‹ Histoires de villageChapitre 11 sur 16 · LENZ ET LORY · texte numérisé non relu

LENZ ET LORY

— Encore lin mot, dit Edwig. Priez le uoncierge de me chercher un prêtre, et le plus tôt possilde. » Dollingue ne manqua pas de s’acquitter de cette dtfrnière commission d’Edwig, et, pendant qu’il se dirigeait avec Lasé vers la rue Saiut-Maur, le curé de Saint- Paul, qui savait l’allemand, monta chez Edwig.

Celle-ci dit au prêtre :

« Mon père, avant d’avoir perdu ma santé et ma liberté, j’ai déposé chez un banquier de Strasbourg une somme de doux mille cinq cents francs que j’avais réservée h mon beau-fils. Ce jeune homme amie une jeune fille qui, dans ce moment, est en grand danger. Si je meurs, vous irez chez le banquier en mon nom; ce petit papier, que je tenais caché dans le fermoir de mon paroissien, suffit pour qu'il vous rende l'argent. Vous remettrez deux mille francs en mon nom à cette jeune fille, qui s’appelle Lory, et dont le père, qui sort d’ici, s’appelle Dollingue ; vous lui direz que c’est sa dot, et que, pour toute récompense, je ne demande d’elle que des prières et de temps en temps une fleur sur ma tombe ; car vous réserverez cinq cents francs pour m’acheter une tombe et une croix. »

Le prêtre promit d’exécuter les dernières volontés d’Edwig. En outre, il la fit le jour même transporter à l’hospice, où elle mourut le lendemain.

Là maison de Serpentin, signalée par Edwig et reconnue par Lasé, 5 e trouvait au bout d’une gorge for-

niée des deux côtés par un mur de briques d’un mètre de hauteur. On y entrait dans la rue Saint-Maur par une perte de chêne qu’on ouvrait à l’aide d’une espèce de bobinette. Pour arriver jusqu’à l’allée, il fallait passer par un hangar rempli de ferrailles, de débris de cliarronnerie et de menuiserie. Derrière ce hangar se trouvait un enclos couvert de gazon flétri, de quelques touffes d’orties et de lierre sauvage , touchant à droite à un atelier de charron, et à gauche à une forge. Une seconde porte fermant seulement au loquet conduisait à un escalier d’une dizaine de marches, par où il fallait descendre pour pénétrer dans l’allée, au bout de laquelle se trouvait une maison d’une chétive apparence, n’ayant qu’un étage, et habitée autrefois par une blanchisseuse. Serpentin l’avait louée depuis deux mois.

En descendant de voiture, Catherine avait prié Lory de l’accompagner chez sa tante, qu’elle disait malade et qu’elle désirait voir pour lui faire ses adieux. Mais à peine arrivée dans la chambre au premier, dont la seule et unique croisée donnait sur un mur deux fois plus haut que la maison, la rusée matrone ferma la porte derrière elle, ôta la clef, et signifia à Lory qu’elle eût à restituer les deux cents francs.

Pendant toute une nuit, la pauvre fille resta absorbée dans ses tristes pensées, mais fermement décidée à mourir plutôt que de souffrir une atteinte à son honneur.

Le lendemain, Catherine, croyant le moment venu pour faire entendre raison à Lory, entra dans sa chambre en lui apportant une tasse de café.

« Ma toute belle, lui dit-elle de sa voix la plus doucereuse, il ne faut pas croire que nous soyons des ravisseurs de jeunes filles : des mangeurs de chair humaine. C’est pour votre bonheur qu’on vous a fait venir

ici. Vous verrez avec le temps que nous ne songeons qu’à vous rendre heureuse. »

Lory, qui se sentit trop faible pour entreprendre une lutte avec cette femme, rie lui répondit pas d'abord ; puis, se ravisant, elle lui demanda de l’encre, du papier et une plume.

« Vous n’avez qu’à commander, ma fille, répondit Catherine en sortant pour obtempérer à cette demande. Voilà, poursuivit-elle en rentrant, ce" que vous désirez. Maintenant causons en amies. »

Mais Lory, d’un signe, ordonna à cette femme do sortir, et ce signe était si majestueusement impérieux,

• que Catherine obéit sans proférer une parole. Car il y a des femmes qui sont nées reines comme il y en a d’autres qui naissent servantes.

Catherine partie, Lory se mit à écrire :

« Mon cher Lénz,

« Il y a quelques jours que je t’ai écrit et que, con- ' fiante en notre avenir, j’ai fait de si beaux rêves. Hélas! mon ami, ces rêves se sont évanouis avec le premier rayon du jour. .T’ai eu tort de compter trop sur mes propres forces; j’ai offensé Dieu en quittant mes bonnes et charitables protectrices. Me voilà abandonnée des hommes; un sort terrible me poursuit ; je ne sais où je suis, mais je suis enfermée, et l’on ne m’accordera ma liberté qu’au prix de mon honneur. C’est te dire que la mort seule me délivrera de mon geôlier. Oh ! ne crains rien ; Lory sera digne de ton cœur si tendre et si fidèle, ainsi que de ton âme si blanche et si droite. Vivante, elle n’appartiendra jamais à un autre que toi.

« Ne me plains pas si cette lettre te parvient après ma mort. L’idée de mourir pour toi et de paraître

pure devant Notre-Seigneur, me fait goûter une félicite que je n’ai jamais connue. Soutiens comme toujours mon père. J'irai rejoindre ma malheureuse mère qui me tend les bras. Nous prierons pour toi et pour mou père, afin que Dieu vous accorde encore quelques jours heureux, et puis nous vous attendrons là-haut.

œ Adieu, Lénz, mon ange, mon trésor; reste toujours comme tu és, droit, franc et sincère. Je t'ai bien aimé, car ton cœur n’a jamais menti, et dès mon enfance tu m’as servi de frère et d’ami. Adieu! Même. au ciel, Lory te restera lidèle. »

Après avoir lu et relu cette lettre quelle humecta de ses larmes, elle la plia en quatre, la posa sur son cœur et s’endormit en murmurant de temps en temps le commencement d’une prière.

Vers les cinq heures, Catherine revint avec le dîner, et, voyant que Lory s’était endormie sans toucher au déjeuner, elle la secoua en lui disant:

« Mademoiselle, ne faites pas la Belle au bois dormant, je vous apporte le dîner. »

Lory ouvrit ses beaux yeux, lança un regard de mépris à Catherine, et les referma sans répondre un mot.

« Voyons, ma fille, dit cette femme, pourquoi ne me répondez-vous pas? vous voulez donc mourir de faim? »

Lory ne répondit pas davantage.

i Ali çà ! s’écria Catherine, vous vous croyez donc un être supérieur parce que vous êtes jeune et belle. D’autres l’ont été comme vous, et n’en sont pas aujourd’hui plus fières.

— Je nç suis hère, répliqua enfin Lory, ni de ma

LÉNZ ET LORY.

jeunesse ni de ma beauté; mais je connais vos projets, et je vous avertis que vous vous trompez ! Pour me déshonorer, il faudrait d’abord m’ôte} 1 la conscience de la honte, c’est-à-dire ma vie. »

Ces paroles, dites simplement, mais avec fermeté, firent une profonde impression sur Catherine. Elle garda le silence pendant quelques minutes; puis, reprenant la parole, elle dit à Lory : *

« Vous êtes donc amoureuse de quelqu’un ? Voyons, contez-moi les peines de votre cœur; je ne suis pas si . méchante que je vous parais l’être. »

Mais Lory, au lieu de répondre, lui fit signe de sortir* et lui tourna le dos.

En dépit de son cœur perverti, et malgré la chaîne qui l’attachait à Serpentin, Catherine, voyant la ferme résolution de Lory, recula uu instant devant un crime.

* Cette fille, se dit-elle, est capable ou de se tuer, ou de se laisser mourir, et ce crime retombera sur moi. »

Et puis, bien que Serpentin l’eût abandonnée depuis longtemps, Catherine sentait renaître en elle un brin de jalousie. Elle ne s’avoua pas ce sentimeut; mais, malgré elle, le sort de Lory la préoccupait beaucoup, et si quelqu’un lui eût assuré le silence et l’oubli sur l’enlèvement de cette jeune fille, elle l’eût à l'instant même délivrée !

Malheureusement, elle réfléchissait, et le démon du mal s’empara de nouveau de son âme. « Serpentin , se dit- elle, va venir. S’il ne trouvait pa» Lory , il me demanderait compte des cinq cents francs qu’il m’a donnés et dont j’ai dépensé les deux tiers. »

Cette lutte entre le génie du bien et l’esprit du mal dura quelque temps. Enfin, vers les neuf heures du soir, Catherine, encore indécise, mais penchant plutôt

HISTOmES DE VILLAGE.

pour Lory que pour Serpentin, retourna dans la chambre et dit à sa prisonnière :

« Ma fille, si .vous me promettez de me pardonner et de ne jamais dire un mdt de ce qui s’est passé ici, je vous rends votre liberté ! »

À ces mots, Lory, quoique affaiblie par les émotions et un jeûne de trente heures, sauta ail bas du lit, em- • brassa Catherine et lui dit :

« Merci, mon bon ange. Je vous jure que jamais un mot de tout cela ne 'sortira du ma bouche. Partons !

— D’abord, prenez votre dîner, dit Catherine; vous êtes trop faible. »

Lory lui jeta un regard de soupçon.

« Ah! s’écria-t-elle, séduire une pauvre fille, cela crie vengeance ; mais se moquer de son malheur, c’est infâme ! Vous ne m’ayez promis ma liberté que pour me faire prendre de la nourriture !

— Pour l’amour de Dieu! répondit Catherine, ne me maudissez pas ! Je vous jure sur cette croix que je veux vous sauver.

— Alors, laissez-moi partir.

— Eh bien, partez, dit Catherine en ouvrant la porte, et que Dieu me pardonne et vous protège!

— Un instant, ma mie, dit d’une voix goguenarde un homme dans un costume de hussard de carnaval. Il fait nuit, et cette jeune fille ne peut pas partir sans 'cavalier. »

Puis , prenant Catherine par le bras et se tournant vers deux compères au bas de l’escalier, il leur dit :

« Mes amis, gardez cette femme à vue; ne la laissez pas partir sans que je lui aie parlé. Faites venir en attendant du jambon et du vin; dans un quart d’heure,

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je suis à vous; vous savez quel fin souper je vous ai promis pour la bonne fiouche. »

Catherine se laissa emmener en s’excusant auprès de Serpentin.

Celui-ci entra dans la chambre de Lory et ferma la porte derrière lui.

Lory, voyant un homme lui barrer le passage, chancela et s’appuya presque évanouie contre un siège ; mais, sentant le danger d’être seule, elle fit un suprême effort, ouvrit les yeux et s’avança contre cet homme.

« Que vois-je! s’écria Serpentin. Lory Dollingue, la jolie fiancée de Lénz, ici, en ce lieu! »

Malgré le mépris et le dégoût que Serpentin inspira à Lory, elle ne put s’empêcher de trembler h sa vue. L’idée de devenir la proie de ce misérable la fit frissonner de la tête aux pieds. Pourtant, après avoir percé Serpentin d’un regard sévère et glacé, elle lui dit:

a Lory n’est abandonnée nulle part, car partout elle est en présence de Dieu, qui l’a toujours soutenue, qui la soutiendra toujours !

— Moi aussi, repartit Serpentin d’un ton doucereux, je crois en Dieu et je ne suis pas si diable que tu le crois. Je te tutoie, Lory, car je t’ai toujours tutoyée. Je suis peut-être ton bon ange. Voyons, mon enfant. Il se peut bien que ce Dieu que tu invoques

m’ait envoyé ici pour te sauver, car tu ue sais pas où tu es.

— Je sais où je suis.

— Et tu n’as "pas peur?

— Je ne crains pas la mort. Lory est la fille de Dollingue et la fiancée de Lénz. Vous les connaissez tous deux. Vous savez qu’ils ne vous craignent pas.

— Mais ils sont loin.

— Eh bien ! alors moi seule je ne vous crains pas.

— Ah! c’est que tu sais depuis longtemps que je t’aime, car je t’aime, je t’ai toujours aimée. »

• A ces mots il la saisit par la taille et l’attira vers lui. Lory, comme si elle avait été touchée, par un reptile, eut un éblouissement ; mais bientôt se secouant pour chasser cet affreux cauchemar, elle fit un mouvement violent et lança Serpentin à l’autre coin de la chambre.

« Doucement, ma fille, repartit Serpentin, je ne pense pas que tu comptes me renvoyer de force. Je suis ton maître. Mais je ne veux nullement te faire violence. Serpentin n’est pas un misérable, un homme sans cœur et sans sentiment, et il te le prouvera. Écoute-moi. Voilà trois ans que je t’aime. Je ne te l’ai dit qu’une fois, tu étais trop jeune pour me comprendre, pour m’estimer ce que je vaux. Pourtant, je te l’avoue, j’étais toujours jaloux de ce nigaud de Lénz qui, à l’heure qu’il est, et grâce à la •mort de son père,' est un pauvre diable sans le sou. Je suis riche, moi. J’ai de l’argent et de l’avenir. Je suis encore jeune, et pas plus laid qu’un autre. Tu n’as qu’un mot à dire et non-seulement je te tirerai de l’affreuse position où lu te trouves, mais encore, écoute bien, je te servirai de protecteur pour la vie. Je t’épouserai, tu seras ma femme chérie et tu verras ce que Serpentin est ca’pable de faire pour la femme qu’il aime. »

LÉNZ ET LORY.

Ces dernières paroles furent couvertes par le bruit d’un chant de débauche qui partit d’une chambre au rez-de-chaussée.

« Entends-tu ? poursuivit Serpentin, ces paillards qui chantent. Dis que tu m’aimes, et dans cinq minutes tu seras libre. Malheur à celui qui oserait lever un doigt sur toi ! Tu auras en moi plus qu’un mari: je serai ton serviteur dévoué, ton esclave fidèle à toute épreuve, prêt à mourir à tes genoux. .

— A quoi bon tous ces mensonges ? répondit Lory. Vous savez à qui je veux appartenir. Vous savez que Lénz, mon père et moi, nous vous exécrons,' car nous vous connaissons. Si je suis ici, c’est grâce â vous.

— Eh bien ! alors, s’écria Serpentin, puisque tu le sais, il est inutile de te cacher ma volonté. Tu seras à moi.

— Jamais ! s’écria Lory. ,

— (’/est ce que nous allons voir. »

Puis, s’avançant vers elle, il essaya de la prendre à bras le corps, mais Lory, d’un mouvement brusque, saisit le sabre de Serpentin et le tira du fourreau.

Serpentin feignit do rire et de plaisanter, car il croyait que Lory allait essayer de se défendre contre lui avec son arme, mais il n’en eut pas le temps. La jeune fille, au lieu de l’attaquer, se plongea l’arme dans la poitrine en s’écriant :

« Lâche séducteur, tu n’auras pas Lory vivante ! »

Stupéfait, atterré, Serpentin courut sur elle pour lui arracher le sabre ; mais en s’approchant d’elle, le sang de la blessure rejaillit sur sa figure.

« Mon sang sur toi, misérable ! » dit-elle en s'affaissant sur le plancher.

A ce moment, la porte s’ouvrit avec fracas. Dollingue et les amis de Serpentin se précipitèrent dans la salle.

Dollingue sauta sur Serpentin. Mais celui-ci, ayant tiré un poignard, évita l’étreinte de son adversaire et le blessa au cou. Le malheureux Dollingue tomba aux pieds de sa fille.

« A moi, mes amis ! » s’écria alors Serpentin en se dirigeant vers la porte.

Mais, aux cris de Lasé, qui s’était prudemment tenu à la porte d’entrée, plusieurs passants pénétrèrent dans la maison et empêchèrent la fuite de Serpentin, qui fut conduit chez le commissaire de police.'

Huit jours après son arrestation on le trouva pendu dans sa prison.

A la vue de Lory évanouie, Catherine s’était jetée sur elle pour étancher le sang de sa blessure. Le courage et le malheur de la pauvre jeune fille avaient transformé cette femme vicieuse. Elle pleurait des larmes de repentir sur le sein de Lory eu jurant de lui consacrer sa vie. Souvent il ne faut que la vue d’un acte d’héroïsme pour faire d’un poltron un valeureux, et pour transfigurer le vice en vertu. Lasé, triste et abattu, proposa de faire transporter Lory dans un hospice, mais Catherine s’y opposa.

a C'est moi, dit-elle, qui suis cause de sa maladie, c’est moi qui la guérirai. Soyez sans inquiétude, ajouta-t-elle, Lory ne manquera de rien, mon dernier sou lui appartient. Elle n’aura pas de meilleure gardemalade que moi ; s’il le fallait, je mourrais pour elle. »

LÉNZ ET LORY.

Puis, après avoir pansé la blessure, elle coucha la jeune fille, chargea Lasé de faire transporter Dollingue dans un hospice et fit venir un médecin.

Grâce k la lettre que Lory cachait dans son sein, l’arme, en glissant dessus, avait manqué le cœur.

Huit jours après cette scène, un homme revêtu d’une longue redingote noire se présenta dans la maisoii rue Saint-Maur et demanda Catherine.

Celle-ci vint tout effrayée, car elle tremblait toujours d’être dénoncée à la justice.

« Vous vous appelez Catherine, dit l’homme.

— Oui, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Vous êtes l’ancienne bonne d’une malheureuse femme qui s’appelait Edwig ?

— Oui, monsieur, répondit Catherine d’une voix émue.

— Vous avez, dans votre maison, une jeune fille malade? »

Pour le coup, Catherine allait se trouver mal, lorsque l'homme poursuivit ainsi :

« Ne craignez rien. Je connais la cause de sa maladie. Je ne suis pas venu pour vous molester ni pour vous effrayer. Dites-moi, cette jeune fille a-t-elle ici tout ce qu’il lui faut ? Est-elle bien soignée ?

— Oh! monsieur, répondit Catherine un peu remise de sa frayeur ; je donnerais ma dernière goutte de sang pour ce pauvre ange, car c’est un ange.

— Peut-on la voir ?

— Le médecin ordonne un repos absolu. Il défend de la faire parler.

— Et si l’on avait une bonne nouvelle à lui ap- ‘ prendre ?

— Dans son délire, elle prononce souvent le nom de Lénz. Je crois qu’une nouvelle d8 lui pourrait lui

faire du bien ; mais ce serait contre la volonté .du médecin.

— En ce cas, je ne désire pas la voir. Seulement, je voudrais qu’elle «fut transportée dans une autre' maison où je lui ai préparé- tout ce qui est nécessaire pour sa guérison.

— Monsieur, dit Catherine, puisque vous vous intéressez h cette jeune fille, vous devez savoir comment elle est venue ici.

— Oui, madame, et cela ne vous fait pas honneur.

— Il n’y a que Lasé qui puisse vous avoir dit l’histoire de cette jeune personne.

— Qu'importe ? Je vous ai dit que vous n’avez rien à craindre de moi ; mais je vous le répète, cela ne vous fait pas honneur.

— Oh! monsieur, balbutia Catheriue, je vous en prie, ne me faites pas de reproches. Je suis dévorée de remords, et, s’il faut expier ma faute, je l’expierai. J’ai résolu de ne plus quitter cette jeune fille. Je veux être témoin de sa guérison et rester sa servante pour toute la vie. Je vous en prie donc, ne me séparez pas d’elle.

— Cette demande, dit l’homme noir, prouve que tout bon sentiment n’est pas éteint dans votre cœur. Je saurai l’apprécier. Mais il ne suffit pas de se repentir, il faut encore tâcher d’obtenir le pardon de Dieu.

— Oh ! monsieur, s’écria Catherine, si j’osais, il y a trois jours que je me serais confessée. Ma vie passée me fait horreur. Mais l’on ne me pardonnerait pas.

— Dieu pardonne quand le repentir est sincère. Venez me voir, je suis le curé de Saint-Paul. »

A ces mots, Catherine tomba à genoux et baisa les mains du brave curé en pleurant et en sanglotant.

« Levez-vous, madame, dit celui-ci. Venez me voir

demain dans mon église. Ce n’est pas ici un lieu pour se confesser. Il faut quitter cette maison. »

Puis la relevant, il ajouta :

« Je viens de la part de la mère de Lénz qui m’a coufié sa dernière volonté et qui m’a chargé de tout faire pour sauver la fiancée de son fils. Vous voyez que Dieu est miséricordieux. Il crée le remède avant le mal. Dès que l’état de la malade le permettra, on viendra la chercher et tous l’accompagnerez dans sa nouvelle demeure. Vous pourrez rester auprès d’elle , et si vos sentiments de repentir sont sincères, je vous ouvrirai la voie du salut. Adieu, et faites ce que je vous dis. » Catherine suivit le curé jusqu’il la porte de la rue. En rentrant elle déposa un baiser sur le front brûlant de Lory.

Lory, grâce aux soins de Catherine , était complètement rétablie, mais Dollingue était toujours alité. Dès que Lory fut en possession du legs d’Edwig, elle fit transporter son père dans une maison de sauté où elle allait le ,voir tous les jours, pour lui parler de Lénz, qu’elle attendait avec une impatience fébrile.

Un jour Dollingue, se sentant plus malade qu a l’ordinaire, lui dit d’un ton grave :

« Lory, ma fille, j’ai à te parler. Ecoute-moi avec at- . tention. Voilà bientôt un mois que j’attends Lénz. En vain. Lasé a parcouru Paris en tous sens; pas de Lénz. Je commence à craindre qu’il ne lui soit arrivé malheur.

Or, je sens que ma fin est proche, j’ai le désespoir au cœur.

— Que le ciel vous rende la santé, répondit Lory; loin de me désoler, j’ai une foi entière dans la bonté de Dieu, qui ne fait rien à demi. Il a été miséricordieux pour nous, il le sera jusqu’au bout. Lénz reviendra, èt vous ne mourrez pas.

— Soit. Mais enfin je me fais vieux, et il faut que je te parle comme si je me trouvais sur mon lit de •mort.

« Écoute, Lory. Il y a maintenant dix-neuf ans, qu’après avoir quitté l’armée , j’exerçais l’état de batelier sur le Rhin, entre Drusenheim et Stollhofen. Tu connais bien cet endroit. Un jour, où, faute de voyageurs, je péchais au filet du côté allemand , une jeune fille, se promenant sur les bords du Rhin et se croyant cachée par un gros saule, se jeta dans le fleuve. J’accourus, je plongeai et je la ramenai dans mon bateau. Elle était sans connaissance, mais quoique à moitié morte, elle était belle comme un ange. Elle était aussi belle que toi, Lory.

— Je le sais, répondit la jeune fille, c’était ma pauvre mère.

— Tu sais cela, poursuivit Dollingue, mais ce que tu ne sais pas, c’est la cause pour laquelle elle chercha la mort dans les flots du Rhin.

— Non, mon père.

— C’est qu’elle était enceinte de toi. »

Lory poussa un cri perçant. Mais Dollingue , se soulevant , posa un baiser sur le front de la jeune fille et poursuivit :

« Pardonne-moi, ma fille, car tu seras toujours ma fille! Tu sais que je t’aime comme un père, bien que ma conduite depuis la mort de ta mère ne lut pas toujours

LÉNZ ET LORY.

exemplaire. Mais écoute-moi encore. Ta mère ne voulait plus vivre. Elle avait été séduite , } i Bade par un riche marquis qui* ensuite l’avait abandonnée; Elle n’osa plus paraître devant ses parents, qui l’avaient maudite. Je lui promis d être ton père. Tu passes pour être mon enfant, et sur les registres de la mairie tu es ma fille légitime.

— Oh! mon père, s’écria Lory tout éplorée. Com- . ment vous rendrai-je tout ce que vous avez fait pour moi ! r

Bref, reprit Dollingue, devant le monde tu es et tu resteras ma fille. Je ne permettrai pas qu’on t’appelle une bâtarde. Lénz d’ailleurs ne t’aurait pas choisie. Écoute toujours et ne m’interromps pas.Ta mère, qui était juive, n’a plus jamais revu ses parents, bien que ceux-ci ne fussent éloignés que de dix lieues de notre village, car ta mère était née à Carlsruhe. Quant à moi , tu sais combien jp l’ai année, tu sais que j’ai essayé de tous les métiers pour lui donner du pain et pour l’empêcher de travailler elle-même. Quoique pauvre , elle fut la reine du village, car toutes les autres femmes étaient forcées de faire œuvre de leurs mains, elle seule lisait des livres allemands que j’allais lui chercher à Bischwiller et à Strasbourg; enfin tu me rendras cette justice, que depuis que tu es grande, je n’ai eu qu’un seul souci celui de te voir heureuse ! ’

— Et ne le suis-je pas, dit Lory, si vous restez avec moi et si Lenz revient?

— Lénz est un- noble cœur. Il mérite ton amour mais, hélas! Dieu seul sait où il est. Et puis si jamais il te rend malheureuse et que je ne sois plus surjette terre, souviens-toi que tu as un père quelque

— L’avez- vous jamais vu? demanda Lory.

— Oh! si je l’avais connu, je l’aurais tué. C’était un marquis français résidant à Bade. Ta mère n’a jamais prononcé son nom devant moi. Elle le méprisait. Moi , je n’en ai jamais parlé, car j’eusse été jaloux de son ombre.

— Pourquoi alors, mon père, me révéler ce secret? J’étais si heureuse d’être votre fille!

— Pourquoi? Je vais te le dire. Telle que je te connais, Lorv, tu ne cesseras pas d’aimer Lénz.

— Il m’a recherchée fille de mendiant, répondit Lory, il me retrouvera fille de marquis.

— D’ailleurs, jusqu’à présent le peu de bonheur dont tu jouis vient de lui. Grâce à sa belle-mère , il te reste encore assez d’argent pour faire des recherches.

— Où voulez-vous en venir, mon père?

— Attends, avant de te révéler ce secret j’ai bien réfléchi à toutes les conséquences. Il m’en coûterait , Lory, de ne plus pouvoir t’appeler ma fille. J’ai promis à ta mère de veiller sur toi , et à toi j’ai promis ma vie. Mais ma vie ne vaut plus grand’chose. Mettons que tu me pries de rester auprès. de toi. Dans l’état où je me trouve, il me sera impossible de gagner un diner. Je te serai à charge et ne serai bon qu’à dévorer le peu d’ar-' gent que tu possèdes par un miracle.

« Il vaut donc mieux mourir honorablement que de vivre misérablement.

« Or, moi mort et Lénz absent, que ferais-tu? Ton argent aura bientôt disparu, et, hélas! la beauté d’une pauvre fille du peuple n’est souvent pour elle qu’un malheur de plus.

« Je t’engage donc à partir, et dès demain si tu peux. Tu iras d’abord à Bade, t’informer de tous lés noms de marquis qui se trouvaient dans cette ville, l’année de ta naissance. Que jamais je ne voie cet homme, mais

LÉNZ ET LORY.

toi tu peux , tu dois le chercher, ne fût-ce que pour rendre à Lénz ce que tu lui dois.

<r En cas que tu ne retrouves plus Içs traces do ce.... marquis, je veux dire de ton père , tu te rendras à Carlsruhe où ta mère doit encore avoir des parents riches. Ils n’ont jamais voulu revoir ta mère, parce qu’elle était déshonorée, à leurs yeux et surtout parce qu’elle avait épousé un catholique. Mais toi, née dans cette religion , tu seras bien reçue. Tes oncles et tes tantes seront flattés d’avoir une si belle catholique dans leur famille.

— Et Lénz? demanda Lory.

— Lénz apprendra de moi la vérité, s'il arrive. Si je meurs, il saura tout par Lasé. Dès qu’il sera ici, je te le ferai savoir et tu lui écriras. D’ailleurs vous ne pouvez pas encore vous marier.

— Et ma mère n’a-t-elle gardé aucun souvenir de mon père?

— Je crois, répondit Dollingue, que la bague que tu tiens d’elle vient de lui. Elle l’avait au doigt quand je l’ai retirée de l’eau, mais elle ne l’a jamais portée.

— Eh bien! mon père, répondit Lory, car vous le serez plus que jamais, je vous obéirai. Je vous ai toujours obéi,’ mais dorénavant Lory n’aura plus d’autre volonté que la vôtre.

— Et si je te disais de ne plus aimer Lénz?

— J’essayerais de l’oublier.

— Enfant d'or, s’écria Dollingue en la couvrant de baisers. Va , je l’aime autant que toi. »

Deux jours après cette conversation, au mois de juin 1848, Lory et Catherine firent leurs adieux ù Dolîingue, qui bénit sa fille h la manière des patriarches.

« Un mot encore, Lory, dit Dollingue en déposant un dernier biçser sur son front. Nous sommes à la veille

des grands événements peut-être des grands bouleversements. Je ne sais pas si-je te reverrai. N’oublie pas, si jamais tu deviens riche, que la mère de Lasé a fait beaucoup de bien à la tienne et que, sans Lasé, je ne t’aurais jamais trouvée dans la rue Saint-Maur.

TaLory, mon bon père, n’oubliera jamais rien. *

Cinq minutes après , elle était en route pour Bade.

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