Le gars avait dix-sept ans : il entra dans l'étude de M*" Grochard en qualité de saute-ruisseau, aux appointements de deux cent cinquante francs par an.

Adieu les beaux rêves du séminaire! Mais pourquoi se décourager? Le sacerdoce était-il la seule carrière ouverte à son ambition? N'avait-il pas sous les yeux l'exemple de M^ Grochard, qui, fils d'un fermier comme lui, avait fini par acheter l'étude où, comme lui, il était entré simple petit clerc ?

Au-dessus de M^ Grochard se dressait un personnage bien autrement imposant, le plus riche, le plus grand, le premier d'une ville qui, pour Pierre- Joseph, était tout l'univers : M. Grespel, raaire de Gysoing.

Qui sait si, au lieu de marcher un jour à la procession, en étole, entre messieurs les vicaires, Pierre-Joseph n'y marchera pas, ceint de l'écharpe tricolore, entre messieurs les adjoints?

Pour en arriver là, dans une ville de trois mille âmes où tout se remarque et rien ne s'oublie, il fallait afficher une conduite exemplaire. La peur du qu'en dira-t-on ? glaça la jeunesse de Pierre-Joseph : il jeta sa gourme comme les autres, mais tristement, en cachette et surtout sans jamais négliger ses devoirs religieux. A vingt-cinq ans, il eut de l'avancement et passa second clerc à soixante-quinze francs par mois. On ne]le vit plus au café qu'à de longs in-

tervalles,ilprit un sous-abonnement au journal de la sous- préfecture, et y pécha les phrases toutes faites qui devaient lui servir à parler politique.

Il consacra ses soirées à étudier le Parfait Notaire^ et apprit le Gode par cœur, incapable de le comprendre.

C'est alors qu'il entreprit tout de bon l'œuvre de son élévation. A force d'intrigues, il se fit nommer directeur du grand jeu de balle que la municipalité donne chaque année à la ducasse.

Les Flamands ont, pour le jeu de balle, la même passion qu'avaient jadis les Romains pour les jeux du cirque. Pendant toute la durée de la lutte, c'est-à-dire pendant deux mois, la ville entière a les yeux fixés sur le directeur, qui est d'ordinaire un homme froid, juste et éproXivé.

Pierre-Joseph remplit si bien ses fonctions, qu'il ne fut bruit dans tout Gysoing que de sa capacité.

Devinant le parti qu'il pouvait tirer du jeune ambitieux, M. le maire lui témoigna de la bienveil-

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lance. Récollette fut bientôt Tordonnateur juré des fêtes en général et particulièrement des bals offerts par la municipalité. Bref, il se constitua le factotum de M. Grespel; il devint son ami intime le jour où il fut promu, avec quinze cents francs, au grade de maître clerc.

A partir de ce moment, une pluie d'honneurs tombe sur sa tête. Il est élu successivement membre du conseil de salubrité, du conseil municipal, de la commission des écoles et même du comice agricole.

La dignité qu'il eut le plus de peine à conquérir fut celle d'officier de la compagnie de pompiers. On lui trouvait la figure trop peu martiale et, tranchons le mot, l'air d'un séminariste : le caporal Sans- Raison s'emporta même jusqu'à dire qu'il lui faisait l'effet d'un jésuite.

Mais les honneurs flattaient Tamour-propre de Pierre-Joseph sans satisfaire son ambition : ils ne devaient lui servir que de marchepied. En s'insinuant dans l'intimité de M. le maire, le drôle avait son but.

M. Crespel était affligé d'une fille laide et grincheuse. Or, pour acheter une étude, Récollette avait résolu d'épouser une dot.

11 tenta d'arriver par le père à la fille. C'était la mauvaise route ; mais la nature avare lui avait refusé ce qu'il faut pour prendre l'autre.

Vers la fin de 1847, une occasion s'offrit de rendre un grand service à M. Crespel. Il s'agissait de l'élection d'un député. Les radicaux gagnaient du terrain et M. le maire s'était déclaré hautement pour M. de Lacaberne, candidat ministériel.

Récollette bat les campagnes, rassemblées électeurs, leur bégaye une harangue, leur promet des chemins vicinaux, des bureaux de tabac et un bon dîner, les embarque dans deux omnibus et les mène à Lille voter comme un seul hom.me.

Le parti radical est vaincu sur toute la ligne, le candidat bien pensant l'emporte à une imposante majorité. M. Crespel reconnaissant se jette en plein café dans les bras de Récollette et lui dit, les larmes aux yeux :

— Mon cher ami, c'est entre nous désormais à la vie, à la mort ! Apprenez un grand secret : je marie dans quinze jours ma Zélie au fils de M. de Lacaberne. Vous serez de la noce.

Ce fut un coup de foudre. Pierre-Joseph comprit, trop tard, qu'il fallait en rabattre. Il frappa en vain à plusieurs portes, et, finalement, 'se retourna vers

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son village, où son habit noir, sa cravate blanche et ses besicles étaient en grande considération. Il leur dut d'épouser une de ses cousines qui lui apporta six mille francs de dot.

Tout à coup, la révolution de février éclate, comme la chaudière d'une machine à vapeur. Pierre- Joseph apprend la nouvelle au sortir de la messe. Il calcule rapidement qu'il a plus à gagner qu'à perdre : il prend son courage à deux mains, court à la mairie, et là, bravement, tranquillement, comme s'il accomplissait l'acte le plus simple, il acclame la République à la face des trois républicains de la veille, déconcertés de tant d'aplomb.

Il fait montre d'un si beau zèle, qu'on lui offre de Te nommer maire de Cysoing en remplacement de M . Crespel, démissionnaire. Avec un désintéressement digne des temps antiques, il décline cet honneur : il préfère être élu député.

Dans les clubs, au café, dans la rue, partout il va déclamant contre le régime tombé ; il en veut surtout aux jésuitesj qui ont survécu à sa chute et qui

perdront la France, si on n'y met ordre. Il part de là pour ânonner de verbeuses amplifications qu'émaillent les grands noms de l'ancienne Rome. C'est Brutus, Cincinnatus, Mucius Scasvola ressuscites en un seul homme. Aura-t-on le cœur de laisser tant de vertus civiques s'enfouir dans l'âme d'un simple clerc de notaire ?

On a cette indignité, et c'est en vain que Pierre- Joseph pose sa candidature. Dès lors, les événements se succèdent sans qu'on lui rende justice. Il n'hésite pas pourtant à passer par toutes les nuances de l'arcen-ciel politique. A chaque nouveau pouvoir qui apparaît à l'horizon, il s'incline et tend la main. Hélas ! rien n'y tombe. Tous les pouvoirs semblent s'être entendus pour lui dire : « Passez votre chemin, nous n'avons rien à vous donner. »

L'obstination de sa mauvaise étoile le dégoûta pour un temps de la politique.

Mais soudain, quelle transfiguration! Hosanna! chantez, cloches et bourdons ! une brebis égarée rentre au bercail, un pécheur repentant comble le ciel de joie! Pierre-Joseph Récollette s'est converti.

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Le 12 avril 1867, jour de Pâques, devant tout Cysoing, Pierre-Joseph s'est approciié de la table sainte. Il a communié dévotement, et quand, pour regagner sa place, il a traversé les deux rangs des fidèles ébahis, une divine allégresse rayonnait sur son front.

Depuis lors, trois années durant, tous les matins, à huit heures, il est sur sa porte, son paroissien sous le bras, un gros paroissien rougi sur tranche. Il pointe ses lunettes sur le clocher, dresse l'oreille, et, au premier coup de cloche, court à l'église.

Il communie tous les dimanches à la grand'messe, et revient, les yeux baissés, à sa maison, où il passe sans doute le saint jour en prières. Du plus loin qu'il aperçoit un prêtre, porteur du viatique, il se précipite sur ses pas, en marmottant des patenôtres avec les bonnes femmes. Il entre dans la chambre du malade, s'agenouille et édifie par son recueillement la famille, qu'il ne connaît pas.

Mais c'est surtout aux processions qu'il brille par l'humilité de sa démarche et la béatitude de ses regards. Il ne tardera pas à être nommé marguillier, le seul honneur auquel il aspire désormais.

Il est déjà membre de plusieurs conférences religieuses : il consacre à ces œuvres pies le temps qu'il donnait jadis à l'organisation des plaisirs mondains.

Hosanna! Pierre-Joseph Récollette est un saint

homme, et les bonnes âmes l'applaudissent. Les autres se demandent ce qu'il veut.

Ce qu'il veut, je vais vous le dire. Il n'aspire plus à devenir député, l'expérience l'a rendu modeste. Il a une place de quinze" cents francs, il en veut une de deux mille, voilà tout.

M. Nortier, le futur maire de Cysoing, est un homme d'une piété sincère : Pierre-Joseph cherche à capter ses bonnes grâces.

Il veut que M. Nortier le choisisse pour secrétaire de la mairie, il veut être encore le bras droit et le conseiller intime de M. le maire, il veut mener toute la ville sous le couvert de M. le maire.

Réussira-t-il?

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Non. Il s'est converti mal à propos, le vent a tourné, la République a reparu, M. Nortier n'a plus

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guère que la chance d'être fusillé, et Pierre-Joseph, qui ne se soucie pas d'une telle gloire, redevient libre penseur à vue d'œil.

Et il changera ainsi en vain tant que changeront les événements, car ce Machiavel au petit pied ne comprendra jamais que pour parvenir il ne suffit point d'être sans vergogne, qu'il faut encore n'être pas tout à fait un sot 1

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mcA\mi7E \ENVE\SÉE

La Marmite T^nversée

UAND j'habitais Condé-sur-r Escaut, j'avais pour voisin un ex-soldat d'Afrique nommé Brouillard, dit V Africain^ qui a fait les campagnes de i835 à i838, et qui me contait quelquefois cette désastreuse retraite de Constantine, où les vieux grognards de l'Empire ont retrouvé toutes les misères de la retraite de Moscou.

C'était un homme fort estimé de ses concitoyens, qui l'avaient nommé officier de la garde nationale, bien qu'il eût passé trois ans dans l'infanterie légère d'Afrique. On savait comment la chose lui était arrivée.

Brouillard avait alors vingt-quatre ans; il était engagé volontaire dans le 2 5® de ligne. Se croyant victime d'un passe-droit, il prit son régiment en horreur et sollicita à plusieurs reprises la faveur d'être envoyé en Algérie. On la lui refusa toujours. Exaspéré par ce refus persistant, il se jura de l'emporter, dût-il passer en conseil de guerre.

On l'avait cité jusqu'alors comme un soldat modèle. Il vendit deux fois de suite ses effets de petit équipement, et obtint enfin ce qu'il désirait. Il fut dirigé sur le i^"" bataillon d'infanterie légère, surnommé le Zéphyr-joyeux.

Ce bataillon, ramassis de cerveaux brûlés, se distinguait autant par son courage que par son esprit d'insubordination, et c'est de ses rangs que sortirent plus tard les Cent- vingt-trois qui se sont couverts de gloire à Mazagran.

Malgré ce coup de tête, où le goût des aventures entrait pour moitié, Brouillard était un homme intelligent, doué de cette prodigieuse mémoire qu'on rencontre souvent chez les anciens militaires, capable d'analyser ses sensations et les peignant avec une verve entraînante.

Quand il parlait de l'Afrique, son petit œil gris s'allumait, et on y lisait qu'il avait été un vrai soldat, aimant son métier et se battant con amore.

Je lui demandai un jour s'il avait quelquefois eu peur.

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— Souvent, me dit-il. C'est à la peur que la guerre doit tout son charme. Sans la peur il n'y aurait ni mérite ni plaisir à se battre.

— Eh bien ! contez-moi dans quelle circonstance vous avez le mieux goûté le plaisir de la peur.

— Ne riez pas. J'ai eu là en dix minutes plus d'émotions que je n'en ai éprouvé dans toute ma vie, et c'est le souvenir où je m'arrête le plus volons tiers. /

C'était au mois de novembre i836. Je faisais partie des 7,000 hommes qui marchaient sur Constantine, sous les ordres du maréchal Clauzel. Nous fûmes obligés, pour attendre des renforts, de bivouaquer huit jours à Dréan dans une plaine couverte d'asphodèles, une des plus tristes qu'il y ait au monde. L'armée ne pouvait s'approvisionner d'eau qu'à une fontaine distante de trois kilomètres.

Le premier jour, une escouade y fut surprise par les Arabes, et le lendemain, non loin de là, on trouva quatorze cadavres sans têtes. A partir de ce moment les hommes n'y allèrent plus qu'en force.

Un soir — le soir du 10 novembre — vers neuf

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heures, notre escouade se pressait autour delà marmite suspendue sur un énorme feu de chêneaux. Il était tombé dans la journée une gueuse de pluie mêlée de neige qui nous avait glacés jusqu'aux os : on tâchait de se réchauffer en attendant la soupe.

La soupe commençait de bouillir, quand soudain un cheval du 3^ chasseurs , qui s'était échappé, vient bousculer notre groupe et renverse à la fois le bidon et la marmite.

On devait décamper le jour suivant, et nous savions qu'il n'y avait de fontaine qu'à trente ou trente-cinq kilomètres. Il fallait donc nous passer de soupe, et 'peut-être que le manque d'eau allait nous forcer le lendemain de rester en arrière. Nous résolûmes d'en référer au capitaine.

Nous avions pour capitaine M. G... S... C, le fils ou le neveu du maréchal, je ne saurais dire au juste, mais un homme énergique et qui nous serrait la bride à propos.

En apprenant l'accident, le capitaine se tordit la moustache, puis il nous dit : — Mes enfants, il vous faut de la soupe pour ce

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soir et de l'eau pour demain ; mais je ne trouve pas qu'afin de vous en procurer, il soit nécessaire d'exposer toute l'escouade. Que deux hommes de bonne volonté se dévouent ! Voyons, qui veut aller à la fontaine ?

Etait-ce l'efifet de la pluie ou le souvenir des quatorze cadavres sans têtes? personne ne répondit. D'ailleurs, si la guerre est un art, le soldat est un artiste, et le courage, de même que l'inspiration, a ses heures. Le capitaine fronça légèrement le sourcil.

— Ah l la commission n'est pas de votre goût, reprit-il. J'en suis fâché, mais, comme avant tout il faut faire bouillir la marmite, vous allez tirer au sort. Le hasard choisira.

Quatorze billets blancs, dont deux marqués d'une croix, furent jetés dans un képi. J'amenai un des billets marqués, l'autre échut à un vieux soldat nommé Pernot. Je me munis immédiatement de ma cartouchière, je mis mon fusil en bandoulière, et j'empoignai le bidon,

Pernot s'apprêtait de son côté. Tout à coup il ôta sa cartouchière et son fusil, les jeta loin de lui et se rassit sur son sac en disant : Je n'irai point !

Pernot était un franc lapin, un homme solide et d'un courage à toute épreuve. J'ai retrouvé plus tard son nom parmi ceux des braves qui laissèrent leurs os à Mazagran. Le ciel lui devait cette revanchei

Son refus nous donna à tous le frisson, un frisson d'étonnement plutôt que d'indignation.

Le capitaine se mordit la lèvre.

— Vous n'irez point? dit-il en s'avançant sur Pernot.

— Non.

— Savez-vous à quoi vous vous exposez ? .

— Soit. Faites de moi tout ce qu'il vous plaira. Je ne veux pas être tué pour les autres.

Le capitaine était assez embarrassé. Outre qu'en campagne la discipline est forcément moins sévère, il n'y avait pas moyen d'agir sur un homme qui se résignait à tout plutôt que d'obéir.

— C'est bien! dit-il; s'il revient de l'expédition, je veux qu'on lui administre une si belle savate qu'il ne s'en relèvera pas.

— Voyons, Pernot, vas-y, lui dirent les camarades. C'est le hasard qui l'a voulu. Tu te déshonores, mon vieux.

Pernot resta impassible.

— Laissez-moi là ce poltron, s'écria le capitaine; qu'on marque un autre billet et qu'on retire 1

Les hommes commençaient à murmurer. Un caporal s'approcha de moi et me dit tout bas :

— Pourquoi ne profiteriez-vous pas de Toccasion ! Si tout le monde refusait, vous seriez donc obligé de marcher seul. A votre place, je réclamerais pour qu'on remît mon billet avec les autres.

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Rien n'est contagieux comme la peur. Le refus de Pernot m'avait déjà ébranlé ; le conseil du caporal acheva de me démoraliser : je m'approchai du capitaine.

— Qu'est-ce encore ? dit-il d'un ton bref qui me fit trembler.

Je lui exposai ma requête en balbutiant. Il ne me laissa point aller jusqu'au bout; ses lèvres blanchirent, ses yeux lancèrent deux flammes.

— Vingt-cinq mille bombes ! s'écria-t-il. Voilà des couards qui canent en face de l'ennemi. Je mettrai demain à l'ordre du jour que le fusilier Brouillard est un lâche !

La colère me prit. En un clin d'œil, je jetai mon fusil, qui ne pouvait que m'embarrasser; je saisis le bidon d'une main, de l'autre la marmite, et je partis seul.

Les postes avancés avaient la consigne de ne laisser sortir personne sans la permission expressedu général en chef. Or, ce n'était pas la peine de déranger le général pour une marmite renversée. D'un autre côté, rien ne semblait plus malaisé que

d'échapper à la surveillance des-sentineîies. J'y parvins cependant, grâce à l'obscurité.

L'air était froid, le ciel nébuleux et tristement éclairé par une lune blafarde, qui ne faisait que paraître et disparaître. Au nord, s'avançait un gros nuage noir; devant moi s'étendait une plaine couverte de broussailles qui craquaient sous mes pieds. Le chemin, quoique non tracé, n'était pas difficile à tenir : je n'avais qu'à suivre une chaîne de monticules qui couraient sur ma gauche.

Je marchais allègrement, sans autre sensation qu'un reste de colère. J'entendais derrière moi le bruit du camp, pareil à la rumeur des vagues ; en me retournant, je voyais l'horizon étoile par les feux du bivouac.

J'ai dit que la fontaine se trouvait à une demiheure de marche. Au bout de quinze minutes, le chemin tournait brusquement; je m*engageai dans un défilé entre deux collines. Le gros nuage gagna la lune, qui se voila pour de bon, et bientôt le bruit du camp s'éteignit.

Je marchai cinq minutes presque sans y voir, et sans rien entendre que le son de mes pas et celui que rendaient quelquefois le bidon ou la marmite en heurtant contre une >broussaille. J'élevais pourtant les bras aussi haut que possible, et je posais mes pieds avec toute la légèreté dont j'étais capable.

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A ce moment il se passa en moi une chose dont je me souviendrai toujours, "quand je vivrais cent ans. Youssouf-Bey formait l'avant-garde de l'armée, et le matin un de ses Bédouins avait dit devant moi qu'une des collines se nommait le rocher du Lion, parce que les lions la traversaient toutes les nuits pour aller boire au lac Fetzara, qui s'étend à droite.

Je réfléchis que j'étais seul, la nuit, sans armes, perdu dans un pays sauvage, exposé aux bêtes féroces et aux Arabes, plus féroces que les hyènes et les lions. Mon imagination s'exalta à un degré inouï et je crus voir luire dans l'ombre deux prunelles de feu.

J'avais eu chaud jusqu'alors, malgré la gelée, car il gelait. Il me passa une sueur froide, mes dents claquèrent, mes pieds refusèrent de marcher. J'avais cent livres de plomb à chaque pied.

Avez-vous quelquefois rêvé que votre chambre était en flammes et que vous ne pouviez sortir de " votre lit ? Voilà à peu près ce que j'éprouvais. Telles doivent être les angoisses d'un homme qui monte à l'échafaud.

Je m'arrêtai et voulus me raisonner : devant moi était la mort ; derrière, la honte. Je ne pouvais ni avancer ni reculer, et je n'avais pas la force de me maudire : j'étais vraiment lâche !

J'ai ressenti de terribles émotions en ma vie de soldat. A Oran, j'ai été presque asphyxié dans un silo plein d'orge ; à la retraite de Gonstantine, j'ai failli être abandonné au fond d'un autre silo, quand l'ennemi était à quinze pas; au Caroubier, malade de la fièvre, je suis tombé à la mer en m'embarquant et l'on m'a repêché par la corde de mon tonnelet; à Bône, je suis resté une heure enseveli sous les décombres de la poudrière de la Kasbah : jamais je n'ai rien éprouvé de pareil.

On m'a conté qu'un homme, à la veille d'un duel, s'est brûlé la cervelle dans un accès de terreur : si j'avais eu un pistolet, je crois que j'en aurais fait autant.

Tout à coup j'entendis un bruit sourd; bientôt le bruit devint plus distinct, et je reconnus le galop de plusieurs chevaux. Les Arabes ! C'étaient les Arabes! Chose singulière! cette idée me ranima. J'avais en face de moi un danger réel et saisissable .

Je cherchai instinctivement une arme et, n'en trouvant point, je sentis que tout était fini . Je me résignai.

L'ennemi arrivait sur moi comme la foudre. Le

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chemin était trop étroit pour que je pusse l'éviter, et, avec leurs yeux de chacal, les Arabes devaient infailliblement m apercevoir.

En une seconde, par un phénomène que je ne puis m'expliquer, ma vie tout entière repassa dans mon esprit. Je me vis enfant, jouant aux barres sur la place Verte de Condé; jeune homme, attablé avec mes amis dans un estaminet ; j'entendis distinctement le carillon du clocher, puis mon vieux père et ma vieille mère m'apparurent, causant au coin du feu. J'avais vingt-six ans, je les revécus en une seconde.

Cependant, après ce premier moment de trouble, j'eus l'idée de me jeter à plat ventre sur le bord de la route. Les Arabes passèrent sans prendre garde à moi.

Comme ils semblaient venir de la fontaine , je m'avisai que j'avais peut-être affaire aux Bédouins d'Youssouf-Bey. Jamais je ne les avais vus aller à l'eau en même temps que nous.

Je me relevai vivement et leur criai :

S ami? sami? ce qui dans le jargon mêlé d'arabe et d'espagnol qui nous servait à correspondre, veut dire : Etes-vous amis ?

Ils me répondirent : Sami! sami! et ralentirent leur course. J'étais sauvé! Je songeai à profiter de* la rencontre et, pour entrer en conversation, je demandai s'il y avait de l'eau. La réponse fut affirmative.

— Andar aqui? dis- je alors, ce qui signifie : Voulez- vous venir avec moi ?

— Macache! {va. au diable!) me répliqua brutalement le chef, et tous disparurent.

Je m'en consolai. J'étais presque sûr que l'ennemi ne rôdait pas autour de la fontaine, et puis je n'avais plus peur. Je doublai le pas et, cinq minutes après, je remplissais le bidon et la marmite. En relevant la tête, j'aperçus un cavalier arabe à dix mètres.

— Brigand ! m'écriai-je, et je regrettai de ne pouvoir lui envoyer une balle. L'Arabe ne bougeait point. J'avançai sur lui et je reconnus que c'était un buisson.

Je ris de mon erreur, j'allumai ma pipe et je me remis en route. Je repassai le défilé d'un cœur aussi dégagé que si je m'étais promené sur les remparts de Condé. Pour un peu, j'aurais battu des entrechats. Le danger existait encore, mais le courage était revenu, et je me trouvais bien sot d'avoir eu une pareille venette.

En sortant du vallon, je revis les lumières du

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camp, et bientôt j'entendis, mais plus faible, le bourdonnement des sept mille hommes. C'est alors que je m'avisai d'un nouveau péril auquel je n'avais pas songé. De ce côté, les sentinelles perdues avaient ordre de tirer au m oindre bruit, sans crier : Qui vive !

Ce danger valait bien l'autre; il était même plus positif. J'avais pu ne pas rencontrer les Arabes ; j'étais certain de trouver les sentinelles à leur poste. Cependant je n'éprouvais aucune frayeur : je me faisais l'effet d'un écolier en maraude dans le jardin du curé; il me semblait impossible que je fusse atteint d'une balle française.

Quand je me crus à portée de fusil, je m'arrêtai et, pour prévenir de mon approche, je m'avisai de chanter la Marseillaise. L'expédient n'était pas maladroit. L'Arabe en marchant ne chante ni ne siffle, c'est un fait bien connu. Rien ne remua.

Je me dis que l'éclat des feux m'avait sans doute trompé sur la distance et j'avançai d'une vingtaine de mètres. Là, de toute la force de mes poumons j'entonnai le deuxième couplet ; je laissais un intervalle après chaque vers et j'écoutais.

J'en étais au refrain quand il me sembla saisir le bruit d'un fusil qu'on arme. Je n'eus que le temps de baisser la tête, je vis briller une flamme et mon képi roula à terre, percé d'une balle.

Je le ramassai et courus devant moi aussi vite

que me le permettaient le bidon et la marmite, en criant : Je suis Français ! ne tirez pas !

La sentinelle se replia sur le poste. On vint à moi, on me prit au collet et on me mena à l'officier de garde qui, après m'avoir interrogé, donna ordre de me conduire à, mon bataillon.

A ma vue il n'y eut qu'un cri de joie : les camarades avaient cru que je n'en reviendrais pas : ce fut à qui m'embrasserait; on voulait me porter en triomphe, on faillit renverser une seconde fois la marmite et le bidon.

L'anecdote me valut pendant quelque temps une sorte de célébrité, mais on l'oublia bientôt dans l'effroyable retraite dont l'histoire est si peu connue et qui arrachait un jour ces paroles à notre capitaine :

— Quand vous rencontrerez quelqu'un de la retraite de Constantine, serrez-lui la main et dites : Nous sommes deux réchappes !

Comme depuis mon entrée au bataillon je n'avais pas été puni d'une heure de consigne, on m'otîrit plusieurs fois de changer de corps ; mais je ne

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voulus pas me séparer du capitaine G... S... C, qui nous menait toujours les premiers au combat.

J'ai pris mon congé par un coup de tête, le 3 mai i838. J'obtins un certificat de bonne conduite, chose rare après une condamnation en conseil de guerre et trente-huit mois passés au Zéphyr- Joyeux. J'ai souvent regretté d'avoir quitté le service : j'aurais pu être des Gent-vingt-trois qui ont immortalisé le nom de Mazagran !

Telle fut l'histoire de mon voisin Brouillard, dit V Africain^ et ce ne sera pas la plus mal reçue dans Une ville où l'esprit militaire se suce avec le lait, et où, l'autre jour encore, la cloche du beffroi annonçait que mon ami Prosper, qui, lui aussi, s'est engagé volontairement, venait de parvenir au grade de général.

LE

CHEVcALIE\cÂU CYG^E

Le Chevalier au Cygne

u temps jadis, il y avait au château de Valenciennes, autrement dit du Valaux-Cygnes, une jeune princesse qui se nommait Béatrix et qui était l'unique héritière du royaume de Lillefort.

Or, le malheur avait voulu qu'un monarque voisin usurpât les États de Lillefort, après avoir égorgé le roi, la reine et leurs enfants. Echappée seule au massacre, Béatrix avait été recueiUie par son oncle, le châtelain de Valenciennes. Malgré son nom de" doux augure, la princesse n'était pas heureuse : toujours elle pensait à son royaume perdu.

« Ah ! disait-elle souvent, si quelqu'un pouvait me rendre ma couronne, quel qu'il fût et d'où qu'il vînt, je l'épouserais sans même lui demander son nom. »

Dieu sait pourtant si Béatrix était curieuse !

Elle alla un jour jusqu'à consulter une sorcière, et celle-ci lui prédit qu'elle serait rétablie sur son trône par l'intervention d'un cygne.

Béatrix ne comprit pas bien comment cela se pourrait faire. Depuis lors, néanmoins, accoudée à la fenêtre de sa chambre, elle promenait sans cesse un regard avide sur la vallée toute couverte d'eau, et, lorsqu'elle voyait s'abattre au loin, dans les roseaux, un grand oiseau blanc, elle murmurait la vieille chanson qu'on chante encore dans la Flandre flamingante :

Zwane, :{wane, witte plek ...

Cygne, cygne, beau cygne blanc, Quand donc passeras-tu l'étang?

— Demain^ sur le coup de midi, Qiiand le ga:çon aura verdi...

Qui chante, ses maux enchante, mais, hélas! la journée passait, le lendemain venait, midi sonnait, l'herbe verdoyait, et toujours la princesse attendait !...

Le Chevalier an Cygne 267

Une nuit, aux premières blancheurs du matin, elle rêva que le cygne tant désiré s'approchait des murs du château, qu'il se changeait soudain en un beau chevaher, et qu'il lui adressait ainsi la parole :

— Si je vous rendais, ô la belle des belles, le Irônede Lillefort, consentiriez-vous àm'épouser?

— J'y consentirais, répondit Béatrix, qui en ce moment pensait moins à son trône qu'à l'aimable chevalier qui venait le lui offrir.

— Et auriez-vous le courage de ne jamais vous enquérir de mon pays et de ma naissance ?

— J'aurais ce courage, répondit la jeune fille. Comme elle achevait de prononcer ces mots,

Béatrix fut réveillée tout à coup par les sons lointains du cor. Elle sauta à bas de soii lit, courut demi-vêtue à la fenêtre, et quelle ne fut pas sa surprise de voir, du côté 011 se levait le soleil, voguer vers le château six beaux cygnes ayant au cou un collier d'or!

Ils entouraient d'un air de respect un cygne plus grand qui traînait une nacelle. Dans la nacelle se

tenait debout un hardi jeune homme, à la taille svelte, aux formes élégantes, en tout pareil à celui qu'elle venait de voir en rêve.

Il avait une épée d'or à la main, un cor de chasse aux épaules, et au poignet un bracelet précieux. Devant lui était son bouclier rouge à Técu d'argent, sur lequel se croisaient huit sceptres de rois attachés entre eux par une émeraude.

— Que souhaitez-vous, beau chevalier? lui cria Béatrix.

— Votre bonheur, reine de beauté, et je viens vous rendre un trône.

— Qui êtes-vous, beau chevalier, pour tenter pareille aventure?

— On me nomme Hélias, le Chevalier au Cygne.

— D'où venez-vous et quelle est votre origine? ajouta la curieuse, oubliant déjà sa promesse.

— Celui qui m'envoie, répondit l'inconnu d'une voix grave, m'a défendu de vous le dire, et si je prends en main votre cause, c'est à la condition que vous ne me le demanderez jamais. Acceptezvous cette condition ?

— Je l'accepte, répondit vivement la ; jeune fille.

Le Chevalier au Cygne 269

Elle acheva de s'habiller et s'en fut réveiller son oncle, qui donna l'ordre de baisser le pont, de lever la herse et d'ouvrir toutes grandes les portes du château. Lui-même, voyant l'air noble de l'étranger, alla à sa rencontre et lui fit le plus gracieux accueil.

Celui-ci, ayant pris terre avec ses cygnes, leur ôta leurs colliers d'or, et ils se transformèrent soudain en six chevaliers aux blanches armures. Seul le cygne qui traînait la nacelle s'en retourna au pays d'où il était venu.

Séduit par la vaillante mine d'Hélias, l'oncle de Béatrix lui prêta mille archers et trois cents portelances, cinq cents frondeurs et cent de ses meilleurs chevaliers.

A leur tête Hélias triompha sans peine de l'usurpateur et le tua de sa propre main. Il rétablit dans ses États la belle Béatrix, qui n'avait pas attendu ce haut fait pour l'aimer du plus tendre amour.

En récompense de ce service, il épousa la princesse, après quoi il remit leurs colliers d'or à ses chevaliers, qui reprirent leur première forme et s'envolèrent dans les nuages.

Jusque-là Béatrix avait su résister à sa curiosité ; mais le lendemain des noces, jugeant le moment favorable, elle dit à son époux, en l'embrassant :

— Mon doux seigneur, maintenant que je suis votre femme, ne me confierez-vous point de quel pays vous êtes venu et quelle est votre origine ?

— Vous m'aviez promis, ô ma bien-aimée, répondit Hélias, de ne point m'adresser cette question. Ne la renouvelez jamais, sans quoi je serais forcé de vous quitter à l'instant même. Tel est l'ordre de celui qui m'envoie.

Béatrix se le tint pour dit et, malgré le mystère dont s'entourait son époux, elle n'en fut pas moins la plus heureuse des femmes.

Ce n'est pas seulement parce qu'Hélias lui avait rendu sa couronne, ni parce qu'il n'aimait qu'elle au monde, ni enfin parce qu'il était le plus vaillant et le plus beau des chevaliers; c'est qu'il semblait un être supérieur qui portait le bonheur en lui-même, et le répandait autour de lui.

Partout où on le rencontrait, l'air paraissait plus pur, le ciel plus bleu, la terre plus verte et plus

Le Chevalier au Cygne 271

riante, et c'est pourquoi on disait communément que le Chevalier au Cygne venait du paradis terrestre.

Cette parfaite félicité dura sept ans, pendant lesquels Béatrix eut trois enfants : une fille et deux garçons.

Un matin, en allant à la messe, Béatrix ouït deux palefreniers qui se querellaient dans Fécurie. L'un d'eux disait à l'autre, qui était étranger au pays :

— Tais-toi, fils de, rien ! Tu es comme le roi Relias : nul ne sait d'où tu viens!

. La jeune reine emporta ces paroles dans sa mémoire, et son bonheur en fut troublé. « Il est bien vrai, se dit-elle, qu'Hélias est le plus beau, le plus brave et le meilleur des chevaliers. Nul époux n'est mieux fait pour rendre sa femme heureuse, mais cet homme a raison : on ne sait d'où il vient, et c'est grand' honte pour sa femme et ses enfants. » Cette idée la tourmenta tellement, qu'un soir, la veille d'un tournoi, elle hasarda de murmurer à l'oreille de son mari :

— Encore un triomphe pour mon beau cheva-

lier! Mais les juges du camp seront bien embarrassés, quand il faudra proclamer les noms et titres du vainqueur.

— Si je suis vainqueur, répondit-il, les juges du camp proclameront Hélias, roi de Lillefort. Ce nom et ce titre leur suffiront. Entendez -vous ces cris ? ce sont les cris de mes cygnes qui passent là-haut et qui m'appellept. Encore une question pareille, ô ma bien-aimée, et je serai obligé de les suivre !

Hélias prononça ces mots avec un tel accent de tristesse et de reproche, que Béatrix n'osa plus revenir sur ce sujet. Sa curiosité n'en était pourtant ni moins vive, ni moins ardente, et elle chercha par un autre moyen à savoir le fatal secret .

« Si je l'apprends sans qu'il me le dise, pensaitelle, Hélias, du moins, ne sera pas forcé de me quitter. »

Elle fit venir la vieille sorcière, dont la prédiction s'était si bien accomplie, et elle la consulta en cachette.

— Mon art ne va pas, répondit celle-ci, jusqu'à découvrir ce qu'on vous cèle ; mais priez les cygnes de le demander à ceux qui ont amené votre époux, et peut-être vous le diront-ils.

— Comment ferai-je, dit Béatrix, si j'ignore le langage des oiseaux ?

— Prenez cette bague de cuivre où est enchatonnée une perle de rose. Chaque fois que vous

Le Chevalier au Cygne 27 3

tournerez le chaton en dedans, vous comprendrez le langage des oiseaux ; vous pourrez leur parler et ils vous répondront.

Béatrix prit la bague et, en échange, donna à la sorcière une grosse somme d'or.

Quand vint la saison où les loups vivent de vent, elle guetta le passage des cygnes et leur cria :

— Blancs oiseaux, qui volez par les nues, n'avezvous point vu six beaux cygnes, blancs comme vous, et portant des colliers d'or ?

— Nous ne les avons point vus, répondirent-ils, mais attendez qu'il fasse moins froid et que nous revolions au pays des neiges, nous chercherons les cygnes aux colliers d'or.

— Vous leur demanderez, reprit Béatrix, d'où est venu Hélias, mon époux, et quelle est son origine.

— A notre retour, nous vous le dirons, répondirent les cygnes.

Béatrix n'eut de joie qu'alors que le coucou commença de s'enrouer. Les cygnes revinrent enfin et déclarèrent qu'ils n'avaient point vu leurs frères aux colliers d'or.

Alors elle interrogea tour à tour les grues, les oies et les canards sauvages ; et les grues, les oies et les canards lui firent la même réponse.

Béatrix, désolée^ consulta de nouveau la sorcière. Celle-ci réfléchit un instant, puis elle lui dit :

— De quel côté venait Hélias, quand il vous a apparu pour la première fois ?

— Du côté du soleil levant.

— En ce cas, ce ne sont point les cygnes, ce sont les cigognes qu'il faut interroger.

Béatrix pria les cigognes de chercher les cygnes aux colliers d'or, mais elles revinrent au printemps sans les avoir trouvés. Elle s'adressa alors aux hirondelles, aux loriots, aux rossignols, aux cailles et aux ortolans, mais ils ne purent lui donner aucune nouvelle des cygnes aux colliers d'or.

Ils promirent d'interroger leurs frères ailés des contrées lointaines, et ceux-ci questionnèrent les quadrupèdes et les poissons, qui questionnèrent les arbres et les rochers, les sables- des déserts et les sables de la mer. Et il n'y eut bientôt plus dans toute la nature une créature animée ou inanimée qui ne fût en peine des cygnes aux colliers d'or.

Le Chevalier au Cyg;ne 275

L'ennui de la reine devint pour les oiseaux du monde entier un perpétuel sujet d'entretien, et jamais elle ne se promenait dans les bois, sans les entendre causer entre eux de son chagrin.

— Pauvre reine ! disait la tourterelle. Quel intérêt son époux peut-il avoir à lui cacher son origine? S'il vient, comme tout porte à le croire, du paradis terrestre, que ne l'emmène-t-il dans ces lieux enchantés ?

— Rougit-il de sa femme, ajoutait le bouvreuil, et craint-il de la faire connaître aux siens ?

— Ou serait-ce, reprenait l'agace, qu'il a commis en son pays quelque méchante action qu'il veut teni^ secrète ?

— Serait-il marié, par hasard, s'écriait la corneille, et aurait-il là-bas une autre épouse?...

Ces paroles empoisonnées tombaient goutte à goutte sur le cœur de la reine. Elle aurait pu s'y soustraire en tournant en dehors le chaton de sa bague, mais elle n'en avait pas le courage.

Bientôt poursuivie, harcelée, exaspérée par cette éternelle condoléance, Béatrix n'eut plus qu'un

souhait, qu'une idée, qu'un but au monde : savoir qui était et d'où venait son époux.

Ce désir inassouvi fit en elle de tels ravages qu'elle tomba dans une langueur mortelle. Ne sachant à quelle cause attribuer son dépérissement, les médecins ordonnèrent que, pour la changer d'air, on la ramenât au château de Valenciennes.

Le roi l'y conduisit avec ses enfants.

Un matin que Béatrix était dans sa chambre auprès d'Hélias, elle s'accouda à la fenêtre et se prit à contempler le val aux cygnes.

Elle songeait tristement qu'à pareil jour, treize ans auparavant, il était arrivé par là l'inconnu qu'elle avait accepté pour maître et seigneur, et la vieille chanson lui revenait en mémoire :

Cygne, cygne, beau cygne blanc, Quand donc passeras-tu l'étang?...

Tout à coup, sa fille entra et lui dit :

— Mère, est-ce vrai, ce qu'on raconte, que mon

Le Chevalier au Cygne 277

père est arrivé chez nous dans une nacelle traînée par un cygne?

— C'est vrai, ma fille.

— D'où venait-il ?

Au lieu d'ordonner à l'enfant de se taire, Béatrix répondit vivement :

— Demande-le-lui.

Et l'enfant le demanda à son père.

Hélias lui imposa silence; mais Béatrix, à bout de patience, se tourna vers lui et dit aigrement :

— Il est fâcheux que jamais vous n'ayez voulu me faire connaître votre pays et votre naissance. Ne les direz-vous pas, du moins, à vos enfants?

— Je t'avais prévenue, pauvre femme, répondit Hélias d'une voix triste, et, malgré tout, tu as succombé! Tourne-toi et regarde.

Béatrix effrayée se tourna et regarda par la fenêtre.

Elle vit, comme à pareil jour elle les avait vus treize ans auparavant, du côté où se levait le soleil, sur la vallée inondée, six beaux cygnes blancs, ayant un collier d'or au cou.

Ils escortaient un cygne plus grand qui traînait

une nacelle vide. A cette vue, Béatrix pâlit et se jeta en pleurant dans les bras d'Hélias.

— Malheureuse que je suis ! s'écria-t-elle. Pour n'avoir pas su résister à ma sotte curiosité, vais-je donc perdre tout mon bonheur! Oh! je t'en supplie, ne me quitte pas, mon époux adoré !

— Illefaut! répondit Hélias, et pâle, mais le cœur ferme, il se fit apporter son bouclier rouge à l'écu d'argent, son épée d'or, son cor de chasse et son bracelet.

Il donna l'épée d'or à son fils aîné, le cor de chasse au cadet, et lé bracelet à sa fille. Ensuite, il embrassa une dernière fois sa femme et ses enfants et, malgré leur désespoir, il descendit vers les cygnes, qui battaient des ailes.

Arrivé près d'eux, il monta dans la nacelle, et, toujours fixant sur les siens un long et triste regard, il s'éloigna lentement, lentement, et disparut à l'horizon avec sa flotte de cygnes.

C'est ainsi qu'il partit, et il ne revint pas. Sa femme l'attendit un an, l'attendit dix ans, l'attendit vingt ans, espérant toujours qu'il revien-

Le Chevalier au Cygne

drait, et il ne revint plus jamais. Et les blondes filles de la Flandre l'attendent encore, et aussi l'attendent les filles de l'Allemagne et celles de l'Angleterre, et celles du monde entier, mais en vain!

C'est le beau prince enchanté que rêvent les têtes de seize ans, et qui doit toujours venir du pays du soleil. Une seule femme l'a possédé, et elle n'a pas su le garder, et c'est pourquoi il ne reviendra plus, Hélias, le Chevalier au Cygne!

LE mOT

VE CcAafB^O^^E

Le Mot de Cambronne

ES articles suivants ont paru dans' le journal hebdomadaire V Esprit public :

20 juin 1862. — Tout le monde sait que dans' le chapitre des Misérables intitulé : Le Dernier Carré, Victor Hugo a terminé la vertigineuse description de la bataille de Waterloo par un mot

que Cambronne a trouvé, dit-il, comme Rouget de Yls\Q,B.xro\iNé\di Marseillaise, < par Visitation du souffle d'en haut. »

C'est, je crois, la première fois que ce mot se rencontre sous la plume d'un grand écrivain, depuis le jour où Voltaire, empruntant la langue de Rabelais, traita de l'influence de certaine disposition physique sur l'humeur d'un homme d'État.

A-t-il été prononcé, ce fameux mot, et doit-on le substituer définitivement à la phrase célèbre : « La garde meurt et ne se rend pas y> ? Curieuse question qui ne me paraît pas tout à fait résolue par l'afiirmation de Victor Hugo.

Peu d'hommes ont eu, comme Cambronne, le bonheur de survivre au dernier carré, et on doute qu'il en reste aujourd'hui. J'en connais un. Il s'appelle Antoine Deleau et habite le village de Vicq, canton de Condé, arrondissement de Valenciennes (Nord) . C'est un honnête et intelligent cultivateur, adjoint au maire de sa commune, et qui n'est nullement décoré.

A l'époque de la bataille de Waterloo, il était âgé de 23 à 24 ans, car il ne faut pas oublier qu'au retour de l'île d'Elbe, l'Empereur avait comblé les vides de la vieille garde avec les soldats de la jeune, et qu'il se trouvait des grognards de 24 ans parmi les braves qui ne voulurent pas survivre à la suprême défaite.

Le Mot de Cambronne 285

Antoine Deleau ne compte que quelques années de service, mais elles ont été bien remplies, et il n'y a guère de soldats qui aient vu de si près et en si peu de temps de si grandes choses.

Il était à trente pas de Poniatov^ski, quand Tinfortuné prince disparut dans FElster en criant : « Dieu m'a confié l'honneur des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu î » — à cinq pas du général Petit, lorsque Napoléon, en partant pour l'île d'Elbe, fit ses adieux à sa garde ; — enfin, à dix pas de Cambronne, quand ce dernier prononça la sublime phrase qu'on prétend qu'il n'a pas prononcée. Or, voici ce que m'a conté bien des fois Antoine Deleau :

(( J'étais au premier rang, avantage que je devais à ma grande taille. L'artillerie anglaise nous foudroyait, et nous répondions à chaque décharge par une fusillade de moins en moins nourrie.

« Entre deux décharges, le général anglais nous cria : « Grenadiers, rendez-vous I » Le général Cambronne répondit (je l'ai parfaitement entendu) ; « La garde meurt et ne se rend pas ! »

« — Feu ! » fit le général anglais.

« Nous reformâmes le carré et nous ripostâmes avec nos fusils. « Grenadiers, rendez-vous! vou.s serez traités comme les premiers soldats du monde! » reprit d'une voix triste le général anglais.

« — La garde meurt et ne se rend pas! » répondit

Cambronne, et sur toute la ligne les officiers et les soldats répétèrent : « La garde meurt et ne se rend -pas! » Je fis comme les autres.

« Nous essuyâmes une nouvelle décharge, et nous y répondîmes de notre mieux. « Rendez- vous, grenadiers, rendez-vous ! » nous crièrent en masse les Anglais, qui nous enveloppaient de toutes parts. C'est alors que, fou d'impatience et de colère, Cambronne lâcha le mot que vous savez. C'est le dernier que j'entendis, car je reçus dans mon colback un boulet qui m'étendit sans connaissance sur un tas de cadavres. »

Je regrette que ce récit dérange un peu la superbe description de Victor Hugo, mais je n'ai pas lieu de suspecter la bonne foi de mon vieil ami. C'est un brave homme qui ne conte ses campagnes que quand on l'en prie bien fort, et qui se met le moins possible en scène.

On m'objecte que « la garde meurt et ne se rend pas! K est une phrase à effet, trop bien faite, ou, si vous le voulez, trop bien venue pour un esprit rude et peu cultivé comme celui de Cambronne. J'avoue que je ne suis pas de cet avis. La phrase de Cambronne est sublime précisément parce qu'elle est aussi simple par l'expression qu'elle est grande par l'idée.

Le Mot de Cambronne l'èj

4 juillet 1862. — Dans notre Courrier du 20 juin, à propos du fameux mot attribué à Cambronne, nous avons cité le témoignage d'un des rares survivants de la bataille de Waterloo.

Un rédacteur du Journal des Débats, M. Guvillier-Fleury, a publié deux jours après un article intitulé : le Mot de Cambronne^ où il réfute l'opinion de Victor Hugo. Dans le numéro suivant, il a reproduit notre récit comme preuve de fait à l'appui de son argumentation.

Le Journal des Débats est d'avis qu'on devrait réunir une commission de généraux français et interroger Antoine Deleau. Nous trouvons comme lui que ce fait historique vaut la peine d'être éclairci de façon qu'on n'ait plus à y revenir.

En voyant l'importance qu'acquérait la question, nous n'avons rien voulu laisser au hasard. Il y a quelque dix ans qu'Antoine Deleau nous a raconté rhistoire du dernier carré, et notre mémoire pouvait avoir été mise en défaut.

Nous avons fait prendre près de lui de nouveaux renseignements. Il a confirmé et est tout prêt à

signer l'exactitude de notre récit, sauf un point que nous devons à la vérité de rectifier.

Antoine Deleau a parfaitement entendu le général Cambronne s'écrier à plusieurs reprises : a La garde meurt et ne se rend pas! » Sur toute la ligne les officiers et les soldats ont répété la phrase sublime, et lui-même l'a répétée comme les autres. Il n'a pas entendu le général proférer le mot cynique que lui prête l'auteur des Misérables.

N'en déplaise à Victor Hugo, « la garde meurt et ne se rend pas ! » est, comme nous Tavons déjà dit, le vrai mot historique, le seul qu'il faudrait regretter que Cambronne n'eût pas prononcé. L'autre n'est qu'une banale grossièreté que peut répondre tout soldat, homme de cœur, mais mal embouché, qu'on somme de se rendre.

Dans son Courrier de Paris du Monde illustré, M. Jules Lecomte prétend qu'au cas d'une enquête, il sera bon d'interroger le fils du général Michel, actuellement préfet de la Charente, « lequel a revendiqué pour son glorieux père la fameuse phrase sur la garde. »

Le Mot de Cambronne

La réclamation de M. le préfet de la Charente ne s'est pas fait attendre, et voici la lettre qu'il adresse au rédacteur en chef de V Esprit public :

Angoulême, le i«"' juillet 18G2.

Monsieur le rédacteur en chef, Je lis dans un des derniers numéros de l'Esprit public^ dans un article signé Charles Deuhn, qu'un nommé Antoine Deleau, ancien grenadier de la vieille garde, aurait déclaré avoir entendu le général Cambronne, entouré d'ennemis, s'écrier : La garde meurt et ne se rend pas !

Je suis trop fier de la gloire de mon père pour laisser passer sans y répondre une pareille affirmation, et pour ne pas hautement revendiquer pour le général comte Michel l'honneur d'avoir prononcé ces sublimes paroles (et non d'autres) sur le champ de bataille de Waterloo.

Je viens donc, monsieur le rédacteur en chef, faire appel à votre loyale impartialité , et vous prier de vouloir bien faire insérer dans un des plus prochains numéros de votre journal, les trois déclarations que j'oppose à celle de M. Deleau.

Je prends ces témoignages parmi beaucoup d'autres produits officiellement dans une requête que mon frère, le lieutenant-colonel Michel et moi, avons adressée, en 18.^5, au conseil d'État lors de l'érection de la statue du général Cambronne à Nantes.

La première de ces déclarations émane de M. Magnant, lieutenant-colonel en retraite à Vcrnon (Euie)

2 go Histoires de petite ville

et se trouve dans une lettre adressée à M. le général baron Harlet :

« Mon général, au reçu de votre lettre, je m'empresse « de vous mettre à même de répondre de suite à ma- « dame la comtesse Michel ; vous pouvez assurer à « cette dame qu'étant en garnison à Lille (en 182 1), où « commandait alors le général Cambronne, je le com- « plimentai sur les sublimes paroles qu'on disait qu'il « avait prononcées sur le champ de bataille de Water- « loo : il affirma ne les avoir jamais prononcées ni en- « tendues ; que sûrement elles avaient été dites par un € autre de ses camarades ; qu'il voudrait le connaître « pour lui faire rendre l'honneur qu'elles devaient lui « mériter. »

La deuxième est une lettre de M. le maire de la ville de Nantes, à M. le préfet de la Loire- Inférieure :

« Le général, dont chacun connaît la simplicité ance tique et l'extrême modestie, s'est toujours défendu « personnellement d'avoir prononcé ces paroles, à la a vérité disant que c'était le cri de l'armée tout entière ; c mais sans que jamais, dans ses épanchements les plus a intimes, il eût proféré le nom du général Michel ou « de tout autre. »

La troisième déclaration enfin est du général Bertrand, qui ne lui a pas donné la forme d'une lettre^ mais l'a consignée sur une pierre détachée du tombeau de l'Empereur à Sainte-Hélène.

Le général y a écrit :

« A la comtesse Michel, veuve du général Michel, tué

Le Mot de Cambronne 291

(c à Waterloo, où il répondit aux sommations de l'en- « nemi par ces paroles sublimes :

« La garde meurt et ne se rend pas. »

« Signé Bertrand. »

Veuillez agréer, monsieur le rédacteur en chef, avec tous mes remercîments à l'avance, l'assurance de ma haute considération .

Comte Michel, Préfet de la Charente.

Nous comprenons et nous approuvons de tout cœur le sentiment filial qui a guidé M. le comte Michel ; et, dans l'intérêt même de la mémoire de son glorieux père, nous persistons à demander une enquête.

Il peut se faire, à la rigueur, qu'Antoine Deleau, âgé alors de 2 3 ans, se soit trompé et ait pris, dans la mêlée, un général pour l'autre; mais M. le lieutenant-colonel Magnant, pas plus que M. le maire de Nantes, ni même le général Bertrand ne sont présentés par M. le préfet de la Charente comme ayant fait partie du dernier carré de la garde.

Leurs dépositions ne peuvent infirmer de prime abord celle d'Antoine Deleau, témoin oculaire et auriculaire. Il faut donc, nous le répétons, qu'il soit dûment, et une fois pour toutes, examiné si le mot* a été prononcé par le général Michel ou [par le général Cambronne.

2g2 Histoires de petite ville

Il sortira de cette enquête un tait plus considérable et d'un intérêt plus général, c'est que ce mot est le seul authentique, et qu'il suffit à la gloire du dernier carré, sans qu il soit besoin, quoi qu'en pense Victor Hugo, de déposer du sublime dans Vhistoire.

« C'était le cri de l'armée entière », a dit Cambronne au maire de Nantes; « je l'ai entendu et « répété, » affirme de son côté Antoine Deleau. Si on ne parvient pas à décider qui l'a prononcé le premier, — au lieu d'être simplement le cri du général Michel ou du général Cambronne, ce sera le dernier cri de la vieille garde tout entière, et la France n'y perdra rien !

Il juillet 1862. — Le gouvernement s'est ému de la juste réclamation que nous lui avons adressée. 11 n'a pas voulu laisser dans le doute un des faits les plus glorieux du premier Empire, et, le 3o juin dernier, M. Antoine Deleau, exgrenadier de la vieille garde, 2^ régiment, a été mandé, par dépêche télégraphique, à la préfecture de Lille, pour y déposer de ce qu'il savait sur la

Le Mot de Cambronne 2rj3

phrase mémorable attribuée au général Cambronne.

Là, en présence de M. le maréchal de Mac- Mahon, duc de Magenta; de M. Vallon, préfet du Nord; de M. le général Maissiat, commandant la 3^ division militaire, et de plusieurs autres officiers supérieurs, le brave grenadier de la garde a maintenu sa version première. Procès-verbal a été rédigé en ce sens et expédié immédiatement à Paris.

Nous recevons d'Antoine Deleau la lettre suivante, qui, dans sa forme naïve, peindra mieux que nous ne saurions le faire l'interrogatoire du vieux soldat de i8i5 par les généraux de 1862.

Vicq, le 5 juillet 1862.

Cher monsieur Deulin,

Je vous écris pour vous remercier du journal VEsprit public^ que vous avez été assez bon de m'envoyer, et où vous avez imprimé ce que je vous ai raconté, dans le temps, du général Cambronne.

Vous n'êtes sans doute pas ignorant de ce qui s'est passé, mais comme c'est à vous que je le dois, c'est bien le moins que je vous le raconte moi-même.

Dimanche, un gendarme de Valenciennes est arrivé chez M. le maire avec une lettre de M. le préfet, m'invitant à passer à son cabinet le lendemain à midi.

Le lendemain, je suis parti pour Lille avec Jean- Pierre, mon fils. Je me suis présenté à la porte de la préfecture, j'ai montré ma lettre et on m'a fait entrer.

M. le préfet arriva et me dit : « Soyez le bienvenu,

monsieur Deleau. Je vous ai fait appeler pour entendre de votre bouche ce que le journal a raconté. »

J'ai conté alors l'affaire comme elle est arrivée, et M. le préfet m'a conduit auprès de S. Exe. M. le maréchal de Mac-Mahon, qui m'a reçu en compagnon d'armes.

« Venez, mon brave, a-t-il dit, que je vous serre la main, et que je vous entende raconter votre histoire. » Je fus un peu intimidé, car il y avait là des généraux et des secrétaires qui écrivaient mes paroles ; mais j'ai conté tout de même l'affaire comme elle s'est passée. Quand j'ai eu terminé, M. le maréchal m'a frappé sur la poitrine, en disant :

« Napoléon est toujours là-dedans, n'est-ce pas, mon brave ? »

Je vous avoue, cher monsieur Deulin, que je n'ai pas pu y résister, et qu'en voyant tout l'honneur qu'on me rendait, les larmes ont coulé de mes yeux.

Alors, M. le maréchal et M. le préfet m'ont embrassé ; ils m'ont demandé ce que j'avais pour vivre. J'ai répondu que nous avions sacrifié le peu que nous avions pour établir les enfants ; ils m'ont assuré qu'on ne nous laissera jamais manquer de rien. Ensuite ils m'ont demandé ce que je voulais pour ma récompense, d'une pension ou de la croix. J'ai répondu : « Ce que vous voudrez, messieurs, » et je suis sorti.

J'ai rencontré à la porte Jean-Pierre, qui m'attendait, et je. lui ai tout conté, c II faut retourner, mon père, m'a-t-il dit, et dites que c'est la croix que vous désirez, d

Le Mot de Cambronnc 295

J'ai suivi le conseil de mon garçon, et je suis retourné dire à ces messieurs que j'avais fait réflexion, et que je préférais la croix. « C'est bien, mon brave, c'est très-bien ; soyez tranquille , tout ira pour le mieux. »

Avant-hier, on m'a apporté à signer le procès-verbal de ma déposition. J'en ai fait tirer une copie et je vous l'envoie avec cette lettre.

Tout le village est dans la joie, et ils me chargent de vous remercier, à cause de l'intérêt qu'ils me portent. M. le maire doit donner une fête le jour où on me remettra la croix.

Voilà, cher monsieur Deulin, ce qui m'arrive grâce à votre journal. Je vous en remercie de tout mon cœur, ainsi que ma femme et mes enfants, et je vous prie de me croire votre serviteur et ami,

Antoine Deleau,

Grenadier de la vieille garde,

2* régiment.

P. S. Je vois dans V Esprit public d'aujourd'hui que M. le préfet de la Charente réclame pour son père d'avoir dit la même chose que le général Cambronne. Tl peut bien avoir crié aussi, car les officiers et les soldats ont répété le cri du général Cambronne sur toute la ligne, ainsi que je l'ai dit.

2gb Histoires de petite ville

Nous croyons être agréable à nos lecteurs en leur donnant la teneur du procès-verbal dont la copie était jointe à cette lettre, et qui se trouve au Moniteur du 8 juillet. Ils y verront que la déposition d'Antoine Deleau a été en tout conforme à notre récit, sauf le détail que nous avons rectifié.

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