III
Dans une chambre , au quatrième 6ur la cour, rue de Tiron, petite ruelle donnant sur la rue Saint-Antoine, gisait, étendue sur un lit de piètre apparence, une femme dont la figure était ridée par une vieillesse anticipée et dont les cheveux grisonnants s’échappaient en désordre d'un bonnet sale et déchiré.
Elle tenait un paroissien dans ses mains et marmottait quelques prières entre ses dents.
Tout à eoup, on frappa à la porte.
« Qui est là? demanda la malade en allemand.
— Bon, répondit une voix jeune et goguenarde, en voilà encore une de ces Polonaises qui traduisent le français en charabia. » '
Et un gamin de quatorze ans, après avoir ouvert la porte avec une clef qu’il laissa dans la serrure, entra, posa une tasse de bouillon sur la table et dit :
« C’est payé, madame, je reviendrai chercher la tasse. »
Puis il partit en chantant.
A peine fut-il dehors, qu’un homme de haute taille et portant toute sa barbe monta l’escalier quatre à quatre, entra d’autorité, verrouilla la porte et s’assit à côté du lit.
A sa vue, la malade, se soulevant brusquement, essaya de lui tourner le dos, mais elle en fut empêchée par la douleur.
« Eh bien, Edwig, comment cela va-t-il ? demanda
cet homme. Tu vois que je ne suis pas toujours méchant. Je t’ai fait venir' un bon bouillon.- J’ai donné une pièce de cent sous à la concierge pour qu’elle monte de temps en temps s’informer de ta santé et pourvoie à les besoins. Je suis si occupé depuîs quinze jours.... Tu ne me réponds pas. |Cst-ce que ton rhumatisme articulaire t’a repris ? Pourtant, tu allais mieux. Tu crains de parler, de peur que je ne te demande compte des trois mille francs que tu as cachés quelque part, car tu les as cachés. Mais, tu as tort. Tu vois que je n’ai besoin de rien. L’élégant Serpentin, le lion du boulevard du Temple, est devenu un homme grave. Il protège l’innocence et dénonce le vice. Tu ne seras plus jalousé,- ma douce Edwig. Voyons! Sois un peu plus gaie. Tu n’as pas le sens commun avec tes rhumatismes. »
Edwig répondit par un soupir.
« Voyons. Où as-tu mis les trois mille francs ? Il y a vraiment de la folie ù les cacher. L’or, depuis la révolution, est hors de prix. On gagne cinquante francs sur mille. Ou bien aimerais-tu mieux par hasard que je devinsse moins gentil ?
— Tu peux me tuer, répondit enfin Edwig; je suis malade, seule et sans soxitien. Je n’ai plus ni mari, ni fils, ni frère. Tu peux me batt-re jusqu’ausang, ce n’est pas la première fois, mais tu n’auras pas mes trois mille francs! »
Puis faisant un effort et se mettant sur son séant, elle ajouta : ,
a Misérable ! Lénz t’a bien jugé. C’est toi qui as tué mon pauvre mari pour avoir son argent. Et moi j’étais assez sotte, assez impie, assez infâme pour te laisser faire. C’est toi qui, le lendemain de sa mort, . m’as traitée comme la dernière des femmes. Tu m’as
LÉNZ ET LORY.
battue, tii m’as volée, tu m’as foulée aux pieds. C’est avec mon argent que tu as enlevé Catherine ma bonne. Tu lui as loué une petite maison dans la rue Saint- Maur, où tu passes ta vie. Je ne me plains pas. J’ai mérité mon sort. Je ne demande plus à Dieu que de me pardonner et de me rappeler à lui. Mais apprends que je ne te crains plus. Je te méprise! je t’exècre ! je te maudis !
— Ah bah! répondit Serpentin d’un ton leste, tu m’aimes plus que jamais. Je suis toujours pour toi le • bon, le rusé Serpentin, et je n’ai qu ! à te parler de mes amours pour te rendre furieuse. »
. Puis changeant de toh, il ajouta :
« Tenez, madame, vous ne devinerez jamais pourquoi j’ai besoin de cet argent ! Je vais vous le dire, car je vous dis tout. Vous êtes toujours mon amie et ma confidente. Aussi je vous garde comme la prunelle de mes yeux, et j’ai donné ordre que personne n’entre ici sans ma permission, pendant tout le temps que vous serez forcée de garder le lit.
— Infâme coquin ! murmura Edwig. Il n’y a donc pas de justice !
’ — Je ne vous conseille pas, répondit Serpentin, d’in-,
voquer cette déesse un peu sourde. Mais laissons cela, ma mie. Je suis pressé. Je m’en vais voir ma jolie petite maîtresse, jolie n’est pas le mot; c’est bien la créature la plus ravissante qu’on puisse rêver. Tenez, vous la connaissez. C’est la petite Lory, la fille de votre ennemi Dollingue, la fiancée de votre ami Lénz. Vôus le savez, j’ai toujours aimée Lory.Voilà trois ans que je brûle pour elle. »
A ces mots, Edwig, comme frappée d’un coup électrique et appuyant ses deux mains décharnées contre les pans du lit, se souleva, se redressa et dit à Serpentin :
« Misérable, tu mens ! *,
— Moi, mentir! » répondit celui-ci en la prenant par le cou et la recouchant de son long.
Il avait peur qu’elle ne fût guérie.
« Moi, mentir! poursuivit-il, en lui faisant craquer les os des bras et des jambes. J'ai vu Lory chez Lasé à travers une porte vitrée. Lasé m’a donné son adresse. Je lui ai envoyé Catherine en qualité de femme de chambre d’une comtesse alsacienne. Elle l’a engagée h faire un voyage en Italie avec cette riche comtesse et elle lui a donné deux cents francs d’avance pour sa toilette. Mais comme la comtesse n'était pas encore rendue à Paris, Catherine a déposé provisoirement Lory dans la rue Saint-Maur , où elle est actuellement. Moi seul je la verrai. Fort heureusement pour elle, je l’aime. Je veux qu’elle mène grand train. Allons, Edwig , donnemoi ton sac ou je t’étrangle.
— Ha ! ha ! ha ! fit Edwig. Tu n’as donc pas pu voler quelque part trois misérables mille francs. Je les ai bien cachés, les miens. Je les ai destinés à Lénz et à Lory qu’il aime. Ce sera là ma pénitence ! Peutêtre Dieu me pardonnera-t-il de m’être laissé séduire par un serpent comme toi. Tu en portes le nom! Va ! tu m’as mise sur le lit de mort, je ne peux plus marcher. Achève-moi, étrangle-moi, mais tu n’auras pas mes trois mille francs, tu ne les auras pas !
— Tu as donc fait un testament ?
— Tu sais que je ne. sais pas écrire, mais tu n’en auras pas un sou. Mouchard ! assassin que tu es.
— Tu veux donc que je te tue de ma main !
— Je ne crains plus que la main de Dieu. »
< A ces mots, Serpentin jeta un coup d’œil sur la cour, tira les rideaux, ferma la porte et s’approcha lentement de sa victime. Puis, se ravisant, il dit :
* LÉNZ ET LORY.
« A demain, ma chère. En attendant, je t’enferme. » •
Et il sortit en fermant la porte à double tour.
Ce jour-là même, Dollingue, arrivé à Paris depuis une semaine, parvint non sans peine à trouver l’adresse de Lasé dans une petite rue adjaçante à la rue Rainbuteau.
« Lasé, dit-il, Lory m'a écrit qu’elle était descendue chez toi. Où est-elle ?
— C’est ce que je me demande depuis huit jours, répondit celui-ci. Il est vrai qu’elle est descendue chez moi. Même je voulais la faire entrer chez une marchande de modes. Mais elle n’est restée dans ma maison que trois ou quatre jours. Je sais qu’elle avait loué une chambre non loin d’ici dans un petit hôtel , mais pas plus tard qu’hier, m’y étant présenté, on m’a dit que Lory était partie avec une grande dame et qu’elle avait une très-bonne place. Le fait est que personne ne pouvait me donner l’adresse de cette prétendue comtesse,
ni de sa femme de chambre avec laquelle Lory est par- •. tie dans un fiacre. Seulement , ce qui est certain, c’est qu’elle a payé tout ce qu’elle devait.
— Lory m’a encore écrit , poursuivit Dollingue visiblement inquiet, que Serpentin était à Paris depuis longtemps et que, tu le voyais.
— Serpentin, repartit Lasé, mène une mauvaise vie
depuis qu’il est ici. Il venait chez moi de temps en temps manger du kovguel, son mets favori. -Depuis la mort du Roi de trèfle, il maltraite cette pauvre Ed\vig, après lui avoir soutiré et dépensé toute sa fortune sous prétexte de mariage. Je sais qu’il l’a battue et qu’il la tient en chartre privée comme une criminelle. Il se donne les airs d’un personnage, mais il ment. Je me méfie de lui malgré son grand air et sa jactance. Il ne fréquente que la plus mauvaise société, et il a toujours les poches pleines d’argent.
— Lase , dit Dollingue d’un air assombri , tu sais que je n’aime plus rien au monde excepté Lory. Je connais Paris. J’y ai roulé ma misère, d’abord comme soldat, puis comme ouvrier. Regarde-moi bien. Dis-moi, Serpentin a-t-il vu Lorry chez toi?
— Oui, à travers une porte vitrée. Mais il ne lui a pas adressé une parole. *
— Aurais-tu , s’écria Dollingue en prenant Lasé au collet , aurais-tu livré ma fille à ce scélérat? car j’ai un horrible pressentiment. Ce misérable a toujours poursuivi ma fille. ,
— Y pensez -vous , seulement ?
— Je ne sais. Mais je crains un grand malheur. Lasé, si j’apprends que tu sois- pour quelque chose daijs la disparition de Lory , sur mon âme et aussi vrai que je m’appelle Dollingue, tu le payeras de ta vie !
— Vous m’ennuyez avec vos serments, répondit Lasé impatienté. Suis-je le gardien de votre fille? En l’accueillant j’ai cru lui rendre un service.
— Puisque les serments t’ennuient , tu vas m’en faire Un. Tu dois avoir une Bible hébraïque , eh bien ! tu vas me jurer sur la Bible , en mettant le doigt sur le nom de Jéhovah , que tu m’as dit la vérité. Voyons, tu hésites?
LÉNZ ET' LORY.
— Moi! Si cela peut vous calmer....
— Oui, Lasé,. cela m’ôtera un poids de la poitrine.»
Lasé alla chercher une Bible, et mettant la main sur le nom de Jéhovah :
« Que voulez-vous que je jure ! dit-il.
Répète les paroles que je vais te dieter Moi, « Lasé, fils de Jacob Abraham, je jure au nom de Jé- « hovah, Dieu d’Israël, qui venge toutes les injustices, « qui confond les menteurs, je jure sur mon âme , sur « ma tête, sur la tête de ma femme et de mes enfants * que j’ai dit la vérité sans arrière-pensée à Dollingue , « QOl ' et catholique, au sujet de Lory sa fille; de Lory, « répéta Dollingue après avoir hésité une minute , « qu’il appelle sa fille. Si j’ai menti, que la colère de « Dieu s’abatte sur moi et que sa vengeance éclate a sur les miens jusqu’à la quatrième génération. »
— Vous auriez dû vous faire rabbin , dit Lasé , après avoir répété mot à mot ce serment..
— Oh! répondit Dollingue, j’ai assisté plus d’une fois à cette cérémonie. Cette manière de prêter serinent ma toujours paru terrible. Il faut être un fieffé eoquin pour se parjurer en pareille circonstance. Maintenant Lasé, compte sur moi à la vie, à la mort. Mais à mon tour, j’espère que tu m’aideras à retrouver Lory. Puis nous chercherons Lénz , qui doit être également ici. Tu m’as parlé d’Edwig. Tu dis qu’elle est malheureuse?
; — Comme une pierre < , -
— Sais- tu où elle’demeure ?
— A peu près. Mais Serpentin ne laisse pénétrer
1 . Par le mot goi, qui veut dire peuple, le3 Israélites désignent tous ceux qui appartiennent à une autre religion que la leur.
persoone chez elle. Quant h son frère, il a fait faillite. Il est en routé pour la Californie, . • ■
— Conduis-moi chez elle; car cette idée de Serpentin /ne me sort pas de la tête. J’ai toujours été effrayé de 'la manière dont il regardait Lory. . .
— Mais Edwig a toujours été votre ennemie.
— * Soit ! mais elle est malheureuse. L’adversité change les sentiments. Il est vrai qu ? elle a mérité son malheur, mais puisqu’elle expie ses fautes, Dollingue lui par- ‘donne. D’ailleurs, elle aura un compte à rendre à Lénz.
— Elle ne peut rien rendre : elle n’a plus rien. Il ne lui reste qu’à rendre son âme. Voulez vous la citer devant le tribunal ? ,
— Je la citerai devant le tribunal de Dieu. Elle me dira la vérité sur Serpentin , puis elle me livrera l’acte de décès de son mari dont j’aurai besoin pour Lénz, qui probablement nous cherche à son tour.
— Et après?
— Après, j’irai à la police chercher Lory. Mais avant tout, nous irons chez Edwig. ■,
— C’est donc une idée fixe.
— Pourquoi hésites-tu? .
— Moi ! je vous y conduirai à l’instant même , pourvu que nous ne trouvions pas porte close ; car depuis quelques jours elle ne reçoit absolument personne, soit qu’elle ait honte de sa misère, soit que Serpentin l’ait enfermée.
— Raison de plus pour y aller tout de suite. Et si la porte est fermée, nous l’ouvrirons de force. Après tout, Edwig est une payse. Elle ne parle pas un mot de français, elle doit être heureuse de voir des Alsaciens, fussent-ils même d’anciens ennemis. Allons, Lasé, en route ! Un bienfait n’est jamais perdu ! »
LÉNZ ET LORY.
Après quelques recherches , Lasé s’arrêta devant une maison rue de Tiron, en disant: « Je crois que c’est ici. »
Dollingue allait monter l’escalier, mais il fut arrêté par le concierge, qui lui demanda où il allait.
* Chez une de mes amies, répondit Dollingue, une femme allemande qui est malade.
— Vous ne pouvez pas la voir, répondit le concierge. J’ai ordre, de la part de son mari, de ne feisser entrer personne, excepté un gamin qui lui apporte à manger.
— Son mari ! s’écria Dollingue, et vous l’avez cru ! Il n’a jamais été son mari. C’est un infâme coquin, et je viens délivrer cette malheureuse de ses griffes.
— Hein ! fit le concierge en s’adressant à sa femme, qu’est-ce que je t’ai dit hier encore?
— Si vous ne m’aidez pas il pénétrer jusqu’à cette femme, poursuivit Dollingue, vous deviendrez le complice de ce misérable qui la tue à petit feu. » Puis, sans attendre la réponse, il monta l’escalier quatre il quatre, et frappant contre une porte au quatrième, il s’écria : «C’est moi, Edivigjje viens delà partdeLénz.»
Il entendit d’abord un soupir, puis un second gémissement.
Le concierge arriva enfin avec la clef.
« C’est moi, Edwig, reprit Dollingue; j’arrive de l’Alsace.
— Ouvrez, ouvrez ! cria une voix en allemand.
— Vous l’entendez ! s’écria Dollingue en s’adressant au concierge.
— J’entends Lien, répondit celui-ci, mais je ne comprends pas un mot. «
Dollingue, peu disposé h écouter ses observations, lui arracha la clef, ouvrit et entra dans la chambre.
En voyant Edwig, véritable squelette, étendue sur un grabat, il recula d’épouvante. Puis, faisant uu effort, il s’approcha (belle :
« Edwig, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Dollingue, je viens du village. Vous êtes bien malade?
— Dieu vous envoie, répondit Edwig en essayant, mais en vain,'de se soulever sur son lit de douleur. Ah ! ne m'accablez pas ; j’expie bien mes péchés. »
Puis , faisant signe au concierge de sortir, elle ajoutai
« Ce misérable m’a tout volé, et ma fortune, et mon honneur, et ma santé ; mais j’ai conservé la part de Lénz et de Lory. Allez, Dollingue, courez dans la rue Saint- Maur, car je sais qu’il a enlevé votre fille et qu’il l'a enfermée dans une maison de la rue Saint-Maur, où demeure sa maîtresse, mon ancienne bonne. Il s’en est vanté hier ; il a voulu m’étrangler pour m’arracher mon dernier sou ; mais Edwig ne craint plus la mort.
— Ma fille ! s’écria Dollingue en se frappant le front ; oh ! mes pressentiments !
— Depuis six heures, dit Edwig, je prie pour elle. Qui m’eût prédit que je prierais pour Lory, et que Dollingue deviendrait mon sauveur ? Mon Dieu ! que tes voies sont impénétrables !
— Merci, Edwig, répondit Dollingue. Je cours à la rue Saint-Maur ; c’est moi qui te vengerai !